lundi 24 juin 2019

Les morts à l'angle droit

Venise.
Retour.
Les images n'usent rien Monsieur Benjamin. Rien.
C'est ici impossible à Venise, c'est même ici une joie de les voir et de les traduire à nouveau en réel.

Il existe toujours, au-delà des préparations de voyages, des guides rabâchés ou de la certitude d'avoir tout vu et tout lu sur la ville, la surprise encore de découvrir, sans aucune ambition du voyage parfait, l'apparition géante d'un cimetière moderne.
Celui dessiné par David Chipperfield pour San Michele.

Un peu perdus dans le cimetière ancien, ne sachant pas trop finalement ce que nous devions y voir et voulant au moins trouver Stravinsky et Diaghilev, nous sommes tombés sur cette agrandissement contemporain du cimetière réalisé par l'architecte anglais.
Je le dis de suite, la fascination est d'abord venue de la géométrie et du vide, l'un et l'autre associés pour former des volumes francs, presque froids, dont l'échelle gigantesque ne laissait aucun doute sur l'ambition de bâtir un monument.
Quand on arrive là sans aucune connaissance, sans a priori, l'effet est puissant. La photogénie du lieu, absolument vide lors de notre visite, laisse même planer un érotisme soudain que le silence associé à un soleil de plomb permet toujours.
Les corps achalés aiment la netteté d'une architecture dont le seul chant est le gazouillis d'un jet d'eau quand bien même, ces corps vivants, seraient en promenade au milieu des morts.
Et puis les angles droits.
Et puis les ombres.
Et puis les grands oiseaux marins et leurs petits poussant des cris à notre approche, se croyant encore, la seconde d'avant, seuls au monde dans cet immense hommage au rationalisme italien.
Car oui, je le crois, David Chipperfield fait bien ici un retour sur l'histoire de ce mouvement architectural bien particulier, celui d'une rationalité bien ordonnée et majestueuse, celui d'un ordre parfait qui combine les espaces, les volumes et les vides. Et c'est peu dire que dans cette extension du cimetière de Venise, Chipperfield rend ici les armes de la Modernité, plagiant presque ses manières : colonnes fines sans chapiteau, redans encaissés aux découpes froides offrant le ciel, mots posés et inscrits en typo antique ou murs aveugles laissant les patios invisibles au premier regard.
Cela se veut sérieux et poétique comme les peinture de villes de Chirico ou les dessins en perspective d'Abraham Bosse.
Je ne sais pas quel lien David Chipperfield entretient avec l'histoire de l'architecture italienne, son site ne laisse rien percevoir d'un goût particulier pour les citations historiques. Pourtant, ici, il me semble bien que l'architecture des années 30 italiennes, celles un peu sulfureuses des accointances au fascisme est bien présente.  Du moins, c'est une approche ferme dont l'esthétique tiendrait d'une forme d'économie du décoratif, d'une rationalité de l'espace et d'une poésie subtile naissant d'un minimalisme tendu. Comme si le ciel de Venise et donc aussi sa lumière devaient être les seuls éléments de décoration ou mieux, de spectacle. Donner une chance à l'infini du ciel, à l'infini des fuyantes contrecarrées par des espaces ombragés et quelques fontaines.
C'est beau, un rien écrasant, tranquille.
Le mot qui lui va le mieux à ce nouveau cimetière est la sérénité.
Vous verrez aussi que dans une autre partie de ce cimetière, on trouve des caveaux contemporains, dont l'échelle oscille entre maquettes géantes ou réduction de villas contemporaines. Des folies comme on disait avant. Certaines font un clin d'œil à Scarpa.
Des folies pour l'éternité.
Tout y est construit avec une infinie qualité et même un luxe de détails, certains caveaux ou monuments funéraires étant même traités comme des petites propriétés, avec cour, clôture, portail.
La surprise est venue aussi d'un caveau en oblique dont l'ambition d'étrangeté est certainement l'expression du rêve de tenir encore les vivants à son admiration.
Bonne visite.

https://davidchipperfield.com/project/san_michele_cemetery


























































































































































































































































Quelques caveaux modernes :








































































Jean Prouvé en banque, Menace imminente !



Dernière minute ! Urgence patrimoine ! Risque imminent !
Je reçois une alerte de Caroline Bauer m'informant que ce bâtiment ayant pourtant reçu le Label Partimoine du XXème Siècle est menacé de destruction par la société CIC l'actuel propriétaire aveugle, semble-t-il, à cet héritage de premier ordre ! Sont-ils conscients de la responsabilité qui serait la leur en éradiquant ainsi l'une des plus belles réalisations de l'architecture du tertiaire en France ? Pourquoi donc cette construction n'est-elle pas protégée et inscrite d'office à la liste des Monuments Historiques quand on sait l'importance de Jean Prouvé en France et surtout à Nancy ?

https://www.academia.edu/36784234/Ancien_si%C3%A8ge_de_la_soci%C3%A9t%C3%A9_nanc%C3%A9ienne_de_cr%C3%A9dit_industriel_S.N.C.I._._Agence_Andr%C3%A9-Prouv%C3%A9_Laxou_1971-1973?fbclid=IwAR3Rk_bGGsyAarGz5B1txJ284cZ-ZglVYLsjf4ZyFOTxBAW0IdZcHJ6NXR4



Peu de cartes postales auront attendu aussi patiemment d'être publiées sur ce blog. Je mène l'enquête sur celle-ci depuis deux ans. Vous savez que je chante souvent ici ma mémoire visuelle et j'étais persuadé, lorsque j'ai acheté cette carte postale, d'avoir lu un article sur ce bâtiment. Il faut dire que mon intuition avait aussi glissé sur les panneaux de façade métalliques et que la localisation à Nancy Laxou affirmait encore plus la possibilité d'un travail de Jean Prouvé.
J'avais cru voir dans ces publicités des panneaux Matra 2 la solution à mon énigme mais rien ne venait franchement me donner raison.
Et puis, mercredi, las de n'avoir pas de réponse, j'ai repris les recherches. J'ai mis un temps fou d'abord à localiser sur Google la Société Nancéienne et Varin-Bernier mais l'acronyme me permit à la fois de la localiser et miracle ! de trouver cet article qui solutionne tout à lui tout seul ! Article publié en 2012 ! Comment ne l'ai-je pas trouvé plus tôt ?....
Merci ! Merci !
L'article nous donne Jean-Luc André comme architecte et donc bien Jean Prouvé pour la réalisation des panneaux de cette façade. Disons-le tout net : on adore ce bâtiment ! Le plan en 19 hexagones, la tour de béton, tout cela relève d'une très grande architecture du tertiaire en France, architecture si mal aimée...









Une fois encore l'association d'un plan radical et affichant dans sa forme d'alvéoles de ruche, un désir possible d'extension associé à une légèreté presque fragile d'un module de façade répété et offrant une peau de métal gainant cette forme, tout cela donne une architecture belle, intelligente et surtout parfaitement en accord à la fois avec l'image de l'entreprise et sa fonction programmatique. Oui. Une merveille. On regrettera de ne pas avoir plus d'informations sur : "Pour la conception des façades, il s'est tourné vers Jean Prouvé. Ce dernier a fait appel à une entreprise spécialisée du Nord qui réalise notamment des bardages métal pour le métro et les trains. Les fenêtres rectangulaires aux angles en arrondis ressemblent d'ailleurs à celles que l'on trouve communément sur les wagons de chemin de fer."
Quelle est donc cette mystérieuse entreprise spécialisée dans le Nord ? Est-ce que ce type de panneau fut utilisé ailleurs par Jean Prouvé ?

Décidément, en ce moment, Nancy et les murs-rideaux sont à l'honneur !
Revenons à la carte postale.
D'abord, une fois encore, le fait qu'un tel édifice ait pu avoir droit à une carte postale reste aujourd'hui assez étonnant. Il s'agit bien d'un mode de communication car l'éditeur est Integral Publicité à Nancy. Sans doute, une carte postale offerte aux clients pour envoyer une image moderne de la Société Nancéienne et Varin-Bernier. On notera le nom du ou de la photographe : MAD. Aucune date ni aucune mention des architectes Jean-Luc André ou de Jean Prouvé.
Le choix d'une image nocturne est aussi original. Manière de faire percevoir l'intérieur ? Manière d'adoucir un rien cette modernité en offrant une vision fantastique ou simplement, en jouant avec l'enseigne lumineuse, manière de faire passer en avant le logo et le nom de la société ? Certainement.
Mais voyez-vous, une fois encore la carte postale a su enregistrer une belle architecture, sans doute un peu oubliée et pourtant extrêmement puissante et importante. Ne reste qu'à souhaiter que les conservateurs du Patrimoine fassent le travail d'inventaire et que cet exemple soit protégé.
Allez ! Soyons optimistes !
Je remercie vivement Céline Lutz et Catherine Ruth qui nous ont donné l'occasion de lire le témoignage de l'architecte. Vous voyez, moi, je nomme mes sources...
On reviendra bientôt sur Jean Prouvé et la publicité.







lundi 10 juin 2019

SoS Helvète Brutalisme

Dans la masse des cartes postales, j'aime toujours que mon œil guide mes mains.
Le paquet de cartes postales coincé contre le ventre, les doigts font défiler les centaines d'images et soudain, presque sans moi, tout s'arrête sur une carte postale.
Le signal cérébral, la connectique des neurones, en une fraction de seconde, ont allumé un point de mon cerveau qui a stoppé le défilement.
L'image :



Dans le coin en bas à droite de cette carte postale en multi-vues, je devine un possible bâtiment brutaliste. Les formes et le dessin bien marqués, le béton brut s'opposant au bois des ouvertures généreuses, tous ces indices me font immédiatement mettre de côté cette carte postale.
Une fois à la maison, il faut chercher.
Je trouve assez vite cette belle page sur ce très utile et beau site : SOSBrutalism
http://www.sosbrutalism.org/cms/15891489
Je ne vais donc pas en paraphraser l'article pour faire semblant d'être un défricheur comme le font si souvent les petits malins du copier-coller.
Je vais faire ce que je dois, remercier SoS Brutalism de m'aider dans mes recherches et surtout de me donner l'occasion d'évoquer le très beau travail des architectes Paul Morisod, Jean Kyburz, Edouard Furrer pour ce centre de vacances à Fiesch.
On remerciera aussi Rud. Suter pour cette carte postale qui m'a permis de connaître ce travail absolument superbe.
Alors je n'ai pas pu rester sur ce petit détail et j'ai cherché, cherché, d'autres cartes postales pour faire un bel article car cet ensemble le mérite.
Première prise :


Le noir et blanc sert merveilleusement cette architecture du centre de vacances de Feisch. Ici, l'éditeur et photographe Mengis nous propose de laisser les ombres monter à l'assaut du béton brut. On perçoit mieux le très beaux jeu des volumes et l'alternance entre horizontales et verticales des ouvertures. On devine aussi des passages sous la construction ce qui devait, en hiver, permettre une circulation à l'abri de la neige.
Deuxième prise :


Nous nous éloignons un peu et cela nous laisse l'occasion de voir arriver à droite la piscine qui est massivement constituée de colonnes brutes recevant leur poussée. Il semble que nous soyons sur le toit végétalisé de l'une des barres du centre de vacances pour ce point de vue que nous devons toujours au photographe Mengis. La minéralité se plie parfaitement à la forêt. La carte fut expédiée en 1967.
Troisième prise :


Parfaite carte postale pour sentir le béton brut, pour comprendre comment les constructions sont étalées sur la pente et comment le dessin géométrique répond à la nature qui l'entoure. Un vrai beau lieu du béton.
Quatrième prise :


Perspective sur les bâtiments prise là encore depuis le toit d'un autre. J'aime comment l'ombre en bas dessine un triangle qui pointe sur un duo assis au sol.
Cinquième prise :


Comme c'est beau ! La neige permet de mieux lire l'incroyable dessin de l'ensemble et sa manière de se joindre au paysage. Il s'agit cette fois d'une édition H. Meier expédiée en 1968.
Donc, si vous avez la chance d'aller en Suisse dans cette région, certainement qu'il est impérieux si vous aimez le Brutalisme d'aller vous perdre entre les sapins et le béton brut de décoffrage du centre sportif de Feisch. En attendant un petit tour sur SoS Brutalism vous permettra grâce aux superbes photographies de Mira Heiser de vous y promener tranquillement.

dimanche 9 juin 2019

Dionis du Séjour

Il est toujours facile de croire que les architectes cherchent leurs formes dans d'autres objets que l'architecture elle-même. On sait comment d'ailleurs certaines de ces architectures dans le langage commun se trouvent des petits noms : Volcan, pot de yaourt, Tournesol, soucoupe volante etc...
Alors, est-ce que pour cette maquette de la future église Notre-Dame de la Salette à Paris, les architectes Henri Colboc et Jean Dionis du Séjour auraient posé sur la table une râpe à légumes Moulinex ou un presse-agrume Seb ?
Avouez qu'il est aisé de confondre.


Mais si on a bien le droit de s'amuser un peu, on doit tout aussi vite être saisi par la beauté de cette forme bien plus complexe et audacieuse qu'il n'y paraît. On doit aussi être saisi par la photographie très contrastée mais restée anonyme qui sait dramatiser cette maquette, la faisant surgir d'une nuit tombée durement, offrant alors soudain, sur le bâti, toute la lumière franche d'un projecteur quasi-divin.
On notera que cette carte postale de souscription porte bien la mention aidez-nous à construire, vocation donc pécuniaire de cette carte postale, existant sans doute à la fois en amont de sa construction et sans doute aussi un peu en aval, mais que, précisément, le maquettiste de cette architecture, tout comme le photographe de cette image restent tous deux dans l'ombre.
Qu'est devenue cette maquette ?
À quelle moment, poussée ici, rangée au fond de la sacristie, dans un grenier quelconque a-t-elle perdu sa fonction de projection du désir de construire ?
Je ne sais pas.
Ce que je sais c'est que l'église Notre-Dame de la Salette a été construite, que vous pouvez la voir ici ou vous y rendre. C'est dimanche après tout.
https://archipostcard.blogspot.com/2011/06/maismais-quest-ce-que-cest.html
Cela prouve-t-il que des milliers de cartes postales achetées et envoyées ont permis d'obtenir assez d'argent pour la construire ? J'en doute.
Qu'importe !
L'élan de l'appel aux dons aura permis de construire mais aussi de préserver ce moment de l'architecture où quelques morceaux de bois bien taillés, un peu de plâtre et de peinture construisent sur une table ce rêve d'église, cette belle image, cet incroyable document.





dimanche 2 juin 2019

Les épines de béton



Il y a une vraie indifférence à cette - pourtant spectaculaire - carte postale et à ce qu'elle représente.
Je veux dire que, même devant un tel choix, la correspondante ne fait nullement allusion à cette photographie ni à son architecture dans le texte qu'elle écrit au verso de cette carte postale des éditions Colombo.
Comment est-ce possible ?
D'abord il y a bien évidemment le lieu, Brasilia, qui pourrait à lui seul être l'occasion d'un étonnement, d'une surprise car, à cette époque, il n'était tout de même pas si fréquent de s'y rendre. Léa n'en dit rien, ni de comment ou pourquoi elle s'y trouve.
Puis, il y a l'architecture, la Cathédrale de Brasilia dessinée par Niemeyer devenue une sorte d'icône du renouveau de l'Architecture Sacrée du XXème siècle. Comment est-ce là aussi possible de rester muette devant un tel chef-d'œuvre ?
Enfin, il y a le moment même du cliché. Une vue aérienne du chantier montrant la Cathédrale en construction et laissant apparaître sa structure si belle et si symbolique : une couronne d'épines de béton.
Comment ne rien dire des fondations encore visibles ? Comment ne rien dire des bois de coffrage tous éparpillés ou rangés à gauche de la photographie ? Comment ne rien dire de l'ombre de l'avion visible sur le sol ? Comment ne pas aimer que les hommes, en bas, observent le passage de cet avion ? Comment ne pas commenter la croix blanche toute seule, plantée là, sans doute au début du chantier pour en signaler le caractère sacré ?
Comment ne pas s'interroger sur le petit groupe d'hommes en cercle qui visite le chantier ? Et partout, la terre retournée, fraîche, libre, poussiéreuse aussi.
Léa a donc choisi cette carte postale mais a cru bon de croire que cette image serait assez bavarde à son objet, que rien ne méritait un commentaire tant la montée au ciel d'une couronne d'épines de béton encore frais pouvait à elle seule dire toute la compassion nécessaire.
Peut-être que finalement ce n'est pas de l'indifférence mais la conscience totale que l'image (et donc la photographie) ici n'est pas un mensonge mais une parole ouverte, la réalité, voire même une vérité.