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vendredi 28 février 2020

Flaine, une excuse et un coupable

Parfois, on enrage.
On enrage contre le photographe de carte postale de n'avoir pas compris qu'il aurait pu faire le parfait cliché pour ce blog en se déplaçant un peu, en cadrant autrement. On dirait qu'il fait exprès de venir à proximité mais ne voit pas, ne comprend pas qu'il passe à côté de la parfaite carte postale.
Regardons :


Vous me demanderez de quoi je me plains en regardant cette carte postale. Le photographe resté anonyme cadre à la fois la neige, la montagne, le bâtiment de ce forum de Flaine et en plus il l'anime par les jeux des enfants et des beaux drapeaux qui ouvrent le premier plan. Alors ? Alors quoi ?
Mais voyons, vous ne voyez pas ?
Là, à gauche, dans l'ombre sombre des sapins ?


Vous ne voyez pas que la chapelle de Flaine, dessinée par Marcel Breuer est à peine visible ? Nous aurions tellement aimé la voir en plein cadre, regardée vraiment. Mais ne jetons pas la pierre à ce photographe. Il fait son métier et il nous permet finalement de regarder un espace désiré par Breuer, celui du Forum et cette chapelle, un peu oubliée est en fait à sa place, non pas comme la star de Flaine mais comme un élément parmi d'autres, comme le ciel, la neige, et ce vide qui circule entre le construit.
Enfin, je me rassure en pensant cela et si un jour, je tombe sur une carte postale ayant, cadrée seule, cette chapelle, il se pourrait bien que j'oublie celle-ci. Il est toujours difficile de rendre compte de l'architecture car elle n'est pas faite que d'objets saisis dans leur unicité. Elle est aussi faite des espaces entre ces objets. Et on pourrait bien croire que là, dans ce simple carton imprimé, le photographe des éditions Iris nous en dit bien plus sur la gestion spatiale de Flaine et donc sur le travail de Marcel Breuer que s'il avait isolé l'une de ses constructions.
Comme nous la voyons mal cette chapelle, il nous est difficile d'en chanter sa beauté, ses formes. On devine à peine ses trois volumes dont le campanile central qui semble avoir écrasé les deux autres volumes.
D'ailleurs on pourrait facilement ranger cette architecture dans la classe des monolithes offrant une esthétique qui se refuse à se dévoiler et faire comprendre son plan, ne donnant à voir que des faces sombres, percées comme au hasard dont la rudesse, les angles, la couleur voudraient agir comme un bloc fendu un peu raide : l'onirisme brutaliste de la masse. Reste cette étrange impression de poids lourd posé au centre ayant appuyé trop fort sur les deux autres volumes.  Je ne ne sais pas trop quoi penser de cet expressionnisme un peu trop revendiqué. Mais je ne peux juger. Et savez-vous pourquoi ? Parce que le photographe des éditions Iris n'a pas voulu mieux cadrer. Il faut bien, que voulez-vous, que je me trouve à la fois une excuse et un coupable.
Pour mieux voir cette Chapelle de Marcel Breuer et même en lire ses plans, je vous conseille ce site très complet :
https://patrimoine.auvergnerhonealpes.fr/dossier/chapelle-oecumenique-de-flaine/2a9bca50-d680-4332-a631-7254f5def43a 
Pour une belle lisibilité des formes, je vous conseille la page du Centre Pompidou consacrée à la maquette de cette chapelle :
https://www.centrepompidou.fr/cpv/resource/crXLqb/rAbMeyK 
Pour revoir Flaine sur ce blog :
https://archipostalecarte.blogspot.com/search?q=flaine 
Pour revoir Marcel Breuer sur ce site :
https://archipostalecarte.blogspot.com/search/label/Marcel%20Breuer
Pour revoir ailleurs les très beaux jeux ici perdus dans la neige :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2013/12/a-trappes-volumes.html

Vous savez comme j'aime Fillod et nous avons déjà eu la chance d'en voir à Flaine une belle implantation. Je vous donne donc cette nouvelle carte postales signée Cluses-Photo qui reprend le point de vue. La carte est intéressante car l'éditeur informe au dos son image de la sorte : Hébergement ouvriers de FLAINE. 
Il ne fait aucun doute que cette carte postale s'adresse surtout à eux, les ouvriers, heureux d'ainsi pouvoir montrer leur condition de logement pendant ce chantier.
On aime les camions qui circulent mais aussi les premiers plans où la nature semble chamboulée, racines, branches, cailloux sont à la renverse.
Nous aurions aimé trouver au verso une correspondance pour nous raconter les conditions de travail sur ce chantier...
Pour revoir Fillod sur ce blog :
https://archipostalecarte.blogspot.com/search?q=fillod 



lundi 3 août 2015

Flaine Fillod contre Breuer

Nous avons aimé ce type de construction que sont les baraquements Fillod il y a peu.
Nous allons voir comment ce type peut dans un paysage faire architecture :



Nous sommes à Flaine, au refuge des Gérats sur le flan de la montagne ici très rocailleuse. On y voit donc une succession incroyable des bâtiments de Fernand Fillod posés tous dans le même sens, s'opposant à la pente et offrant des couleurs différentes. Puis, un peu en retrait, une autre construction du même constructeur mais d'une volumétrie plus imposante encore est posée sur un socle qui semble de béton.
Il faut le dire de suite, je trouve cette installation superbe !
J'aime la très grande longueur des Fillod qui s'étirent sur la pente, comment ils sont concentrés en emmarchement, comment leurs couleurs s'opposent avec vigueur au paysage. Ne me demandez pas quel rôle ils devaient jouer, à qui ils étaient adressés, le nom de refuge me semble un rien usurpé pour l'usage habituel de ce mot. Mais... je ne sais pas... Est-ce un lieu d'hébergement pour les ouvriers du chantier de Flaine ?



On remarque qu'ils sont tous posés sur une estrade de béton qui parfois élève la construction au point que la porte de sortie de secours est trop haute pour l'emprunter l'été, l'hiver, la neige doit offrir une marche acceptable. Les couleurs ont sûrement aussi un rôle de reconnaissance et peut-être d'attribution en affichant ainsi les spécificités de ce qu'elles désignent ou permettent simplement de se repérer.
"untel est dans le rouge, toi, tu dors dans le gris."
On imagine peut-être à tort que l'été ils devaient devenir des fours et l'hiver... des frigos ! Comment étaient-ils aménagés pour soutenir les amplitudes thermiques de la montagne ?
Mais que cet ensemble est beau, offrant une solidité, une fermeté et une radicalité sans fard face au paysage. Comment ne pas être sensible à la lecture de leur état éphémère qui ajoute encore, face à leur nombre et à leur taille, un contraste saisissant ? Il y a là un atterrissage implacable comme une station spatiale montée rapidement sur la surface lunaire ou martienne. J'imagine aussi le ballet des camions apportant les éléments métalliques, le montage rapide, le surgissement soudain d'un village de tôle sur les flans libres de la montagne. J'imagine aussi, comment chacun, dans ces espaces égaux, devait personnaliser son lieu, son "baraquement" et que certains devaient préférer être dans celui au bord de la route ou d'autres, au contraire, préférer être tout en haut, ouvrant la fenêtre sur la prairie. Et comment la neige généreuse ne devait laisser déborder de sa blancheur que la couleur en traits francs des bâtiments.
Tout cela, je crois, a disparu.
La carte postale nous permet donc de tenir dans le paysage le surgissement d'une petite communauté abritée dans un village de tôle. Marcel Breuer l'a-t-il lui aussi aimé et utilisé ?
Remercions les éditions Cellard d'y avoir vu un moment architectural nécessaire à diffuser, à préserver.


























Dernière minute !
Grâce à Vincent Juriens, un lecteur attentif, je reçois un très beau lien vers un document édité par le CAUE 74 sur la création de Flaine par Marcel Breuer. On peut y trouver la réponse à mes questions et surtout toute l'histoire passionnante de Flaine. Merci donc au CAUE 74 et surtout à Vincent pour cette information.


"En 1961, le premier site habité de Flaine est donc un ensemble de constructions modulaires situé à proximité des chalets de Balachat où se trouve une source. Il offre une cinquantaine de lits, un réfectoire abrité sous une grande tente et une cantine roulante acheminée avec beaucoup de difficultés sur une route qui n’est encore qu’une piste. Pour des raisons de sécurité, on installe une ligne téléphonique reliée aux Carroz.

Puis sont bâtis de nouveaux logements permanents au lieu-dit les Gérats, situé en bordure de la future route qui montera au chantier côté Flaine. La construction en est confiée à Denys Pradelle. Les huit bâtiments sont composés d’éléments préfabriqués en métal. Sept d’entre eux sont destinés au logement proprement dit, offrant une capacité totale de 350 lits. Le huitième bâtiment abrite le Club, un lieu collectif comprenant une cuisine, un office, un restaurant, un bar et une salle de détente. Cet ensemble fonctionne pendant dix ans et c’est là que sont accueillis les premiers skieurs lors de la mise en service du téléphérique des Platières à Noël 1967. Aujourd’hui démoli, il a été remplacé depuis par le Hameau de Flaine."

samedi 11 juillet 2015

Pourtant c'est Prouvé, pourtant c'est Fillod



Des fois, il n'y a rien à faire, c'est moche.
Pourtant...
J'essaie souvent ici de déborder des images, de sortir de leur représentation, de comprendre qu'elles ne disent pas tout et que, lorsqu'on essaie d'apprendre souvent on apprend aussi à aimer.
Mais voilà, cette église Notre-Dame-de-Fatima de Creutzwald avec son toit en tôle ondulée, ses pierres trop lourdes, ses ouvertures de pigeonnier, son implantation sans grâce dans le sol, rythmée par la succession des travées, la forme générale d'une tente, la porte en bois, tout cela donne à cette église quelque chose de lourd, de triste, manquant singulièrement de poésie.
Pourtant...
Cette église appartient à une série construite et dessinée par Jean Prouvé. Oui.
Il faut dire immédiatement que le dessin d'origine, celui de l'ingénieur était fait pour une église de métal et surtout pour une église provisoire et démontable devant répondre à l'urgence de la demande.
De l'idée de Prouvé, les architectes Sommermatter et Voltz n'ont gardé que la forme générale et le principe constructif. Tout le reste a disparu.
On peut même se demander si l'on peut encore parler d'œuvre de Jean Prouvé tant l'écart est grand. L'église semble ainsi totalement ancrée au sol par une multitude de pattes courant le long de l'église. On ne peut sans doute pas en vouloir aux architectes ayant eu à jouer avec un système constructif certes moderne et innovant, certes proposant le nomadisme comme image, mais sans doute, dans sa légèreté et sa spatialité, trop loin du désir de lieu sacré et de stabilité que les croyants ont le droit aussi de réclamer. Si la fragilité de l'édifice religieux peut servir son esprit, il faut aussi reconnaître que le lieu de rassemblement de la Foi religieuse a certainement besoin d'une forme de... Certitude.
Alors on pourrait dire que les architectes n'ont sans doute pas saisi le génie de Jean Prouvé qui lui-même n'a sans doute pas saisi ce désir d'image d'un tel programme. Tout le monde ne goûte pas la légèreté, le démontable, la poésie subtile d'une tôle pliée.
Tout cela produit un ensemble bancal, mal posé dans son histoire, aux désirs contrariés de deux visions d'un objet architectural.
Alors mon avis et certainement aussi mon goût n'ont aucune importance sur le jugement de cette histoire et sur cette réalisation. Il ne fait pas de doute que cette église et ses sœurs représentent un moment de l'architecture religieuse en France et méritent d'être préservées et aussi aimées.
Mais, excusez-moi, je les trouve moches.
Regardez :



Nous sommes à Saint Nicolas-en-Forêt. un petit ensemble d'immeubles très typés M.R.U est construit dans un jardin. Le photographe des éditions Estel cadre avec soin. Il place les arbres et leur idée de nature au centre, laisse au loin comme perdus dans ce parc, les petits immeubles et vient placer... oui... l'église provisoire.
Elle aussi est démontable, elle aussi est provisoire, elle aussi est une église.
Mais voyez-vous, j'en aime mieux sa radicalité, sa simplicité et je dirais même son dessin. Non par défi mais simplement qu'ici, on reconnaît à la fois l'objet architectural et sa fonction, tous deux liés ensemble non pas par des "visions d'architectures" mais par une fonction jouée et vivifiée par ceux-là mêmes qui y viennent.
Avant d'être une construction, une église est l'assemblée des fidèles.
Et ce baraquement de tôle du type de Ferdinand Fillod, de ceux que l'on croisait sur les chantiers de la reconstruction ou sur les terrains militaires n'a rien à envier à l'aventureux et génial Jean Prouvé.
Ici, je lui trouve même une belle élégance dans son dessin et dans sa clarté constructive que les églises du dessus oublient. Il serait temps de revoir cette histoire du métal et de servir un peu plus tous ces constructeurs un peu oubliés et écrasés par une histoire trop souvent répétée.
À quand une belle baraque Fillod à la Biennale de Venise ou dans une galerie parisienne ?
Alors j'entends déjà les sirènes me chantant la différence des programmes, la taille des constructions etc. Oui.
Mais si on aime une radicalité, un brutalisme serein né d'une nécessité, si on aime une forme efficace et non contrariée par des enjeux d'images, alors comme moi, on préférera allumer son cierge à Saint-Nicolas plus tôt qu'à Creutzwald.
C'est dit. Mais rassurez-vous, il me suffira d'y aller, d'entendre parler de démolition, de lire une ânerie sur les églises modernes et Vatican 2 et vous me verrez défendre comme il se doit les belles églises de Forbach, Creutzwald ou Behren-Nord !
Merci vivement à Daniel Leclerc pour cette carte postale de Creutzwald et tous les documents envoyés qui m'ont permis de faire cet article un peu polémique !
Merci également à Pierre Lebrun pour son remarquable livre Le temps des églises mobiles qui rappelle bien, c'est le cas de dire, la genèse de ces églises nomades de Jean Prouvé. 
Rappelez-vous cet article.
Pour voir plein de Fillod, je vous conseille vivement la visite de ce site plein d'incroyables images :
http://www.zapgillou.fr/fillod/index.php