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lundi 30 juillet 2018

Le Brutalisme est français, la brutalité affairiste est russe




































D'abord je vais remercier mon ami Nicolas Moulin de m'avoir signalé l'article de Sybille Vincendon dans Libération le 8 juillet 2018. C'est cet article qui m'a donné envie de retourner voir les Damiers à la Défense.
Une fois encore, une fois encore, une fois encore... c'est sur de mauvaises nouvelles que nous nous y sommes rendus. Une fois encore le Brutalisme en France va subir une attaque. Une fois encore il s'agit de promoteurs qui prennent le dessus sur le Patrimoine.
Quand donc, sur ce parvis de la Défense, un inventaire du Patrimoine architectural et sculptural sera établi afin de préserver ce qui appartient maintenant à l'histoire ou ce qui peut y être détruit sans remords. Quand donc ce paysage si marqué, si typique, si représentatif d'un état de la pensée urbanistique sera considéré non plus comme un lieu de chasse de terrain et de plus-value immobilière (même si c'est son histoire originelle) pour devenir enfin un paysage français comme une fortification de Vauban, un trait de côte granitique bretonne ou le parvis d'une cathédrale ?
Quand donc les autorités patrimoniales oseront stopper les éradications de nos belles architectures brutalistes, finalement bien rares dans notre pays ?
Quand ?
Il suffit pourtant d'aller sur place, de se promener, de flâner au pied de l'ensemble des Damiers pour comprendre la poésie profonde de ce lieu, surtout un samedi matin de juillet quand la dalle est vide, sous un soleil voilé, et qu'elle semble perdue.
C'est cette émotion spatiale, la puissance même des constructions, leur échelle gigantesque, babylonienne qui produisent le sentiment de beauté, l'invraisemblable jubilation des vides subis, des pleins construits, des ombres portées.
Ici, tout n'est que calme, luxe et vraie volupté.
Bien entendu ce n'est pas facile. Il faut aimer être petit, presque écrasé par la masse qui se répète, par la force. Cette Force est avec nous.
L'article de Sybille Vincendon a le mérite de bien raconter les échafaudages politico-affairistes et les errements décisionnaires. Il a le mérite aussi de bien nous informer sur les architectes :


Nous connaissons Messieurs Binoux et Folliasson sur ce blog grâce à ces articles :
http://archipostalecarte.blogspot.com/2016/12/mettez-moi-la-paire.html 
http://archipostalecarte.blogspot.com/2013/09/des-tours-la-francaise.html 

Samedi, avec Walid Riplet et Jean-Jean Lestrade, nous sommes donc partis voir et nous ne fûmes pas déçus ! L'ensemble est d'une invraisemblable beauté et réserve une surprise supplémentaire : un ensemble de sculptures des Simonnet ! Posées dans une sorte d'atrium vide et minéral, les sculptures sont usées, blanchies. Elles gardent pourtant toute leur force. Nous fûmes surpris par leur taille gigantesque bien loin des jeux que je connais par ailleurs des Simonnet. Ici, il fallait pouvoir jouer avec l'échelle gigantesque des immeubles ! Le contraste des couleurs, du matériau, du dessin tout en courbes donne à l'ensemble une poésie superbe, comme des fleurs réussissant à pousser entre les dalles de béton. Qui s'occupe de l'avenir de cet ensemble de sculptures des Simonnet ? Qui prendra en charge leur démontage, leur restauration et qui leur trouvera un nouveau lieu loin de la brutalité affairiste russe ?










































































Les photographies sont de Walid Riplet, (merci Walid). Merci de ne pas les copier sans autorisation.
Merci à Sybille Vincendon pour son article et, encore une fois, merci Nicolas pour ton alerte. Tu as bien vu là, l'un des espaces les plus Grautag de France.















































































Il n'est pas aisé de trouver des cartes postales de cet ensemble des Damiers à la Défense. Je ne pense pas qu'il y ait eu une production particulière le montrant. Dans ma collection, je dois donc composer avec deux cartes postales évoquant le parvis et sur lesquelles surgissent parmi le reste des immeubles les Damiers :



































Cette carte postale de Puteaux par Abeille-Cartes est superbe ! Je l'ai déjà publiée il y a 8 ans ! Mais quand c'est beau...
Je me permets donc de passer rapidement et de vous en montrer un détail qui est bien l'ensemble des Damiers. Vous remarquerez que la photographie nous le montre très blanc avec beaucoup d'espace autour de lui ! Cela a bien changé aujourd'hui !
La carte suivante est intéressante :




































D'abord parce qu'on y voit bien notre ensemble des Damiers perdu dans une demi-nuit bleutée mais aussi parce que cette carte postale  appartient à une série sur La Défense servant en quelque sorte de guide de visite et qui découpe le parvis de la Défense et ses accès en plusieurs zones. L'éditeur est Onerok pour l'EPAD et la photographie qui restera anonyme appartient à l'EPAD. Dommage que nous ne puissions avoir le nom du photographe qui a su jouer avec les lumières pour donner à son image une atmosphère si particulière ! Reste à connaître le mode de diffusion de ce type de cartes postales promotionnelles... On reviendra bientôt sur cette série.

dimanche 7 mai 2017

Azurastadt



Ce matin, j'ai dû appeler Mohamed Lestrade car j'ai reçu hier, chez moi,  cette carte postale qui lui était adressée et dont je ne connaissais pas l'auteur.
Ce mystérieux correspondant se nomme Walter Hamid Winkahin Drapo.
Restitution approximative de la conversation de ce matin avec Mohamed Lestrade :
- Non non David je ne connais pas ce type.
- Pourtant il vous parle comme si vous aviez assez d'intimité et d'ailleurs je suis désolé d'avoir ainsi pu lire cette correspondance...



- Oh ne vous inquiétez pas David ! Et d'ailleurs ce type aurait pu mettre la carte sous enveloppe. C'est moi qui suis désolé que des inconnus passent par chez vous pour me joindre.
- Oui, en même temps, Mohamed, cela nous donne l'occasion de se parler à nouveau.
- Mon père nous parlait souvent d'un drôle de type venant de Roumanie, un certain Briniscu, un type associé au régime communiste avec lequel l'Agence avait travaillé et...
- ...Oui j'ai entendu parler de cette histoire avec Alvar...
- ...C'est vrai... je sais pas si ce Walter... Comment vous dites ?
- Walter Hamid Winkahin Drapo...
- Quel nom ! Oui, enfin donc je ne sais pas si ce monsieur a à voir avec Briniscu. En tout cas, c'est vrai que Papa nous avait bien parlé de ce projet Azurazia et des utopies de l'époque. Mais j'ai toujours pensé qu'il s'agissait de rêveries utopistes. Et puis, de toute manière, tout le monde devrait maintenant être mort. Ce qui est curieux c'est que les archis sur l'image, en effet, on peut y retrouver tout à fait les types d'archis sur lesquelles Papa travaillait pour les communistes dans sa première période de l'agence.
- Oui, j'y ai pensé aussi, surtout les barres à droite.
- Oui, on dirait Leningrad ou Bordeaux, un peu.
- J'ai cherché sur internet. Mais on ne trouve que les infos au travers du travail de Nicolas Moulin.
- Un ami à vous je crois ?
- Oui. Mais je ne vois vraiment pas Nicolas faire ainsi semblant, il a trop besoin du réel et surtout il respecte trop le travail de votre agence pour jouer avec vous à travers moi de la sorte. Non, je ne crois pas à cette piste.
- Pourtant, David, comment pourrions-nous prendre tout cela au sérieux ? Je pense que peut-être Jean-Jean ou Walid auraient pu vous faire une blague et...
- ... Non, non. Je ne crois pas ! L'écriture n'est ni de l'un ni de l'autre !
- Un copain, un camarade aurait pu écrire sous leurs ordres.
- Oui... Mais la carte fut expédiée d'Allemagne de l'Ouest, pas de Sèvres ou d'Evry. En tout cas, c'est une belle ville sur l'image mais ce n'est pas non plus Berlin.
- Non, je crois qu'il s'agit bien de Azurastadt. Ce qui m'étonne le plus c'est la réalité du lieu, son hyperréalisme et moi qui suis...
- ...un pionnier des images de synthèses appliquées à l'archi, oui, je crois que ça aussi ce n'est pas un hasard. Le correspondant joue avec vous, avec vos capacités professionnelles, votre histoire, Mohamed.
- Bon, essayons de rester tranquilles et amusons-nous ! Faisons bonne figure ! Comment  pourrions-nous répondre David ?
- Ba, je vais d'abord, avec votre permission, publier cette carte postale sur le blog. On verra bien comment Jean-Jean réagira. Il ne sait pas mentir celui-là !
- Ah ça c'est sûr ! Oui !
- Et je vais demander à Nicolas s'il est au courant que quelqu'un utilise son travail pour nous déstabiliser et...
- Oui, enfin, cela nous amuse surtout.
- Oui c'est certain Mohamed. Mais je veux comprendre qui, et avec quel talent, a pu faire ainsi. Et je crois qu'il peut bien exister quelque part, quelqu'un qui croit suffisamment à cette histoire d'Azurazia pour l'avoir finalement visitée, arpentée.
- Je vous laisse libre David, faites ce que bon vous semble. Au fait, il nous faudra sérieusement faire un point sur l'expo autour de Papa.
- On y travaille Mohamed ! On y travaille avec Alvar et Jean-Jean et Walid. Ils bossent bien, les archives sont bien éclaircies. On trouve des trucs incroyables ! 
- Oui... je me doute. Bon, je vous laisse. Appelez Gilles tout de même. Il aura peut-être une idée lui.
- Pas de souci, je le fais ! Au revoir Mohamed.
- Salut David et embrassez tout le monde pour moi.


dimanche 3 juillet 2016

Oasis éternelle



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On entendit alors, sur le haut de la colline,  Jean-Michel Lestrade crier Azurazia, Azurazia !
Il venait voir la réalisation de son ami Zevaco.
Il venait pour la dernière fois au Maroc, il avait la paume de la main sous le menton de son fils Mohamed qui, lui, ne comprenait pas très bien pourquoi son père adoptif, soudain, ici, à Sidi-Harazem, devant cette piscine thermale, se mettait ainsi à crier un nom dont il ne connaissait pas le sens.
Pourtant, le jeune garçon, comme son père, était abasourdi par l'incroyable lieu. Tout dans ce paysage était saturé d'une aura étrange. Sans doute que la fonction d'oasis éternelle de cette construction venant cueillir les eaux salvatrices dans un paysage aride et beau devait construire dans l'imaginaire des deux visiteurs une image d'un autre monde.
C'est comme si, là, Zevaco avait offert au ciel un écrin.
Le cercle parfait du bassin ombré par le cercle parfait d'un immense parasol de béton, l'ensemble comme suspendu au-dessus d'un plan d'eau osant reprendre à son tour l'émeraude du ciel marocain, tout cela était bien une géométrie superbe régalant l'œil.
La sécheresse brûlante aux pieds des baigneurs de ce béton surchauffé faisait en un clin d'œil disparaître les traces de pas. Rien n'échapperait à la perfection de ce contraste car tout, nature et architecture, n'est que formes parfaites sous le soleil.
Mohamed s'y baigna.
Jean-Michel en fit de même. Ce fut leurs fonds baptismaux. Un père tout neuf, un fils tout neuf.
Azurazia ! Lança à son tour Mohamed au milieu de la piscine.
Ils leur semblèrent entendre en écho, comme revenir doucement du fond des vallons bien après leur départ un autre nom :
Agadir !
Agadir !

 
 

On notera les très beaux dessins de Jean-François Zevaco visibles sur le site du FRAC Centre :
http://www.frac-centre.fr/auteurs/rub/rubinventaire-detaille-90.html?authID=204&ensembleID=1027
On notera que Azuzaria est emprunté à Nicolas Moulin, qu'il veuille bien m'excuser de cet emprunt.
Je n'oublie pas le Maroc, Nicolas. Je n'oublie pas le Maroc, Olivier.
Sur Azurazia, on peut en apprendre plus ici :
http://www.franceculture.fr/emissions/creation-air/acr-cnap-back-azurazia

Par ordre d'apparitions
-Sidi-Harazem, Pisicine Thermale, édition Komaroc S.A.

dimanche 2 novembre 2014

Boum Boum Boum Berlin

Alvar n'était pas parti à Berlin comme il l'avait affirmé à son père pour en découvrir l'architecture de la reconstruction, ni pour y apprendre la langue de Goethe.
Et même, s'il avait interrogé Jean-Michel son grand-père sur l'architecture de René Gagès et s'il avait essayé dans ses numéros de l'Architecture d'Aujourd'hui de localiser la Cité Radieuse de Berlin, il avait décidé qu'il devait aller là-bas pour vivre la révolution de la musique Techno.
C'était bien là que cela se passait. C'est ce que lui avait dit un ami de Cergy revenu depuis peu et qui avait, lui, décidé d'y vivre un moment.
Alvar était parti un matin gris dans un bus du soir avec très peu d'affaires comme pour s'obliger à en acheter sur place et donc à s'y installer. Son ami Nicolas lui avait griffonné seulement sur un sous-bock de bière une adresse dans l'ancien Berlin Est.
Mais Alvar en arrivant voulait immédiatement aller voir le Tresor. Nicolas lui avait raconté que c'était bien là un endroit mythique de ce Berlin Techno. Avec son anglais arrondi d'un accent français, Alvar, d'un bus en longue marche à pied, de métro en voiture, finit par être lâché sur le trottoir de ce lieu mythique. Le lieu était désert. Il ne savait quoi faire. Il regardait le peu de personnes qui passaient, se disait qu'il y a seulement deux ans cette Allemagne était encore coupée en deux, que peut-être il aurait dû préparer son voyage un peu mieux. Il avait faim.
Son grand sac de toile kaki était déchiré, l'obligeant à le tenir en permanence. Sur la porte du Tresor, une affiche photocopiée et collée grassement indiquait un concert la semaine prochaine avec des logos sombres et le titre UFO.
Soudain un type sortit du Tresor dans un grincement stridant, la porte étant coincée par Alvar assis sur son sac devant la porte. Alvar s'excusa. Dimitri regarda de haut en bas le jeune français, s'amusa de son accent et lui demanda ce qu'il attendait là.
Rien sans doute.
Alvar montra alors son adresse griffonnée, essaya d'expliquer pourquoi il était à Berlin, pourquoi il était venu là. Cela fit sourire Dimitri qui invita Alvar à prendre un café.
Assis à la table avec Dimitri, les mains fermées et coincées entre ses genoux, Alvar écoutait les conseils de ce type, lui en français pour rire un peu, Alvar en anglais pour communiquer un peu. Mais comme des petites lumières dans un ciel trop sombre, des noms émergeaient de la conversation : Ufo, Kraftwerk, Tekknozid, Bunker. Et, dans le bar, une vibration permanente, quelque chose de physique et de sourd, faisait des ronds concentriques sur la surface du café. Boum Boum Boum Berlin.

Il fallut quelques secondes à Alvar, le lendemain, pour comprendre en se réveillant quel était donc ce plafond qu'il fixait. Roulé dans son duvet, couché sur un carrelage froid, il y avait là à sa gauche une jeune femme qui dormait. À ses pieds, une sorte de grand chien doux émit un léger couinement de satisfaction. Des bruissements de paroles un peu au loin dont Alvar ne saisissait pas si elles étaient en français ou allemand venaient jusqu'à lui. Ce n'était pas le matin, il était seize heure.
C'est à ce moment là qu'il sentit l'air froid du sol sur son torse nu, que le chien vint lui lécher le visage sans vergogne, qu'il se rappela le nom de la jeune femme. Une française nommée Valérie.
Et le type qui lui tendait une tasse de thé brûlant n'était autre que Nicolas.
Le film effréné de sa virée d'hier lui revint d'un coup.
Sur le mur à sa gauche, entre un noyau d'avocat tentant de ressembler à une plante verte et une cartouche éventrée de cigarettes d'une marque encore inconnue de lui, des cartes postales étaient posées les unes à côté des autres comme un panorama de la ville de Berlin.
"Elles sont marrantes non ? Je les ai achetées hier. Quand Valérie sera debout on ira voir tout ça si tu veux. Tu verras c'est presque comme ça."
Alvar acquiessa à cette idée de Nicolas et demanda :
"Il s'appelle comment ton chien ?"
"J'en sais rien, il n'est pas à moi, appelle-le comme tu veux."
Et, à nouveau, dans son oreille, doucement, prenant de plus en plus de place au fur et à mesure de son réveil, Boum Boum Boum Berlin.

Merci à Nicolas Moulin pour cette nouvelle donation.

Berlin, Spittelmarkt et l'île des pêcheurs, Photo Boldt :

Berlin, MarienKirche und Anlage am Fernseh, und UKW Turm des Deutschen Post :



Berlin, Neptunbrunnen, photo Corazza :



Berlin, Philharmonie, Hans Sharoun, architecte. Krüger éditeur :





Berlin, Sommergarten am Funkturm. 1976 :


Berlin, Interhotel "Stadt Berlin", photographe : R. Schlegel :





mardi 21 octobre 2014

Une conférence : le hard french est-il soluble dans le Grautag ?



Cet article est une annonce.
Je serais heureux de vous voir, chères lectrices, chers lecteurs fidèles de ce blog à une conférence que je donnerai à la F.I.A.C ce vendredi 24 octobre à 15h dans l'auditorium.
Sur l'invitation de Nicolas Moulin dont on aime ici le travail et de son galeriste "chez Valentin", j'essaierai de voir comment la notion de Grautag inventée par l'artiste peut se fondre dans le hard french et la représentation des grands ensembles en cartes postales.
On va bien s'amuser et surtout jouir d'images et d'histoires comme sur ce blog.
Alors je vous attends nombreux !

Pour vous donner l'eau à la bouche je vous propose trois visions, trois cartes postales qui auraient pu participer à cette conférence.
On commence ?
Allez !



Cette superbe tour porte le nom de Tour Marchand. Elle est à Dunkerque. L'éditeur Combier nous indique même qu'il s'agit du côté ouest. La carte fut expédiée en 1960 mais la photographie date de la fin de la  construction, vers 1954 si on en croit l'état du sol devant l'immeuble. On notera tout de même que la Tour Marchand est bien habitée. Admirons comment les habitants personnalisent leurs fenêtres avec leurs rideaux. C'est touchant. L'architecte est Jean-Marie Morel.





Cette très belle carte postale installe la ville de Mourenx entre ciel et gravier. Le bel ensemble donne en effet sans regret sa géométrie au paysage. Cinq tours émergent dans le plan de Maneval et Douillet.
J'aime sentir comment le photographe des éditions Vincent est descendu un peu bas, je le crois à genoux.
Regardez comment le premier plan fait crisser nos chaussures. On sent presque l'automobile du photographe garée derrière nous sur le bas côté.  Mais regardez bien...



Vous voyez comment le négatif a été retouché pour effacer une grue du chantier ? Superbe non ?
On peut revoir ce beau groupe de constructions de Mourenx ici avec les enfants de la cité par exemple.




Nous voici cette fois à Asnières devant le groupe des Courtilles grâce à une carte postale Marin éditeur dans cette ville pour Raymon.
On aimera comment le photographe choisit sa lumière qui vient frapper la façade. Regardez le nombre de stores qui tentent de produire une ombre ! La barre est largement ouverte par des pilotis à sa base, pilotis sans doute un peu trop bas pour en alléger l'appui sur le sol.
Mais Asnières c'est aussi pour moi, les Poppys !
Alors non non rien n'a changé, tout tout a continué !
Au moins jusqu'à vendredi !


jeudi 24 juillet 2014

STEPPTERMINAL



À Rouen, dans la galerie 180, nous avons la chance de passer tout l'été en compagnie d'une œuvre de Nicolas Moulin. On connaît bien Nicolas Moulin sur ce blog pour ses donations, pour ses familiarités que nous partageons avec le travail de Claude Parent.
Il est, pour moi, l'un des rares artistes contemporains ayant réussi à vraiment travailler avec la présence de l'architecture. On voit aujourd'hui beaucoup de maquettes, beaucoup d'images, beaucoup de regards photographiques qui s'amusent sans profondeur à fabriquer d'autres images, de simples échos aux vraies préoccupations de l'architecture et de sa représentation. Peu arrivent non seulement à rester dans une forme de distance amoureuse (celle de l'hésitation à embrasser) tout en livrant depuis des années maintenant une recherche pertinente sur ce que Nicolas Moulin appela un jour dans une conférence la présence vaudou de l'architecture.
Il faut pour cela être un artiste.










La sculpture présente ici prend la forme d'une maquette géante et se nomme STEPPTERMINAL, trop grande pour être didactique à sa fonction, trop petite pour faire semblant d'être un lieu. Lors de ma rencontre avec Nicolas Moulin, il m'expliqua que cette question d'échelle (celle choisie) oblige à réellement "construire" puisqu'on ne peut ici, vu la taille, faire semblant que cela tienne. Il s'agit donc bien d'être architecte, de penser au poids, à la gravité de ce qui est montré. On ne fait pas ici image. L'objet tient donc, en quelque sorte tout seul.
Mais dans ses matériaux, dans son éclatement, dans le resserrement même du lieu, la sculpture impose une projection dans son intérieur, oblige à une visite de chantier. Le moment le plus palpitant, le plus évident aussi est la visite de la façade qui seule semble nous dire ici une singularité. Le reste pouvant rapidement passer à l'œil averti pour un ensemble simple de planchers et de poutres, la fabrication d'un open space. Tout est à l'air. Mais voilà, la façade semble être connue, reconnue dans son dessin sa géométrie. On a ce sentiment d'une évidence, presque d'un type. On se reconnaît en quelque sorte dans ce style de béton architectonique qui ne fait architecture que dans la forme de cette géométrie, ne remettant rien en cause de l'invention de son espace. Une façade certes moderne mais déjà un rien dépassée, usée, presque absurde. On est certain que si on prend sa voiture, que l'on tourne un rien dans la zone des bureaux des années 70 en périphérie de notre ville, on trouvera bien ce modèle vendu en plaques dans des catalogues il y a encore peu. Mais là où Nicolas Moulin fait preuve d'analyse et joue avec nous c'est bien que ce modèle, loin d'être anonyme est simplement (et c'est peu dire !) de Marcel Breuer puisque imité à celui de la Gaude, le centre IBM dessiné par le célèbre architecte... Ainsi, dans un retournement habile et je le crois amusé, à nous même, Nicolas Moulin détruit l'image que nous avons construit pour nous obliger à modérer notre jugement.
La pièce est silencieuse, nous travaillons. 
Je ne crois pas que Nicolas Moulin joue ici particulièrement avec une opposition entre cette architecture et celle du lieu même. Le In situ ici n'est pas mis en cause. On pourrait tout au plus s'amuser avec l'artiste à ce que la transparence structurelle de sa pièce réagisse avec celle des structures de colombages des maisons à pans de bois de la rue Martainville qui sont, dans leur lisibilité un écho historique à un brutalisme si cher à l'artiste. Par contre, il ne faut pas oublier que dans le lieu de l'exposition, des cartes postales sont disponibles et gratuites. En voici un exemplaire :


Ce bâtiment pris dans une lumière un rien éteinte, disons boring postcard, est connu de beaucoup de rouennais. Il est le siège de Carsat et se trouve rive gauche au bord de la ville, introduisant en quelque sorte la zone industrielle. Nicolas Moulin va donc chercher dans le réel, dans le bâti, une représentation qui résonne avec sa sculpture STEPPTERMINAL. Le premier geste est la comparaison. On saisit d'abord un rapprochement possible du moins dans une esthétique géométrique évoquée plus haut, on pourrait même croire trop rapidement qu'il s'agit là du même bâtiment. Mais ce point image que fait Nicolas Moulin tente bien à nouveau de troubler la piste possible de son positionnement. D'abord dégradé dans son apparition grautag, notion inventée par l'artiste, il nous donne aussi envie d'aller voir... Il joue avec notre attente de la carte postale comme la sculpture joue de notre attente de la maquette. Nicolas Moulin nous oblige finalement à re-voir nos images. Et, en romantique désespéré mais jouissant de ce désespoir, nous allons sur place pour jouir encore un peu de notre errance, perdus entre réalité, image, structure. 
Je suis romantique, je suis allé voir. 
La triangulation est ainsi opérante : représentation sculpturale, lieu réel, référence historique. Chacun nourrissant l'autre, attribuant ou retirant dans le même temps les qualités et les errements d'une architecture presque essouflée de n'être que de façade.... Et je me retrouve sur le parking vidé du mois de juillet, dans une zone industrielle, en train de jouir d'une construction que j'ai vu des années sans jamais la regarder. Et c'est là, dans ce moment, que je sais que Nicolas Moulin est un artiste nous offrant la capacité à vivre le réel à nouveau sans cynisme vain, sans typologie vide, avec même humour et j'oserai jubilation pour un monde déjà en ruine (car négligé par l'histoire de l'architecture) mais superbe pour celui qui veut apprendre encore à voir.
On notera tout de même que dans ce jeu de piste, l'artiste laisse l'image de la carte postale sans référence du lieu, ne nous donne aucune information sur l'architecte.
Je suis donc sur ce parking, je fais quelques images pour vous, et vous allez voir que ce bâtiment est simplement superbe. Je n'ai pas réussi malgré ma demande à l'accueil à en connaître l'architecte.
"Monsieur Michel n'est pas là, il est en vacances, revenez plus tard."
Alors si vous venez à Rouen mettre des fleurs sur la tombe de Duchamp ou de Flaubert, descendez à la galerie 180 et visitez ensuite la zone industrielle de Rouen. Visitez toutes les zones industrielles ou du service tertiaire de vos villes, elles sont pleines d'images grautag, pleines simplement de beautés cachées que vous aimerez pour ce qu'elles sont, non pas des icônes vintage, mais simplement aussi des beautés endormies que l'on découvre dans les clairières des parkings.

l'exposition se tient jusqu'au 31 août du mercredi au samedi de 14h à 19h et sur rendez-vous.
tél : 02 32 08 13 90.
Galerie 180 : 180, rue de Martainville, Rouen.








Comme un plaisir ne vient jamais seul, je reçois de la part de Nicolas une carte postale :



Expédiée de Berlin, elle porte les amitiés du Grautagland que m'adressent l'artiste. La carte postale est une photographie de Melzer et nous montre Halle-Neustadt.
Oui camarade !
C'est aussi le pays d'une architecture puissante et sociale, politique et solide dont le bleu réjouit le cœur des camarades.
L'art est en bronze au premier plan, la maman promène son petit dans une poussette rouge vif, camarade.
Le landau chutera un peu plus tard sur les marches du Palais, camarade.
Le nourrisson sera sauvé par un marin en lutte, camarade.
Et, dans l'appartement, depuis le balcon donnant sur l'égalité de son voisin, nous boirons un coup avec lui, camarade.
Le bébé sur les genoux, le soleil chauffant le béton, nous lèverons notre verre à Reyner Banham, camarade !
À mon tour, mes amitiés !