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samedi 24 mai 2025

Revoilà les soviets constructivistes alsaciens !

 Quel plaisir de retrouver les soviets et les constructivistes russes sur une carte postale ancienne ! Les plus fidèles de ce blog (et vous l'êtes n'est-ce pas ?) auront certainement reconnu ce pavillon de l'Union des Républiques Soviétiques Socialistes créé pour la Foire Exposition de Strasbourg en 1929. Nous avons déjà analysé le type de cette construction dans cet article, je ne vais donc pas me répéter mais ici, sous cet autre angle on peut confirmer ce que j'ai déjà dit et aussi y voir des différences. La plus évidente est que, sur ce cliché, les lames pointus comme des cutters qui font tout le dynamisme de l'entrée sur la première carte postale ne sont pas encore posées. On pourrait donc dire que cette dernière carte est en fait la première. Combien de temps entre les deux clichés ? Impossible de le dire. Le photographe aurait-il été un peu trop pressé de faire des images, ne sachant pas attendre la fin du chantier ? On note bien qu'il s'agit d'une construction fragile, sans doute très économique, toute de bois ou presque. Une sorte donc de cabane dont on ne peut malheureusement pas deviner les couleurs.

Pour le reste...peu de choses à ajouter à la première carte. Malheureusement celle-ci n'est pas écrite, ni datée. L'édition est là encore due à la représentation Commerciale de l'U.R.S.S. en France. On aurait aimé savoir enfin qui a dessiné ça, dans quel cadre esthétique, sur quel proposition architecturale donc politique. Il s'agit donc d'un beau document qui prouve une certaine présence du constructivisme russe en France. On devine que ce type de cabane légère et maigre a pu sans doute à la fois rencontrer un public et dérouter un autre. 

Y-a-t-il dans les archives de la Ville de Strasbourg des informations sur ce pavillon ? Qui veut mener l'enquête ?

Et comment ne pas tomber sous le charme de ce cabanon soviétique ?


 pour revoir d'autres articles sur la présence constructiviste en France :


lundi 4 septembre 2023

Club Roussakoff Melnikoff Klub Russakow Melnikov

Dans ma petite histoire personnelle, dans les souvenirs qui ont fondé mon rapport à l'architecture moderne et contemporaine, il ne fait aucun doute que ce bâtiment fut pour moi comme un déclencheur important. Je me souviens si bien de ce cours sur le Constructivisme et les Avant-Gardes russes que nous donnait Annie Boulon, notre professeur d'histoire de l'Art au Lycée André Maurois. J'adorais ses cours et me revient facilement en mémoire la vision d'une diapositive projetée nous montrant ce si célèbre bâtiment de Melnikoff. Je me souviens surtout du mot engrenage que Annie Boulon associait à ce morceau de bravoure, voulant nous montrer comment les références mécaniques et industrielles alimentaient en images poétiques les visions de ces architectes de la Révolution d'Octobre. Aujourd'hui, je suis en âge d'interroger ce rapport entre un mot et une architecture mais il me reste ce moment important permettant aussi à ma mémoire de me souvenir quarante ans après de ce cours et donc aussi de ce bâtiment incroyable. 
Je reste depuis attaché à ce souvenir mais aussi à ce style architectural. Je fus donc particulièrement surpris de revoir et de trouver cette première carte postale du Club Roussakoff. Comment pouvais-je penser qu'une telle carte existait ?





On a au dos de cette carte la description en français (!) de cette architecture. On a la date, 1928, le nom de l'architecte, Melnikoff et même le nom de l'éditeur : Trust Mosresclamspravizdat...sic...C'est déjà bien non ? Je note la piètre qualité du papier et de l'édition qui n'est pas datée mais que je pense être de l'époque, du moins du début des années Trente. La carte ne fut ni expédiée ni écrite. Le grain de l'hélio est épouvantable (on ne peut lire les inscriptions) mais donne à l'image un aspect assez esthétique. Je m'étonne qu'un document aussi fragile ait pu traverser ainsi le temps. 
J'ai cru longtemps que j'avais déjà beaucoup de chance de trouver une carte postale d'un bâtiment aussi iconique mais j'ai attendu plusieurs années avant de trouver aussi ça :




Cette première carte est encore plus pauvre dans son édition que la première. Le papier est si léger qu'il est difficile de croire que cette carte postale aurait pu soutenir un voyage par la Poste. On dirait un papier de journal ! Pourtant, tous les signes éditoriaux d'une carte postale sont bien là et la description, cette fois, ne se fait qu'en anglais et en allemand. Je ne sais pas quoi conclure de l'absence du français, cette fois. On note donc qu'il s'agit bien du Club Municipal des travailleurs Roussakoff, ici écrit Russakow, bien entendu. On note qu'une fois encore le photographe a attendu l'hiver et même la neige pour faire son cliché. On note aussi beaucoup d'inscriptions sur la façade qui resteront pour nous indéchiffrables. Bien entendu, c'est toujours cette façade que choisit le photographe, cette façade qui fait à elle seule le spectacle architectural du bâtiment. Il reste difficile de lire la volumétrie globale du Club. On perçoit aussi que cette carte postale fut détachée d'un carnet ou d'une autre édition si on en croit son bord gauche. Une série ?
Cette carte ne nomme pas l'architecte Melnikoff et le nom de l'éditeur est mystérieux : All-Union Company "Hotel Limited"...L'image donne une impression de massivité, de puissance en fermant les blocs, en exagérant les ombres. La radicalité est à son comble.

Mais voilà que je trouve cette dernière version :




Superbe surprise de retrouver le Club Roussakoff, une fois encore sous la neige mais cette fois en couleurs. Comme l'éditeur Aura date son édition de 1987, on peut en conclure que l'Union Soviétique voulait bien communiquer sur cette période de son histoire de l'architecture et que le bâtiment de Melnikoff apparaissait encore (ou déjà...) comme du Patrimoine digne d'être montré et défendu par la carte postale. On sait comment le retour un peu tardif sur cette héritage a eu lieu dans cette période, juste avant l'écroulement de l'Union Soviétique. Le rachat de la réputation de Melnikoff comme appartenant à l'Histoire de l'Architecture est donc prouvé de la sorte. Y-avait-il déjà en 1987 un tourisme architectural dédié au Constructivisme en Union Soviétique ? Sans doute car les années 80 et le Post-Modernisme ont beaucoup regardé alors cet héritage. La fameuse exposition Paris-Moscou avait eu lieu en 1979.
On note ici la très belle qualité éditoriale et photographique de cette carte postale. Je m'étonne du choix audacieux d'un format à la verticale resserrant encore le détail de l'engrenage géant du Club Roussakoff. C'est un peu une image pour amateur connaissant déjà le bâtiment et moins une carte postale descriptive chargée de le montrer. Ce détail, en quelque sorte signe la complicité du regardeur avec l'objet architectural. Ce qui reste mystérieux pour moi, pour ces trois cartes d'ailleurs c'est bien le lieu de leur diffusion. Et comment les touristes pouvaient donc acheter ces cartes. Sur place ? Dans le Club lui-même ? 
Peut-être.
Mais me vient une question : comment les cartes postales expédiées vers la France ont pu apporter à leur époque une influence à nos architectes ?

Pour tout bien comprendre de ce bâtiment, je vous conseille ces sites :

Pour revoir Melnikoff et le constructivisme sur ce blog (bon courage) :l
etc....


mardi 6 décembre 2022

le constructivisme soviétique en France, une preuve :

 On va de surprise en surprise si on suit les pavillons de l'U.R.S.S en France ! Trop vite, on le sait, on s'arrête à la production du somptueux et spectaculaire Pavillon de Melnikov à Paris en 1925 (icône parfaite) mais on oublie le reste de la production des pavillons de l'U.R.S.S, production dont on commence ici sur ce blog à faire le tour.
Et voilà une nouvelle étape de la présence du constructivisme soviétique (et russe ?) en France :



Ce pavillon superbe est bien celui de la Foire de Paris. Malheureusement la carte postale ne nous indique pas l'année... ni le nom de l'architecte...ni le nom du photographe. Ça fait peu d'informations. Ne nous reste que la forme et l'écriture de cette petite architecture éphémère dont on ne peut pas nier qu'elle est marquée par une certaine idée de la géométrie simple, du désir de faire moderne.




Depuis ce point de vue, trois volumes se succèdent et le dernier finit même en lanterneau largement ouvert soutenu par le mot U.R.S.S répété cette fois à la verticale. D'ailleurs les lettres énormes couvrent le bâtiment par deux fois ! On ne peut pas risquer de se tromper quant à l'attribution de ce dernier !
Ouvertures généreuses dans un angle, hublot sur-dimensionné sur le coté, jeu de couleurs éteintes par le noir et blanc, tout cela fabrique bien une architecture qui se veut moderne, dépouillée, franche et un peu raide aussi.
Mais l'ambiance frustre tient aussi à l'édition dans un noir et blanc un peu fade, un peu doux comme si un ciel blanc de brouillard était tombé sur la construction mangeant un peu les lignes du bâtiment.
On ne peut pas pour l'instant attribuer cette architecture à qui que ce soit, on ne peut pas savoir si ce dessin est venu d'Union Soviétique, si ce pavillon a été conçu en France par des soviétiques en séjour le temps de la foire. On ne sait pas grand chose mais on peut dire tout de même que cette architecture est encore dans la veine d'un constructivisme bien senti, qu'elle est modeste mais bien dessinée et qu'elle a (bien évidemment) disparue...
On peut, une fois encore, s'interroger sur l'influence d'une telle présence constructiviste à Paris avant les années trente. 
Et, on ne sait pas non plus comment était conçu l'intérieur, quel service rendait alors la tour-lanterne, quelle production de ce pays était alors promue à l'intérieur ni quel écho critique ce pavillon a reçu.
La carte postale est une édition soviétique et donc officielle puisqu'elle indique l'adresse de la représentation commerciale de l'U.R.S.S à Paris.
Une image autorisée donc mais une image un peu pauvre.

Pour suivre ce dossier :

samedi 21 octobre 2017

Un constructiviste à Marseille en 1928

 - Je l'ai ! Je l'ai ! Je l'ai !
Dans les enceintes de mon autoradio, la voix de Jean-Jean me fit comprendre que je devrais immédiatement à la fois être dans sa joie et dans la compréhension du sujet dont il me parlait.
 - Ouais, David, j'ai retrouvé Zolotobin ! Une photo et une carte !
 - Attends... Deux secondes, Jean-Jean, deux secondes.
Je stoppai la voiture sur le bas côté, je coupai le moteur et j'essayai d'avoir une conversation plus posée avec mon interlocuteur.
 - Alors ? Redis-moi ça calmement, Jean-Jean.
 - David, On a retrouvé ce matin une photo de Zolotobin dans les papiers. Tu vois le carton Pays de l'Est sur l'étagère ?
 - Oui.. Celui à gauche en bas de l'escalier ?
 - Euh non, celui en haut...
 - Qu'importe ! Donc ?
 - Bon eh bien, là, dans une enveloppe du même papier que le texte, on a retrouvé une photo et une carte postale d'un pavillon à la Foire de Marseille en...
 - ...en 1928, reprit Walid dont je reconnus la voix en arrière-plan.
 - Ouais, 1928. La photo est étrange comme un photomaton mais découpée dans une carte postale également très bizarre mais au dos, figure le nom de Georges Zolotobin écrit au crayon et la date de 1928.
 - Ah mais c'est génial ! Je veux voir ça !
Dans l'instant, sur mon portable, je reçus une image des mains de Jean-Jean tenant la photographie puis une autre tenant la carte postale.


























Je m'empressai de demander à Jean-Jean de me faire des scans rapidement et de me les envoyer. Le temps que je rentre chez moi, j'avais dans ma messagerie les images suivantes :




Bien entendu la surprise était totale et la jubilation bien grande. Pourtant il fallait tenter de froidement analyser ce qui pouvait l'être et relativiser aussi un peu l'importance des documents, non pas tellement pour eux-mêmes mais pour ce qu'ils pouvaient livrer d'informations supplémentaires sur Georges Zolotobin. D'abord la carte postale du Pavillon de l'U.R.S.S à la Foire de Marseille n'indiquait aucun lien direct avec Zolotobin à part la promiscuité du rangement. Cela ne nous permet pas d'établir de liens directs et concrets entre les deux images, à part, bien entendu, que Jean-Michel Lestrade avait cru bon de les ranger ensemble. Rien dans les feuillets tapuscrits ne signalant ce Pavillon de l'U.R.S.S. il fallait tenter de trouver un lien. On pourrait en suivant le texte penser que Zolotobin, seulement quelques années après le Pavillon de Melnikov à l'exposition des Arts Décoratifs de 1925, avait pu aussi s'occuper de celui de Marseille en 1928. Cela semble assez logique. Mais de quel type d'aide s'agissait-il ? Avait-il participé au dessin et à l'architecture de ce Pavillon de Marseille ? Ou, comme pour Paris seulement servi d'intermédiaire ou de médiateur entre les différents acteurs de cette construction ? On notera que malheureusement la carte postale ne donne pas le nom du ou des architectes de ce Pavillon qui pourtant affiche clairement une modernité bien marquée.



Le Pavillon rouge flotte sur Marseille.

Sa volumétrie, ses décrochements, la gestion de l'entrée, l'importance même accordée au mot U.R.S.S écrit dans une superbe typo et brandi comme un totem, tout cela donne bien la sensation d'une architecture encore marquée par le constructivisme. On devine aussi des aplats de couleur et on regrette vivement que l'image soit imprimée seulement en deux tons...
Je n'ai rien trouvé sur cette manifestation commerciale à Marseille mais les Foires commerciales de ce type sont assez fréquentes et bien entendu imitent celles de la capitale. Au dos de la carte postale on trouve les indications suivantes :




On peut donc penser que Zolotobin ait travaillé pour cette Représentation Commerciale de l'U.R.S.S. à Paris. On notera que les tampons de la Poste indiquent bien que la carte fut expédiée au moment même de la Foire de Marseille même si le correspondant semble illisible. Il ne peut bien entendu pas s'agir de Jean-Michel Lestrade car, rappelons-le, ce dernier est né en 1923. Les documents sont donc arrivés chez Lestrade bien après. Don de Zolotobin lui-même ? Possible mais on sait aussi que Lestrade conservait et cherchait des documents de tous ordres pour ses archives. On notera enfin que le cliché de ce Pavillon de l'U.R.S.S est signé Rap et que la qualité éditoriale de cette carte postale est vraiment peu luxueuse...
Pour ce qui est de la photographie de Georges Zolotobin, je crois que c'est plus simple. On voit d'abord un jeune homme au chapeau à bord très large et bien enfoncé sur une tête qui est sérieuse et qui sait qu'elle pose pour la postérité. Il s'agit d'une photographie de studio. On devine un manteau d'hiver et la date écrite à la plume et à l'encre verte nous indique le 20 mars 1927 ce qui correspondant à l'age de Georges Zolotobin né en 1900.


Au dos, avec la date apparaît donc son nom, écrit au crayon et sans doute a posteriori comme pour ne pas oublier qui est photographié. On reconnaît d'ailleurs l'écriture de Jean-Michel Lestrade. On note aussi que la photographie est tirée sur un papier ayant les marquages d'une carte postale, je pense donc que cette photographie fut tirée sur un papier pour carte-photo, sans doute avec plusieurs vues puis découpée selon les besoins en plusieurs petites photographies. Mais quel visage ! Quelle expression ! Il serait aisé de voir dans ce portrait l'image d'un jeune homme de caractère, sûr de lui, fier même, surtout de son chapeau superbe. Vu la familiarité de cette photographie, je suis certain que c'est Zolotobin qui l'a donnée directement à Lestrade, je n'imagine pas qu'un tel document, aussi personnel, ait pu être trouvé par Lestrade en dehors du cercle familial de Georges Zolotobin. Si on conclut à cette proximité, cela veut dire également que Jean-Michel Lestrade a connu personnellement au moins la famille de Zolotobin si ce n'est Zolotobin lui-même qui, rappelons-le habitait Sèvres tout comme Lestrade...
Un scénario se dessine : Lestrade fait un enregistrement du témoignage de Zolotobin et lors de cet enregistrement ou à cause de lui, une amitié pousse Zolotobin a lui confier son histoire et aussi ces deux documents. Mais pour quoi faire ? Et pourquoi alors que l'ordre règne dans les documents du Fonds de l'Agence Lestrade, le tapuscrit de l'interview et ces deux documents ne furent pas conservés ensemble ? Un projet éditorial ? Un article ? Et pourquoi Zolotobin ne fait pas allusion à ce Pavillon de la Foire de Marseille en 1928 dans son témoignage ? Pourtant, ce Pavillon par son architecture prouve bien qu'en 1928 la jeune U.R.S.S communiquait encore avec une architecture moderne et abstraite même pour une manifestation en Province. Mais quel document !
Le souci c'est que, évidemment plus on creuse, plus il faut trouver des réponses. Qui furent les architectes de ce Pavillon, quel rôle Georges Zolotobin a joué dans sa construction, pourquoi ne pas l'évoquer dans son témoignage et donc aussi, finalement quelle relation exacte entretenait Jean-Michel Lestrade avec son voisin, son aîné de 23 ans, ayant travaillé avec Melnikov et l'avant-garde soviétique ?
Merci de ne pas copier ces documents sans l'autorisation de la famille Lestrade.


dimanche 10 avril 2016

Salute l'ami ! Hôtel Salute !

 

Cher Alvar,
Tu vois que j'ai bien fini par y aller. Toi qui dis toujours que je suis un enthousiaste récalcitrant, j'espère que tu apprécieras mon courage !
L'Hôtel Salute est bien comme sur la carte postale, rien n'a changé. La chambre est vaste et propre et le hall saisissant. Je suis sur mon lit pour écrire cette carte postale que j'ai achetée en bas dans la boutique de l'hôtel. Je n'arrête pas de faire des photos, je vous les montrerai à toi et à Jean-Jean lors de l'une de mes fameuses soirées diapos que vous aimez tant !
J'ai essayé de trouver des témoignages sur l'architecte Abraham Miletsky mais personne n'a de lien, de téléphone, d'adresse. Il serait mort en 2004. Il sera donc difficile de faire un article plus fouillé que ce que nous avions prévu. Le Comité de Vigilance Brutaliste devra rester sur sa faim à ce propos. Je vais essayer de publier une annonce dans l'un des journaux locaux.
Pas de souci, on peut bien par contre, organiser ici des séminaires. Je te joins les tarifs pour deux jours avec salle commune et repas compris.
J'écris aussi à Jean-Jean, je te promets, je vais voir ce que je peux faire pour lui remonter le moral et... Les bretelles... Ils sont toujours un peu cons cons à cet âge mais je comprends son désir de vivre quelque chose de plus fort dans ses études. Si j'avais su, je l'aurais emmené avec moi. Je lui ai envoyé aussi une carte postale. Est-il déjà parti avec son Denis ? 
Et Mitica ? Comment va-t-il lui ? Toujours dans les vignes ?
Donc... Je vis la vie parfaite dans du beau béton brutaliste socialiste qui d'ailleurs est bien plus constructiviste que brutaliste.
Il me faut tout de même aussi aller voir les autres beautés de Kiev qui ne sont pas de cet acabit. On peut louer des vélos à l'hôtel ! Tu m'imagines à vélo dans Kiev !?
Demande donc à ton père s'il pourrait nous faire, sur seulement des images, une sorte de décryptage de la structure de cet hôtel Salute. Cela serait intéressant d'avoir son éclairage. Je prends des images de détails ce qui inquiète un rien les dirigeants de l'hôtel qui me regardent d'un drôle d'œil parfois !
Salute ! Salute ! L'ami ! Salute à Émilie et Mitica !
David
PS : mon avion arrive à Paris ce mercredi.

 





mercredi 4 février 2015

Un tout petit monde



Comme à son habitude, avec cette peur viscérale d'être en retard, Jean-Michel se retrouvait seul et beaucoup trop en avance à errer dans le couloir de la Kurssaal d'Ostende. Il était invité à un congrès des architectes progressistes, organisé, il n'en était pas dupe, par le Parti Communiste. Sa place dans le logement social, quelques publications sur l'économie des structures et la pré-fabrication lui avaient valu d'être remarqué par les organisateurs qui devaient sans doute penser qu'ainsi il était possible de réchauffer un peu la froideur des échanges Est-Ouest.
Il avait, la veille à son hôtel, remarqué un autre français, L'Humanité sous le bras, qui arpentait les couloirs et qui l'avait même salué en déclarant qu'il serait heureux de parler le soir même au restaurant de "la place du B.T.P. français dans l'effort de construction de nos amis hongrois et polonais".
Il va de soi que Jean-Michel s'était fait livrer son plateau-repas dans sa chambre en se demandant pourquoi diable il avait accepté de venir là. Certes son ami lui avait dit qu'il viendrait aussi et comme tous les frais étaient payés, c'était bien l'occasion de revoir ce dernier. Et puis, quelques jours sans les enfants un rien turbulents lui feraient le plus grand bien. La perspective infinie du tapis et des rideaux donnait à ce vide du couloir une étrangeté presque effrayante. De plus, la moquette amortissant ses pas, offrait au lieu un silence complet. Jean-Michel eut même un peu peur d'être enfermé.
Pourtant, au bout à gauche, une minuscule pancarte en trois langues dont une écriture cyrillique  indiqait bien la salle du congrès. Il y entra.



Il eut devant son vide parfait un mouvement de recul. Les chaises vides offraient l'idée des corps absents, elles-même semblaient comme des petits êtres curieux et bien sages. Une étiquette dans leur dos indiquait le nom du congressiste. Jean-Michel mit une bonne dizaine de minutes à trouver sa place avant de se rappeler qu'il avait dans la poche de son veston un plan de la salle et l'indication du numéro de sa place.



Dans un sourire qu'il ne put qu'adresser qu'à lui même, il décida tout de même de s'asseoir, là, seul, dans la salle. Il regardait le décor, les sculptures, les lampes et il ne sut quoi faire de son imperméable et de son chapeau tout neuf. Soudain, un grincement se fit entendre derrière lui. Un autre type exactement habillé comme lui venait d'entrer. Le type lui adressa un bonjour en soulevant son propre chapeau et tout comme Jean-Michel quelques minutes plus tôt, commença à chercher sa place en regardant systématiquement les dos des chaises. Cela amusa Jean-Michel qui le laissa ainsi errer, avant, par pitié solidaire, de sortir de sa poche le plan et de le brandir à la vue de l'intrus.
Jean-Michel entendit au loin un Ah ! de soulagement et distingua nettement un sourire sur ce visage qui maintenant s'approchait à grandes enjambées.
- Merci ! Lui dit immédiatement l'homme. Je m'appelle Constantin Briniscu et, comme vous voyez, je suis perdu.
- Rien de grave, Briniscu dites-vous ? C'est roumain ? Vous êtes en allée M, place 18. Oh, tenez, c'est curieux, vous êtes justement là, la chaise un peu plus loin, en face.
- Effectivement, coïncidence !
- Mais vous parlez parfaitement français ? Reprit Jean-Michel.
- Oui, vous aussi !
- Ah mais je suis français, pardon, je m'appelle Jean-Michel...
- ... Lestrade... Jean-Michel Lestrade ! Oui, je sais ! Je vous ai vu hier à l'hôtel vous étiez en discussion avec un autre français, Pierre Latard.
- Mais vous connaissez tout le monde !
- Vous permettez, je m'assois à côté de vous... Oui ? Merci. Je ne connais pas beaucoup de monde mais je sais qui je dois voir pour travailler. Je ne suis pas venu ici pour lire presse et journaux et manger au buffet.
- Ah ? Mais...
- Voyons Monsieur Lestrade. On connaît bien ce genre de moment vous et moi...
- ...Euh... oui... enfin... certes mais...
- Avec un peu de chance, vous verrez une ou deux belles réalisations, vous emporterez de la documentation suisse ou allemande offerte gratuitement dans un beau sac, vous irez faire un tour en ville pour acheter un foulard à votre femme et vous aurez, à juste titre, l'impression d'avoir accompli votre devoir de congressiste. Je me trompe Monsieur Lestrade ?
- Monsieur Briniscu vous voyez juste et c'est un peu effrayant !
- Ah ! Non, ne soyez pas inquiet Monsieur Lestrade, je vous propose de travailler vraiment, de construire, bref de faire votre métier. Il suffit de lire la liste des invités pour comprendre qu'il n'y aura ici que quelques noms comme le vôtre dignes d'intérêt pour faire le travail.
- C'est un compliment je présume mais je reste curieux et surpris en même temps.
- La Roumanie a besoin de vous, Monsieur Lestrade, de vos compétences, de votre expérience et de votre dynamisme. Nous construisons beaucoup, sans doute trop, pour combler un besoin et une ambition. Disons que... Les vacances et le tourisme sont inscrits dans le Plan Directeur. Nous devons amener des devises et les français, Monsieur Lestrade, les français aiment bien la mer et le soleil non ?
- Sans aucun doute... Mais je ne comprends pas, c'est une embauche...
La salle se remplissait et à gauche, à droite, les chaises trouvaient enfin leur congressiste. D'ailleurs l'un d'entre eux réclama la chaise sur laquelle était assis Constantin Briniscu qui mit fin immédiatement à sa proposition et prit sa place devant Jean-Michel sans oublier de lui adresser un dernier sourire et un geste de la main signifiant "on se voit à la pause.".............................................................................................

- Jean-Michel ? Jean-Michel ?
Jocelyne appelait son mari d'un bout de l'agence, le courrier à la main.
- Il y a une grande enveloppe pour toi, de Roumanie, qui vient d'arriver. J'imagine que tu sais qui ça peut être ! Et Jocelyne tendit l'enveloppe de papier kraft à son mari.
- Ah ! Ça doit être ce coquin de Briniscu ! Qu'est-ce qu'il me veut encore ?





Jean-Michel ouvrit l'enveloppe d'où tombèrent immédiatement deux cartes postales. Il saisit également une lettre et des billets d'avion pour la Roumanie. La lettre avec comme en-tête une gigantesque étoile rouge sur fond d'or était brève et disait simplement.
" Nous vous attendons avec femme et enfants. Venez. Hôtel terminé. Regardez. Heureux collaboration. Le commissaire au Tourisme remercie vous et votre agence. En souvenir de Ostende. Constantin Briniscu." Suivaient numéros de téléphone, adresses, dépliants touristiques et papiers administratifs ainsi qu'une liste interminable de contacts privilégiés comme disait le courrier.
- Chérie ? On fait quoi déjà en août ?
- Pardon Jean-Michel mais tu m'avais promis d'aller voir ma cousine dans le Gers puis nous devions revenir par chez Gabrielle pour...
- La Roumanie ? Ça te dit la Roumanie ? Avec les garçons ?
- Si c'est une blague, écoute j'ai autre chose à faire et il faut que...
- Regarde ! C'est Briniscu qui invite !
- Il aurait enfin fini son hôtel ? Ah mais c'est curieux non ?
- Jocelyne, tu crois qu'on y va ? Ça pourrait être amusant non ? Et puis, avec tout le boulot que j'ai fait pour eux, c'est assez normal ? Et les garçons aimeront l'avion et la mer...
- Je vois que tu as déjà décidé pour nous mais promets-moi de ne pas trop traîner avec Briniscu et ses sbires ! Je veux aller en vacances pas assister à un Congrès du Parti !
- C'est de l'histoire ancienne... Ostende... Il y a presque 15 ans maintenant...
- Justement, on commençait à oublier. Enfin... oui, d'accord. Mais tu préviens qui tu sais. Je ne veux pas qu'on ait des ennuis au retour.
- Jocelyne... On va bien rigoler avec ce Briniscu ! Tu verras ! J'appelle Henri et je règle ça. Eh, mais regarde, il a repris à l'exact toutes mes idées de plans et d'élévation sauf le grand portail et sa corniche.
- Oh écoute, moi je m'en fiche de ça, il me faut maintenant m'excuser auprès de ma cousine...
- Hôtel Raluca à Venus... Il faut acheter des maillots aux garçons. Oh non, on en achètera sur place. Gilles ? Momo ? Venez voir ! On va prendre l'avion !
La maison résonna alors d'un hurlement de joie.

par ordre d'apparition :
Kursaal Oostende Hall d'honneur, Librairie internationale.
Kursaal Oostende Concertzaal, Librairie internationale.
Romania, I.H.R Mangalia, Statiunea VENUS, Hotel Raluca.
Venus, Hotel Raluca, Photo de D. Constanttinescu, editura Sport-Turism.

dimanche 26 octobre 2014

Construire le constructivisme



"... Ne crois pas ce qu'on te raconte. Ce qui se passe ici c'est ce qui devrait se passer chez toi. L'élan bâtisseur, celui que le peuple prend pour lui, en lui, pour lui. Ce n'est pas une plaisanterie, ce n'est pas une utopie. Oh Non ! Viens voir les gars charrier sur leur dos le ciment par wagons entiers ! Le soleil se lève ici. Rien ne le retient et les murs que l'on monte, les fenêtres que l'on ouvre, on les monte, on les ouvre pour lui. Et en sifflant, en suant, en râlant sans doute un peu. Mais tout cela n'est pas pour un patron, pas pour un consortium dont on ne sait rien. L'architecte Seravimov (sic) te tutoie, te demande des nouvelles, mange la gamelle. Tu verrais les plans ! Nets comme dessinés au couteau (celui qu'on a entre les dents), durs comme pour se défendre. La droite,  l'angle, les hauteurs partout. Ça a une de ces gueules ! Pas de décor, le décor c'est notre courage, ce sont nos bras, notre force. C'est l'homme au centre qui rayonne.
Viens voir et laisse dire.
Ce qui se passe ici c'est l'avenir, c'est ce que l'homme libre doit construire.
C'est ce qu'on a perdu il y a longtemps.
Tout est pour nous et j'apprends la langue.
Hier j'ai parlé, hier j'ai donné mon avis. Et on m'a écouté moi l'étranger, on a discuté, on a décidé. Le jour tourne autour de nous, le froid nous mord mais ça nous réjouit car rien ne nous arrête. Tu verrais la vitesse, tu verrais la solidité et les détails. Partout ça coule, ça moule, et surtout ça durcit si fort. Indestructible, cela sera indestructible.
Et c'est immense, je me perds. Hier, je suis tombé sur Anya par hasard. Elle est venue là toute seule, comme ça pour être avec nous. Elle avait fait une soupe brûlante pour nos mains, pour nos bouches, pour nos ventres. Un chant est monté, un chant grave et joyeux, sérieux mais aimé. Le chantier fut suspendu ainsi. Tu aurais vu. Il n'y a pas de matin, pas de soir. Le travail c'est notre nouvelle prière. Ce qu'on construit là c'est nous. Nous sommes. (sic)



À Kharkov, c'est plus clair qu'à Moscou. C'est mieux dit notre vie. La Pravda est belle certes mais elle est trop d'un architecte, trop belle, trop fragile. Ici la masse du peuple existe dans la masse du bâti. J'aime mieux Kharkov, je préfère la masse au dessin. Tu dois avoir peur, tu dois avoir peur de me voir ainsi enthousiaste, n'évoquant pas mon retour. Mais la Vérité, camarade, c'est que je ne reviendrai pas, je ne reviendrai pas, je suis de ce pays maintenant, je suis de ce peuple, je suis du peuple. N'aie pas peur camarade. Je t'écris.
Et les trains sifflent, les enfants défilent, chantent le travail de leur père. Les femmes donnent leurs bras, elles sont notre égal et elles le font savoir. Le ciel est plus grand maintenant et je crois bien, qu'un jour, comme tu le rêves, on y enverra un camarade. Et de ce ciel, il te saluera, il t'enverra un signe. Il sera notre nouveau soleil..."
Courrier anonyme incomplet sur papier bleu plié. Circa 1928.

par ordre d'apparition :
 1 : Carte postale vers 1930. Papier fin, photographe inconnu.
Bâtiments des Services d'État de l'Industrie et de la Planification. Kharkov.
Architecte : I. Serafimov.
On trouve des informations ici.
http://www.c20society.org.uk/botm/gosprom-kharkov-ukraine/
On trouve dans le livre d'Anatole Kopp Ville et Révolution, architecture et urbanisme soviétiques des années vingt cette autre image :


2 : Carte postale Moscou Pravda Street. Pas de date.
Architecte Golossov.