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vendredi 9 août 2024

Corbusier ? Ronchamp ? What the fuck ?!

 Nous croyons toujours avoir fait le tour d'une certaine analyse possible des images. Et puis, au fond, finalement, cette analyse a l'air peu utile puisque aujourd'hui l'accumulation des images suffirait à construire une oeuvre, une idée et pire une critique. 

L'Instagramabilité des images (ce mot entrera dans le Robert bientôt) est même le seul et dernier acte de critique en architecture, art qui a pris le pli de cette révélation unique. L'immonde tour Alta (Altra raté) au Havre en est l'exemple. Il y en a des milliers comme celle-là mais celle-là, faut l'avouer elle est comac.

On pense peu les espaces, on écrit plus de poésie sur leurs articulations avec le monde et l'analyse reste maintenant en retrait, l'important étant de faire signe. Avant on aurait dit : faire semblant. 

L'architecture d'aujourd'hui (oui...) fait-elle semblant de faire architecture au profit des images ? Elle imprime sur les rétines ébahies des effets parfois d'ailleurs réussis qui doivent marquer les esprits par la puissance attendu d'un étonnement. En anglais on dirait : what the fuck ?!

Alors quand un exemple devenu historique (et presque fautif) se joue justement de sa propre image, on espère toujours que cela remettra les pendules à l'heure. Ronchamp fut bien la surprise attendue réglant d'un coup les questions et principes de la Modernité*. Un suicide de l'ordre durement établi en quelque sorte, une tumeur bubonique qui est d'ailleurs volontairement imphotographiable, je veux dire que, d'un seul point de vue unique, on ne peut en rendre compte.

"J'ai vécu le coup de Ronchamp." Claude Parent.

Il était malin (pas agent du Mal) le Corbusier. Alors ce que très vite la culture critique de l'architecture appela le caillou a du être dans l'obligation pour en évoquer sa mouvance de multiplier les points de vue et cela pour le pèlerin fatigué comme pour le critique ou l'architecte informé. Ici, pas de jaloux, tout le monde est à la même enseigne de cette impossibilité : représenter.

En voici une petite suite :



Je commence avec une vue parfaitement abstraite, abstraction bien volontairement considérée par Corbu, ici magnifiée par un photographe resté anonyme. Charles Bueb ?

On note comme la composition est implacable et ne laisse aucune chance au regardeur de saisir de quoi il retourne. Un grand pan de crépi blanc occupe la moitié de l'image et l'autre est composé de formes et de contrastes dont il est impossible pour quelqu'un qui ne serait pas venu là de comprendre leur logique. Cette effet de formes perdues, comme jetées au hasard hardi d'une composition ne peut être l'objet que d'un photographe ayant compris le désir de l'architecte de former un cirque des tensions, une idée de la ruine, un morcellement des espaces. C'est un photographe (j'a envie de dire et d'écrire) corbuséen, voué à la tache de rendre les honneurs d'une architecture de chaos et de sensations. Une photogénie bien calculée. Il faut d'avance en aimer cette abstraction, faire comme si Corbu était là pour nous guider les yeux sur des compositions concrètes et  fabriquées pour faire justement des images. Il faut donc une sensibilité convaincue d'avance pour comprendre l'utilité d'un tel cadrage. Mais, bien entendu, ce qui nous saute au yeux c'est ce putain de crépi. Pourquoi donc nous coller le visage contre cette surface grumeleuse, volontairement sauvage, racoleuse, paysanne ? Pourquoi donc le noir et blanc sert-il ici à jouer ainsi des états de surfaces entre le lisse et le rugueux fabriquant les masses, les séparant par leur tonalité de gris. Du blanc ? D'accord ! Mais seulement si vous en supportez sa matière, son grain. On dit aussi le grain en photographie. Quelle autre architecture fut ainsi photographiée de si près, la tête dedans ? Quel est ce message radical ? 


Sur cette autre carte postale, toujours sans photographe, on note que celui-ci a réussi avec une Chapelle toute de courbes d'en déterminer un angle droit qui s'enfonce dans le ciel : un coin.

Le photographe saisit le ciel dans l'espace entre l'abri du pèlerin et La Chapelle, comme si leur rôle était bien d'établir ainsi un certain ordre du regard. L'architecture serait aussi dans les espaces laissés vacants par le bâti. C'est bien là une idée ancienne. Mais ici, justement, les formes de ce bâti restent peu reconnues, peu saisissables et il faut en connaitre le programme architectural pour en dire quelque chose. Il faut être un photographe acquis à la cause de l'architecte pour se permettre de fabriquer une image qui, au lieu de décrire l'objet, en fabrique d'abord une atmosphère dont le bâtiment lui-même est vu comme un révélateur de points de vues et dont l'usage s'efface à ce rôle. Là encore, il faut sans doute être un photographe corbuséen en quelque sorte, déjà convaincu ou ayant bien accepté cette vision et sa mission.
Il est alors difficile de dire ce qui est une pure fiction du regard, ce qui est déjà organisé par l'architecte, de dire comment c'est le bâtiment qui commande lui-même ses vues. Et que voudrait nous raconter cet aplat du ciel étendu à l'infini ? Que sommes-nous chargés de prendre en compte ? Un infini pointé du doigt ?
La grande quantité de points de vues édités en cartes postales (et en grande partie visibles sur ce blog) est bien là pour prouver le jeu plastique du cadrage sur un tel objet. Une Chapelle mouvante, changeante, créant des surprises parfois face à elle, parfois cadrant le paysage, le remodelant pas ses limites, sa présence. Ce n'est rien d'autre que ça que je voudrais raconter.
Et combien de fois encore cela va-t-il durer ?
Walid Riplet.


* voir mon texte et celui de Claude Parent, le coup de Ronchamp, dans l'ouvrage sur Charles Bueb et La Chapelle de Ronchamp.

Les deux cartes sont des éditions de la Société Immobilière de N.-D. du Haut, sans date, sans nom de photographe, sans correspondance.

Pour revoir Ronchamp sur ce blog (faut un peu de temps...) :


samedi 14 août 2021

Le Corbusier entre tas et colline

 Bien entendu, il existe des cartes postales pour ceux qui connaissent déjà les lieux. Des cartes postales dont l'objet premier n'est pas tellement de faire découvrir au correspondant un espace à lui inconnu, mais bien des cartes postales voulant le montrer sous un angle inusité. Le rôle du photographe alors est bien de regarder ailleurs, c'est-à-dire de permettre la reconnaissance, la complicité entre le regardeur et l'expéditeur  mais aussi de prouver là une originalité particulière, une forme inattendue de ce qui est connu. Souvent cet angle est perçu comme plus artistique, plus original, donnant surtout au photographe une place plus importante puisque sa présence est alors l'atout de l'originalité de cette image.
Il a vu ça lui, en quelque sorte. Et il le signifie.
En voici deux exemples sur un objet architectural iconique : Ronchamp et sa Chapelle. 
Il s'agit d'une telle icône qu'on peut en effet se demander comment il est encore possible d'en montrer une particularité, un terrain peu exploité, une vision fraîche. Le ou les photographes vont alors faire une chose incroyable, ils vont prendre le risque de ne pas montrer l'icône !
Regardez comment sur cette carte postale, le photographe resté anonyme (Bueb ?) tourne ostensiblement le dos à La Chapelle !



Quel culot !
Par contre, il ne tourne pas le dos au programme corbuséen puisque, ainsi, il nous montre l'un des abris du pèlerin sur la colline et il nous montre aussi sa situation dans le paysage. Il est déjà rare de voir des représentations mettant en avant ces petites constructions mais il est encore plus rare d'en voir une depuis ce point de vue. On pourrait en chanter le brutalisme tranquille et le toit végétalisé, on pourrait s'amuser de la polychromie ici éteinte par le noir et blanc mais mon œil quitte rapidement ces questions pour s'attarder sur le tas de terre fraîchement retournée qui vient là, comme une maquette de la colline de Ronchamp. Pourquoi diable avoir laissé ici ce tas de terre et pourquoi donc le photographe a cru intéressant de le cadrer ? Pour me faire écrire ? N'aurait-il pas pu simplement monter sur ce tas de terre et faire son cliché ? Est-ce là l'indice que tout cela sort de terre, que tout cela reste encore inscrit dans le chantier ou dans la rudesse radicale et franche du réel ? L'architecture se doit-elle, quand elle est sacrée, de dire quelque part son origine première et géologique ? Ce tas de terre serait-il un indice de la vanité du monde ? Allez... Je vous sens un peu réticent. Parfois, les choses sont là et c'est justement ce qui fait leur force. Être tas.
Et si nous osions encore plus, et si nous prenions un risque encore plus grand ?



Sur cette carte postale sans nom de photographe, on voit la colline de Ronchamp et en émergeant à peine, presque imperceptiblement  La Chapelle de Le Corbusier. En effet sur la courbe naturelle de la colline un truc, un machin vient perturber la douceur de la courbe, prenant en quelque sorte la pente pour la poursuivre comme un tremplin minuscule, une cale pour un ciel bien trop vide. Trois registres de gris divisent l'image de manière horizontale : herbes folles au premier, forêt sombre au deuxième et grand ciel au troisième. L'écorchure au milieu, le pépin dans la bouche, le caillou dans la chaussure c'est bien La Chapelle. Pour faire une telle image, pour penser que celle-ci rencontrera ses amateurs, il faut savoir déjà de quoi est faite l'architecture. Il n'est plus nécessaire de la montrer vraiment mais il reste possible que son surgissement en soit aussi un signe. Ici, si l'on considère d'abord l'ascension de la Colline de Ronchamp et son pèlerinage comme le centre-même du projet architectural, alors c'est bien depuis ce point de vue, dans l'attente de l'ascension qu'il faudrait montrer La Chapelle. C'est bien ce qui est là-haut qu'il faut aller voir et surtout rencontrer. Aller à Ronchamp c'est parcourir l'espace entre ce point de vue et cette Chapelle. 
Le chemin est l'objet de cette image.
Aucune de ces deux cartes postales, extrêmement originales, osées et révélatrices n'a cru bon nous donner le nom des photographes. C'est bien dommage. Mais on imagine aussi la réception un peu timide de ce genre de cartes, le pèlerin aura toujours tendance dans la masse des cartes postales montrant de face la Chapelle à en bouder les points de vue plus originaux. On y est allé, en effet. Il ne fait aucun doute que la rareté-même de ces cartes démontre aussi que ce que l'on demande à cet art c'est bien une forme de clarté de l'objet, sans risque de se tromper ou de préférer le cheminement du photographe à celui du visiteur. Chacun, en quelque sorte veut son Ronchamp et étrangement, celui-ci ne le sera que dans une communauté d'images et non dans une forme trop personnelle. L'erreur du photographe c'est de croire que ses particularités, son originalité sont recevables par d'autres. Garde ton histoire, garde ton chemin, je veux juste tenir dans mes doigts l'objet pour lequel je suis venu ici, en haut de la colline.

Pour revoir quelques articles sur Ronchamp :
...et tant d'autres....

samedi 26 octobre 2019

Et sur cette pierre je bâtirai mon église

Bon.
Euh...
C'est plus qu'exceptionnel et rare.
Voilà :



Ce document va nous demander beaucoup d'analyses et d'enquêtes.
Sur cette photographie, on reconnaît évidemment Le Corbusier. On devine mal ce qui fait le décor autour de lui. Au fond, un mur de pierre et une foule attentive. On reconnaît facilement aussi des hommes d'église. Le mystère sur ce moment est lui vite élucidé car au verso tout nous est indiqué par notre mystérieux correspondant : il s'agit de la pose de la première pierre de la Chapelle de Ronchamp. C'est donc pour l'architecture mondiale un moment particulièrement important et émouvant. Mais si le verso semble rapidement répondre à nos interrogations, il ne nous permet pas de circonstancier ce moment et de bien comprendre qui est là (à part Corbu) et qui, surtout, fait cette prise de vue et invente donc cette iconographie historique. Existe-il un contre-champ de cette prise de vue permettant de voir le photographe qui cadre ainsi l'architecte ?
Que fait Corbu ?
Le prêtre semble lui indiquer un endroit sur une feuille de papier et Corbu semble vouloir écrire ou signaler quelque chose. En fait, il signe le parchemin qui sera scellé dans la pierre.
L'autre élément important de ce document c'est bien la pierre elle-même. Il me faudra savoir où elle se situe exactement à Ronchamp et quelle est donc cette forme étrange aux angles bien droits qui la dessinent.
Quelqu'un connaît-il un témoignage direct de cette pose de première pierre ?
Qui saura identifier les personnes sur ce cliché ?
On reconnaît très bien Georges Béjot juste derrière Le Corbusier qui s'adresse à un jeune prêtre à lunettes qui doit être Lucien Ledeur. Sur un site, je retrouve exactement ce cliché et aussi un autre pris un peu avant. Mais alors qui a ainsi publié plusieurs fois cette image et dans quelle cadre fut-elle diffusée ?
Ce site nous indique la piste de l'Abbe Bollé-Rédat ce qui, évidemment, sur ce blog, nous indiquerait une possible proximité avec Charles Bueb.


On note aussi que même si cette photographie fut bien envoyée comme une carte postale, c'est-à-dire directement, à nu, sans enveloppe, elle ne possède aucun signe éditorial du genre. On note que la disposition du texte et de l'adresse existe simplement par une séparation d'un trait au stylo-bille et que le positionnement du timbre est tout de même très fantaisiste. La carte n'est pas signée comme si l'image, l'écriture mais aussi le sujet permettront au destinataire de comprendre immédiatement qui est son correspondant. Cela indique une familiarité à l'événement, au lieu et peut-être aux protagonistes. On admire aussi le professionnalisme des personnels de la Poste à l'époque pour déchiffrer et trouver le destinataire... La carte fut expédiée le 11 septembre et arriva le 13 de l'année 54 soit quelques mois après l'événement.
La présence des architectes sur les cartes postales est rare sauf dans des cas auto-promotionnels (Hector Guimard) ou institutionnels. Par contre, la pose de la première pierre est souvent l'occasion d'une carte postale mais alors il s'agit de cartes postales du début du siècle ou des années 20 lors de la reconstruction des églises après la Première Guerre Mondiale. La présence de Corbu sur cette image, le désir même de cette image de l'architecte, la considération à son égard tout cela prouve en tout cas que Corbu avait déjà bien une image et une reconnaissance telle que de le partager était le signe d'avoir vécu un moment privilégié de l'Histoire de l'Architecture.
Espérons que rapidement nous aurons plus d'informations sur ce moment, sur le photographe pour que ce moment émouvant puisse prendre toute la lumière qu'il mérite.
Cette carte postale, (carte-photo) est de fait maintenant l'une des plus belles et des plus rares de ma collection.
Et j'ai plaisir à la partager avec vous.
Pour revoir quelques articles sur Ronchamp :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2019/05/avec-des-planches-du-courage-et-du-genie.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2015/04/charles-bueb-publie-ronchamp-revele-le.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2018/06/la-fatigue-ronchamp.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2018/07/les-missiles-sur-ronchamp.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2014/04/le-corbusier-au-cube.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2013/07/ma-quete.html
......






L'homme à droite a un casque sur la tête et semble porter un micro dont le fil passe sur le visage des spectateurs :

 Mais comment s'appelle dans la liturgie le nom de ce seau rempli sans doute d'eau bénite ?






lundi 6 mai 2019

Avec des planches, du courage et du génie


La sidération passée, nous pourrions vous laisser avec l'image.
Que pourrions-nous bien ajouter à ce cliché de la chapelle de Ronchamp en construction ?
D'abord l'étonnement à voir ce moment et surtout à le voir ainsi édité. On notera que le photographe resté anonyme attend un moment bien avancé du chantier, permettant de bien lire déjà la forme générale de la chapelle. Il ne lui manque plus grand chose en fait.
On est au moment du décoffrage de la coque du toit. Les planches gisent sur le sol et les murs sont encore en pierres apparentes.
C'est très émouvant comme moment. On peut d'ailleurs trouver aussi que l'appareillage des pierres avait une certaine allure et que son contraste avec le toit en béton brut avait déjà une grande force.
Mais qui est venu, à ce moment-là, immortaliser ce chantier ? Et, surtout qui a pu bien penser que cela intéresserait une clientèle d'acheteurs venus en pèlerinage ?
Ici, sur ce blog, nous aurons vite fait de penser à Charles Bueb, bien évidemment.
La carte postale ne mentionne ni nom de photographe ni nom d'éditeur d'ailleurs.
Étrange. Il ne s'agit pourtant pas d'une carte-photo. Alors ?
Autre étonnement la carte fut expédiée bien tardivement puisqu'elle est oblitérée en 1990 !
Si on compare l'état du chantier sur cette carte postale et celui photographié par Charles Bueb on est dans l'obligation d'y voir un rapprochement. Je compare les dos des cartes postales de Charles Bueb et celle-ci et, patatras, ça ne tient plus...
Mystère...
Sur le toit, on devine deux silhouettes en promenade, des chanceux arpentant la coquille de crabe. On voit aussi un arbuste souvent posé là par les ouvriers des chantiers pour que tout se passe bien. Un grigri de maçon. Pour le reste, le chantier est vide, les herbes sont folles.

Il y a fort à parier que nous sommes en 1954, autour de la visite du chantier par Le Corbusier. Peut-être même un peu après si on en croit l'avancement du mur du campanile sous bâche sur la carte postale alors qu'il est nu sur la photographie de Charles Bueb.
Espérons que les cartes postales de Ronchamp continuent de nous servir d'aussi beaux documents.

Pour revoir Ronchamp :
https://archipostalecarte.blogspot.com/search?q=ronchamp+
Pour revoir Charles Bueb :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2015/04/charles-bueb-publie-ronchamp-revele-le.html












































mercredi 11 juillet 2018

Les missiles sur Ronchamp

Lorsque, comme moi, on possède un Fonds d'environ 10 000 cartes postales, il peut arriver que le cerveau défaille.
Et si l'ordre d'un rangement parfait ne venait pas, de temps en temps, remettre les choses à leur place, je pourrais croire pendant longtemps que je possède des doubles. Or, oui, il m'arrive de ranger. Dans le classeur consacré à Le Corbusier, je crois ranger un doublon, doublon que je garde toujours me disant que 2 c'est mieux que 1.
Mais voilà...


D'abord il est toujours intéressant de voir une architecture en cours d'utilisation. Ici, sur ces deux vues aériennes, la messe en plein air a lieu et permet bien de comprendre l'utilisation de l'espace extérieur de la Chapelle de Ronchamp. La foule se répand, tourne autour de la Chapelle et on devine les limites, les espaces et leurs orientations. De plus, l'éditeur nous donne pour ce moment et même cet événement, la date de cette messe : le 14 octobre 1962. Je me souviens que j'avais cru naïvement lors de mon premier regard que Le Corbusier pourrait bien être l'un des petits points sur cette carte postale. Mais non... il n'est pas là... car il s'agit d'une messe extérieure pour le Pèlerinage et non une vue de l'inauguration ou du sacrement de la Chapelle. La dernière fois que Le Corbuiser est venu là, c'est le 6 octobre 1959. Dommage.
Sur la première carte postale, on voit la file indienne des prêtres et des officiants en aube blanche gagner l'autel extérieur et d'ailleurs la foule n'a pas encore fermé leur chemin. La foule a aussi grimpé sur la pyramide extérieure permettant de bien voir l'office.
Je me pose la question de la nécessité de voler au-dessus de Ronchamp en ce jour. Quelle manifestation particulière Monsieur Larcher de Vesoul est-il venu photographier avec son avion ? Et d'ailleurs est-il le pilote et le photographe ? Pourquoi avoir édité plusieurs (au moins deux donc...) vues aériennes de ce moment particulier ? Pourquoi avec autant de netteté inscrire la date sur le cliché comme pour en révéler l'importance ? Le moment du Pèlerinage suffit-il à justifier ces vues aériennes ? L'instantanéité étant impossible, en effet, on peut affirmer que les acteurs de cette foule n'ont pas pu le jour-même acheter ces cartes postales. Il fallait donc pour repartir avec un souvenir de cet événement, revenir acheter la carte postale plus tard, un autre jour. On peut aussi s'amuser à lire le mouvement de l'avion qui tourne de la droite vers la gauche et surtout descend un peu puisque on ne peut plus lire le dessus du toit sur la deuxième carte postale. Armé de mon compte-fil, je regarde les détails. Je vois avec surprise que des personnes se donnent la main pour former un cordon en haut du chemin, sans doute pour guider les visiteurs. Mais je suis surtout surpris de voir des hommes grimpés sur le toit de l'abri du pèlerin, ils ont grimpé là grâce à une échelle ! Je m'amuse aussi à bien percevoir que l'avion est repéré et que les têtes sont tournées parfois vers lui, certains faisant un signe de la main à l'avion bien au ras du sol.
Mais, bien entendu, je me pose une autre question. Est-ce que Charles Bueb est là ? Est-il en ce jour si particulier en train de faire à son tour des photographies ? C'est bien possible mais rien ne peut aussi me l'assurer. On retrouve bien dans ses photographies l'ambiance de ces moments de foules autour de la Chapelle de Ronchamp, comment elle complète le lieu, lui donne sa raison. Atteindre un lieu qui est un but, c'est toujours exiger la pause en sa proximité.
Est-ce que Monsieur Larcher, dans son avion savait que dans un ciel lointain, au-dessus de Cuba, le même jour, Rudolf Anderson Jr. photographiait les bases de missiles ? Les ciels, parfois, ne portent pas les mêmes histoires, les mêmes jours...
Et n'oublions pas que pour survoler Ronchamp, un avion de chasse, parfois, c'est utile.
Comme... un mirage...

Pour savoir comment photographier Ronchamp, je vous conseille encore l'excellent livre Charles Bueb, Ronchamp, Le Corbusier aux éditions Facteurs Humains. C'est toujours un beau livre et une belle histoire...
isbn-978-2-9600513-7-7














































































































































lundi 11 juin 2018

La fatigue à Ronchamp

Parce que Ronchamp n'est pas seulement une église mais un programme religieux plus complexe, Le Corbusier n'y a pas seulement dessiné une chapelle mais bien un ensemble offrant d'abord, cela va de soi, le lieu de culte mais également un abri pour les pèlerins, sujets premiers de cet espace spirituel.
Le pèlerin est un être en mouvement désirant un but, dont le cheminement intérieur se matérialise dans le concret du cheminement réel. Arrivé à destination, il doit trouver à la fois l'objet de sa quête mais aussi le repos. Non pas que la fatigue soit un élément du programme du pèlerinage, même si elle est une manière de se débarrasser de l'harassement des pensées négatives, mais elle est présente, subtile, comme une présence du corps, ce sac de peau comme disait Corbu qu'il faut bien emmener avec soi en haut de la colline salvatrice. La joie est là, ne nous y trompons pas. Oh ! La belle joie que cette fatigue utile, achalante, digne !
Pour elle, il fallait un abri, et à Ronchamp, c'est Le Corbusier qui le dessine. Souvent oublié des représentations de Ronchamp, souvent même oublié de notre cinéma intérieur que nous nous fabriquons de Ronchamp, l'abri des Pèlerins est pourtant bien un élément essentiel de ce mouvement vers la colline sacrée. Il est, de plus, d'une beauté brutaliste stupéfiante, jouant de tous les contrastes avec la Chapelle. Il est donc assez étonnant d'en trouver une représentation en carte postale même si il faut relativiser cette surprise :



























En effet, dans un lieu aussi fréquenté, il est normal de vouloir offrir finalement toutes les représentations. Le pèlerin depuis toujours a été friand des objets liés à son pèlerinage et il a toujours été un fétichiste de son propre mouvement. La représentation n'y échappe pas et vouloir revenir avec l'image de ce mouvement, vouloir en communiquer le but atteint enfin est très normal. Et puis la très grande fréquentation entraîne forcément la possibilité aussi de multiplier les angles des points de vue, presque certain qu'il y a là la possibilité de jouer avec l'ensemble des représentations de chacun. N'oublions pas non plus qu'il existe des cartes postales de second regard, celles fabriquées pour les habitués d'un lieu, leur permettant d'échapper aux représentations habituelles et de ne pas répéter leur désir d'images. Plus un lieu est fréquenté, plus il a de chance de proposer des angles et des images originales et variées, c'est la loi du marché qui autorise cette générosité des points de vues. On enverra l'abri des Pèlerins soit à une personne à laquelle on a déjà envoyé la Chapelle l'an dernier, soit à une personne connaissant le lieu, soit aussi, évidemment, parce que finalement c'est bien là que le correspondant arrive.
Cette carte postale est une édition de la Société Immobilière de Notre-Dame de Ronchamp. Elle ne précise pas son photographe qui pourrait bien évidemment être Charles Bueb. On note que l'abri est photographié en contre-plongée depuis le chemin en contrebas, laissant tout de même à la Chapelle la chance d'apparaître à gauche de la photographie, cela, bien clairement, pose le désir de la localiser. Cela permet aussi de jouer du contraste entre les lignes courbes de la Chapelle et les angles de l'abri, tous deux pourtant, semblant darder le ciel gris. Tout le vocabulaire corbuséen est de sortie : disposition des ouvertures, leur retrait dans l'épaisseur du mur, les traces des planches dans le béton banché, les aplats de couleurs vives, le déversoir épais des gouttières, la forme tenue, serrée, compacte d'un dessin très lisible.
Je pense soudain à la cantine de Marçon par Wogenscky. 
On notera enfin, que la carte ne fut pas expédiée, sans doute achetée comme souvenir, comme une note que l'on fait d'un lieu, vertu de la Veduta.
Mais avant d'arriver, le pèlerin perçoit-il cela :


Cette carte postale du même éditeur nous montre à peine la Chapelle, perdue au milieu des branches, posée sur le haut de sa colline. Bien entendu, il s'agit d'une image dramatique, au sens où elle joue avec notre désir de nous raconter l'histoire du moment du surgissement du lieu du pèlerinage, de son but, enfin, là-bas, au loin, presque déjà là. Ce point de vue permet aussi de comprendre comment le rocher sculpté par Le Corbusier semble naturel, comme un fruit, un caillou, la carapace d'on ne sait quel crabe de montagne échoué là. Là également, cette carte postale s'adresse sans doute à un client ayant déjà joué au pèlerin, ayant déjà usé son œil sur une image plus attendue et cherchant un point de vue plus original, moins resserré sur l'église mais plus sur l'événement même du pèlerinage lui-même. Un regard averti en quelque sorte, délaissant la représentation de l'objet architectural au profit de la représentation de l'événement.
Une fois encore l'éditeur oublie de nous nommer quel photographe-pèlerin a ainsi vu Ronchamp. Dommage d'avoir perdu le corps qui va avec cet œil, écartant les branches, un peu loin du lieu, regardant avec émotion la chance de Ronchamp comme nous avait écrit Claude Parent dans sa préface pour notre livre sur Charles Bueb.

Sur Ronchamp :
http://archipostcard.blogspot.com/search?q=Ronchamp
ou encore :
http://archipostalecarte.blogspot.com/search?q=ronchamp







samedi 18 février 2017

Anniversaire ! 10 ans !

J'ai loupé une date importante !
Depuis le 29 janvier de cette année votre blog a donc 10 ans !
Joyeux anniversaire le blog !
En effet tout commença en 2007 avec une carte postale de La Grande Motte, ce qui m'étonne encore, car, sans doute on aurait pu s'attendre à une carte de Royan !
Mais depuis ! Que d'aventures ! Que de confiance aussi ! Et que de découvertes !
Suis-je épuisé par ces dix années ? Oui... Parfois. Il arrive que le sentiment d'avoir fait le tour de la question s'infiltre et puis surgit une carte, un détail, un correspondant pour que tout redémarre et j'ai aussi environ quatre à cinq mille cartes postales qui attendent...
Alors faisons le point chiffres : un million sept cent mille visites pointées par un post, ce qui laisse de la marge pour la lecture défilante... Deux mille deux cents articles... Deux volumes...
http://archipostcard.blogspot.fr/ et http://archipostalecarte.blogspot.fr/
Je n'ai pas le nombre d'images mais bon, avec une moyenne de deux ou trois par post...
Les meilleurs souvenirs ? Dans le désordre, quoique :
- Lire mon nom dans l'ouvrage de François Chaslin sur Le Corbusier. Un immense honneur.
- Rencontrer et partager avec Dominique Amouroux, l'auteur de notre guide d'architecture vénéré.
- La découverte du Fonds Bueb et la publication du livre. Spéciale dédicace à Julien Donada et à la famille Bueb si accueillante à notre projet.
- La résidence à Royan avec Thomas Dussaix et l'édition de mon livre sur Royan, ma grande fierté. Spéciale dédicace à Charlotte de Charette et Véronique Willmann.
- Bien évidemment, le classement de Sens et la joie d'avoir partagé un peu de ma vie avec Monsieur Claude Parent et sa famille. J'y ajoute la campagne pour Ris-Orangis inachevée. Spéciale dédicace à Viviane Rat-Morris.
- Le sauvetage de la bulle six coques avec toute l'énergie et l'amour autour. Spéciale dédicace à la famille Hérisson et à Manon Alberger.
- Ma rencontre avec Clément Cividino, son énergie passionnée, et sa certitude à faire de cette passion un moyen de sauver le Patrimoine mobilier et immobilier.
- Ma rencontre avec la Famille Lestrade et la confiance aiguë qu'ils me portent. Spéciale dédicace à Jean-Jean et Alvar.
- La rencontre avec le Comité de Vigilance Brutaliste dont je sais si peu de choses...
- L'exposition à Évreux, merci Emmanuel André et celle à La Forme au Havre avec Claude Parent, Thomas Dussaix et celle à Rouen sur l'invitation de Marc Hamandjian et Jean-Paul Berrenger.
- Toutes les conférences (beaucoup maintenant !), toutes les visites guidées, tous les articles, les interviews, les expositions, les films dont celui sur Royan...


- La chance de me laisser prendre le micro à Radio On et de faire ma Chronique Corbuséenne. Spéciale dédicace aux étudiants et à Philippe Langlois. Merci Philippe.
Merci à tous les donateurs, tous, ceux d'une seule carte postale ou ceux d'un paquet entier. Spéciale dédicace à Laurent Patart et Daniel Leclercq.
Merci aussi à tous ceux qui piochent dans mon Fonds, qui me demandent gentiment (ou non...) des images et qui ainsi prouvent chaque fois la validité des cartes postales comme documents historiques pour une compréhension pointue de la relation entre la photographie, l'architecture et la sauvegarde du Parimoine.
Merci aux éditeurs et à leurs photographes pour leur travail maintenant un peu mieux reconnu.
Ce blog se veut joyeux mais aussi citoyen. Chaque carte postale est un slogan, une preuve, une histoire et une tribune pour le sauvetage et la lutte pour la reconnaissance du Patrimoine Architectural du Vingtième Siècle.

Mais je voudrais faire un énorme merci, ÉNORME,  à celui qui me suit, me pousse, me porte. Celui qui relit dans l'ombre, qui corrige toujours avec une extrême patience (et il en faut...) tout ce que j'ai écrit. Sans le travail de Claude Lothier qui décide de mettre son propre travail de côté pour lire mes textes, sans son opiniâtreté, sans ses bras autour, toujours, rien ne serait.
Claude.... MERCI.
Tu es sans doute, de fait, le plus grand et le plus fidèle lecteur de ce blog. Mais tu es aussi par ton œil, ton analyse, tes décisions d'aller voir, ta certitude que les images nous portent, celui qui m'a le mieux permis de réaliser dix années d'écriture, de voyages, de combat.
Je te dédicace donc ces dix premières années. C'est de notre anniversaire qu'il s'agit.
Remerciez-le tous, chères lectrices, chers lecteurs, en allant par exemple voir son propre blog :
http://leblogdeclaudelothier.blogspot.fr/

Alors j'oublie sans doute plein de choses, de gens, de moments. Dites-le moi !
N'oubliez pas que ce blog est en deux volumes. N'oubliez pas que vous pouvez vous y abonner.
Quelle carte postale choisir pour un tel anniversaire ?
La dernière arrivée ? Une de Royan ? La première ? Je ne savais pas.

J'ai choisi une carte postale un peu particulière, qui parle de l'un des plus grands architectes français du Logement Social qui reste ma priorité.
J'ai choisi une carte postale représentant une œuvre majeure, un chef-d'œuvre absolu, une utopie humaniste, une leçon parfaite, un brutalisme utile et verdoyant.
J'ai choisi l'amour, l'homme, le paysage accompli par l'architecture.
J'ai choisi l'urbanité au lieu de l'urbanisme, j'ai choisi le plan au lieu de la surface, j'ai choisi l'altérité faite forme.
J'ai choisi l'architecte Jean Renaudie :



Cette carte postale un peu particulière est un dessin de Yves Orly pour Givors et les Étoiles de Monsieur Jean Renaudie. C'est une édition Combier réalisée semble-t-il spécialement pour en faire un entier postal et éditée pour l'affranchissement Premier Jour le 20 avril 1985 du timbre de ce quartier des Étoiles de Givors.
Le dessin de Yves Orly est bien des années 80. Il nous amuse aujourd'hui par sa manière de mettre un peu en retrait l'architecture. On dirait que le dessin vient d'un des premiers logiciels de retouche d'images ou de photocopies successives... C'est joyeux, tendre, presque fragile. Et c'est, pour ce dixième anniversaire, une parfaite représentation de l'architecture.
Vive l'architecture moderne et contemporaine !
Vive tous les citoyens qui se battent pour la sauver, la défendre, l'enseigner !
Allez-voir, battez-vous. Imaginez ! Imaginez ! L'architecture se parcourt, se visite, se rêve.
Et comme dit si bien Jules Verne cité par Georges Perec :

"Regarde ! De tous tes yeux, regarde !"

jeudi 18 août 2016

Le Corbusier radiophonique

Il est bien émouvant, toujours, d'entendre l'architecture.
On se souvient comment François Chaslin savait nous faire visiter une architecture et sa pensée simplement par sa voix et celles de ses invités dans sa regrettée émission Métropolitains.
Difficile de reprendre un tel flambeau.
Pourtant, cet été, Camille Juza, sur France Culture, réalise avec talent une suite d'émissions judicieusement appelée le génie des lieux.
Nous tenterons de suivre par les cartes postales ces émissions (parfois avec retard) et d'ainsi soutenir la visite en quelque sorte par l'image, des sons, des voix, des témoignages entendus lors de leur diffusion.
On commencera en désordre par la chapelle de Ronchamp de Le Corbusier, rien moins que ça.
Beaucoup de publications sur ce blog ont déjà été faites sur ce lieu, il est donc difficile de trouver un nouvel angle d'attaque dans tous les sens du termes.
Comme Julien Donada nous fait la joie d'évoquer l'histoire de Charles Bueb, nous allons chercher (et trouver) une carte postale de ce photographe redécouvert par ce blog.
Rappelez-vous cette incroyable carte postale :
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/03/extremement-fort-et-incroyablement-pres.html

On regarde ?



La carte postale est une édition de la Société Immobilière de Notre-Dame du Haut qui crédite parfaitement Charles Bueb comme photographe. La carte est expédiée en 1962 ce qui doit bien correspondre peu ou prou à la date de sa prise de vue. Il faudrait aller vérifier dans ses classeurs somptueux. Charles Bueb nous installe avec lui sur le chemin, fait surgir simplement, j'ai envie de dire naturellement, la Chapelle de Ronchamp et les constructions annexes souvent malheureusement oubliées. On voit ici comment les deux constructions se glissent l'une sur l'autre.



Charles Bueb se décale un rien sur la gauche du chemin mais reste à hauteur d'homme. Il ne croisera qu'un couple de visiteurs descendant ce chemin. Le tirage est d'une grande douceur, peu contrasté, en fait, il est comme le point de vue, un rien tendre, sans effet, sans décision autre que d'être là, au milieu, comme un pélerin.



Entrons :




Nous ne remercierons pas Charles Bueb pour ce beau cliché édité en carte postale par le même éditeur que précédemment mais qui cette fois, oublie de nommer son photographe. Difficile donc de savoir qui a réalisé cette vue. On notera tout de même une originalité du cadre puisque le photographe choisit de montrer l'espace depuis la gauche de l'entrée, juste après le passage de la lourde porte. La sensation soudaine d'une lumière bien descendue par rapport à l'extérieur est bien le sentiment que j'ai ressenti en entrant dans ce lieu : une grotte.
Cette cavité dont le lourd plafond comme une pierre d'un dolmen pourrait nous tomber sur la tête est toutefois percée d'une ligne fine mais éclatante venant étrangement suspendre l'ensemble. Un coup de cutter entre le mur et le plafond qui, à lui seul, nous intrigue sur la réalité de la masse de la construction. La petite sculpture dans sa niche est littéralement brûlée par le temps de pose long.
Et n'oubliez pas ! L'architecture avant d'être des images, c'est un espace qui se parcourt.
Pour entendre l'émission et d'autres clichés de Julien Donada, voici le lien :
http://www.franceculture.fr/emissions/le-genie-des-lieux/la-chapelle-de-ronchamp-par-le-corbusier
Pour comprendre l'histoire de la découverte du Fonds Bueb, allez ici et achetez le livre !
http://archipostcard.blogspot.fr/2015/04/charles-bueb-edite-ronchamp-revele-le.html






lundi 28 mars 2016

Quels yeux sur Corbu ?

On va reprendre un peu l'inventaire possible et sans doute infini des cartes postales de l'œuvre de Le Corbusier. Rien de vraiment rare cette fois pour ce qui est des objets architecturaux du maître mais des points de vue sans doute un peu moins usités.
D'abord, une immense surprise :




Bien entendu cette vue sous la neige de Notre-Dame-du-Haut est très pittoresque. On sent bien que l'événement météorologique sur l'architecture fait ici l'objet du cliché. La neige, c'est toujours photogénique, surtout quand sa blancheur répond à celle de l'architecture de Le Corbusier. Ici, d'ailleurs, c'est bien moins l'architecture de la Chapelle qui est visée que le campanile de métal qui est l'œuvre de Jean Prouvé. Nous avons déjà évoqué son pragmatisme pour ne pas dire autre chose. Fièrement planté sous les arbres, il laisse à l'écart la Chapelle derrière les branches. Les traces de pas vont de l'un à l'autre et sans doute que certaines de ces traces sont celles d'un personnage étonnant : l'Abbé René Bolle-Redat qui fut pour Ronchamp un infatigable défenseur et raconteur d'histoires, il écrira même un ouvrage sur sa relation avec le lieu que je vous conseille de lire. Mais, me direz-vous, comment puis-je vous affirmer que c'est bien l'Abbé Bolle-Redat qui sur ce cliché a laissé ses traces dans la neige ? C'est simple ! C'est lui qui a fait ce cliché ! Il est en effet crédité par l'éditeur de cette carte postale comme le photographe ! On a donc affaire à un abbé photographe si amoureux de son lieu et surtout si présent sur place que rien ne lui échappe et surtout pas le désir de fabriquer de belles images de Ronchamp sous la neige. On sait aussi l'amitié qui liait l'Abbé avec Charles Bueb, on peut s'amuser à croire que le second ait pu donner des leçons de photographie au premier...
Car on remarque, au-delà d'une vue particulièrement rare qui joue avec la presque invisibilité de l'architecture face aux éléments, on remarque donc aussi un choix du cadre bien senti permettant à la fois de montrer un objet souvent ignoré, le campanile, tout en n'oubliant pas de cadrer ce qui permet son identification, la Chapelle. Mais l'objet du cliché reste la neige et son impermanence, l'événement, la soudaineté. Vous le voyez l'Abbé, se levant le matin, voyant la neige tomber en abondance, préparer son appareil et courir dans le paysage avec l'idée de faire pour les touristes et les pèlerins des photographies pour les cartes postales ?
Je le vois.
Ailleurs :




Vous me direz, encore une vue de la Cité Radieuse. Oui. Et alors ?
Mais ce qui ici me séduit c'est la manière dont le photographe de cette carte postale aérienne Combier, Monsieur Rancurel, fait jouer l'architecture de Le Corbusier avec le site. Posée au premier plan, la Cité Radieuse surgit soudain, fière, au milieu du cadre. Elle occupe le premier tiers du bas de la photographie. Derrière se pose un quartier fait de petites maisons et constructions qui semblent posées au hasard de la ville comme des petits cailloux jetés. Déjà, ici s'opposent deux propositions de la ville, deux voix possibles de la rue. Mais alors que tout pourrait être ainsi tenu, voici que surgissent les roches et les sommets du massif de Marseillevayre. La Cité Radieuse semble vouloir se mesurer avec cette nature sèche et aride, minérale et mettre son toit-terrasse en jeu comme le pont d'un navire observe les vagues déferlantes de la mer. La Cité Radieuse est un peu "cuite" par une surexposition qui brûle les détails. Pourtant on la devine surgissant depuis peu car à ses pieds on reconnaît la fin du chantier. On notera que Combier fait ici un travail éditorial un rien chic, avec bords blancs et dentelés et surtout gaufrage de l'image comme une matrice en gravure. Combier nomme bien Le Corbusier mais la carte n'est malheureusement pas datée.
Pour une date :




Ici l'éditeur Combier nous fait la joie de dater la carte postale : 1964. Attention ! Nous ne sommes plus à Marseille mais à Briey-en-Forêt. Le Corbusier est bien nommé mais ici, étrangement, pas le photographe. Il y a donc un usage de la nomination des photographes chez Combier un rien libre alors que l'éditeur aime à signaler qu'il s'agit bien là d'une "Photographie Véritable " avec majuscules s'il vous plaît !
Mais regardons.
Assez bas sur le sol, peut-être même un peu en dessous de la hauteur d'homme debout, le photographe choisit de cadrer l'architecture de cette Cité Radieuse entre deux arbres. Logique, il faut que nous soyons en forêt en quelque sorte ! Le photographe aime mieux ne pas être directement en frontalité et choisit de faire fuir l'immeuble nous permettant ainsi de mesurer la finesse de l'immeuble en rapport à sa longueur. Par contre, l'effet de percée des pilotis permettant de libérer le regard sous la Cité Radieuse est ici complètement invisible et même offre au regard le sentiment d'un socle un rien sombre en contraste avec la blancheur d'écran récepteur de cette façade. À gauche, on devine un tube métallique, il doit s'agir d'une construction provisoire, pour le chantier peut-être. La Cité Radieuse de Briey est pourtant habitée si on en croit l'occupation des balcons. Un rien serrée, un rien enfermée dans son cadre de verdure, le noir et blanc de la photographie joue avec dureté avec la rigueur de l'architecture donnant parfaitement ce sentiment de force et de surgissement de cette forme sous le soleil.
Comme nous essayons de le démontrer, il est parfois difficile de cerner ce qui fait image d'architecture. Trois exemples dont on peut questionner le sens. Est-ce d'abord l'architecture qui raconte son histoire ou la photographie qui la fonde ? N'oublions pas que la carte postale est, à la différence des photographes d'architecture ayant travaillé pour Corbu, libre, totalement libre de ses devoirs d'images même si elle est prise dans son histoire de la représentation.
Elle n'en est pas pour autant corrompue ni moins libre, ni moins réelle ou juste car elle est aussi un travail photographique, une œuvre.

 





mardi 9 février 2016

Un ami photographe laisse son nom à Royan !



On pourrait être dans le commun de la carte postale.
Une édition multi-vues, ici trois, nous montrant des morceaux de la ville rassemblés pour acheteur économe voulant en une seule prise, sur le tourniquet, faire trois rebonds.
Mais, alors que souvent les cartes en multi-vues nous montrent finalement des cartes postales existant en des vues uniques réduites et rassemblées, celle-ci fait un peu mieux.
En effet, il faut pour le reconnaître avoir une grande habitude des cartes postales de Royan pour saisir ce qu'il y a ici de très surprenant.
Je vous montre :




Oui, ce point de vue sur la Poste est bien rare. Il s'agit même dans ma collection du seul que je connaisse ainsi. Vous me direz : "et alors ?"
Je vous répondrai que le photographe des éditions AACV (sic) fait pourtant preuve ici d'une grande originalité en nous montrant le cheminement désiré par  Monsieur Ursault son architecte pour le piéton autour de cette Poste qui était bien plus alors qu'une architecture mais bien un morceau d'urbanisme venant construire et achever le parcours du piéton sur le Front de Mer. Cela prouve de sa part une grande compréhension de cette architecture et du fonctionnement de cette ville mais aussi du désir de sortir du tout-venant de la production habituelle.
Mais voilà, il y a une autre incroyable surprise...
Le photographe de cette carte postale n'est rien moins que Charles Bueb ! En personne ! C'est inscrit ! Vous connaissez maintenant l'histoire qui lie ce blog avec la redécouverte du travail superbe de ce photographe à Ronchamp mais je n'avais encore jamais eu l'occasion de trouver une carte postale d'un autre lieu signée par ce photographe. Et vous comprendrez ma joie en voyant qu'il s'agit de Royan ! Quel choc !



Je dois même vous avouer que j'ai acheté cette carte sans le savoir, d'abord surpris par son point de vue ! Le hasard vraiment ?
Mais alors... Comment Charles Bueb a-t-il pu confier des clichés (et à qui ?) pour faire des cartes postales de Royan ? Car si on connaît bien maintenant la relation qu'il avait avec Ronchamp, il est drôle de voir qu'il fut aussi un fournisseur d'images pour Royan ! Que sont ces initiales AACV de la maison d'édition qui a réalisé d'après des photographies de Mr Bueb une telle carte postale ?
Y en a-t-il d'autres ?
Mon cœur chavire à l'idée d'un Fonds Bueb sur Royan spécialement dédié aux cartes postales !
On notera que l'éditeur écrit photos avec un S et que donc les trois vues de cette carte postale sont bien de Charles Bueb. On notera aussi que l'éditeur écrit très clairement cathédrale alors que Notre-Dame de Royan est une église...
J'apprends après un coup de fil à Emmauelle Bueb que AACV veut dire Association Averonnaise Centre de Vacances aux buissonnets. Emmanuelle me rappelle aussi que j'avais bien vu dans les classeurs des photographies sur Royan alors que nous regardions celles sur Ronchamp. On peut donc déterminer que, comme pour Ronchamp, c'est par amitié que Charles Bueb confia à cette association des clichés pour réaliser des cartes postales certainement seulement disponibles directement dans ce centre de vacances et donc très peu diffusées. Difficile par contre de savoir comment étaient réalisés les choix d'images et de graphisme et qui déterminait les points de vue mais il ne fait aucun doute que Charles Bueb devait en être à l'origine, peut-être même à l'origine de l'idée de fournir des cartes postales à cette association ayant avec lui l'expérience de Ronchamp.
Je ne me lasse pas des belles surprises que me réserve mon champ. Je ne me lasse pas des belles découvertes, des croisements, des signes que me font les images.
Il ne nous reste qu'à rêver d'une belle exposition à Royan de ce Fonds Bueb montrant le regard attentif et joyeux d'un photographe ayant aimé l'architecture de son temps mais surtout ayant aimé la rendre populaire par une généreuse diffusion de ses images.
À Royan vous recevez ce message ?
Les plus anciens habitants de Royan et de Saint-Palais-sur-Mer seront aussi certainement interpelés par le fait que cette carte postale est signée par Colette et fut expédiée à Annie Besson... Colette... Besson donc... Vous vous souvenez ? Quand on sait que Charles Bueb aimait aussi beaucoup photographier les sports...

Le très beau livre sur Charles Bueb et Ronchamp est toujours disponible ! Faites-vous plaisir...