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mardi 14 décembre 2021

Ça soulève le cœur.

 Depuis longtemps maintenant, nous chantons ici les joies et les beautés de la ville nouvelle de Bagnols-sur-Cèze, magnifique exemple de ce que l'urbanisme et l'architecture moderne ont réussi de mieux dans un petit ensemble greffé à une ville ancienne.
Et, chaque fois que l'occasion m'en sera donnée, je vous montrerai ainsi la qualité de cette écriture.
Cette fois c'est par un beau détail, bien de près, que nous allons regarder grâce à une carte postale des Éditions du Sud Est expédiée en 1965 :



Bien entendu ce qui frappe en premier lieu c'est l'incroyable qualité de la grille. Quel dessin de façade ! Quel chant de l'angle droit ! Quelle belle gestion des pleins et des vides jouant à la fois de la répétition rythmée et des décrochements ! Regardez comment le dessin du rez-de-chaussée joue avec les étages réguliers. Il ne faut sans doute pas trop s'attarder sur le choix des couleurs des pochoirs pour cette carte postale évidemment en noir et blanc puis coloriée ensuite. Certes, cela produit aussi le charme de l'image mais la réalité des tons devait être tout autre. 
La vedette de cette carte postale c'est bien le Monoprix ! Pas de doute sur le fait que le photographe soit venu cadrer ainsi le petit supermarché pour chanter la modernité du lieu et son côté pratique. Ce Monoprix donnera à cette ville nouvelle un atout précieux sur la manière dont on vit là alliant architecture, urbanisme et style de vie. 
La carte postale ne nomme pas les architectes et comme à l'habitude le correspondant ne dit rien ni de l'architecture ni de la manière dont il y vit. L'image se doit à cette information. Mais si on s'amuse à regarder où l'adresse nous emmène, on se retrouve à Marseille devant une boulangerie qui devait être encore en 1965 une boulangerie nommée "Au Petit Paris". Il ne fait aucun doute alors qu'il s'agit de montrer de commerce à commerce comment une ville nouvelle a agencé sa vie commerçante. 
Faut-il se rendre là-bas aujourd'hui pour se réjouir de la visite de l'une des plus belles expériences d'urbanisme et d'architecture du Vingtième Siècle ? Oui, si et seulement si on veut constater comment on a su détruire, abîmer, mutiler, sacrifier cette expérience pourtant essentielle dans l'Histoire de l'Architecture.
Ça soulève le cœur. Honte.
Je vous conseille vivement de lire l'article du Moniteur :

Et comme nous évoquons l'œuvre de Monsieur Candilis, n'oublions pas le combat pour sauver le Kyklos à Port-Leucate !

Pour revoir et relire quelques articles anciens sur Bagnole-sur-Cèze et ses architectes, Candilis, Josic, Wood :

Etc... Bon courage...


mercredi 1 septembre 2021

Kyklos, encore un emblème menacé à Port Leucate...

 Je reçois, je diffuse : 

Depuis des années maintenant, il est fait peu de cas, à Port Leucate, de son Patrimoine du XXème au nom d'une nouvelle image urbaine dite renouvelée et verdoyante. Si on peut comprendre la nécessité de vivre avec son temps (expression démagogique ici utilisée avec humour... et désespoir) on peut aussi se poser la question que certaines municipalités ne veulent pas voir qu'elles ont une histoire récente qui les qualifie avec originalité et puissance. Tout comme les Bastides en leur temps, Port Leucate appartient à cette typologie des villes ayant une histoire urbaine directement liée au politique. Ici la Mission Racine, grande œuvre urbaine qui, quoi qu'on en pense, est maintenant un Patrimoine à étudier, évaluer et sauvegarder et cela n'a jamais empêché les personnes intelligentes de faire cette évaluation contemporaine sans dénaturer l'œuvre existante. On peut même en faire un atout touristique si on en a le courage et surtout le sens de la responsabilité de son histoire. Le classement des Carrats de Georges Candilis, dans cette même ville de Port Leucate en est l'exemple, classement réalisé in extremis auquel, malheureusement, la subtile et délicate capitainerie aura échappé... c'est une erreur majeure, grave et j'ose dire crétine au regard de l'intelligence constructive de ce bâtiment et de son exemplarité modulaire. Il en va de même pour les équipements de plage autour de la piscine par l'architecte Monsieur Wursteisen, détruits également... sans égard pour l'architecte. Que restera-t-il bientôt du plan d'urbanisme et du désir de Georges Candilis de faire de cette station une station ouverte à tous et populaire ? La ville se plait pourtant à signaler sur sa page web qu'elle a obtenu une ZPPAUP et un Site Patrimonial Remarquable... 

"Ce dispositif a pour objectif de protéger et mettre en valeur le patrimoine architectural, urbain et paysager de nos territoires. Un site patrimonial remarquable (SPR) est une ville, un village ou un quartier dont la conservation, la restauration, la réhabilitation ou la mise en valeur présente, du point de vue architectural, archéologique, artistique ou paysager, un intérêt public."

Aujourd'hui, c'est l'emblématique et surtout superbe Kyklos dessiné par les architectes Zavagno et Gardia qui est en déshérence.
Le Kyklos pourtant est loin de ne pas être repéré par l'Histoire de l'Architecture, loin d'être une œuvre oubliée ou peu connue, loin d'être donc une petite chose sans valeur. Dès sa construction cette œuvre architecturale est repérée et publiée dans les guides d'architectures, dans les revues de l'époque ou récentes, preuve qu'il appartient à l'Histoire de l'Architecture, preuve surtout qu'il appartient à un commun de notre histoire à tous.
Pourtant... Il est gravement menacé et dans un état d'abandon ahurissant.

Le Kyklos a des atouts et son premier est d'être là, c'est le premier geste écologique vraiment fort à assumer, ne pas détruire. Puis, il a une image, Il a une écriture architecturale, il est reconnu, il appartient à une époque qui aujourd'hui revient en force, redevient à la mode comme d'ailleurs le brutalisme. Il y a bien un tourisme de l'architecture moderne et contemporaine et le Kyklos pourrait devenir un spot pour ce tourisme. Je suis par exemple venu exprès de Paris pour voir Port Leucate et son héritage architectural du XXème siècle. Ça fait de la route et j'ai lâché sur place de la maille que les hôteliers, les commerçants de Port Leucate n'ont pas eu l'affront de me refuser parce que je venais pour l'architecture contemporaine et moderne... Non, vraiment, ils avaient l'air ravi.

La question qui pourrait se poser c'est celle d'un nouvel usage ou d'une réhabilitation. Cela est du travail, de l'intention, de la recherche. C'est plus lent, plus juste, plus courageux. Il est plus simple de déclarer un état du bâti trop dangereux ou d'exploiter l'excuse de l'amiante (si pratique aujourd'hui...) pour que l'on ne s'emmerde pas avec ça et que, sous la pelleteuse, la construction soit vite détruite et remplacée par un complexe en tuiles canal et fer forgé et béni aux bons sentiments folkloriques. Pourtant le dernier Pritzker Price attribué à Lacaton et Vassal montre bien comment faire et la direction à prendre avec l'existant.

Il nous faudra une fois encore défendre cet héritage, être en colère parce que le travail en amont, celui de l'éducation à l'architecture du XXème siècle n'aura pas été fait. Il faudra donc une fois encore pétitionner, écrire, se battre pour ce qui devrait être naturel et premier (une analyse et une attention aux objets architecturaux) soit réalisé avant toute décision de détruire.

La place du Kyklos n'appartient pas seulement aux habitants de Port Leucate, le Patrimoine a cette vertu d'appartenir et de toucher tout un chacun.  D'une ville au tourisme populaire décidée par la Mission Racine et un Gaullisme humaniste, voudrait-on faire de Port Leucate une autre ville ?
Petit rappel de ce que disait Monsieur Candilis, missionné  alors par une droite humaniste : 

" Nous considérons que la coexistence de tous ces systèmes, suivant un raisonnement clair, peut provoquer un environnement plus à l'échelle de l'homme, plus inattendu et spontané, bref plus HUMAIN. Les assemblages horizontaux se distinguent des autres par la prise de concession du sol par un seul logis. Le danger est de confondre des assemblages horizontaux, qui forment un tout, avec des lotissements pavillonnaires traditionnels, héritage de la spéculation éhontée datant de la révolution industrielle de la fin du XIXe siècle qui a provoqué le débordement des villes de notre siècle."*

Le retournement est malheureusement aujourd'hui clair.
Port Leucate devrait maintenant prendre à bras le corps son héritage, en déclarer sa fierté, en faire sa particularité comme Royan, comme la Grande Motte si proche. Le Kyklos en est le symbole et il doit donc non seulement être conservé mais il doit aussi être restauré, offert à nouveau à un usage et même être l'enjeu d'une politique touristique et culturelle affirmée par la municipalité de Port Leucate. Nul doute que   Madame Chappert-Gaujal, adjointe à la Culture et au Patrimoine et  Madame Céline Cabal adjointe au tourisme vont tout faire pour sauver ce Kyklos. Il en va de leur responsabilité politique et morale sur l'héritage patrimonial de leur ville. Rassurez-nous.
On suivra donc ce dossier avec vous. 
Merci à tous de signer cette pétition citoyenne pour soutenir le Patrimoine de Port Leucate :
Walid Riplet, pour le Comité de Vigilance Brutaliste.
* Georges Candilis, Recherches sur l'architecture des loisirs, éditions Karl Krämer, 1972.


Merci Walid.
Pour ma part : on notera qu'une fois encore c'est une initiative citoyenne qui déclenche l'alerte sur le Kyklos et cette inquiétude (légitime ou non) provient toujours d'un manque d'informations sur l'avenir et d'un manque d'éducation aux stratégies patrimoniales. Les confusions entre ce qui est privé et municipal, entre ce qui est permis de faire pour protéger (qui est à l'origine des dossiers) entre aussi ce Label Architecture Contemporaine remarquable et les degrés de protection au titre des Monuments Historiques sont la preuve qu'il faudra aussi apprendre aux citoyens à s'emparer de ces dispositifs. Madame Brigitte Defives fait avec sa pétition un acte remarquable car un acte citoyen, signe de son attachement à ce bâtiment et de son inquiétude face à un délabrement (organisé ?) d'un bâtiment essentiel de Port Leucate. Il faut donc la soutenir et lui dire qu'elle n'est pas toute seule face à ce genre de combat. Bien entendu, une protection n'oblige en rien la sauvegarde d'une construction et une copropriété ne sera pas facile à convaincre pour obtenir un classement ou une protection. Il faudra donc à la municipalité faire un vrai travail de fond pour prendre en charge l'avenir et la destination finale d'un tel objet et travailler intelligemment pour que cet emblème ne soit pas sacrifié. Verra-t-on, comme d'habitude, la situation pourrir au nom d'un état irrécupérable comme le signale Walid, plus haut. Que toutes les énergies privées, patrimoniales, associatives, institutionnelles, municipales trouvent ensemble une synergie pour que ce merveilleux Kyklos y gagne un avenir et une chance à encore nous émouvoir. Port Leucate le mérite. Les Journées du Patrimoine approchent à grand pas, il serait dommage que Port Leucate se signale par l'abandon d'une partie importante de son Patrimoine. On attend donc la voix du Maire dans cette affaire.
En attendant, signez la pétition, c'est déjà un acte fort.
David Liaudet

Pour relire les défaites et les errements du patrimoine à Port Leucate :

Pour illustrer cet article de Walid, je vous donne à voir (ou revoir) les cartes postales du Kyklos qui vous montreront ses incroyables qualités architecturales. N'oublions pas que Messieurs Zavagno et Gardia avaient travaillé pour les logotypes avec Jacques Tissinier. Une œuvre donc unique, remarquable et qui mérite une belle et ambitieuse restauration et non un mépris.



Cette superbe carte postale Iris est superbe parce que c'est Monsieur Meauxsoone qui en fait la photographie. On se rappelle du talent du photographe ici par exemple et je me rappelle le bel entretien téléphonique que j'avais eu avec lui. Voilà donc une vue aérienne qui permet de lire les étagements des terrasses, le dessin des courbes et les circulations complexes et solariums qui font de ce Kyklos un cas exceptionnel d'architecture dont le toit est un praticable. Une véritable rareté. La tonalité générale des gris donne aussi à cette carte postale toutes les joies de l'amateur d'architecture remarquable. Une pépite de ma collection. Merci Monsieur Meauxsoone.

Cette carte nous montre le Kyklos sur son flanc abrité de la mer à l'arrière de la construction. Il s'agit d'une édition de la Société Éditions de France. On note le jeu magnifique des ouvertures, successions de petits Malevitch sur fond blanc. Je me souviens que lors de la visite il y a déjà quelques années que ce point de vue était déjà bien abîmé. Il faudrait lui redonner de l'air.

Nous voici sur les terrasses du Kyklos sous les peintures de Monsieur Tissinier ! Superbes !
Comment depuis cette carte postale ne pas comprendre l'originalité d'un tel espace architectural presque sculptural ! Toujours une édition de la Société Édition de France.


N'avez-vous pas immédiatement envie de prendre votre voiture et de venir à Port Leucate en voyant une telle vue sur la mer ? Ce point de vue est déjà dégradé par un espace se voulant contemporain... Il s'agit d'une édition Audumares de Perpignan expédiée en 1972.


Le Kyklos vu depuis les coupes-vents dessinés par Candilis pour la station de Port Leucate qui devrait s'emparer de ce modèle et les fabriquer à nouveau. On voit bien la masse du Kyklos, comment ses courbes fabriquaient une colline douce au-dessus de la plage. Il s'agit d'une carte postale Iris par Théojac.


Cette carte nous permet de voir le traitement des surfaces des murs en crépi épais très à la mode à cette période. On prend un verre ensemble ? Allez ! Éditions de France.

Cette dernière carte des Éditions de France nous montre le Kyklos depuis sa placette devant la plage. L'ensemble d'ailleurs agissait comme une progression douce de l'un vers l'autre, du bâti vers la mer et vice versa. On notera par pur esprit de précision que la ville de Port Leucate savait aussi choisir avec goût son mobilier urbain. Regardez la beauté toute simple du lampadaire. 


samedi 22 août 2020

Port Gruissan ? C'est Daniel Leclercq !

L'histoire de l'architecture est souvent écrite par des professionnels de la recherche, des historiens de l'architecture construisant leur théories et explications au sein d'une corporation qui se reconnaît. Pourtant, il existe des personnalités qui, souvent par amour pour un lieu et une histoire, construisent à leur tour des histoires de l'architecture. Par le biais d'un regard amouraché, ils réussissent à rétablir si ce n'est une vérité du moins des précisions plus grandes, des originalités hors d'un commun admis de l'histoire de ces lieux, de ces architectures.

Daniel Leclercq depuis des années maintenant est de ceux-la. Port Gruissan, c'est Daniel Leclercq. Et il travaille Daniel, il creuse son sillon, il cherche, toujours prêt à remettre en question le dogme, à rétablir la vérité, à décrypter les documents, à les faire chanter entre eux, se refusant à croire trop rapidement aux affirmations répétées toujours avec les mêmes inexactitudes. Il aime aller à la source où l'eau est plus fraîche et plus limpide.

Voilà que je reçois de sa part deux ouvrages entièrement consacrés à Port Gruissan et à son architecte Raymond Gleize. On y retrouve son goût immodéré pour une analyse pointue, une jubilation documentaire et ce désir un peu fou d'aller contre des préjugés et des présupposés. Il n'a pas peur. Il n'a pas peur parce qu'il travaille.

Certes, parfois c'est touffu mais que voulez-vous, si vous tenez à comprendre la Mission Racine, l'implantation de Port Gruissan et de ses choix esthétiques et urbains, il ne faut pas faire semblant de lire mal des documents mais bien prendre les traces et archives pour ce qu'elles sont : indispensables pour penser vrai. C'est l'amour qui le conduit, qui le porte. Car il vit cette architecture, il la parcourt, il l'arpente, la décrypte et tente même tout pour en défendre son plan masse et ses décors les plus fins, ses espaces publics et les crépis des murs. Un vrai travail d'inventaire comme on dit dans le métier. Il ne fait aucun doute que ce travail gigantesque devra servir à l'avenir de base à toute analyse patrimoniale de Port Gruissan. Daniel Leclercq est, de fait, une autorité, c'est-à-dire, au sens noble, il est autorisé à parler et expliquer. Car, chez lui, il y a surtout ce désir de passeur, de pédagogue. Il veut être précis pour aider à comprendre mais il ne manque alors ni d'humour, ni de fantaisie et même de délicatesse que ses photographies des lieux ou le jeu amusant et frais d'une fiction lui permettent de révéler. C'est goûteux.

Alors bien entendu Port Gruissan est aujourd'hui bien moins mainstream que La Grande Motte, la Reine de la Mission Racine. Mais justement, il ne faudrait pas que son ombre occulte les autres lieux et Port Gruissan mérite de fait ce regard. Car c'est une ville équilibrée, moderne, moins spectaculaire sans doute mais aussi plus urbaine au sens exacte de l'urbanité : vivre une vraie ville. Port-Gruissan est marquée par une architecture sensible et délicate qui a presque pour vocation d'en faire oublier l'extravagance d'une modernité de spectacle de sa grande sœur. Une sérénité franche.

Port Gruissan a de la chance d'avoir Daniel Leclercq.

Lisez Daniel Leclercq ! 

Ce livre est un ovni dans la production des livres d'architecture et même une audace car Daniel Leclercq y joue un jeu curieux dont je vous laisse découvrir la règle en le lisant. En tout cas, l'entretien qu'il produit avec Raymond Gleize permet de bien entrer dans le travail de l'architecte et de ses subtilités en oubliant pas, en retour de dresser un autre portrait, celui de son auteur. Savoureux, je vous dis et inédit dans sa forme et dans la richesse de son fonds historique. 

Entretiens, Raymond Gleize, essai. Daniel Leclercq éditions de Saint/Roch 

Ce grand album est LE livre sur l'histoire de Port-Gruissan. Bourré de documents, rempli d'une analyse fine de l'histoire, Daniel Leclercq y plonge littéralement dans toutes les particularités, les aspérités, les contre-vérités pour rendre un hommage appuyé à cette ville et à ce projet inscrit dans la Mission Racine. Le chapitre sur Paris Match est réellement typique des errements faciles empruntés par les répétiteurs que Daniel Leclercq corrige avec précision. Et ça change beaucoup de choses sur la vision de cet ensemble ! Tous les amoureux de l'histoire de l'architecture du balnéaire et de cette période architecturale devraient regarder cet ouvrage comme l'exemple de ce qu'il faut faire pour bien restituer une histoire : précision et amour mêlés. C'est aussi un beau livre à l'iconographie bien choisie venant appuyer l'argumentaire.

Port-Gruissan, Patrimoine (remarquable) du XXe Siècle, Daniel Leclercq, édition Valda/Saint Roch 

Et comme Daniel Leclercq n'oublie pas les cartes postales comme documents possibles à l'histoire de l'architecture, j'en glisse une petite qui le réjouira. il s'agit d'une édition As pour Apa-Poux à Albi. la carte n'indique ni le nom de l'architecte, ni du photographe; Nous sommes sur le nouveau port et on y voit bien la belle architecture-signature de Port-Gruissan :

 

Pour voir ou revoir des cartes postales de Port-Gruissan :

https://archipostalecarte.blogspot.com/2016/01/gruissan-son-guide.html

https://archipostalecarte.blogspot.com/2013/07/port-gruissan-en-verite.html 

https://archipostcard.blogspot.com/2010/04/bleu-jaune-orange-gris-nostalgie.html


dimanche 5 juillet 2020

Une nappe à carreaux

Dans l'histoire de l'architecture moderne, l'idée d'une étendue infinie, contrecarrée par rien, s'étalant sans remords, sans obstacle, appliquant sur le sol l'infini de sa fonction est un rêve connu. On pourrait dire que la prospective s'est nourrie de cette image, montrant que l'architecture arrogante d'un pouvoir volontaire n'avait rien à faire d'obstacles comme la topographie, la tectonique, ou même l'histoire.
Corbu et son musée infini, les adorables de Superstudio et leur monument continu, les géomètres de la Reconstruction ont orthonormé le monde, leurs plans, leurs cités avec une indifférence superbe à ceux qui devront venir vivre dedans ce dédain*. C'est la vulgate qui dit ça. On sait que c'est bien plus poétique que cela.



Depuis une fenêtre du Grand Ensemble (sic) de Vélizy-Villacoublay le photographe des éditions Yvon (resté anonyme) cadre depuis sa pointe le carré du centre commercial. L'effet depuis la fenêtre est saisissant et raconte certainement mieux la géométrie et l'implacable certitude de sa modernité. Carré, carré, carré, carré... et donc grille somptueuse et cinétique. Comment le spectacle d'un tel ordonnancement de l'espace était alors perçu par l'habitant ouvrant sa fenêtre sur une telle perfection ? Ennui ? Admiration ? Sentiment de netteté de la vie ? En fait, certainement qu'en venant à ce huitième ou neuvième étage, le photographe cherchait à retrouver le génie du dessin ou de la maquette de ce Grand Ensemble. Depuis Bruno Vayssière et son analyse on sait comment cette représentation de la Modernité a valu pour la Modernité elle-même. L'altitude nettoie tout et affirme la décision. Marcel Lods adorait l'avion et pilotait. Sans doute pas Robert Auzel.

N'avez-vous pas, comme moi, ce sentiment que rien ne pourra stopper cette nappe sur le sol ? Et comment ne pas voir dans sa platitude face aux immeubles parfaitement bien rangés une force sereine ? Une nappe à carreaux sur laquelle on aurait rangé le service. Et voyez-vous comment le Grand Ensemble est maîtrisé ? Voyez-vous comment il laisse l'œil traverser l'étendue jusqu'au lointain entre les barres ?
Une chose essentielle me met en joie : la rambarde à gauche. Ce petit morceau de réel, prouvant que l'image est bien venue d'un monde et non d'un rêve, me raconte immédiatement l'histoire de cette prise de vue. La rencontre avec l'habitant, la décision de venir là, de choisir ce point de vue. Et bien entendu comme chez Pouillon la jubilation de l'habitant servant, par sa fenêtre ouverte, le besoin de cette image.
Les arbres dépassent du patio central, tout comme Superstudio épargne Manhattan. Le ciel est un peu bas et étale. Les gens se pressent sous l'enseigne du Monoprix. Mais comment définir, aimer, comprendre la construction très appliquée des espaces intermédiaires entre cette barre et ce centre commercial ? Ce renoncement à la rue, ce désir de zoner les fonctions, la lisibilité, voire la transparence du plan urbain sont-ils si condamnables ? Cet espace libéré et cette densité habilement travaillée sont-ils fautifs ? Faut-il les protéger, les préserver, les REqualifier ?
La géométrie c'est beau. L'ordre c'est beau. La rigueur aussi. N'y voyez pas d'offense ou d'autoritarisme. Voyez cela comme la manière de mettre l'important en avant : ciel, sol, habiter, et lumière. Comme on dira un peu plus tard en mai 68 : urbanité, propreté, sexualité.

* on sait aussi ce goût chez ce cher Candilis et consorts.
https://archipostalecarte.blogspot.com/search?q=leucate









samedi 2 décembre 2017

D'écrire sur l'architecture

Il y a bien longtemps, j'ai commencé cette collection de cartes postales en cherchant tout particulièrement les cartes postales sur lesquelles les expéditeurs faisaient des annotations ou des signes divers comme des croix, des cercles, des flèches pour indiquer quelque chose ou simplement se situer.
Se situer...
Dans une image photographique, pouvoir projeter sa propre vie ou au moins l'expérience d'un instant, pouvoir signaler à l'autre un état de l'espace de l'image qui fut nôtre ou le moment d'une correspondance, marquer l'image pour la particulariser et la dégager du commun de l'édition, tout cela me fascine. Il s'agit toujours pour celui qui s'inscrit là de fonder une complicité avec le lieu, son image et donc sa représentation mais aussi celui qui reçoit et qui doit saisir à la fois le signe lui-même mais aussi ce qu'il précise. La difficulté étant toujours pour le signe, tout en marquant l'endroit, de ne pas le recouvrir !
Voici deux exemples dont un premier bien spectaculaire en ce sens :



D'abord il ne sera pas difficile d'admirer la superbe architecture de ces H.B.M 212 de Germain Dorel dont l'uniformité de l'héliogravure en un seul ton ne rend pas hommage à la polychromie de ses matériaux tout en accentuant les volumes et la belle perspective. Vous trouverez si facilement des infos sur cet ensemble maintenant inscrit à l'inventaire des Monuments Historiques que je ne vous ferai pas l'article !

Allez ici :
https://www.tourisme93.com/document.php?pagendx=865
ou encore ici :
http://www.atlas-patrimoine93.fr/pg-html/bases_doc/inventaire/fiche-mh.php?idfic=007p07

Ce qui nous intéresse c'est bien comment sur cette carte postale Cim, le ou la correspondante qui écrit à ses parents réussit l'exploit de raconter son changement de logement et d'en détailler toutes les fonctions ! On notera le soin extrême à écrire hors de la façade en rejetant dans le ciel ou sur la chaussée les inscriptions reprises par des petits points et des flèches signalant les fenêtres ou les balcons !



























Il est, je le redis, assez rare finalement que des correspondants donnent leur avis ou leurs impressions sur leur lieu d'habitat comme si l'image comblait à elle seule ce besoin. Ici, non seulement le correspondant écrit sur l'image mais remplit aussi le dos de la carte postale de précisions sur ce déménagement. La carte est datée du 20 avril 1937, l'ensemble H.B.M. est donc tout récent encore.



" Nous venons de chercher Paris-Soir, et regardant les cartes postales, je vous envoie en même temps, que réponse à votre lettre, la vue de notre nouveau logement, vous comparerez avec la carte envoyée au mois d'octobre dernier, qui vous donnait la vue côté de la route, tandis que celle-ci donne sur les jardins, ce n'est qu'à titre d'indication car beaucoup de volets sont clos, c'était avant de prendre possession des immeubles. Nous sommes bien et pas haut. Je vous mets le détail de l'installation au recto et vous joins en même temps le reste de la correspondance."

Je vous conseille d'aller lire le Paris-Soir en question ici ! Magie de l'internet !
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k76416092/f1.item
On notera que le correspondant est observateur car il affirme que le photographe des éditions Combier est venu avant la livraison des appartements en s'appuyant sur le détail des volets tous ouverts. Pourtant il y a bien là quelques fenêtres ouvertes également et même des rideaux... On note également que ne pas être trop haut est encore considéré comme une chance. Sur l'image, drôlerie de l'indication des poubelles, certainement pour souligner leur distance avec le nouvel appartement. On note également les lieux de rassemblements ! Un tel document est bien entendu une richesse que les inscriptions ne viennent pas perturber mais au contraire enrichir d'un mode de perception et de réception de l'architecture. On comprend même que, dans ce cas précis, l'achat et donc le désir de représentation dans l'image furent spontanés car associés à l'achat du journal. L'image fait envie et donne l'idée de correspondre en quelque sorte.
Tout autre exemple d'inscription, tout autre architecture :


Cette carte postale des éditions SL nous montre la ville de Port-Barcarès en cours de construction. Ce qui en fait l'intérêt c'est bien que l'éditeur a cru bon d'indiquer aux acheteurs l'ensemble des nominations des lieux. On pourrait y voir une sorte de guide touristique, de moyen simple pour le touriste perdu dans ce paysage tout neuf à reconnaître les lieux ! D'ailleurs il est aussi intéressant soudain de se rendre compte qu'une ville naissante a besoin de ce nominalisme comme si, ainsi titrés, les constructions et bâtiments trouvaient une légitimité ou, au moins, une familiarité nouvelle. L'alignement des noms, leur choix très largement tourné vers l'esprit maritime et balnéaire forment un poème assez drôle : les argonautes, les barbecues, le soleil levant, le centre commercial, les sirènes, les cabestans, la sardane, les totems. Sans aucun doute que Georges Perec et Jules Verne se seraient emparés de cette liste pour l'intégrer dans une intrigue littéraire. Mais l'autre particularité c'est bien que l'éditeur use d'un procédé normalement attribué aux correspondants eux-mêmes marquant au stylo-bille leur lieu de séjour. C'est bien un ready-made au sens premier du terme que nous avons sous les yeux. Ajoutons que cela, bien entendu, nous permet de percevoir les règles d'urbanisme de cette ville nouvelles ou les îlots sont posés les uns à côtés des autres, affichant chacun un design architectural différent, offrant encore des étendues vides, sortes de déserts entre les lotissements, des vides qui seront bien vite comblés par les promoteurs.


retrouvez ce lieu plus précisément ici : http://archipostalecarte.blogspot.fr/2013/07/pop-port.html

pour retrouver Georges Candilis, allez là : http://archipostalecarte.blogspot.fr/search?q=candilis



























Déjà historique, ce point de vue nous permet de voir des constructions depuis longtemps disparues, un état de la ville où elle était pionnière, où le vacancier devait avoir l'impression de voir naître un monde aujourd'hui toujours debout ou ignoré, voire méprisé comme si le premier âge de la ville de Port-Barcarès n'avait de toute façon comme vocation de n'être qu'un état éphémère.
On sera donc passé de d'écrire la carte postale à écrire la carte postale par elle-même. C'est je crois le signe d'un état de la civilisation.
Ouh la ! Cette conclusion est peut-être un peu ambitieuse !

mardi 28 février 2017

Conférence sur Jean-Michel Lestrade

J'ai beaucoup de plaisir à vous informer que ce jeudi 2 Mars, je ferai une conférence intitulée  Jean-Michel Lestrade, ingénieur-Structures ou un humanisme précontraint à l'auditorium du Musée des Beaux-Arts de Rouen à 10h30.
C'est gratuit et ouvert à tous.
Cela sera la première occasion d'évoquer en public l'œuvre de cette personnalité trop oubliée de l'histoire de l'Architecture des Trente Glorieuses. Je tenterai de remettre en lumière ce parcours exceptionnel et pourtant discret de ce calculateur qui a permis aux architectes parmi les plus célèbres de son temps (Gillet, Candilis, Renaudie, Prouvé, Esquillan...) de réaliser dans le réel les espoirs d'une architecture humaniste et sociale.
Par bonheur, cette conférence se fera en présence de Jean-Jean Lestrade, arrière-petit-fils de Jean-Michel Lestrade avec lequel nous trions les archives de l'agence Lestrade dans l'espoir du montage d'une exposition sur l'œuvre de son aïeul dans les prochains mois.
Venez nombreux !
 

Toutes les infos pratiques ici :
https://fr-fr.facebook.com/events/1875100229380223/

samedi 6 août 2016

À quel point, l'amour

Toute la maisonnée était endormie. Même Mathew.
Depuis plus d'une heure maintenant, Alvar écoutait son oncle lui raconter sa vie amoureuse, comment il avait rencontré Hans puis Mathew.
Hans, Alvar l'avait bien connu, il fut pour lui bien plus qu'un oncle, il fut comme un ami sérieux, attentif et surtout libérateur. C'est bien Hans qui avait permis en quelque sorte qu'Alvar puisse renoncer à ses études d'ingénieur pour faire de la musique. C'est bien Hans qui rappela à Gilles comment lui-même avait eu du mal à faire ce pas de côté, hors de l'influence trop prégnante quoique inconsciente de Jean-Michel Lestrade. C'est bien Hans qui  donna ce goût de la musique classique à Alvar en lui faisant écouter pour la première fois le divin Bist du bei mir de Bach en lui laissant penser qu'il pourrait le chanter. Et Alvar le chanta un jour de décembre, il avait 12 ans, Hans pleura tout son soûl.


C'est bien Hans qui offrit la mer, les régates, la montagne à Alvar. Tous les étés, dès ses treize ans, ils partaient tous les deux dans des promenades sportives juste entre eux. C'est bien Hans qu'Alvar appela pour lui annoncer sa rencontre avec Émilie et qui demanda des conseils à son oncle allemand pour mener à bien cette nouvelle vie. Et c'est bien à Alvar et seulement à Alvar que Hans raconta ses premières inquiétudes sur son Sida déclaré très tôt.
Maintenant, dans la maison silencieuse, Alvar était surtout curieux de Mathew. Depuis le décès de Hans, Gilles faisait des aller-et-retours incessants aux États-Unis. Bien plus fréquemment qu'il n'en faisait déjà avec Hans. Mathew connaissait Hans, en fait, ils se connaissaient tous les trois depuis 1967. Hans et Gilles avaient rencontré Mathew à la Cinémathèque Française lors d'une projection de la Belle et la Bête de Cocteau. Ils étaient simplement assis côte à côte et Hans demandait alors à Gilles si, dans leur couple, il serait la Belle ou la Bête. Il n'eut pas le temps de répondre que ce petit freluquet moustachu et blond répondit à sa place : "la Bête". Le générique commença, il fallait se taire. 
À la fin de la projection, Gilles voulut en savoir plus et il demanda si, maintenant que Mathew avait vu le film, il pensait encore qu'il était la Bête et si, évidemment, Hans serait la Belle.
 - Non, répondit du tac au tac Mathew, la Belle c'est moi !
Cela fit rire les trois hommes. Il n'y avait pas de doute, il n'y avait pas de mystère sur qui était ce Mathew avec son accent. Il était américain, il était blond et mince, trop même, et il était gay, tellement gay. Il avait la chance en quelque sorte de le porter sur lui, de le dire dans sa voix, ses gestes, ses mouvements imperceptibles du cou et des poignets. Hans lui demanda d'où il venait. Mathew prit une sorte de raccourci pour raconter en une phrase qui il était :
 - de Nanterre, des U.S.A (qu'il prononça uhessè), de San Francisco, choisis ce que tu veux.
Hans répondit immédiatement San Francisco parce que c'est prometteur et Nanterre parce que c'est juste à côté et que, ainsi, Mathew pouvait les inviter à boire un verre. Ce qu'il fit.



À Nanterre, sur les murs de la petite piaule de l'étudiant américain, il n'y avait quasiment que des portraits ou des images de cinéma. Une vieille carte postale de Jean Marais souriant accueillait les visiteurs à l'entrée. On marchait dès la porte passée sur des revues comme Positif ou les Cahiers. Aucune revue en langue anglaise, Mathew affirma d'un coup qu'il n'y avait pas de bonnes revues américaines de cinéma et que, de toute façon, il était venu là pour apprendre aussi la langue française. Un matelas hors d'âge au sol, un cendrier Ricard plein de mégots sur un tabouret en Formica,  Mathew n'avait même pas de frigo dans sa chambre, il alla en face, chez son copain Édouard récupérer les bières qui s'y tenaient au frais. Tout se passa tranquillement en quelque sorte. Comme l'époque savait le faire. Ils formaient un trio maintenant. Un américain, un allemand, un français. Cela dura un été.



Mathew dut retourner à San Francisco, il ne voulait pas louper la révolution gay, il voulait voir qui était ce Harvey Milk dont lui parlait tout le temps son ami Dick Pabich resté là-bas. Il prit l'avion en empruntant l'argent à Hans et tenta de convaincre Gilles et Hans de le suivre. Mais cela ne se fit pas. Gilles fit alors une pose dans son récit. Il affirma à Alvar qu'il était en quelque sorte la raison de cette réticence car Hans voulait absolument le voir grandir, assister à ses premiers pas. Ils purent tout de même partir fin 68 début 69. Non, début 69 se rappela Gilles car Hans voulait justement  être présent pour le Noël d'Alvar. Ils retrouvèrent Mathew qui les accueillit à l'aéroport avec une parfaite imitation de Delphine Seyrig ce qui déclencha l'hilarité générale. Il était comme ça ce Mathew. Sous une veste militaire, il avait un t-shirt jaune vif d'où sortaient ses deux très maigres et longs bras et un pantalon rouge à pattes d'éléphant comme on dira plus tard. Quelques longs colliers en perles de bois et rien d'autre. Il était nu pieds. Il conduisait vite son immense et décatie Dodge ainsi, comme Brigitte Bardot à St-Tropez, sans chaussures aimait-il à plaisanter. Cette fois ce fut Alvar qui rompit le récit et posa cette question : "Comment tu as su que tu étais gay ?" Gilles rigola. Et lui répondit. "Ah, Je crois savoir pourquoi tu me poses cette question maintenant. Toi, tu ne te poses pas la question depuis quand tu es hétéro ?"  Alvar acquiesça et posa une autre question, demandant cette fois si ce fut facile avec ses parents. Gilles répondit que Hans fut celui qui lui a tout permis, qu'il avait plu immédiatement à son père et que tout cela fut implicite. Que ce fut bien plus difficile de dire qu'il ne reprendrait pas l'agence et qu'il partait vivre avec Hans en Allemagne.
 - En quelle année ? demanda alors Alvar.
 - En 69, justement au retour de ce voyage à San Francisco. Et Gilles soudain regarda dans les yeux son neveu et lui demanda d'un coup :
 - Et toi, tu le sais depuis quand qu'il est gay ton fils ?
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Denis avait un culot monstre qui parfois, embarrassait même Jean-Jean pourtant habitué à ses frasques et à ses blagues.
 - Mais Madame, excusez-moi, mais vous ne pouvez pas décemment me vendre cette carte postale ancienne de Royan au prix de 2 euros ! Et vous savez pourquoi Madame ? Simplement parce que vous avez sous les yeux, non seulement deux jeunes futurs architectes sans le sou mais que, en plus, Madame, vous avez l'honneur de parler à l'un des arrières-petits-fils de l'un des plus éminents architectes de la Reconstruction de Royan ! Oui Madame, permettez-moi de vous présenter ici même Monsieur Lestrade !
Jean-Jean ne savait plus où se mettre et la femme derrière son stand sur ce vide-grenier à Saujon n'en revenait pas du culot du jeune homme mais cette tirade fit rire son mari qui, tout en rendant la monnaie à une autre cliente affirma d'un coup :
 - Mais nous en sommes extrêmement honorés ! Et si ces messieurs les futurs architectes me font le plaisir de choisir une autre carte postale, je leur ferai volontiers un petit prix !
 - Voilà qui est raisonnable ! Je reconnais bien là l'accueil charentais ! reprit Denis heureux d'avoir trouvé un complice de flagornerie.
Tout gêné, Jean-Jean plongea à nouveau sa main dans la boîte à chaussures remplie de cartes postales.



Il en trouva une assez ennuyeuse d'Orléans mais qui donnait le nom de son architecte au dos : Cabinet Jean Semichon en se disant que cela amuserait l'ami de son père, David, de recevoir une Boring Postcard puis il tomba en arrêt sur une incroyable carte postale de Port-Leucate montrant le Kykklos.



 - Regarde ça Denis !
 - Ah ouais, faut avouer, c'est chouette, tu as le nom de l'architecte ?
 - Non... Mais t'as vu les étranges panneaux de couleurs ! Trop beaux ! Non ? C'est con que David ne soit pas là. Je la prends aussi. Je vais l'appeler ce soir pour avoir des infos, je dois avoir son portable. Non, non, mieux, je lui ferai la surprise, je lui enverrai avec celle d'Orléans. On regardera dans le guide aussi.
 - Est-ce que ces messieurs les futurs architectes trouvent leur bonheur ? demanda à nouveau le vendeur avec un large sourire.
 - Oui, combien pour ces cartes là ? demanda Alvar.
 - Alors voyons...Vous en avez pris combien ? 4 ?
 - Oui !
 - Disons 4 euros ?
 - Ok, 4 mais je prends celle-ci en plus, affirma soudain Denis en ajoutant au paquet une carte postale de Jean Marais.
 - Voilà une affaire rondement menée, messieurs ! Jean Marais sera en bonne compagnie ! conclut le vendeur.
 - Vous ne savez pas à quel point Monsieur ! Vous ne savez pas à quel point ! rétorqua Denis.
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- Oui, Jean-Jean, pour les architectes c'est assez facile à trouver. Tu es à l'Agence ou chez ton père ?
- Chez Papy.
- Bon, regarde Techniques et Architecture, série 2-31 numéro spécial sur l'aménagement du Languedoc-Roussillon, tu l'as ?
- Attendez, je descends dans l'agence..... Euh, oui, j'y suis.
- Bon, page 97 tout en bas, tu trouveras. Tu vois Jean-Jean ?
- Euh... Attendez... Yes ! J'ai ! Il y a une photo de la maquette, ils disent Gardia et Zavagno comme architectes. Mais pour les panneaux décoratifs, tu as... vous avez une idée David ?



- Oui, de bon architectes et tu peux me tutoyer ! Pas sûr, les panneaux pourraient bien être de Jacques Tissinier. Mais rien de certain. Pour ça tu peux avoir des infos auprès de mon ami Clément Cividino, il a travaillé avec lui. Tu sais c'est celui qui a retrouvé et sauvé les Hexacubes dont je t'ai parlé la dernière fois.
 - Oui !
 - Au fait, merci pour cette très belle carte et pour celle d'Orléans. Comment fut ton voyage avec Denis ?
 - Génial ! Faudra que je vous... que je TE montre les photos. On a même réussi notre pari, tu me dois 10 balles !
 - Vraiment ? Rien ne me fait plus plaisir ! Je te l'avais bien dit que c'était facile ! Il a aimé ça ?
 - Denis ? Attends ! Oui ! En fait, ce fut vraiment simple de le convaincre ! Et faut dire que la plage de Jenny est vraiment belle et y avait personne ! Que nous ! On a même dormi dans la voiture.
 - Vous n'aviez pas de tente ?
 - Si mais on avait peur de se faire remarquer en camping sauvage alors que dans la voiture, c'était plus discret.
 - On se voit jeudi je crois.
 - Ah ?
 - Oui, tes parents m'ont invité. Ton père voudrait qu'on prépare un hommage à Jean-Michel, une expo peut-être.
 - Ah ? Super ! Je serai là, tu verras Denis. Tu ne le connais pas encore je crois.
 - D'une certaine manière si, vu comment tu m'en parles. Bon, écoute, là je dois partir, Jean-Jean.
 - Bon, oh pardon ! Je voulais pas... Bon, bon, à jeudi David.
 - À jeudi mon gars, salutations à tout le monde.
 - Ouais, j'y manque pas.
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Par ordre d'apparition :
- Jean Marais, éditions O. P. , photographie de Teddy Piaz non datée.
- San Francisco, Transamerica Pyramid, photographer Tom Tracy, édition Impact, 1978.
- Royan, le Front de Mer avant sa défiguration. édition C. A. P. expédiée en 1959.
- Orléans, Place d'Arc, Cabinet Jean SEMICHON, Paris 1988, édition Ligneau, expédiée en 1989.
- Port-Leucate, le Kykklos, les architectes Gardia et Zavagno ne sont pas nommés par l'éditeur Société Éditions de France.


mardi 15 mars 2016

le Capitaine Candilis sans Capitainerie




Je reçois, je diffuse :

" L'héritage moderniste se voit donc une fois de plus (et une fois de plus pour Candilis) totalement méprisé. Alors qu'une ville balnéaire existe, prend son identité dans le travail d'un architecte et de son équipe, (architecte génial reconnu par l'histoire), les seuls qui ne comprennent pas la chance qu'ils ont, sont ceux-la même qui gèrent cette héritage : les politiciens locaux. 

Il faut le dire, à leur défense, ils manquent sans doute d'une éducation de l'histoire de l'architecture et de l'œil, mais aussi d'un sens aigu de l'histoire locale, mettant à bas tout ce qui constitue la réalité historique du lieu où ils vivent. Lors de nos visites de Port Leucate, nous n'avions vu que mépris pour cette modernité qui malheureusement n'est pas détruite pour laisser place à une nouvelle mais pour fabriquer une image ressemblant à un décor digne de Walt Disney, mélange somptueux de néo-provençal revu par Las Vegas, de ferronnerie Brico Rama Brico Dépôt (un must du génie local) et un concept de l'espace inventé par le lobby tout puissant des vérandalistes aluminium qui doivent avoir, avec la mairie qui donnent les autorisations, ce même goût pour l'architecture de carton-pâte. 

C'est trop tard maintenant. 
C'est par terre.
 L'histoire de l'architecture se rappellera les noms des responsables.

On notera que, comme à l'habitude, les arguments sont comme toujours les mêmes : état de la construction, risques, non-conformité. On s'amuse de ces arguments qui sont, en fait, le symptôme de quoi ? Simplement d'un manque d'entretien et d'un désir larvé de voir ce béton disparaitre. On laisse pourrir pendant des années sans rien toucher, on fait venir les pompiers, on évoque la sécurité, on fait la démagogie habituelle sur les besoins d'aujourd'hui qui ne correspondent plus à la construction d'hier et Hop ! On met par terre avec, bien entendu, aucune honte et même une certaine joie . Nous avons honte pour eux. Bref, une histoire bien connue aujourd'hui en France. Nous conseillons donc aux élus locaux de la Culture de la Ville de Port Leucate (il y en a ?) de voyager en Suisse, en Allemagne et surtout en Hollande où les constructions modernes font l'objet d'une attention, de recherches, de soins incroyables appuyés, c'est vrai, par des architectes, des responsables patrimoniaux, des règlements et une éducation  qui font que la population, la démocratie, l'histoire donnent à lire dans le réel des rues, les héritages successifs avec originalité, idées, et même fierté. Oui, Monsieur le Maire, fierté de l'histoire et de la modernité.

L'éradication de la Capitainerie de Port Leucate est une faute patrimoniale grave. 
Grave. 
Très grave.

Nous avions cru un instant avec le classement des Carrats que cette ville et cette région auraient pu s'engager comme Royan ou Le Havre dans un vrai travail de reconnaissance de cette héritage de la Mission Racine. Il n'en est rien. Il s'agit sans doute d'un mélange audacieux de manque de courage politique et d'ignorance avec une pointe amère croquante-fondante de démagogie locale.
Bon vent Port Leucate ! 
Tu deviendras un magnifique décor pour rêve de cagoles où l'on fait semblant, où tout fait semblant."
Le Comité de Vigilance Brutaliste

Voilà qui est dit avec...euh...mesure.
Pour se rappeler un peu l'importance patrimoniale de cette Capitainerie :
elle faisait partie des tous premiers bâtiments construits par l'équipe de Monsieur Candilis pour tester le système constructif réalisant une trame étendue et infinie. Le système constructif, à la fois extrêmement fin, léger et intelligent permettait par un jeu nommé par l'équipe de Monsieur Candilis "Meccano" de produire rapidement des espaces modulables, transformables à volonté et donc de jouer avec les espaces intérieurs et extérieurs produisant un vrai urbanisme. On le sait, en architecture, la structure signe l'intelligence. Ici, à Port Leucate, avec ce système, l'équipe de Monsieur Candilis avait simplement inventé une nouvelle forme de mapping architectural si à la mode aujourd'hui. Il suffit de regarder les dessins techniques de ce système pour en comprendre le génie de sa simplicité et donc de sa beauté constructive. À l'égale des grands systèmes constructifs allant de Eiffel à Mimram, Monsieur Candilis avait offert à Port Leucate et Port Barcarès une possibilité d'avenir, un choix urbain et architectural d'une très grande originalité. C'est, sans doute, cette originalité que des yeux aveuglés par une fausse histoire du lieu n'ont pas su percevoir. On n'aime plus, en effet, une architecture qui dans sa forme, sa légèreté, sa fonction donne trop vite à lire son sens de l'égalité, son humanisme et surtout, sa liaison franche avec le paysage.
On notera que ce système de Port Leucate était si important pour Monsieur Candilis et son équipe qu'il faisait la couverture de son ouvrage sur les constructions de loisirs !

Recherches sur l'architecture des loisirs
Georges Candilis
édition Karl Krämer, 1972. 

Pour revoir tous les articles sur Monsieur Candilis :
http://archipostalecarte.blogspot.fr/search/label/Georges%20Candilis

maquette et Capitainerie :

 

 

ici, le centre commercial fait du même système :

 

Comme un jeu de construction aux possibilités infinies :

 

 Détails techniques :

 

 



Je vous donne à nouveau à voir les cartes postales qui rendent compte de ce système constructif :

carte postale de la capitainerie du port de Port Leucate des éditions DINO non datée.


carte postale du centre commercial de Port Leucate, éditions Audumares, non datée :



samedi 23 janvier 2016

Ah ! Les cons !

C'est un peu ce que je me suis dit lorsque j'ai entamé mes premières recherches sur le quartier du Pont de Bois à Villeneuve d'Ascq et que j'ai saisi que le travail de l'équipe de Josic y avait en partie été démantelé par une réhabilitation dont la stratégie tient surtout de la pensée sécuritaire et non de l'architecture.
Commençons par le début :



Sur cette carte postale éditée par L' E.P.A.L.E et dont la photographie est de Ballenghien, on voit très bien les constructions du quartier du Pont de Bois dessinées par Alexis Josic et son équipe pour un concours daté de 1973. On y remarque immédiatement une qualité évidente de polychromie d'une architecture fortement marquée par des volumes en gradin s'emboîtant les uns dans les autres et produisant des espaces vides et des pleins dont le dessin original et très beau des ouvertures vient ponctuer les façades. On y reconnaît une écriture typique de l'époque, le semi-collectif qui tentait de rompre avec l'héritage du hard french en renouvelant l'idée de l'habitat collectif. On a vu cela avec un autre exemple, les gradins-jardins de Messieurs Andrault et Parat.









On sait aussi que Alexis Josic a fait partie des groupes de l'ATBAT puis de Candilis-Josic-Woods et en a partagé en tous points les interrogations spatiales et urbaines allant de l'espace de la cellule à celui de la ville dans un déploiement attentif de l'acte de construire et de la nécessité d'habiter cet acte, tout en mettant d'abord et toujours au centre de ces questions un humanisme profond, attentif aux besoins comme aux rêves, attentif surtout à donner une forme aux relations entre ceux qui utilisent ces espaces, espaces qui ne seront pas seulement de l'habitat qualifié de collectif.
On sait comment aujourd'hui est ravalé au sens propre comme au sens figuré cette pensée par des bailleurs, des propriétaires, des maires, qui écoutent davantage les avis de la police et des pompiers que celui des habitants et ne s'occupent en rien de ce que cette histoire et cette pensée ont de riche, d'original et surtout donc d'humaniste.
Non.
On brise à l'envi les circulations, on sacrifie les espaces, les attentions, les détails, sans égard. Voyez et lisez bien ce que les architectes ayant réalisé les modifications de ce quartier utilisent comme vocabulaire et arguments pour, non pas se justifier d'une nouvelle pensée architecturale mais appliquer sans regret ni remord et surtout sans aucune position éthique des demandes sécuritaires et de tranquillité publique.

http://www.lavoixdunord.fr/region/villeneuve-d-ascq-la-renovation-de-l-ilot-4-au-ia28b50417n1552590

La démagogie devient la raison d'un espace et le construit avec même une certaine jubilation à ruiner une pensée complexe, joyeuse, humaniste qui n'est pour rien dans les errements de la petite délinquance. Le politiquement correct et la bien pensance construisent maintenant nos espaces et cela se fait avec la collaboration d'architectes dont on se demande qui leur a enseigné cette méthode d'obéissance pour construire. Prenez les normes des pompiers, prenez vos ordres auprès de la brigade des stups et appliquez à la lettre leurs désidérata, vous ferez une bonne architecture. Demandez donc quelle taille doit faire une fenêtre pour que, dans le même temps, un pompier puisse l'emprunter depuis le dehors mais qu'un petit malfrat ne puisse pas s'en échapper depuis l'intérieur et vous aurez une idée de la pensée architecturale qui conduit aujourd'hui nos constructions. Ajoutez pour l'urbanisme, l'angle de braquage maximum des automobiles pour en interdire le demi-tour et donc la fuite et vous aurez saisi comment aujourd'hui on dessine nos circulations. Saupoudrez de bancs sur lesquels on ne peut pas s'allonger, de gabions chics pour empêcher les intrusions et vous deviendrez paysagiste.
Alors je vous donne à lire un texte publié dans Techniques et Architecture de 1973 et qui explique comment on pense.
Vous verrez qu'il y a un monde entre les petits ravaleurs et les vrais architectes. Ce monde c'est l'espace accordé à l'habitant.
On notera que la carte postale semble être une édition produite à des fins de promotion de l'habitat. Tout en fin d'article, quelques images de l'état actuel avec, en prime, un selfie de la Google car !

Pour une fois je vous donne la superbe couverture de ce numéro de Techniques et Architecture :