Nous pourrions être élitistes et nous refuser à aimer les cartes postales qui ne montrent pas directement les objets architecturaux que nous aimons découvrir. Nous pourrions bouder les cartes postales à multi-vues parce qu'elles ne proposent pas de resserrer notre regard sur ces objets mais voilà, ici sur ce blog, nous aimons aussi ces cartes postales qui agissent souvent comme des menus de ce qu'il faudrait voir ici ou là dans une ville ou un village, véritables petits guides de l'architecture d'un lieux.
C'est pour cela que je n'ai pas boudé mon plaisir de trouver cette carte postale de Douvaine éditée par Cellard (où sont vos archives ?) et qui fut expédiée en 1988. On y voit donc quelques bâtiments anciens de la ville de Douvaine et puis...
Bien entendu ce fut ce détail qui me fit acheter cette carte postale. On y reconnait immédiatement l'écriture des bulles si à la mode aujourd'hui et qui pourraient être signées de Chanéac, Haüsermann ou Antti Lovag...cette architecture des Barbapapa est devenue si populaire aujourd'hui qu'on s'étonne que cette ville de Douvaine ne passe pas plus souvent sur les réseaux sociaux des aficionados de ce genre d'écriture architecturale hippie si organique qui doit beaucoup à la liberté qu'offre le béton de fabriquer des coquilles et des voutes minces. Merci donc le béton pour ta liberté.
J'avoue que j'avais oublié ce spot de l'architecture organique et que je fus surpris de ma propre surprise, devant me rappeler à la présence de cet ensemble que d'ailleurs on voit bien mieux sur cette autre carte postale Cellard qui, avec sa vue d'avion, nous montre bien l'agencement de tous ces volumes bulbeux ensemble. Ce qui est assez impressionnant c'est le vide entre les objets architecturaux ce qui, je trouve, fait perdre beaucoup à l'effet de prolifération de bulles que propose par exemple la si fameuse villa Bulles qui, elle, n'en finit pas de remplir les magazines, les fausses découvertes en retard, les imaginaires à rebours, les revues de Déco bourgeoises y voyant là, on rigole, la révolution promise de l'architecture naturelle...
On pouffe.
On peut d'ailleurs, au regard de cette carte postale aérienne, saisir la greffe de l'architecture organique sur la ville ancienne, les bâtiments n'offrant aucune prise iconique, le photographe se retrouvant alors un peu perdu sur les choix qu'il devrait faire pour raconter un ensemble urbain en lieu et place d'une architecture isolée et représentative. Enfin, on peut penser cela.
On note d'ailleurs, chose étrange, que les deux cartes postales furent imprimées à l'envers, inversant la symétrie de l'axe central. Pourquoi ? Je m'en aperçois en faisant des recherches sur Google Map ! Et ce que j'y vois est catastrophique...Dégradation des bâtiments, éradication d'une partie des coupoles, places de parking recouvrant comme la lèpre l'espace urbain devenu un ramassis de merde comme on en voit sur toutes les périphéries des villes d'aujourd'hui...Rond-ponts, boites commerciales...la honte paysagère totale construite sans doute dans un désir politique de "dynamisme économique"...La responsabilité politique est évidente face à cette catastrophe du paysage. Incroyable...ratage depuis une si belle utopie.
Parfois, quand les choses sont à ce point abimées, mon réflexe est toujours de penser qu'il faut achever la bête, finir totalement le travail de ruines. Car, à force d'éreinter ainsi un héritage, il serait bien mieux de pousser le curseur jusqu'au fantôme pour que l'écoeurement se fasse sur un souvenir plus que sur l'étalage de la honte et de la bêtise des responsables successifs de cet héritage. Foutez moi ça en l'air, finissez votre travail de sape, défoncez moi ce qui reste pour abréger les souffrances d'une certaine idée de l'architecture que vous voulez voir mourir. Soyez courageux ! Donnez, s'il vous plait, à Douvaine, le coup de grâce.
Et pour finir, autre chose...Arrêtez mais arrêtez de tracer des marelles toutes faites sur le sol de nos écoles...Offrez une boite de craies aux enfants et laissez-les fabriquer leur chemin vers le ciel. La norme a des limites et c'est toujours très mauvais signe quand les politiques éducatives et normées obligent à un certain ordre des choses poétiques. Gardez vos lignes blanches pour vos ralentisseurs d'idées, pour les places de parking de vos rêves déchus.
Pour bien comprendre l'architecture de ce lieu, je vous conseille l'excellent article (comme toujours) de Raphaëlle Saint-Pierre dans la revue AMC, numéro 242. Comme l'article date de 2015, on pourra noter que les dégradations ont été poursuivies depuis.
On y trouve une photo intéressante d'un petit édicule encore visible sur la carte postale mais qui a disparu, bien entendu. La banalité du mal, comme dit l'autre.
pour revoir certaines architectures du même genre :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2016/11/une-baleine-en-gros-plan.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2021/05/bleue-comme-une-orange-la-maison-bernard.html
https://archipostcard.blogspot.com/2011/12/cite-marine-coquillages-et-crustaces.html
https://archipostcard.blogspot.com/2007/10/leau-vive-de-monsieur-hausermann.html
etc...