mercredi 31 août 2022

quelques mini-trucs et des soucoupes volantes

Puisque l'histoire de l'architecture a l'air de se réjouir tout particulièrement en ce moment des ancêtres des Tiny-House (puisque le langage populaire aura définitivement cédé à cette terminaison en lieu et place de micro-architecture), puisque la redondance des références épuise un peu l'amateur mais convient aux réseaux sociaux qui répètent, répètent, répètent les mêmes icônes jusqu'à en faire des clichés éculés, je me joins à la troupe. Faut dire que depuis que je suis devenu propriétaire d'une bulle six coques, je me dois à mon rang, celui non plus des images, mais des responsabilités. Je me sens comme Stéphane Bern.
Et voilà qu'une carte postale va nous permettre à notre tour de jouer aux découvreurs, aux connaisseurs, d'arpenter l'histoire. Un festival.



J'ai bien failli passer à côté de cette carte postale*. Mais ce qui a retenu mon index dans le défilé des drouilles, c'est la présence très marquée de points oranges et puis d'un dome.
J'ai alors compris ma chance et en retournant la carte postale, j'ai bien compris.
Il s'agit bien de la manifestation IKA qui proposait donc un inventaire des réalisations d'architectures en plastiques mobiles. Toutes les icônes y étaient rassemblées, toutes. Bien entendu, la bulle six coques de Maneval, la Futuro de Suuronen, l'Algeco,  la Rondo etc...Un véritable parking à soucoupes volantes, à projets utopiques que le prix du baril de pétrole fera bientôt disparaitre, tout comme l'insouciance peuplée de bonnes intentions : une architecture dite de loisir s'étendant en nappe, en modules, faisait semblant de ne pas être permanente, luttant croyait-elle alors contre l'esprit du chemin de grue, rêvant comme le font aujourd'hui les amoureux de cabanes dans les arbres à une fantaisie hippie si détestable. 
Fourgons à la population des "abris design" pour leur rêves d'évasion, jouant sur la thématique du nomadisme (ah le bonheur de la yourte perdue dans la campagne de l'Ardèche et qui n'y bougera plus...) Cette architecture est à l'évasion ce que le camping-car est à mai 68 : la seule et dernière expression encore visible d'un sentiment de liberté pour prolétaires investissant leur prime de licenciement dans un rêve idéalisé. Fuir le réel et jouir partout, sans entrave, de la route devant soi et du paysage derrière le pare-brise, paysage qu'il faudra partager au petit matin embué avec tous les autres sur le parking donnant pas trop loin sur une vue imprenable sur le Mont Saint Michel. On aurait aimé que Reiser en fasse un album.
On remercie donc le pétrole d'être devenu si cher, cela aura sans doute freiné les élans de remplissage des terrains vagues par des machins en plastique parfois intelligents, parfois grotesques (la Futuro). Vous me direz que les campings sont maintenant remplis de "mobile-homes" atroces dont la mobilité tient surtout des flots des utilisateurs, singeant les propriétaires de villas, feignant de préférer cette vie à celle de l'hôtel, campings qui pourrissent littéralement le littoral et dont on souhaite que le réchauffement climatique, dans sa candeur tectonique, viendra les bouter hors de nos côtes. Les flots bleus disparus, enfin une bonne nouvelle du réchauffement climatique ?
Et comme la nostalgie contemporaine est plus encline à nous rabâcher ces modèles en lieu et place de s'interroger sur les vraies solutions techniques et architecturales de la même période (préfabrication lourde ayant logée des milliers de personnes, réflexion sur l'habitat participatif et sur les nappes, travail du seuil etc...) on voit alors ces exemples souvent trop peu convaincants du seul point de vue architectural devenir des trucs rigolos du temps jadis que la population n'ayant aucun moyen pour les replacer dans le champ de l'histoire prendra pour des utopies en lieu et place de produits de consommation ayant tout simplement raté leur profusion.

Je vous laisse donc jouer à retrouver ce qui est posé là. Saurez-vous reconnaître sur cette carte postale les fameuses icônes du temps jadis si merveilleux ? La Bulle de mon papa, la Futuro de mon tonton, la Rondo de mon papy ? 




Dans le même genre, sans doute un peu moins connu, voilà que je retrouve aussi les bungalow hollandais bien étranges. Impossible pour l'instant de retrouver le nom du ou des créateurs. Ils sont toujours en place, vous pouvez donc aller rêver là-bas, comme vous pouvez aller à Lège dormir dans un Tetrodon.
Vous pouvez aller là aussi : Réseau National des micros et mobiles architectures

* édition Hersteller

mardi 30 août 2022

Mes adieux à Royan

Encore un été où je ne serai pas allé à Royan. La plus belle ville du monde s'éloigne de plus en plus et ce n'est pas les routes qui se dégradent c'est le prix de l'immobilier qui devient fou.
Il y a donc un moment dans la vie où il faut se résoudre à comprendre que malgré le travail que l'on a effectué sur son histoire, que malgré les attaches familiales qui vous lient à elle, une ville ne vous appartient plus, vous tourne même le dos ostensiblement pour vous dire que vous ne la méritez plus. En fait, il y a donc des lieux où habiter veut dire autre chose que les aimer et les comprendre.
La promesse que je m'étais faite à l'été de mes douze ans sur la plage, cette promesse essentielle et qui a certainement fondé plein d'autres choses que je suis devenu maintenant, une promesse constructive donc, je me dois maintenant, aujourd'hui d'y renoncer.
Est-ce grave ? Certes non mais c'est au mieux triste, c'est aussi le ferment bien puissant d'une dépression en attendant que cela tourne en colère.
Je ne vivrai pas dans l'espace que j'ai appris à définir, dans celui que j'aime, dans celui qui fut le moteur de beaucoup de mes joies intellectuelles et points de vue que vous lisez sur ce blog.
Faut-il vraiment habiter ce quelque part pour que ce lieu vous appartienne ? Ou, mieux, faut-il vraiment habiter un lieu pour que vous lui apparteniez ? Finalement, si j'en crois mon ressentiment : oui.
Car ce qui remplace cette promesse c'est un point fixe, un retour, une indigénéité peu amène de me consoler puisqu'elle sonne comme, non pas un retour aux sources, mais comme une glue, comme si mon envol était contrarié par mes pieds pris dans le béton. Un poids donc.
Chaque fois que je trouve une carte postale sur Royan aujourd'hui, je ressens ce poids, je revis cet échec. Je sais que ces cartes postales ne seront plus des promesses mais des pis-aller, des écrans à une dépressive nostalgie, la pire, celle du ressentiment donc et aussi, je l'avoue, d'une forme d'injustice qui fonctionne par le pouvoir d'achat et non par le pouvoir d'aimer.
Parfois, je m'en veux même d'avoir popularisé cette ville, de l'avoir rendue attrayante, d'avoir trop chanté sa beauté. C'est ma calanque de Marseille à moi.
Je vais tout de même continuer de vous montrer des cartes postales de Royan. Je vais continuer d'y croire, de faire marcher ma lanterne à projections intérieures. Je voudrais fondre sur la ville comme les bombes en 1945.
J'ai, je crois maintenant, bien fait de donner ma collection de cartes postales de Royan aux archives de la ville. Aujourd'hui je n'y arriverais plus, je n'en aurais certainement plus la force à moins que, surtout, en lieu et place d'un sacrifice cela serait perçu pour moi aujourd'hui comme un abandon.
Voilà donc ce qui s'apparente à un relevé de compteur. Le compteur des jours heureux que j'aurais dû y vivre :



Je commence par cette carte postale des éditions Cap très abimée mais qui possède un puissant détail : Notre-Dame y est en chantier. On note aussi que le Portique est encore présent qu'il n'a pas été détruit par l'équipe municipale stupide de l'époque mais il sera un jour reconstruit ce portique, je vous le promets. Pour info, cette carte postale fut expédiée en 1958.




Poursuivons avec cette carte postale moins commune d'un morceau de la rue Gambetta par les éditions d'Art Videau. La ville est à son apogée, tout y est encore beau, de cette beauté de la rigoureuse et moderne Reconstruction.




Encore un beau morceau de ville avec cette carte postale des éditions de l'Europe expédiée en 1961. Notre-Dame est achevée mais on note que le chantier de la barre de Foncillon, lui ne l'est pas. Petite précision postale pour les collectionneurs, cette carte fut tamponnée avec une représentation du Palais des Congrès pour un salon international des fleuristes !





Et voilà la plus belle ville du monde depuis son ciel. On peut facilement en comprendre le plan d'urbanisme et sa grand clarté. La Poste n'est pas encore défigurée. Une très belle vue aérienne des éditions Berjaud.




Voilà le Portique ! Comment a-t-on pu croire que c'était une bonne idée de détruire ça, faut-il être con mais con. C'est n'avoir rien compris au sens de la ville, à son dessin, à la construction d'un chemin de vision sur la ville et la mer. Au fond, on devine le marché encore en construction et l'ancien centre commercial provisoire. Une magnifique édition Combier.




Et dans l'autre sens, ça donne ça ! Le marché est achevé, sa blancheur fait toute l'image de cette carte postale Artaud pour Gaby. On connait le nom du chanceux pilote photographe : Michel Le Collen ! Quel veinard vous faites ! La carte fait l'effort de nommer l'un des architectes du marché : Monsieur Ursault.




Redescendons et retrouvons le marché grâce à cette carte postale des éditions de l'Europe. Rien à ajouter que le frottement de l'horizon sur le haut des courbes.




Voilà la Poste au temps de sa gracilité. On note que le photographe a pris un peu de hauteur depuis les appartements en face. Il va ainsi chercher Notre-Dame au bout de la courbe. C'est malin. Cela permet aussi de bien comprendre le rôle urbain de ce morceau d'architecture séparant le balnéaire à gauche de la ville à droite. 




Jour Nuit sur le casino disparu. Massacre patrimonial organisé par Monsieur Jean-Noël de Lipkowski maire alors de Royan. Une faute très grave, très très grave de ce monsieur qui restera dans l'histoire surtout comme le destructeur d'un des plus beaux morceaux de sa ville. On a la postérité qu'on peut Monsieur de Lipkowski.
Le jour c'est une édition Théojac, la nuit c'est une édition du célèbre Monsieur Chatagneau. Où sont vos archives Monsieur Chatagneau ?

Pour finir avec une note optimiste :



lundi 29 août 2022

Pingusson, leur Maître à tous

 Il est vrai que je vous montre trop peu souvent des architectures de Pingusson. Les plus anciens et fidèles lecteurs se rappelleront peut-être d'un article publié en...2008 mazette !
Pourtant souvent son nom est donné par les architectes comme modèle, comme maître. En tout cas, je me souviens bien de Claude Parent l'évoquant lors d'une conversation et ce n'était pas la première fois que je voyais un architecte si heureux de le nommer.
Sans doute que son sens à la fois de la spatialité mais aussi de sa projection en image n'y est pas pour rien, l'esthétique ici étant comme une conséquence de l'intelligence, une poussée, un épiderme.
Dans les grandes machines impressionnantes de l'architecte, il y a bien entendu l'Hôtel Latitude 43, véritable icône de la période, monstre implacable dont je ne sais pas pourquoi, au moment du tri de ces cartes postales, je me suis mis à imaginer que la magnifique Chambre d'Amour d'Anglet pourrait en être aussi l'héritière : une masse fendue de fentes horizontales à peine bousculée par une verticale. On note aussi la similitude de la ligne générale brisée. Bien entendu, l'influence maritime, celle des paquebots et de leur rationalité  n'est pas très loin non plus. 
Le langage populaire a vite fait de nommer paquebot les immeubles s'étirant à l'infini de leurs lignes.
Mais avouez qu'en voyant ça :



Cette magnifique carte postale, d'une abstraction totale, se refusant à toute reconnaissance du programme ou même d'implantation est assez caractéristique, finalement, de la leçon de Pingusson. On sent bien qu'il faut faire propre, radical, enveloppant aussi. C'est peu dire que l'effet de masse ici prend le dessus sur la transparence, les ouvertures repoussées formant bien plus des ombres que des passages. Bien entendu, il en va là encore de la responsabilité du photographe de voir dans cet Hôtel Latitude 43 ce genre de perte de contrôle. Il joue. On n'aura jamais fini de parler des responsabilités ni du jeu de ping-pong entre le travail de l'architecte et celui du photographe et on pourra toujours se poser, devant ce genre d'image, la question suivante : mais qui a construit ça ? Le photographe ou l'architecte ?
L'architecte bien entendu...
On notera que le photographe reste anonyme et que peut-être il est confondu avec l'imprimeur puisque au verso de cette image spectaculaire (et qui se veut comme telle) ne figure que l'origine de l'hélio : J. Le Martigny à La Seyne-sur-Mer.
Mais, même si cela est efficace dans le registre de l'esthétique poussant presque le bâtiment à un logotype, on peut se demander si cela nous aide vraiment à voir l'architecture et ses qualités. Non. Il s'agit bien là d'un travail de complicité entre le photographe croyant avoir compris la leçon de l'architecte et celui qui regarde, se disant que cette réduction est aussi assez parlante pour comprendre que l'on a autant affaire à une œuvre qu'à un objet : en quelque sorte, une pareille réduction graphique ça signifie.
Car les collègues de ce photographe n'ont pas tous pris ce pli du refus du programme :



Le voilà donc de loin notre Latitude 43. Les éditions Condoyer ont opté pour un recul bien prononcé pour que la masse rentre dans le cadre. Et encore... pas complètement. Mais vous me direz que plus l'objet est grand plus le recul pour le cerner doit l'être aussi ; étrange mouvement qui, pour montrer mieux, réclame qu'on s'en éloigne au risque qu'il disparaisse dans son paysage, déjà mangé par les arbres, le blanc du ciel et les autres constructions. Comment faire ? On aura au moins une idée de la masse et donc aussi de l'ambition du projet. C'est là, à ce moment de la vue, à ce moment du texte que le badaud s'exbaudit : "mais c'est un paquebot !"
Nous prendrons la voiture de sport décapotable, une anglaise, nous monterons le chemin et nous arriverons ici :



Et immédiatement, tout comme moi, vous maudirez les arbres de nous empêcher ainsi de voir l'architecture... Mais qu'on les coupe Bon Dieu !
J'aimerais être écrasé par la blancheur de cette Latitude 43, j'aimerais être écrasé par sa géométrie et non flouté par les ombres trop sombres des arbres maigrelets. J'entends d'ici ceux qui chanteront le surgissement soudain dans la clairière du monstre et que, à trop voir trop vite, on perd la leçon de paysage de Poussin. Oui, oui.
Mais que voulez-vous je m'intéresse à l'architecture, c'est à dire au bâti. La nature arrangée à son pied, si elle participe à sa mise en scène ne me convient guère surtout depuis une image. Sur place, je ne dis pas. Faudrait voir. Faudrait voir. On voit tout de même qu'il y a là, dans ce détail, peu de choses à raconter, je veux dire que les choses prennent leur place dans la rigueur de la modernité. Formes simples se joignant, redents, balcons, cubes, points, lignes et plans. On dira ici : pureté.
Cette carte postale Lecompte possède deux trous de punaises. Oh ne croyez pas que cela me gêne ! Non au contraire ! J'aime l'idée qu'elle fut punaisée sur un mur, dans l'intérieur d'un placard. C'est la preuve qu'il y avait nécessité de la regarder encore et encore et encore. De l'avoir, comme on dit, sous les yeux. C'est bien la preuve que Latitude 43 était une leçon, un souvenir, une étape, un attrape-coeur.
Qui sait, un amour naissant pour l'architecture.

dimanche 28 août 2022

Toute une semaine avec Perret, première pierre : volume 4

La carte postale, dans son âge d'or, fut à la fois un objet de correspondance, de messages, d'images mais aussi d'événements. On peut parler sans crainte d'un média. Il y a une telle quantité de cartes postales éditées que tout semble possiblement imprimé, du plus connu des monuments à l'objet le plus fruste en passant donc par, non plus des lieux, mais des événements.
Quoi de plus événementiel que la pose d'une première pierre pour une église dans une époque à la fois moderne et encore bien inscrite dans une religiosité prégnante. Tout l'événement bourgeois y est condensé : présence de personnalités, religion, construction nouvelle, sens du temps et même du temporel, instantanéité radicale (on édite alors très vite entre l'événement et l'image).
Revoyez cet exemple :
Alors pourquoi donc la pose de la première pierre de l'église du Raincy par les Frères Perret y aurait échappé ? 
Eh bien non... régalons-nous !



Pour une fois donc j'aborderai un chef-d'oeuvre de l'architecture par son avenir et non sa présence car, de fait, on ne voit rien... puisque tout est à devenir. Au mieux, les plus courageux étudieront la parcelle pour comprendre comment l'église y fut projetée mais sinon quoi dire d'autre que nous sommes dans l'attente du surgissement de l'édifice. Comment alors la foule des curieux et des invités se faisait-elle une projection mentale de ce que serait ce lieu, cette église ? Avaient-ils vu les dessins et la maquette ? Et où ? Avait-elle conscience, cette foule, de l'importance et de l'originalité des Perret les architectes ? Cette foule est-elle aussi venue pour ça, pour voir la tête de ceux dont l'audace architecturale serait bientôt visible ? Quelle part de curiosité, de nécessité, d'émotion, et aussi de vraie sens de la foi furent les moteurs de leur curiosité à ce moment ?
Qui sont donc toutes ces personnes ? J'essaie d'entrer dans cette foule avec mon compte-fil mais on n'y voit rien de particulièrement signifiant. On y reconnaît la silhouette du prêtre, on s'amuse des gens qui regardent par dessus le mur mais, bien entendu, difficile d'y reconnaître les architectes. Tout le monde est chapeauté et tout le monde piétine un sol retourné. Mais déjà un détail m'étonne et me surprend, détail que je crois reconnaître : une pièce en bois sur lequel des bottines enfoncent leur talon sans vergogne.
On dirait bien un coffrage. 
En effet, il ressemble bien à celui des courbes du plafond mais pourquoi serait-il déjà construit alors-même qu'aucun des murs n'est monté ? C'est étrange. On note aussi que la foule évite au centre de l'image un espace et se place tout autour. Pourquoi donc ? Y-a-t-il là un trou ? Et surtout, depuis quelle hauteur est juché notre photographe ? Un échafaudage ? On ne sait, il faudrait un autre point de vue.
Je reste toujours amusé que quelques jours à peine après cette pose de la première pierre, les personnes photographiées ont pu trouver cette carte postale, s'y reconnaître sans doute, avoir plaisir donc de dire à quelqu'un au loin : "j'y étais."





vendredi 26 août 2022

Une semaine avec Perret : volume 3

 J'ai toujours les cartes postales programmatiques, j'entends par là, les cartes postales un rien bavardes qui nous donnent toutes les informations sur la construction concernée comme si cette carte était en pleine conscience de son devoir et de son rôle mais aussi de l'importance technique ou architecturale de ce qui y est montré.
En voilà un exemple parfait !



J'ai juste envie de vous dire : il ne vous reste qu'à lire et mon article sera terminé !
En effet quoi raconter de plus sur cette tour d'orientation en béton armé dessinée par les Perret pour une exposition à Grenoble en 1925 !
On note même les précisions techniques du Système "Simplex-Soly" pour les pilotis.
Les architectes sont donc les Perret avec l'adresse de leur agence rue Franklin, le nom de l'entreprise Soly et son adresse à Lyon, la hauteur de la tour : 96 mètres.
On peut donc au vu d'autant de précisions affirmer que cette carte postale est une carte promotionnelle certainement supervisée soit par les architectes, soit par les entrepreneurs, voire les deux. Il existe en effet des cartes officielles de l'événement qui sont différentes de celle-ci. Malheureusement mon exemplaire n'est pas écrit. On aurait aimé y trouver l'adresse d'un architecte ou les commentaires d'un visiteur.
Pour ce qui est du très beau dessin de cette tour, peu de choses à raconter tant l'élan, l'économie du dessin nous rappelle que nous sommes bien en 1925. Peut-être que, finissant un peu trop comme un campanile, on pourrait lui reprocher sa coiffe trop symbolique. Mais bon, je m'amuse à faire semblant d'avoir un avis.
J'aimerais bien un jour venir la voir et grimper en son tube intérieur. 
Mais on en est où de sa restauration ?
Je profite de cet article pour vous joindre quelques photographies prises à St Joseph au Havre. On espère que là aussi, un jour, en lieu et place d'une sculpture contemporaine de merde pendouillant dans le vide, nous aurons l'occasion de grimper les escaliers du vide du campanile pour saisir, pour de vrai, l'espace de Perret.










mardi 23 août 2022

Une semaine avec Perret volume 2

 Au vu de la profusion des cartes postales éditées lors de la construction (et après) de l'église du Raincy, il ne fait aucun doute qu'elle était bien repérée comme un événement architectural. En effet, le visiteur pouvait acheter en souvenir de sa visite la quasi-totalité des détails et des points de vue de cette construction montrant donc en quelque sorte la charge d'étonnement de son existence : un monument. La petite suite non exhaustive des cartes postales que je vous propose aujourd'hui tentera de prouver cet intérêt, on ne sait plus, devant une telle profusion quel point de vue serait celui le plus apte à raconter à lui seul l'ensemble de cette église.
Toutes ces cartes postales sont du même éditeur Unis-France, toutes sont tirées en héliogravure et aucune, exception faite de celle du dessin, ne nomme les architectes A. et G. Perret. Aucun nom de photographe non plus, pourtant, photographier ainsi l'intérieur d'une église réclame une chambre, des compétences et un certain regard artistique.
Mais d'abord on peut s'interroger sur la nécessité d'éditer une carte postale du plan et de la coupe ! Qui pour regarder avec attention, du point de vue purement structurel comment (et non quoi) cette église du Raincy est faite ? De plus, l'édition elle-même, peu précise, ne permet pas d'offrir une grande clarté de lecture ni pour des spécialistes ni pour des profanes. On pourrait y voir une manière d'affirmer aux visiteurs la radicalité et la modernité de cet espace puisque son plan et sa coupe sont représentés. D'ailleurs, ce qui est au moins clair dans cette proposition c'est la relative simplicité justement de ce plan, qui va s'opposer à sa maigreur (son économie de matériau) dont tout le parti architectural tiendra à la fois dans sa lecture et dans la percée quasi-totale de ses murs. Une résille déguisée en bâtiment si j'ose dire. D'ailleurs c'est bien cette trame qui sur le dessin de coupe brouille sa lecture se transformant en une trame de pixels et de points peu lisibles ainsi. 
Et heureusement il suffit de voir ça pour mieux comprendre alors le génie total de ses architectes :



Sur un socle un rien ordinaire (vraiment !) s'ouvre un immense papillon : le chevet. On est immédiatement saisi par cette image. La construction dit sa particularité et toutes les allusions se bousculent dans notre esprit : dentelle, résille, moucharabié, claustra, trame optique, Op'art...
Et tout cela en béton. Il faut presque un petit moment pour que l'œil lise enfin la croix immense qui s'y dessine. On notera aussi comment l'église se glisse littéralement dans sa parcelle, à droite ça touche presque ! On pourrait en conclure que ce manque de recul pour la saisir de l'extérieur serait le signe donné par les architectes que cette église est surtout une machine optique dans laquelle on se doit d'abord d'entrer.
Les vues de l'intérieur sont toutes presque brûlées par la lumière devenue ici blanche alors que, bien entendu, tout n'est que couleur. Le noir et blanc accentue donc la mécanisation des motifs au détriment d'une jubilation de la couleur venant travailler sur le béton laissé brut. Les poteaux tapent dans les voûtes sans la tentation d'un chapiteau. Paf ! Poteaux bien plus que colonnes... La carte postale montrant la Tribune permet de mieux cerner certainement cette révolution à la fois spatiale et spartiate. C'est sévère mais c'est juste. C'est à dire que rien n'empêche à la fois l'élévation nécessaire à une église ni la simplicité de la Foi. Petit détail qui va vous sembler inutile : j'ai toujours détesté ces chaises en bois et paille que l'on trouve dans la quasi totalité de nos églises. Elles sont sinistres comme des petits cadavres alignés.
On note aussi que le Maitre-Autel est particulièrement fleuri ce dont je ne peux croire qu'il s'agit d'un hasard. Le photographe est sans doute venu à un moment particulier.
Je vous laisse vous promener.
Je me permets de vous rappeler quelques articles qui compléterons votre visite en attendant qu'on se retrouve ensemble au pied de ladite église du Raincy.
Maquette et dessin :
Points de vue plus contemporains :







lundi 22 août 2022

Toute une semaine avec Perret : volume 1

Comme un bonheur n'arrive jamais seul, je vous propose de décliner une suite sur les Frères Perret (et Auguste en particulier) en plusieurs articles afin, qu'avec délectation, vous puissiez voir ce beau et important travail et saisir comment il était représenté en cartes postales.



Et on commence fort avec une carte postale assez inattendue et même je crois assez étonnante. Il s'agit d'une carte postale de l'intérieur de La Chapelle de l'École de la Colombière à Chalon-sur-Saône dont nous avions déjà vu l'extérieur ici :


Nous étions déjà étonnés d'en trouver cette représentation depuis l'extérieur mais je ne pouvais penser que les éditeurs avaient aussi suggéré d'en faire une de l'intérieur. Non pas que le lieu ne le mérite pas (bien au contraire !) mais bien plus parce que cette Chapelle est tout de même moins repérée que l'église du Raincy que nous verrons cette semaine et qui fut déclinée en de multiples cartes postales.
Même si l'époque est à l'édition de petites séries et d'une profusion de cartes postales, je suis donc très heureux de voir que cette Chapelle ait connu donc au moins deux cartes postales. Comment d'ailleurs dans cette école de la Colombière ces cartes étaient distribuées ?
La carte est d'une pauvreté éditoriale assez radicale. Au dos ne figure que le nom de l'imprimeur qui sépare le carton en adresse et correspondance. Le cartouche descriptif vient manger l'image mais nous donne bien le nom des architectes : A. et G. Perret. Le tirage est en hélio sépia de piètre qualité, ce qui semble tardif. Quant à la qualité photographique, elle tient surtout par le contraste très fort qui permet au dessin des claustras de béton de tout de même s'exprimer même si le contre-jour mange un rien les détails et le travail des vitraux. Le cadrage pointe un angle ce qui ne permet pas bien de saisir la spatialité et rend tout cela un peu raide, un peu rude...
Pour ce qui est de l'architecture des Frères Perret, pas de souci, on retrouve bien tout le vocabulaire, la maigreur structurelle et son intelligence, la percée totale des murs et l'effet de claustra, une géométrie spatiale tendant à l'abstraction. Ici difficile de comprendre à quelle fonction est dédié ce lieu si on ne voit pas le mobilier... Une boîte percée de trous réguliers en motifs géométriques simples, voilà la proposition. On note que le plafond laisse voire les planches du coffrage et que le photographe semble prendre son cliché depuis la hauteur d'un balcon sans doute similaire en symétrie avec celui visé en face. C'est donc un cliché inattendu pour une architecture moins connue dans une édition pauvre... Un trio gagnant pour discuter de la diffusion  du travail d'architectes très connus et absolument modernes au sens du nudisme architectural et du futur brutalisme à la française. Magnifique témoignage de cette école, de cette histoire.
Pour info la carte ne fut ni écrite ni envoyée.
Vite ! Rangeons-la dans ma collection.




mercredi 17 août 2022

À Saint Étienne, la perfection du Hard French avant...



Il n'est pourtant pas difficile de comprendre la poésie parfaite de cette carte postale.
Ce qui sous-tend cette infiltration du sentiment dans la prise de possession de l'espace, c'est bien la radicalité du lieu, sa transparence à être envers et contre tout.
Si vous ne comprenez pas ce qu'être debout dans un champ de lignes fuyantes, dans une projection sur un tableau, si les mots qui vous viennent à l'esprit en posant vos yeux sur cette carte postale sont violence ou errement ou encore (le pire) démocratie participative alors c'est que vous n'avez rien compris à la nécessité de passer outre le ressentiment et l'histoire.
La photographie ici n'a d'autre sens que de laisser voir et de prouver la présence de cet espace, de ce prospect dans le Monde. Tout le monde n'attend pas d'aller voir le Taj Mahal pour avoir une émotion spatiale. Et ici, Je n'ai aucune raison de vous parler du vivre ensemble (Mitterrand est mort), de l'échelle humaine (quelle grossièreté !) de l'écoute des habitants ou encore de l'hétérotopie foucaldienne, non aucune raison.
Je me tiens debout, là avec le photographe des éditions Cap et je demande avec lui comment je vais faire entrer autant de lieux de vie dans un si petit carton de 10 par 15 centimètres. 
- Est-ce que le canyon minuscule, tu crois, qu'on le verra ?
- Lequel ?
- Cet espace, là, entre la tour et la barre ?
- Oui, c'est même la mire de mon image.
- Et les enfants ?
- Ne t'inquiète pas, ils ont, eux, toujours raison d'être là. C'est toujours l'échelle de mes images.




Messieurs Mathoulin et Bertholon l'histoire de l'Architecture vous doit une belle chandelle. Comme architectes de ces Cités Jardins à Saint Étienne, vous avez su parfaitement faire comme tout le monde. Un beau chemin de grue, de la préfabrication lourde, du béton social, des solutions et pas des atermoiements sociologiques pour philosophes perdus en manque de reconnaissance. Ici, on a fabriqué des abris parce qu'on en avait besoin. Merci pour ça. 
Et, comme un coup de poing dans la figure, la barre s'enfonce dans le nivelé du terrain et la tour se dresse exactement à ce point de rencontre, comme si elle en était le résultat.
Quoi d'autre ? Quoi d'autre que le pan parfait du mur aveugle, que les pilotis qui rattrapent le terrain, que le moulage des cannelures dans le béton, que la radicalité de la grille, que le soleil un peu bas, que le refuge de ce cul-de sac.



Sur cette autre carte postale, la même barre produit les mêmes effets, en entrant dans le sol, elle fait s'ériger une tour. La carte postale des éditions Cap nomme bien encore les architectes : Mathoulin et Bertholon. Ici, par contre, on ne bascule pas sur notre droite, on ne passe pas le mur aveugle pour trouver l'espace en retrait. Le photographe choisit la belle perspective accentuée par l'écrasement de la barre dans les niveaux de la butte. Comme c'est beau ce geste de caler la construction dans ce terrain. Le soleil de l'après-midi (ouest) tape dur sur toute la façade parfaitement maîtrisée dans le jeu des redents et des surlignements du béton: un dessin d'une radicalité époustouflante, belle, sans autre ornement que sa fonction. Tout pour recevoir la lumière.
Alors ? Vous voyez où je veux en venir ?
Oui.
Les deux cartes postales sont du même éditeur et certainement du même photographe. Il lui aura fallu soit attendre, soit venir deux fois car le soleil a tourné sur la barre, éclairant l'une et l'autre des façades (Est-Ouest). Remarquable persévérance pour une nécessité d'image, chance de parler des appartements traversants et de leur double exposition, le photographe offre bien toute les visions possibles d'un morceau d'urbanisme.
En béton, oui.
Préfabriqué, oui.
Collectif, oui.
Social, oui.
Et j'oubliais : beau.
Enfin... jusqu'à ce que ça devienne ça... L'ANRU et les offices H.L.M ont dû faire leur besogne...





Dans un numéro de l'Architecture d'Aujourd'hui de 1954, on retrouve Monsieur Mathoulin architecte pour une très belle tour, toujours à Saint Étienne mais qui n'est pas celle de mes cartes postales. On peut donc en conclure que cet architecte a beaucoup aimé cette ville pour lui donner ainsi deux parfaites beautés du Hard French. Merci Monsieur.
On admirera la poésie concrète de la description technique :





lundi 1 août 2022

Besoin de témoins à Bruxelles



Comment ne pas tomber sous le charme d'une telle image ? Et qui aujourd'hui aurait ainsi un tel désir ? Et qui aujourd'hui s'y reconnaitrait ?
Pourtant cette carte postale magnifique à l'ambiance crépusculaire restera anonyme. Pas de nom de photographe. Pas plus que de nom de l'architecte Hugo van Kuyck pourtant célèbre. Seulement l'indication Bromophoto à Bruxelles. On sait que la carte fut expédiée en 1958 pendant l'exposition universelle de Bruxelles, celle de l'Atomium. La carte fut envoyée à un service de comptabilité d'E.D.F par un collègue certainement parti visiter cette exposition de Bruxelles.
Je reste subjugué par cette proposition photographique d'une architecture du mouvement fonctionnaliste international. On a déjà vu ici d'autres exemples du rôle possible de la nuit comme révélatrice des murs-rideaux et des façades préfabriquées montrant les immeubles comme des lanternes rigoureuses dans la nuit des villes. Mais pourquoi donc accepter que l'architecture parle ainsi de l'une de ces qualités ? Est-ce que ce moment de la nuit et de la lumière venant du dedans serait LE moment pour dire la beauté d'une architecture peut-être, à tort, perçue comme plus anonyme de jour ? Est-ce une image de requalification de cette architecture, prouvant que la nuit, effaçant le rapport à la ville viendrait permettre à la tour de dire sa valeur ? Au fait, il s'agit du P.S. Building de Bruxelles. Il existe beaucoup de cartes postales de ce P.S. Building prises de jour, on aura donc la chance, peut-être un jour, de le revoir. 
Shirley, Titouan, Louis pourront me faire la joie d'y aller voir pour moi puisque ce P.S. Buiding existe toujours, il porte le nom de P.&V Building. D'ailleurs, de jour, il semble bien plus massif posé sur son socle qui disparaît ici presque totalement. 
Mais de Hugo van Kuyck on peut aussi admirer cet incroyable quartier de Luchtbal à Anvers. D'ailleurs, au vu de l'importance du projet, l'Architecture d'Aujourd'hui en fera un article en 1956 réservé aux barres d'une grande beauté. Ici c'est le jour qui nous permet d'admirer les remarquables tours et l'espace qui les sépare car, oui, beaucoup de ce paysage tient bien dans les vides entre ces tours. Comment ne pas aimer et admirer un tel ensemble que la photographie de H. Somers nous permet de bien lire : ciel blanc comme les Becher, sol important et net, verticales redressées, vide complet d'habitants minéralisant l'ensemble. Un vrai archétype du genre, un chef-d'œuvre de l'urbanisme, de l'architecture, du paysage, de la photographie.
Pour tout savoir sur ce quartier de Luchtbal et de Hugo van Kuyck, vous pouvez faire comme moi et aller lire cet article. Il est en anglais mais je suis certain que vous êtes comme moi parfaitement bilingues : https://journals.openedition.org/cidades/298?lang=fr