mardi 25 août 2026

Jean Dubuisson, discipline poétique

 Je commence toujours comme ça : je dis ce que je vois et ma surprise à le voir.
Voir n'est pas un crime, les images ne nous trompent pas tant que cela.
J'ai toujours eu, d'abord et avant tout, confiance en elles.



Alors devant ce petit lot de cartes postales de la Z.U.P (n'ayez pas peur, ça va bien se passer) de Borny à Metz, je me demande pourquoi donc toutes ces vues sont des vues aériennes ? Qu'avaient donc compris, éditeurs et photographes, de cette architecture pour qu'il faille exiger qu'elles soient perçues depuis l'avion ? On sait comment Marcel Lods (si mal aimé encore, surtout à Rouen) était un aviateur qui aimait prouver l'efficacité de son architecture par quelques vues aériennes de son oeuvre. ici, ce n'est pourtant Marcel Lods qui régale mais Jean Dubuisson, oui le grand, l'implacable Jean Dubuisson que nous aimons tant sur ce blog.
Alors ? Que voit-on ? Que sommes-nous sensés comprendre de cette Z.U.P qu'une vue depuis le sol ne dirait pas ? 
Que veut dire Françoise qui envoie cette carte postale en 1976 à son correspondant allemand à Berlin ? 
Sans aucun doute l'échelle. 
Car ce que cette édition Fink nous montre c'est l'immensité de cette cité et son installation dans la plaine qui s'étend si loin. On y voit la magnifique disposition des barres infinies contre-carrées par des tours. On y voit bien là comment l'urbanisme moderne dans un pays comme le nôtre qui adore les villes fortifiées et les Bastides a su réécrire cette histoire d'une architecture dont l'infini de ses répétition, l'accord parfait avec l'horizon bas d'une plaine, le désir de faire beau, dans un ordre si français (entre Le Nôtre et Corbu) font un (grand) ensemble d'une beauté et d'une audace radicale qui coupent le souffle, comme le feront les Hauts du Lièvre par exemple ou le Havre de Perret. C'est d'une telle beauté cette écriture ample, autorisée, programmée qui donne à voir ainsi une discipline non pas autoritaire mais poétique. Oui, c'est ça : une discipline poétique.
"Ici, on se trouve bien." Voilà comment Françoise écrit son rapport à cette architecture. A-t-elle vu que la carte postale nous montre sa Z.U.P encore en chantier ?


Et Josée ? Qu'a-t-elle voulu dire à Catherine en choisissant cette autre vue aérienne des éditions Combier ?
Rien finalement qui nous concerne. Sa vie. Elle a fait une minuscule croix pour indiquer où son frangin habite. Il m'a fallu lire la correspondance pour m'en apercevoir. Discrétion de la projection dans l'espace de Dubuisson. Là encore, l'avion est haut pour prendre presque dans sa globalité la Z.U.P de Borny en travaux. La carte fut expédiée en 1973. 




Et les deux cartes que voici nous montrent la greffe des petits plots de béton posés comme des micro-processeurs sur le terrain un peu loin de l'ordre de Dubuisson. Et qui se plaindra de l'espace entre ? Qui se plaindra de la lumière et de l'air passant au travers ? Qui rira des projections visuelles depuis les étages ? Avoir la chance d'avoir à voir du lointain, de l'horizon.
Et le Docteur qui écrit à Joseph qu'il a fait une "belle promenade à Metz", il choisit au Tabac Simonot, sur le tourniquet des cartes postales cette vue aérienne une fois encore de chez Fink. Cette vue-ci, celle-là, pas une autre.



Et sur cette vue multiples de Metz Borny, mini-guide des beautés de la ville et du quartier, la correspondante a aussi fait une croix. Se situer dans toutes ces images est en effet nécessaire. Et rien pour critiquer la ville, pas un mot pour dire du mal de cette Z.U.P. 
Voilà donc des représentations d'architecture qui en montrent son déploiement, son ampleur. Il y a certainement quelque part des cartes postales de ce même lieu prises depuis le sol ou même depuis une tour vers une autre. Mais comment ne pas être certain que la conception d'un tel espace ne peut que bien se montrer ainsi ? Oh non...pas la hauteur d'une quelconque puissance...d'une surveillance panoptique des rabâcheurs de Foucault. Non la hauteur pour montrer que l'angle droit n'a jamais interdit la lumière du soleil, le bleu du ciel, l'espace du sol retrouvé entre les construction, la liberté de courir et de faire courir l'oeil vers les infinis des lignes parallèles.
Et si je vous leurrais ?


Avouez que vous y avez cru ? Que vous avez cru que vous étiez encore à Borny ? Pourtant cette carte postale Combier qui a servi à répondre à un jeu nous montre une autre belle réalisation de Jean Dubuisson, cette fois à Lapalud dans le Vaucluse. Là encore on retrouve cette écriture, cette manière de faire des redents, d'ouvrir des espaces. On regrettera que l'écriture de Jean Dubuisson fut massacrée par un ravalement jaune pisse déshonorant. Espérons qu'un jour cette poétique retrouve son verbe.
Maintenant il faut que je range tout ça. Il me faut de l'ordre et assi un peu de discipline.
Vive Jean Dubuisson !

dimanche 23 août 2026

La modestie comme terrain de recherche en architecture : une église

Vous l'aurez compris si vous êtes un ou une fidèle de ce blog, en ce moment, je range. 
Tentative de mettre de l'ordre une bonne fois pour toute pour l'anniversaire des vingt ans de ce blog qui arrive rapidement ? Signe d'un désir de clore un fois pour toute ce blog, de tout ranger pour ceux qui viendront récupérer ce travail ? Nécessité de se régaler à nouveau de mes propres archives qui ressemblent plus à des tas mal ordonnés qu'à un inventaire Penser/Classer perecquien ?

Un peu de tout cela sans doute.

Je m'aperçois donc que mon très gros classeur consacré (c'est le cas de le dire) à l'Art Sacré du Vingtième Siècle est plein, qu'il déborde et que nombres de cartes postales d'églises modernes ne peuvent plus l'intégrer. Il faut faire quelque chose...je vais donc ouvrir un autre classeur. En attendant, je m'émeues de cette paire de cartes postales nous montrant une bien attendrissante réalisation, une petite chose moderne, un concentré de modestie de gestes architecturaux. Oh..ici pas de grandiloquence de gestes, pas de signes trop évidents de faire mÔderne, pas de posture de l'architecte. Une sorte de modernité a minima comme on les aime tant ici sur ce blog, petites bâtisses de Province que l'on trouve au coin d'une rue sans le dédain prédateur des photographes contemporains en safari de trophées de la France oubliée, oubliée de leurs yeux uniquement...
On sait comment le génie de l'architecture vient souvent de l'accord parfait entre un certain ordre de l'économie et la qualité d'une écriture. Comment faire maigre sans que cela se voit et même en proposant un signe qui suffira à faire l'événement architectural. C'est là que l'on reconnaît un bon architecte tirant parti de la parcelle ingrate, du peu d'argent d'une paroisse, de l'élan d'une communauté, parfois même travaillant pour pas grand chose, juste pour s'offrir et offrir une église à des croyants : un geste.
Je suis très sensible à cette économie comme base d'un travail architectural. 
Le béton pas trop cher permet souvent cela ou bien une carrière de pierres pas trop loin ou, pour certaines régions, une production de bois permettant de faire rapidement un mur, un plafond, un autel.

Ce sentiment de modestie parfois est lui-même la vedette de l'église. On se doit d'en chanter sa pauvreté, mettant l'accent non pas tant sur le lieu et son esbroufe mais sur le rassemblement des fidèles, véritable raison de sa fonction. Après tout, on le sait, on peut faire église partout et de presque n'importe quel espace si on le veut ce qui n'est pas le cas d'autres programmes architecturaux.
On pourrait dire d'ailleurs que le vrai Brutalisme (pas celui galvaudé d'aujourd'hui) est un néo-brutalisme provenant de la lecture immédiate de ce désir de modestie, d'évidence des choix, de lecture sans camouflage des options prises : tout est là sous nos yeux.

Alors je vais vous montrer d'abord un espace intérieur, celui d'une organisation spatiale prise par les enjeux de la Foi mais certainement aussi par ce désir d'économie :


Avouez que l'image de cet espace est particulièrement belle à ce titre. Tout pousse, tout converge dans cet arc de cercle vers l'autel qui est ramassé dans un coin dont la croix si fine est le centre. Mettre Dieu au coin en quelque sorte. N'est-elle pas saisissante cette mise en scène ? On devine aussi la structure de béton depuis le toit qui prend appui sur le pilier du fond qui semble porter tout à lui tout seul. Il sera facile de faire ici une analogie poétique sur ce soutien unique. L'ensemble est baigné d'une lumière un peu mauve, délicate que l'événement des grandes baies mette en scène. La lumière est assez violente pour qu'on comprenne le désir d'en faire un signe liturgique. La lumière surgit. Pour le reste...pas de mobilier liturgique d'un grand sculpteur abstrait se payant un lieu de culte, pas de vitraux rugissant par des couleurs et des compositions bavardes, pas de matériaux étonnants  ou de contre-pieds spatiaux mettant en cause la liturgie et ses moyens. Non. Tout est calme, tendre, silencieux, à prendre ou à laisser en quelque sorte. Mais comment le photographe des éditions Erté a-t-il trouvé sa hauteur ? Est-il sur un escabeau ?
Et où sommes-nous ? Nous sommes dans l'église Notre-Dame de la Paix à Saint-Raphaël. On notera que l'éditeur éditions "Arts Graphiques" pour Erté ne nomme pas son photographe ni l'architecte qui serait J. Vineïs dont j'avoue ne rien savoir. Comment a-t-il eu ce chantier ? comment a-t-il travaillé avec les paroissiens ? Par quoi a-t-il été formé ?

Retrouvons-nous à l'extérieur :



Voilà un parfait exemple de comment un désir d'image fabrique une certaine architecture. La mise en scène ici est totale et on devine bien que tout le geste de l'architecte aura trouvé son expression dans la fabrication de ce point de vue ! D'abord l'érection soudaine de se clocher de pierre qui par contraste semble presque étranger à la construction qui, si on enlève ce clocher, ressemble plus à une modeste salle des fêtes ou un foyer rural qu'à une église. Faites comme moi le geste avec votre main de couper le haut du clocher et vous verrez...
Tout est triangles et pointes. Tout est élan vers ce clocher qui est l'événement de cette petite architecture, le morceau de bravoure, la certitude d'une reconnaissance immédiate de la fonction du lieu. Ici la modestie est presque campagnarde, du moins comme l'image que l'on a du petit campanile ou clocher d'une église de village montée pierre à pierre par les villageois eux-mêmes. Le plan est bien un triangle dont la pointe reçoit donc à la fois l'autel et le clocher. Simple, efficace et symbolique.
Comment la Grande Histoire de l'Architecture se doit de prendre avec elle ou pas ce genre mineur ? Comment faire Patrimoine ou pas de cette modestie ? La religion catholique et chrétienne en général qui nous chante souvent la force de la résilience pourrait-elle supporter la disparition de ce lieu de culte ? Comment animer dans les imaginaires des futurs architectes la possibilité justement d'une architecture modeste, peu bavarde, efficace mais aussi sachant rester symbolique ? Qui pour, justement face au désir du Patrimoine de surtout souligner et défendre ce qui est exceptionnel, qui donc pour dire qu'il y a bien là un geste, une école, un chemin vers une forme de justesse ?
Est-ce par hasard si sur le fronton de la porte d'entrée de cette modeste et touchante église Notre-Dame de la Paix est inscrit :
VENEZ et VOYEZ.

Je retourne à mon rangement.






vendredi 21 août 2026

Architectures avec des autorités dedans

 Ah...les joies du rangement et du tri...Faire disparaître les tas de cartes postales trainant sur le mobilier Ikea vers les classeurs du rangement salutaire qui permet très souvent de croiser les noms des architectes et de faire les liens entre des cartes postales nouvellement arrivées et les anciennes un peu endormies depuis vingt ans.

Je tombe sur ça...

...et je me dis que vraiment c'est le genre de machine architecturale que j'adore. C'est implacable, raide, parfaitement bien dessiné et la photographie, au soleil un rien dure, donne à la façade toute ses chances.
Purée...c'est vraiment ce genre de cartes qui me fait vibrer, heureux de cette architecture donnant à voir en quelque sorte le sérieux et la rigueur que nécessite ce qu'elle abrite. Ça rigole pas, on est pas là pour faire du bulbeux érotico-auto-construit, de la courbe naturelle, du machin bizarre, on est là pour que le formulaire 2B trouve le bureau du troisième étage ou Mademoiselle Dubreuil  saura le classer : une préfecture. Une belle et bien sérieuse préfecture. Celle de la Drôme en l'occurence, celle de Valence. La carte Lumicap malheureusement ne nomme pas son photographe. On le regrette car cette image est saisissante dans sa lumière. Par contre, oui, nous avons le nom des deux architectes : Maurice Biny et G. Goldfard.
Ah que j'aimerais m'y perdre dans les couloirs, y attendre trop longtemps en salle d'attente mon tour de passage au guichet pour un renouvellement de carte grise, sentir sous mes fesses une chauffeuse en tube d'acier et moleskine ayant au moins cinquante ans, entendre dans les bureaux fermés les téléphones qui sonnent sans que personne n'y réponde. Muriel est en congés et ce n'est pas à Jean-Claude de faire son travail. Bref...j'adore cette préfecture.
Mais...comme elle est bien encombrée maintenant, disparaissant derrière un machin courbé prétentieux avec grand effort de faire moderne et respectueux. On ne voit plus le bel escalier et l'écriture de la façade. Tant pis...j'ai mon image pour mes rêves et mes fictions.
On notera qu'une église à Pouzin, dessinée par Maurice Biny est publiée dans Architecture d'Aujourd'hui en 1957. On en reparlera le temps venu.
Sur cette autre carte postale, on retrouve bien la Préfecture, cette fois, prise dans son tissu urbain. On voit bien sur quelle parcelle l'agrandissement récent a été effectué mais aussi comment le bâtiment contrastait alors avec le reste de la ville. On notera que la carte postale Cellard (célèbre pour ses prises de vue aériennes) se trompe sur l'orthographe du nom de l'architecte, Bimy en lieu est place de Biny. Ça arrive souvent.


L'autre merveille :


Nous sommes devant un très bel ensemble mais sauriez-vous me dire ce qu'il contient ? Car, vous avouerez que son beau dessin, sorte d'Architectone blanc aux verticales sombres très appuyées ne manque ni d'élégance ni de force. Alors ? 
Il s'agit du Quartier Lieutenant Pichard pour la Gendarmerie Nationale à Drancy. La carte postale qui ne souffre d'aucun défaut éditorial est de la maison d'édition Raymon dont on connait sur ce blog sa grande rigueur et sa poétique de la Banlieue, maison d'édition qui nous régale depuis si longtemps maintenant. Mais où sont vos archives ? On notera que J.N Duchateau, le photographe est devenu ici une véritable star tant nous l'avons croisé de fois. Que sont devenus vos clichés ?
Malheureusement je n'arrive pas à attribuer cette architecture qui mériterait tout de même de retrouver son dessinateur. Un architecte-gendarme travaillant dans une cellule spéciale pour fabriquer toutes les architectures des casernes des gendarmes de France ? Pourrait-il y avoir ce genre de services dans la gendarmerie ? 
En tout cas, la Google Car nous en montre toute sa beauté encore bien préservée. Ouf...



samedi 15 août 2026

Pierre Jeanneret à Chandigarh et finalement chez Noz

 J'ai hésité à vous donner à voir cette carte postale. Non pas que son objet ne soit pas intéressant (bien au contraire), non pas parce qu'il ne s'agit pas d'un lieu et d'une architecture en France mais simplement parce que cette carte postale est particulièrement mal imprimée. Ça pique un rien les yeux.
Pourtant nul doute que nous sommes bien quelque part d'intéressant et même d'important dans le siècle dernier car nous sommes en Inde à Chandigarh exactement devant le très beau et spectaculaire Gandhi Museum que l'on doit à Pierre Jeanneret.
Le contraste entre la pauvreté éditoriale et le luxe des formes de l'architecture me fait penser à ces cartes postales de la période soviétique où le brutalisme le plus échevelé et la Modernité la plus innovante étaient  diffusés par des cartes postales en version euh...économique.
Pourtant cette image est (par cette raison-même) incroyablement poétique et forte car le mauvais calage de la quadrichromie procure à la masse de ce musée une vibration dont je ne suis pas certain que le scan que j'en ai fait rende bien toute la mouvance optique. Ça vivre, ça tremble, ça chatoie un rien.
La composition est parfaite avec son contre-point obligatoire, une silhouette rouge sur la pointe de la courbe du bassin. Pour le reste...il n'y a que peu à faire (ou trop ?) et l'architecture baroque et lyrique s'exprime toute seule, un peu trop bavarde de pointes et de courbes mêlant dans un subtil cocktail la douceur de Ronchamp et le lyrisme du Pavillon Philips. Enfin...c'est mon avis.



Je m'interroge une fois de plus sur le chemin qu'à fait cette carte postale pour finir dans l'un de mes classeurs. L'Inde (c'est tout de même loin...) puis Londres et enfin la Normandie...La carte est datée de 1976 ce qui fait que je suis contemporain de son envoi. On notera que l'expéditeur ou l'expéditrice (j'ai du mal à déchiffrer) parle d'un lieu dessiné par Le Corbusier...Ce qui est vrai mais pas tout à fait non plus...
Le voyage, si on en croit la correspondance, se finira au Taj Mahal...Ce n'est pas si mal.




Comme ce travail est parfaitement encadré d'un point de vue historique, je ne vous ferai pas la leçon. Je vous laisserai juste comme moi avec le plaisir de ce surgissement et de sa poétique. On notera que j'aime tout particulièrement le minuscule petit lapin des éditions M.T.C mais que ces éditions oublient de nommer leur photographe et même le nom de l'architecte.
Ce n'est pas grave. Vous connaissez l'histoire. Moi, maintenant il faut que je range et je crois bien que pour des raisons pratiques qui disent quelque chose de l'histoire de ce lieu, je vais ranger cette carte postale dans l'un des classeurs Le Corbusier. On ne se refait pas.

On notera qu'il y a peu on trouvait de belles copies très inspirées du mobilier de Chandigarh chez Noz, soldeur professionnel. J'ai laissé cette chaise avec un dédain profond, non pas que je me moque de la popularisation de ce Design mais, justement, pour ne pas tomber dans le piège de son appropriation iconique. Vous appellerez ça une certaine hauteur si vous voulez , moi j'en ai juste marre du Design et des signes sociaux de sa reconnaissance culturelle qu'il nous oblige à produire. Vive les copies ! On attend avec impatience les copies chinoises de bonne qualité d'un Jean Prouvé épuisé par l'icône qu'il est forcé de devenir. On veut des millions de chaises sortant des chaines de Guangzhou pour dix balles. Retrouvons le vrai esprit populaire de ces chef-d'oeuvres du Design fabriqués et pensés pour nous tous. Les pilleurs de Chandigarh ont eu raison et il faudra aussi, dans le même mouvement de reconnaissance remercier les futurs copistes de nos icônes. Du Prouvé chez But ou Gifi et vite ! S.V.P !
Pour revoir Chandigarh :








vendredi 14 août 2026

Un Sextant familial par le Corbusier

 J'aurais pu faire semblant et voir ceux ou celles parmi vous qui sont assez fidèles à ce blog pour me dire dans un message personnel que j'avais déjà publié cette carte postale. Mais s'il est vrai que je ne publie que rarement la même carte postale (ou alors par erreur ce qui sur vingt ans, est bien normal) il ne faut pas se priver trop tôt de cette chance surtout quand, d'une certaine manière, la publication d'un doublon pourrait prouver la diffusion plus généreuse de cette carte postale, une rareté moindre donc.

Dans la collection de cartes postales sur Le Corbusier, certaines ne furent croisées qu'une seule fois et restent des exceptions bien appréciées de mon sentiment de collectionneur. Alors, lorsque, pendant longtemps une carte qui semblait très isolée trouve son double, on reste toujours interloqués.

Voilà :




Cette carte postale de la Villa Le Sextant vous la reconnaitrez. Mais elle soulève beaucoup de questions et apporte peu de réponses. D'abord donc son existence démontre que cette carte postale de la Villa Le Sextant fut plus diffusée que ce que nous pourrions le penser. La rencontrer deux fois dans l'immense hasard des recherches montre bien que cette diffusion fut assez généreuse. (Pas non plus en exagérant trop...)

On remarque qu'il s'agit exactement de la même, qu'il n'y a aucune différence entre les deux exemplaires. Qu'aucune des deux, dans leur édition ou dans la correspondance, ne nomme Le Corbusier comme architecte ! Comme si cela aller de soi...On sait bien comment Corbu suivait toutes les images de sa production, on reste donc étonnés que celle-ci lui soit passée à côté. Le nom du photographe restera aussi anonyme une fois encore. Mais si la première fut expédiée en 1948 ce qui peut sembler assez proche de la construction de la Villa le Sextant (ou de sa reconstruction d'après-guerre) on s'étonne que la seconde fut expédiée (cachet de la Poste faisant foi) en...1974 ! Quoi ? 1974 !

Comment diable cette carte postale a-t-elle pu ainsi se maintenir jusqu'à cette époque et dans quel cadre ? On imagine mal cette carte postale perdue sur les tourniquets des Mathes jusqu'à cette date ? Disponible aux touristes ne sachant sans doute rien de l'importance de cette Villa dans l'Histoire de l'Architecture ? Peut-on l'imaginer trainant dans un tiroir de quelqu'un ou quelqu'une concerné directement par cette Villa le Sextant et utilisant un reste de cartes pour, de temps en temps, en envoyer à des amis ? À la famille ?

Car qui donc a bien pu mandater un photographe et un éditeur (sans autorisation de Corbu) pour faire ainsi une carte postale et qui pour soutenir l'idée que sa diffusion serait un atout touristique ou familiale ? Qui ?

Peut-être que la famille étant encore en possession des lieux, au vu par exemple des plantations sur la parcelle, pourrait nous dire déjà la période. Avant-guerre ? Juste après ? Une édition en hélio ne peut pas avoir été éditée trop tard.

Le hasard veut aussi que, sur les conseils de la famille propriétaire des lieux, je viens de terminer la lecture de l'excellent ouvrage consacré à cette Villa Le Sextant pour en préparer la visite avec mes étudiants en septembre.

Le Sextant, maison de vacances, Le Corbusier et Pierre Jeanneret aux Mathes.
Cyril Brulé, Christelle Lecœur.
Collection Lieux d'architecture, Bernard Chauveau éditions




Le livre est passionnant car il engage d'abord les témoignages directs, les archives, les correspondances ce qui rend très familier l'aventure de la conception et de la construction. Je ne saurai conseiller à tout corbuséen qui se respecte de faire l'acquisition de ce très beau petit livre qui ne souffre d'aucun défaut éditorial, c'est même un bel objet plein de surprises de mises en pages et d'images. 
Mais, dans ma camionnette, le colis à coté de moi, j'étais impatient d'ouvrir le livre pour y trouver des explications sur l'origine de cette carte postale...Et je fus bien décontenancé de ne rien y voir, même pas une allusion. Mince...Le mystère reste entier pour moi. Car, une architecture aussi personnelle et familiale que la Villa Le Sextant aurait bien pu échapper à une telle édition. Les villas de Royan, à quelques minutes de là, pourtant si signifiantes, n'ont pas eu, elles, la chance d'avoir individuellement le désir d'être ainsi diffusées par leurs propriétaires. Et c'est bien dommage...
Si l'exception de celle-ci vient du nom de son architecte pourquoi donc ne pas le nommer ? Qui a eu donc l'idée d'une telle production et diffusion de cette architecture si singulière de Le Corbusier qui d'ailleurs n'est jamais venu aux Mathes ? (aurait-il aimer cette "image", cet hommage ?) 

J'attends donc avec impatience de me retrouver devant la Villa et d'avoir peut-être enfin une réponse sur l'écho de cette carte postale dans la famille. Ma maison est en carte postale reste tout de même une chose peu fréquente. On imagine les enfants envoyants aux amis ou à la famille cette carte postale encore disponible en...1974 !

Pour vous donner envie de lire et d'acquérir le livre (il faut soutenir les éditeurs et les auteurs) je ne mettrais pas d'images sur ce blog. Le livre est disponible partout. Et je dois pour finir dire que je fus particulièrement touché par le petit hommage qui est fait à Junzō Sakakura, architecte chez Corbu dont l'histoire semble magnifique. On aimerait mieux connaître son parcours et son œuvre.


Petit rappel de quelques cartes postales de Corbu "rares" dans ma collection :

Etc....


jeudi 30 juillet 2026

Zaha chinoise et ses ouvriers

 Voilà bien (sans doute) les deux cartes postales les plus contemporaines de ma collection et elles viennent de loin puisqu'elles viennent de Chine, de Guangzhou exactement. Ça fait de la route et du bilan carbone un peu lourd mais j'en ai cure car c'est Claude qui me les a apportées dans sa valise.



On y voit donc l'opéra de Guangzhou dessiné par Zaha Hadid, magnifique construction désorientante, en tout cas par ce que les images nous en donnent à voir, véritables noeuds de lignes où on est vite déstabilisés pour trouver le haut et le bas. Comme je n'ai pas (encore) fait l'expérience réelle de cette architecture, je ne peux que croire Claude qui m'indique que c'est bien ce choc esthétique que l'on éprouve en visitant cet opéra. On sait le goût des courbes chez Madame Hadid, parfois même à la limite d'un baroquisme sans doute surjoué mais on peut aussi y voir l'envie d'une expérience permanente de l'oeil et du corps au bord du naufrage de l'équilibre mettant en scène plus le design, c'est à dire parlant plus des obsessions de Madame Hadid que de ce que faire un opéra veut dire vraiment.

Après tout, qu'un opéra propose dès sa vision du spectacle (on aurait vite fait de dire du spectaculaire bavard) c'est assez normal depuis celui de Charles Garnier. On sait alors que l'on va à la rencontre de quelque chose sans la vanité de croire que l'économie des lignes servirait une attitude zen voire calviniste comme celle du Louvre-Lens où, à force de vouloir calmer le lieu culturel pour ne pas effrayer le petit peuple, on en fait un open-space, un garage Audi de Province, une aire d'autoroute un peu moderne et oublieuse du sacré que réclame un musée ou, oui ,la jouissance de la Culture...Excusez-moi...

Voyez ici : https://archipostalecarte.blogspot.com/2014/08/lens-un-autoportrait-au-jeune-homme-de.html

Donc ici la générosité formelle et sa presque indécence amusent l'oeil, font des images, fabriquent l'événement avant même le spectacle. Et c'est tant mieux. Et donc cela fait des photographies pour cartes postales car, oui, en Chine, on fabrique encore des cartes postales. Désolé mais je ne pourrais pas vous donner ni le nom de l'éditeur ni celui du ou de la photographe...On remarquera juste que le nom de Zaha Hadid est bien indiqué sur le verso. Le choix d'un noir et blanc un peu bleuté accentue la force graphique de l'ensemble, permet aux lignes de s'exprimer entre un MerzBau de Schwitters ou un certain cinéma de CoopHimmelblau.

Ah ! que Monsieur Parent aurait aimé cette Chine là ! L'oeil perdu, le pas hésitant, la courbe facile et l'oblique permanente... Sauf pour les murs et les planchers...pour une architecture d'un bloc fracturé. Il parait qu'on distribue des niveaux à bulle à l'entrée de l'Opéra de Guangzhou aux visiteurs pour qu'ils puissent, avec leurs deux yeux, retrouver l'horizontale. Il parait...

J'irai voir un jour avec mon Verascope cette merveille et je remercie Claude pour ces deux cartes postales d'un format peu usité chez nous.

Mais Claude me prête aussi un livre sur la construction de cet Opéra, livre luxueux, parfaitement édité, avec de très belles photographies dont je ne connais pas l'auteur. Je ne pourrais pas vous en dire plus car le livre est entièrement en chinois mais on comprend vite qu'il est à la gloire des équipes techniques de la construction et c'est là que mon oeil glisse vers un sentiment peu usuel dans le livre d'architecture.

Ce qui me touche immédiatement c'est que l'ouvrage nous montre des photos des groupes d'ingénieurs, d'ouvriers, de tous ceux qui ont construit le délire de Madame Hadid et immédiatement, je me dis que c'est très rarement que l'on voit ça dans l'édition de livres sur l'architecture. Je crois même que c'est la première fois que pour un ouvrage d'une telle importance on fait un livre-hommage à ceux qui ont bâti. Et cela me touche à un point que je n'aurais pas soupçonné. Je regarde ces hommes, ces femmes, je regarde leur joie, leur sourire et je les remercie de loin, comme ça, par mon émotion de les savoir, eux aussi, présents. Je vous salue tous et toutes !

Et, au lieu de vous montrer des images de cet opéra de Zaha Hadid, images qui existent en nombre partout, je vous propose de faire comme moi la rencontre de ces hommes et de ces femmes. Et je les remercie. Je remercie aussi Claude pour cette occasion de comprendre que nos icônes n'existent aussi que par ceux et celles qui les fabriquent, les pensent, permettent leur éclosion, trouvent des systèmes, adhèrent simplement à la pensée d'une architecte, comme on dit, adhèrent à sa projection...

Merci.

Pour comprendre ce que Claude Lothier fait en Chine : https://leblogdeclaudelothier.blogspot.com/ ou son Instagram : claudelothier