lundi 16 décembre 2019

L'Homme avec un grand H (et une bistouquette aussi)

"...Pffff.... Non... Ça ne m'intéresse pas beaucoup ce genre de machin symbolitico-jungien... Et puis ce truc des architectes depuis l'Homme de Vitruve de toujours vouloir associer l'ordre de la nature avec la géométrie, toujours ce truc de planter les pointes des compas dans les nombrils... Non, tu vois Walid ça m'épuise. Tu me diras que de Vitruve à Calatrava en passant par Corbu, ils furent nombreux à vouloir trouver une raison organique à leur architecture ou à leur harmonie. Moi, ça m'emmerde, j'aime la géométrie pour elle-même, pour sa puissance, son ordre et sa parfaite solidité. Je ne me crois pas obligé de la retrouver dans l'aisselle ou le nombril d'un mec, quand bien même, il serait à poil... Et puis cet Homme avec un Grand H il a toujours une bistouquette qui pendouille... Alors quand on verra des architectes dessiner le rapport idéal entre un cercle, un carré et un vagin, tu m'appelleras... Bon, sinon, je sais aussi que ça fonctionne parfois et que ce bâtiment a l'air intéressant. Mais pourquoi ne pas juste aimer les courbes, les rapports entre elles, la simplicité évidente et belle des formes naturelles. L'escargot, lui, il est hermaphrodite... Fais-le, toi, l'article sur Samara. Moi, je préfère penser que parfois, cet Homme avec un grand H et sa bistouquette, il sait inventer des formes et des espaces sans se croire obligé de s'appuyer sur ce genre de discours lénifiant de la "Mère Nature" qui, elle, comme par hasard, puisqu'elle fait tout est une femme..."
David Liaudet


Voilà retranscrit le dialogue de ce matin avec David. Il n'a pas retiré son pouce ni rien retiré de sa relecture.
Alors, j'y vais :




Voici donc une carte postale d'un bâtiment bien étrange dont j'ai eu du mal à ranger dans mon cerveau tous les signes qu'il m'envoyait. Antiquité, maisons-bulles, grottes et j'en passe...
Le chevauchement des coupoles fait penser aussi à Sainte-Sophie et pose étrangement la question du sol car l'ensemble architectonique qui fait ici l'image, cet agglomérat de coupoles, est comme suspendu au-dessus d'une galerie.
Alors...
Il s'agit du Pavillon des Expositions de Samara, centre de l'histoire préhistorique de la Chaussée Tirancourt. L'ensemble est bien moins âgé qu'il ne pourrait le laisser croire, on s'attend à du Hippie de la fin des années soixante, un Antti Lovag perdu dans la Somme. En fait, ce Samara fut bâti en 1988 !
Pourquoi donc encore maintenir une telle écriture architecturale aussi tardivement ?
Sans doute pour trouver dans une forme qui se voudrait à la fois éternelle, primitive et symbolique un sens à sa fonction, et surtout une image.
La Préhistoire dans un carré ? Non mais...
C'est oublier le somptueux Musée de Nemours par Roland Simounet...
En fait, ce Samara est un spectacle offert et comme le dit très bien l'éditeur de la carte postale, il s'agit, non pas d'une architecture mais d'une œuvre. Nous serions donc devant une sculpture praticable et pénétrable et non devant un geste architectural. "Conçu à l'image de l'homme"...
Quel homme ? Blanc ? Noir ? Gros ? Petit ? Hétéro ? Vieux ? Jeune ?
Celui-ci apparemment :

 
Et pourquoi donc un corps idéalisé et maintenu dans une représentation faussement générique serait une forme parfaite à parcourir ? À quoi nous sert de savoir en parcourant le bâtiment que là nous serions dans les bras, ici dans le talon et poussons un peu, là sous l'intestin, le cerveau, la hanche, la couille ?
En quoi cela fabrique, si ce n'est de l'architecture, un abri ou une sculpture ? Est-ce que, justement, l'une des chances de l'architecture et de ses fondations géométriques et techniques ne serait justement pas, tout en s'appuyant sur les forces de les oublier, de les rendre à l'expérience subtile de leur transfiguration.
Je vous laisse avec ce dessin où Bruno Lebel décline jusqu'à l'épuisement le corps d'un homme (dont on ne sait rien) pour le transformer en regroupement symétrique de cercles ou de mandala (ben voyons), l'œil arrive aussi...
Pourtant, il ne faut pas trop que le processus créatif volontariste et appuyé ne cache les qualités sans doute réelles de ce Samara et, au moins, son originalité.
Dans le livret de sa conception, on trouve une belle photographie de son intérieur vide qui me fait immédiatement penser aux décors de Star Wars sachant habilement associer une architecture vernaculaire du désert et un tuyau en inox. Quelque chose d'essentiel, de beau, de rêveur et même de fantasmagorique. Alors, si le texte et ses piètres tentatives philosophiques de nous en traduire sa raison est assez peu probant, nous pouvons reconnaître que la construction, l'œuvre de Bruno Lebel pour Samara ne manque pas d'une certaine et touchante attention à l'essentiel : l'espace.
Walid Riplet

La carte postale est une édition Mage sans nom de photographe ni date. Bruno Lebel y est bien mentionné comme auteur.








Photo Bruno Lebel- Denis Ruon



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