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mardi 26 mai 2020

Pouillon depuis Pouillon



On ne va pas faire semblant ici de découvrir Fernand Pouillon.
Nous l'avons évoqué régulièrement et nous sommes toujours heureux de le revoir. Alors quand un point de vue nous permet d'en parler, nous le faisons toujours avec joie d'autant plus si la carte postale permet de comprendre un urbanisme, un plan, une situation.
Si cette carte postale Yvon présente quelques curiosités de son champ coloré qui laissent penser que le cliché en noir et blanc devait être plus réaliste, on comprend assez facilement ce que le photographe a essayé de dire : un certain contraste urbain !
Facile de voir comment les petites constructions ramassées et anciennes (comme un hameau à elles toutes seules) viennent presque se resserrer sous l'arrivée un rien ordonnée des bâtiments de Pouillon.
On sait bien que la grande architecture n'a pas besoin de singer l'ancienne ou de tenter le camouflage pour exister et que, bien plus sûrement, la ville doit se construire sur de tels contrastes.
Ici on est servi.
Mais il serait aisé de dénoncer la modernité venant menacer le bâti ancien, la régularité de l'un venant écraser la poésie de l'autre. Pour ma part, la poésie, je l'aime quand elle use justement de fractures. Et on sait que Pouillon, dans le choix de ses matériaux fut attentif justement à cette architecture ancienne, à aussi fabriquer des vides urbains pour justement ménager des perspectives, des ouvertures qui laisseront une chance à ce bâti. Fernand Pouillon est un fabricant d'écrins.
Mais encore plus intéressant pour moi, c'est bien le niveau de conscience du photographe à cet événement urbain. Il sait qu'il y a là quelque chose à montrer, ne refusant pas de voir la modernité arriver fièrement, s'amusant même de pouvoir sur son cliché raconter ce moment de la ville. Et comment fait-il ? Tentons de l'imaginer ce photographe, arpentant les trottoirs, ici au coin de la rue, piéton cherchant comment raconter cette impression. Puis, soudain l'image mentale lui vient, il devine qu'au lieu de se sentir écrasé par les immeubles il peut bien les gravir et que, depuis cette hauteur il visera le morceau de ville. Comment les choses se passent-elles alors ? Attend-il en bas de l'immeuble qu'une dame monte dans son appartement pour la suivre et lui demander l'autorisation de viser depuis ses fenêtres ? Sonne-t-il à toutes les sonnettes pour obtenir une réponse positive ? Ou, simplement, un monsieur gentil, le voyant prendre depuis le sol des clichés lui propose-t-il de venir voir la belle vue qu'il a depuis son appartement ? Car ce qui est amusant c'est bien que pour photographier l'architecture de Pouillon, ici à Meudon-la-Forêt, il faudra rentrer dans l'architecture de Pouillon, dans l'une des somptueuses barres qui s'étalent devant ce petit centre commercial. Pouillon depuis Pouillon en quelque sorte.
On imagine les conversations, les joies de vivre là ou les déceptions, le temps de prendre un verre ou encore de discuter du métier de photographe à l'hôte qui vous accueille et qui vous regarde faire vos réglages, vos cadrages. Un monsieur voudra discuter avec un professionnel du choix judicieux de son appareil photo pour partir en Italie en août prochain, une dame demandera gentiment de bien vouloir en redescendant donner ce petit mot pour la concierge. Qui sait... Rien dans la béatitude d'une si belle architecture, dans la simplicité apparente de cette carte postale ne pourra plus maintenant nous raconter ce moment de convivialité. Et le mois suivant, s'entendre dire devant le tourniquet du bar-tabac que cette image a bien été prise depuis chez soi : "Oui Madame, le photographe est bien venue chez moi. Un jeune homme charmant d'ailleurs. Avez-vous reçu le nouveau Marie-Claire ? 
Oh ! Il y a Daniel Gélin, je l'aime beaucoup."




mardi 11 septembre 2018

Gai Soleil sur Pouillon



Tu as trouvé sur la plage des Sablettes une souche d'arbre. Tu es arrivé de bonne heure, tranquillement, sachant que tu avais du temps et que tu voulais le laisser s'étirer sans pression. Tu as d'abord retiré ce bonnet de marin au pompon rouge qui te qualifie à lui seul, qui est presque toi tout entier, le fameux bachi. Tu as ensuite retiré ta vareuse et ton pantalon blanc et tu as posé tes chaussures sur la souche, chaussures cirées ce matin, chaussures auxquelles tu fais extrêmement attention. Tu savais que tu devrais garder ce slip bleu réglementaire que je reconnais, celui qu'on nous donne lors de l'incorporation et qui peut ici passer pour un maillot de bain.


Comme tu es venu seul, tu n'iras pas te baigner car tu as un peu peur qu'on te vole une partie de ce costume de marin, ton bachi surtout, car c'est arrivé à l'un de tes copains qui a passé un sale quart d'heure au retour au port. Tu t'es couché sur le ventre la tête vers la mer. Tu as fermé les yeux, tu as pensé à la ferme, à ton père devant rentrer la moisson sans toi, sans ton aide. Tu penses à ton cousin venu te remplacer, tu lui as envoyé une carte postale la semaine dernière. Tu culpabilises, tu sais (et cela te blesse en même temps que cela te réjouit), tu sais que tu ne referas plus jamais les moissons avec ton père. Tu as décidé de rester dans la Marine, tu dois d'ailleurs signer tes papiers dans quelques jours. Tu sais aussi que tu retardes depuis trop longtemps le moment où tu devras l'avouer à ton père. C'est cette décision, cette hésitation qui t'a poussé à venir là, seul, sans Mickael qui voulait pourtant venir avec toi. Dans la nuit artificielle de tes yeux fermés, tu vois pourtant quelques couleurs vives, et tu entends bien les bruits de la plage, de la mer. Tu te vois, à la prochaine permission, tenir ce secret, même à l'arrivée en gare et jusqu'à l'arrivée dans la cuisine familiale. Tu attendras que tout le monde soit autour de la table de la ferme pour l'annoncer.
Tu as terriblement envie d'aller nager. Ton dos chauffe et tes orteils poussent doucement le sable comme par un réflexe enfantin, comme le seul jeu que tu t'autorises. Mickael t'a pourtant dit d'aller voir les nouvelles constructions des Sablettes.











































































































Il t'a dit que c'était un grand architecte français, Fernand Pouillon, qui en avait dessiné les plans et les constructions un peu hautes que tu avais vues en arrivant. Mickael, il est étudiant en architecture. Vous n'aviez que peu de choses en commun il y a encore 10 mois au moment de votre incorporation. Il est maintenant comme ce frère que tu n'as pas eu. Certainement, comme le dit Mickael : "un peu plus même". Tu aurais voulu qu'il signe lui aussi les papiers, qu'il reste comme toi dans la Marine. Mais vous vous êtes promis de vous revoir, de suivre vos vies. Tu as dû le jurer à Mickael. C'est toi qui part, après tout. Tu te demandes soudain ce qu'il a décidé de faire de sa permission. Tu l'imagines avec un groupe de marins, à Toulon, sur les quais, regardant le travail de de Mailly. Tu l'entends faire la leçon, raconter la belle architecture, essayant de les convaincre tous que c'est intéressant alors que, bien entendu, les marins s'en foutent. Tu aimes quand Mickael est comme ça, convaincu et un peu seul dans ses certitudes.




Soudain tu sens quelque chose de chaud couler dans ton dos. Tu te relèves vivement, tu te retournes. Dans le contre-jour, il y a là une immense silhouette dont tu ne vois pas le visage immédiatement mais dont tu reconnais le rire.
Il est là.
Le sable coule encore doucement de sa main.
- J'ai pas pu résister, j'suis venir voir Pouillon, affirme-t-il.
- Menteur !
Mickael court déjà vers la mer. Bientôt ne reste de lui, à tes côtés, que son uniforme et son calot posé dessus. Tu oses alors demander à une jeune mère de famille de jeter un coup d'œil à vos vêtements. Sa petite fille se met ton bachi sur la tête. Ça te fait rire et tu cours à ton tour vers la mer, sans te retourner.

Par ordre d'apparition :
Les sablettes ou le plaisir des vacances, éditions Gai-Soleil, Toulon.
La Seyne, Les Sablettes, éditions JANZ.
Lumière et beauté de la Côte d'Azur, Toulon, promenade sur les quais, éditions Aris.

Pour retrouver les œuvres de Fernand Pouillon :
https://archipostcard.blogspot.com/search?q=pouillon
https://archipostalecarte.blogspot.com/search?q=Pouillon
Pour en savoir plus sur ce beau morceau de Pouillon :
http://www.culture.gouv.fr/Regions/Drac-Provence-Alpes-Cote-d-Azur/Politique-et-actions-culturelles/Architecture-contemporaine-remarquable/Le-label/Les-edifices-labellises/Label-Architecture-contemporaine-remarquable-Var/La-Seyne-sur-Mer/La-Seyne-sur-Mer-Les-Sablettes



dimanche 25 janvier 2015

Tout est juste chez Pouillon

Alvar poursuivait en ce dimanche le tri des papiers et des archives de son grand-père Jean-Michel. Sur la grande table blanche de bois brut dessinée par l'ingénieur, table puissante donnant l'impression qu'on aurait pu en faire une dalle pour une maison, les documents s'étalaient, se répandaient sans retenue aucune, de manière presque impudique.
- Je te rappelle que l'idée c'est que tu classes pas que tu ajoutes du désordre, affirma Jean-Michel à son petit-fils Alvar.
- Mais sois confiant ! Regarde déjà tout ce que nous sommes d'accord pour jeter ! Un demi-mètre cube de papiers inutiles !
- Oui tu as raison, c'est juste que ton foutoir n'est pas le mien et que mon ordre n'est pas le tien non plus.
Alvar avait fait un tas de cartes postales, de lettres, de livres, de documents techniques séparés en deux tas à leur tour : documents provenant de l'agence de Jean-Michel et ceux provenant des autres professions. Il y avait aussi un tas de papiers indéterminés allant du guide bleu du sud-ouest annoté des lieux visités par le grand-père, au dépliant touristique de Royan de 1961, en passant par les coupures de presse sur les constructions dessinées par le grand-père et son agence.
- C'est Jocelyne qui s'occupait de ce découpage, pour ma part j'ai toujours trouvé ça ridicule.
- Non, tu te trompes elle a bien fait, regarde c'est intéressant tout de même de suivre ainsi l'histoire de ton agence et la manière dont on en parlait...
- ... ou pas, Alvar ! Ou pas ! On nomme déjà difficilement les architectes alors les agences d'ingénierie...
Dans la main d'Alvar, un document l'arrêta net dans sa recherche. Une carte postale signée de Jean-Michel qui évoquait son voyage au Maroc avec Mohamed, le père d'Alvar, adopté par le couple.
- "Oh, la vache... enfin... tiens... et merde..."
Alvar avait tourné la tête, submergé soudain par une émotion forte qu'il voulait, depuis sa vingtaine d'année, garder digne.
- Mais qu'est-ce qui se passe mon garçon ? demanda le grand-père un peu interloqué.
Alvar tendit la carte à son grand-père.
- Ah, je comprends... Et alors ? C'est l'une des choses dont nous sommes avec ta grand-mère et Yasmina, le plus fiers. Ton père, il faut dire qu'il nous en a donné des émotions à son tour !"
- C'est juste que ça remonte. Hoqueta Alvar.
- Il faut que ça remonte mon grand ! Il faut ! Tu sais ce qu'on va faire ? Tu vas lui envoyer cette carte à lui, tu vas faire ça. Et comme ça tu pourras avoir un point d'accroche pour entamer avec lui la conversation là-dessus.
- Je ne suis pas certain d'avoir envie de lui en parler.
- Ce n'est pas une envie, c'est une histoire, ton histoire, tu dois l'apprendre de toutes les bouches.
- Oui, tu crois.
- Et tu devrais aller au Maroc avec lui, Sidonie et Yasmina. Vous devriez tous aller au Maroc. Tu dois y aller.
- Papa il a des souvenirs du Maroc ? Il était petit quand ils sont partis avec Mamie Yasmina.
- Oui, tout petit, 4 ou 5 ans, demande à Jocelyne. Mais Momo est venu avec moi à ses 15 ans pour les papiers. Il doit aussi se souvenir de ça. Il avait une de ces trouilles qu'on le laisse là-bas. Il a toujours eu peur qu'on l'abandonne, toujours. Et si il a fait le même métier que moi, c'est aussi sans doute pour maintenir un contact permanent. Tu sais, ton père, il fanfaronne mais c'est un fragile. Tiens, comme toi."
- Bah, j'suis pas fragile !
- Oh dis, non et comment ! Pudique, je veux dire, pudique.
Un silence.
Un sourire simultané sur les deux visages. Alvar plongea sa main de nouveau dans le tas de papiers et reprit le tri.
- Tiens, regarde Papy, une carte d'Alger, de Diaressou, Diaresaa...
- Diar-Es-Saada, sans doute ! Précisa Jean-Michel.
- Oui ! C'est ça et dis-donc, elle est signée de Pouillon.
- Oui et alors ? Fernand c'était un sacré bonhomme et j'aimais bien travailler avec lui mais il était droit comme sa tour et aussi bien certain de ce qu'il voulait !
- Et il envoyait des cartes postales ?
- Non, en fait, c'était pour nous montrer à nous à l'agence à Paris, que c'est lui qui avait raison sur l'ordonnancement de sa façade. Et tu sais... Il avait raison !
- "Mon dessin, votre fonction. Fernand Pouillon". C'est ce qui est écrit. C'est concis !
- ... et juste, si juste ! Tout est juste chez le grand Pouillon.




Alger, Diar-Es-Saada, la Tour, place des Palmiers et les cascades.
Editions JOMONE, Alger. Pas de date.
Et, malheureusement pas signée de Pouillon...




mardi 29 janvier 2013

Fernand Pouillon en carnets



L'excellente collection des Carnets du Patrimoine éditée par le Centre des Monuments Nationaux nous livre aujourd'hui un volume consacré à Fernand Pouillon.
Merci Claude.
Sur ce blog, nous aimons ce travail sérieux, rigoureux et parfois, certes, un rien difficile d'accès, car il est certain que Fernand Pouillon ne se place ni dans des frasques Pop ni dans des errements utopistes dont les réalités plastiques et imaginaires ne sont pas toujours convaincantes.
Pouillon c'est un bâtisseur. Il met en quelque sorte une pierre au-dessus de l'autre dans une finesse des systèmes constructifs dont la lecture réclame une attention plus fine, plus délicate.
Il affirme son héritage classique et cultivé. Il en fait même une profession de foi.
Alors cette publication écrite par Marc Bédarida nous permet bien de suivre le travail de l'architecte en mettant sans doute de côté (et c'est tant mieux) l'aspect sulfureux du personnage pour s'attacher bien plus à nous le faire découvrir plus largement du seul côté qui vaille vraiment : ses constructions.
Le texte, l'iconographie superbe, nous permettent d'accéder enfin à une œuvre dont la jubilation plastique relève d'une esthétique subtile balançant entre traitement généreux des espaces et de leurs articulations et détails infimes surtout dans la peau des bâtiments, le choix des matériaux.
Nous rendrons hommage à ce travail éditorial par un autre objet éditorial : une carte postale.



L'édition Abeille-Cartes pour Lyna nous montre Boulogne et la Place Corneille. Autour d'un jardin dessiné prennent place trois corps de bâtiments de différentes hauteurs. On s'attachera à la lecture de l'encaissement de ce jardin, au jeu des passages et des niveaux qui forment ainsi un morceau de ville piétonnier, place ouverte aux fenêtres, aux regards des façades grandes ouvertes sur ce vide arboré. L'immeuble de Pouillon est souvent ainsi une "machine à voir" construisant dans une grande générosité une façade ouverte, presque libre.



Mon œil glisse surtout dans ce moment particulier où les deux barres se frôlent sans se toucher, laissant chacune, l'une pour l'autre, dans une autonomie singulière, une géométrie parfaite.



On regrettera d'un point de vue photographique que le photographe n'ait pas su conserver le haut de l'immeuble, coupé à ras de la carte postale, donnant sans doute une image de fermeture un rien dure.
Pour contre-balancer cet effet, regardons quelques pages de cet ouvrage qui rétablissent une réalité sans doute moins dure et plus contemporaine !
Pour revoir les articles consacrés à Pouillon sur l'ancien blog allez là !

Fernand Pouillon
Carnets d'architectes
Marc Bédarida
éditions du Patrimoine
isbn : 978-2-7577-0218-5
achetez-le ou faites-le vous offrir !

Des enfants qui font la ronde en bas d'un immeuble, cela ne vous rappelle rien ?