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lundi 28 mars 2022

Le cul sur le Grès Cérame

Dans l'histoire de la Modernité en architecture, peu de matériaux et même de marques de sociétés sont ainsi associés à l'idée-même de fonctionnalisme, d'hygiénisme mais aussi de couleur et de solidité.
Passer dans le langage populaire et devenu un indice d'une époque (celle à laquelle nous portons de l'attention ici) le Grès Cérame en est bien un marqueur historique, presque une icône.



Il suffit d'ailleurs de trouver dans le flot des cartes postales publicitaires ces deux exemples pour être certain que cette société fait bien partie de notre imaginaire d'une architecture moderne. Et, au verso, la marque elle-même se définit dans son slogan : Clair, lisse, propre, le carreau de Grès Cérame est le synonyme de confort et de santé.
Peut-être que ce que nous trouverions un peu exagéré aujourd'hui c'est bien de faire appel à la santé... mais cela indique bien ce désir d'hygiène. C'est bien pour cela que l'enfant touchant directement le sol est une image forte. Le Grès Cérame c'est en quelque sorte le Formica du sol. Et si la petite fille est assise sur une petite serviette c'est sans doute que le Grès Cérame ça fait propre mais ça fait aussi froid aux fesses ! On voit que le photographe resté anonyme place la fillette sur une belle surface en damier dont on ne contextualise pas l'architecture. Elle est littérallement dans une abstraction géométrique dont la seule fonction est bien sa proximité avec le matériau ici vanté. Qu'importe où elle se trouve et dans quoi elle se trouve (une école, un hôpital, une maison) ce qui compte c'est bien de montrer que le Grès Cérame est totalement inoffensif pour sa santé, approprié aussi pour faire du sol un nouvel espace sûr à explorer. Peut-on aller jusqu'à le croire devenu, ce sol, un nouvel espace architectural, un peu comme dans certaines civilisations asiatiques où tout se passe sur ce sol justement, à terre ?
Est-ce à cette idée que cède cette incroyable autre carte postale de la société ?



Il ne fait aucun doute qu'il s'agit-là d'une démonstration de force ! Un chef-d'œuvre du carrelage du XXème siècle ! Mais où, pour quoi et pour qui cette carte de France en carrelage a-t-elle été fabriquée ? La carte postale ne nous donne pas la réponse. Alors ? On pense bien entendu à une école mais cela pourrait aussi être une gare de train ou d'autobus ou tout simplement aussi, un peu comme l'escalier ici, le sol du siège social de l'entreprise voulant ainsi montrer ses capacités ! La carte de France est en effet énorme !
Comme nous aimons ici nous étendre sur les fournisseurs pour l'architecture et que nous aimons voir comment ils se représentent en cartes postales, je ne résiste pas à vous montrer celle-ci :



Nous sommes au bord d'une Boring Postcard de Martin Parr mais il va de soi que la Société Pittard de carrelages à Nantes doit bien s'en moquer. On notera que le photographe de cette carte postale publicitaire, Monsieur A. Pittard lui-même ne devait pas beaucoup se préoccuper de ce rapprochement possible entre son travail de vente de carrelage et la photographie contemporaine et que c'est sans doute la maison des éditions Miegeville-Deleville qui lui aura demandé de faire ce cliché pour économiser un photographe professionnel.. .On aimera la grande clarté de cette façade, sa blancheur presque comme un cabinet médical. Trouvions-nous alors, chez ce fournisseur, les beaux carreaux de Grès Cérame ?
Je vous redonne à voir cette autre carte postale publicitaire que les plus fidèles ont déjà vue il y a onze ans. Quand c'est bon, c'est bon :



Il s'agit là encore d'une publicité, cette fois pour un autre fournisseur iconique : Cérabati.
La carte nous indique seulement que les carreaux de cette charcuterie sont des 10x10 et nous donne l'adresse de la société à Paris. La charcuterie est au Havre, voilà qui doit nous suffire. Bien entendu, l'alliance de la charcuterie et du carrelage montre bien là encore la fonction hygiénique de ce type de matériau et sa capacité industrielle : propreté et modernité. La monochromie spatiale du bleu juste perturbée par les saucisses pendouillantes et la jeunesse du charcutier pourrait nous suffire à une lecture disons plus érotique. Non ? Pas vous ? Ah... Pardon.


vendredi 22 mai 2020

Les Vieux dans le Monde



J'avais pourtant hésité à sortir cette carte postale du commun des drouilles sur le vide-grenier. Seule la façade présentant un profil un peu comme une béquille de Jean Prouvé et l'escalier curieusement implanté m'avait décidé de donner une chance à cette carte postale.
Le petit pavillon en haut à gauche ne manquait pas de charme mais franchement rien de très sensationnel, rien de vraiment utile. J'ai d'ailleurs mis longtemps à ressortir cette carte d'un tas me demandant pourquoi donc devrais-je faire un effort pour ce que je voyais. Mais restaient tout de même ce profil et une certaine écriture de l'ensemble comme la petite fenêtre très curieusement collée au mur à droite et des pilotis pour me permettre de croire à un quelconque intérêt. Et puis, finalement, ce blog n'a-t-il pas comme vocation de donner une chance à ce petit patrimoine moderne ?
L'autre élément est aussi la prise de vue qui accentue les lignes très tendues de l'ensemble faisant jouer les angles avec dextérité.
Et cet escalier très long m'intriguait. En fait, pour bien en comprendre sa forme et sa longueur qui nécessite trois paliers, il faut comprendre à qui s'adresse cette architecture. Il s'agit d'une publication pour la C.N.R.O et donc pour les retraités ouvriers du bâtiments. Donc... pour des vieux... Cela explique cet escalier qui part de loin pour que la montée se fasse très doucement et très progressivement vers le pavillon qui sert de salle commune et de réfectoire. Au fait, nous sommes à Gradignan à la résidence des Fontaines-de-Monjous.
Bon. Voilà au moins une explication. Je cherche donc le nom de l'architecte et là j'ai une surprise. Le seul document vraiment intéressant que je trouve est un article non pas publié dans une revue d'architecture mais dans le quotidien Le Monde. Article publié en 1964 (merci l'Internet) qui chante les qualités architecturales et programmatiques de cette résidence, preuve que déjà à cette période on essayait de trouver des solutions pour loger nos vieux. N'étant pas abonné, je ne peux lire l'ensemble de cet article de Nicole Bernheim mais malgré cela on a au moins une information importante, le nom de l'architecte qui est aussi d'après l'article un urbaniste : Jean Timmel. L'article insiste bien sur les qualités architecturales, sur la nouveauté de ce type d'ensemble tentant de maintenir des espaces privés et des espaces communs, une convivialité désirée et non obligée. On pourrait presque penser que cet article a été écrit hier... Il faut donc croire que cette résidence avait eu à l'époque un certain retentissement pour avoir l'opportunité d'être publiée dans Le Monde.
Les cartes postales de résidences de vieux, de maisons de retraites sont fréquentes, elles permettaient d'envoyer des images de cette villégiature à la famille. Ces cartes postales ont souvent un caractère étrange, très Martin Parr, un peu ennuyeuses pour ceux qui n'y voient pas un document. Ici, notre carte postale permet donc de montrer les chalets et le lieu commun en une seule image. Sur Jean Timmel l'architecte vraiment pas grand chose. Quelques traces d'un courrier à Perret et une villa dont on a les plans et les dessins, villa à Sainte-Maxime qui semble bien, elle aussi, appartenir à son époque : moderne mais sans plus. C'est dommage.
J'ai l'impression de passer à côté d'un architecte intéressant mais oublié.
Et si Gilles Dusseau et Dominique Labenne avaient la gentillesse de nous envoyer une copie de leur travail d'étudiants à l'ENSAP de Bordeaux pour nous en dire plus ? Ont-ils, eux, trouvé plus de choses à nous raconter sur cette belle résidence de Jean Timmel ?
Merci d'avance.
Et même si je sais que vous l'avez déjà tous lu, je me permets de vous rappeler cet article sur les vieux écrit par votre serviteur dans l'excellente revue Strabic :
http://strabic.fr/Madame-reve-d-aeroport



mardi 19 mai 2020

Bien jouir dans le creux du bassin


C'est époustouflant.
Parfois, on se dit que les photographes et les architectes se sont concertés pour produire des images qui vous laissent pantois devant autant de qualité.
Ici, le photographe Pierron (?) a travaillé pour les éditions de l'Europe basées à Sarreguemines. On rêve de trouver leurs archives...
Comment une image peut-elle être aussi représentative de la catégorie que j'aime publier sur ce blog ?
D'abord la franchise de la mise en place : l'architecture déjà incroyablement radicale dans son efficacité à travailler les horizontales ne semble rien vouloir céder à une quelconque fantaisie. On entend bien le Rotring glisser sur le calque le long du réglet. Et Ziiiiiippppp. Une droite. Et Ziiiiiiipppp une autre. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple. Quelle façade ! Avez-vous remarqué comment le tout petit liseré bleu des stores, ici tous rentrés, accentue encore cette horizontalité ? Depuis cette perspective, le bâtiment des H.B.L (Houille-Bassin-Lorraine) nous laisse croire à une certaine finesse alors qu'il est bien plus massif. Le photographe a certainement vu ça et en a profité. Au fait, nous sommes devant la Direction des H.B.L à Merlebach, donc devant des bureaux et non du logement.
Maintenant nous pouvons aussi parler de la photo elle-même. Ciel bleu partout au dégradé parfait, arbre venant se placer au milieu de la façade et la contrariant avec poésie, on aime comment cet arbre est parfaitement bien placé. Le photographe laisse bien de la place pour que le regard s'échappe sur la droite et qu'ainsi toutes les lignes horizontales puissent s'épuiser au point de fuite hors du cadre. On aime le point rouge de l'automobile, parfait contre-point coloré à la composition hardie. L'ensemble produit donc une force incroyable, quelque chose de sérieux, de brutal, de tellement solide !
Malheureusement je reste sans information sur l'architecte de ce bâtiment. Une piste m'emmène sur Émile Aillaud, architecte pour les H.B.L mais comment croire qu'une telle écriture puisse lui appartenir ? Si ? Je doute.
Par le même éditeur et même photographe, dans la même ville de Merlebach, on peut aussi jouir de ça :


Cette carte postale est bien plus pour Martin Parr. J'aime penser au photographe accroupi devant la plate-bande, tentant de mettre de la verdure et de la nature dans son image de parking. J'aime comment le panneau du sens interdit joue avec le logotype du magasin Rond-Point ! J'aime comment les automobiles rangées en chevron finissent finalement sur une même ligne, cul par dessus tête, 69 subtil du hasard des stationnements. J'aime le Caddie oublié, la Renault 18 break similaire à celle de mon père. Et que dire du champ coloré, un peu éteint, un peu adouci par un ciel un rien gris et peu ouvert. L'ambiance est tout de même bien particulière. Personne...
Bien entendu, cette carte postale n'est pas si vieille au vu du parc automobile, je veux dire que nous ne sommes déjà plus dans l'expression ahurie des années soixante face à ces supermarchés. Alors ? Freyming Merlebach avait donc encore besoin de publier son supermarché pour trouver des images qui la représentaient ?
Quelles sont ses images d'aujourd'hui ?

jeudi 2 novembre 2017

La rambarde

Dans un article sur Royan, j'évoquais déjà cette sensation étrange :



Il nous est sans doute difficile de comprendre la raison d'une telle image, non pas tant dans son sujet déclaré, ici l'Autoroute du Sud, que dans son cadrage et donc sa mise à disposition.
Nous sommes à Chilly-Mazarin mais, en fait, sommes-nous quelque part ?
Ne pourrions-nous pas tous reconnaître dans cette image bien d'autres que nous avons cru croiser dans notre vie de déplacements ? N'y a-t-il pas dans cette carte postale une sorte de commun de l'image mêlant l'ennui, l'indifférence, une langueur que Martin Parr nommera Boring.
Oui.
Mais une fois encore, ce qui nous saute aux yeux c'est autant le cadrage d'un objet à la fois pour nous devenu anodin, l'Autoroute et son expérience que le cadrage d'un objet particulier et semblant inutile à toute représentation : la rambarde.
Car quoi ? Il aurait été aisé au photographe des éditions Combier de passer au-delà de cet objet, ou même au travers, de le faire disparaître derrière ses coudes, projetant la chambre ou le boîtier dans le vide. Mais regardez-vous bien ? Vraiment ? En êtes-vous certain ? Voyez-vous comment en laissant la rambarde, héroïne de cette image, se briser en deux et en laissant échapper de cet angle les voies de l'Autoroute du Sud, il crée un dynamisme fort prenant la forme d'une flèche venant se pointer dans le flan gauche du bord de la carte postale ? Indiquant ainsi la vitesse, le dynamisme mais aussi le côté implacable de cette autoroute qui traverse comme une flèche le paysage (au point qu'il faut lui passer par dessus) le photographe raconte bien l'invention d'un réseau rapide, sa modernité mais aussi la manière dont il est perçu dans le paysage. Quasiment prise depuis la fenêtre d'une automobile, notre hauteur est celle d'une personne assise côté passager, la photographie évoque le mouvement, le fait que nous soyons, ici, dans l'obligation de circuler.
Il contredit le fameux "Circulez ! Y a rien à voir" et nous permet au contraire de juger que voir c'est aussi saisir là où l'on est sans jugement des objets de ce regard.
Je ne comprends pas très bien d'ailleurs ce qu'est cet objet étrange aussi au coin en bas à gauche, ligne blanche qui barre l'image. Un poteau indicateur sans doute du même modèle que celui visible sur le bord de l'Autoroute. Il aura fallu donc au conducteur se stationner là ou venir à pied.



Mais êtes-vous encore comme moi étonnés que ce type de sujet ait pu ainsi à ce point réclamer ce type d'image ? Entendez-vous les charmes de la Modernité, de cette France qui s'équipe et de sa fierté populaire, heureuse de figer, d'enregistrer cette évolution et aussi de la diffuser comme on diffuse les Châteaux de la Loire ou les Calvaires Bretons ?
C'est là l'invention d'un Monument.
L'Autoroute du Sud, objet recouvrant les fantasmes des vacances, de la rapidité et de la fluidité, du tout automobile est un monument dans lequel on se reconnaît contemporain à ce monde. La carte postale n'est donc pas ennuyeuse, elle est un portrait autant de celui qui photographie que de celui qui expédie. Elle est finalement presque une obligation d'image, un objet de culture racontant dans le vacarme bruyant des automobiles les joies d'un certain... Transport...
Je vous conseille également un petit retour ici.

samedi 24 décembre 2016

Rodéo à Fosses

Ou alors :


La carte postale est une édition Abeille-Cartes pour Lyna. On sait comment cette maison d'édition a fait un vrai travail d'inventaire de l'élan constructif de la Banlieue et de la Région Parisienne étendue. On notera que le procédé Lynacolor indiqué au dos de la carte postale ne nous dit rien sur ses particularités mais laisse percevoir dans son cliché une belle application à rendre le réel, même si on sent bien un franc et net nettoyage de l'image.
L'éditeur ne nomme pas le photographe ce qui est toujours regrettable surtout devant le beau et bien construit cadre photographique. Ici, solidement, sans peur, avec comme seul programme, celui de donner à voir au mieux, le photographe prend le recul nécessaire pour que l'objet soit dans sa plénitude dans l'image. Ce resserrement ne permet aucune vraie contextualisation de l'objet architectural avec la ville mais permet de le lire pour ses qualités. L'évidence ici étant que la construction est neuve, nouvelle dans le paysage, qu'elle raconte l'équipement d'une ville, ici Fosses (Val d'Oise) et que les habitants ou les visiteurs de passage auront plaisir à montrer et partager cet élan constructif, de dire que, dans ce gymnase tout neuf, les enfants viennent ici depuis la rentrée apprendre le Judo ou faire du basket.



On notera comment le photographe peu gêné par le lampadaire à tout de même fait un pas de côté pour que la verticale de celui-ci ne vienne pas se coller sur l'angle même du gymnase. On notera enfin la belle qualité du bâtiment lui-même, posé sur des pilotis, permettant ainsi un rattrapage de la légère pente et soulageant aussi le poids visuel. L'effet de transparence est d'ailleurs visible à droite et on aimera comment en fait, cette terrasse de béton permet de poser dessus une construction plus légère en lamellé-collé. Les tirants en métal donnent un rythme triangulé du plus bel effet.



On regrettera vivement que le nom des architectes ne soit pas donné. On regrettera de ne pas le trouver.
Enfin, amateur de Renault, j'ai plaisir à trouver sur le bord du trottoir une Rodéo en stationnement. Seule voiture, garée un peu vite sur le trottoir, pourrait-elle être la voiture du photographe ?
J'en suis certain.




La Renault Rodéo c'est la Méhari en mieux car plus brutale, plus dure, moins chic.
Désolé Marc.
La Renault Rodéo c'est la laideur assouvie d'un travail de tâcheron du design, c'est la gloire de l'efficace, la forme pleine d'un désir de faire d'abord avec ce que l'on a déjà, châssis, moteur, accessoires. La Renault Rodéo c'est la R.N.U.R, ( prononcez r'nure) c'est une automobile d'état, de la Régie, de la nationalisation, de la fierté ouvrière. La Méhari c'est pour les dames sur les dunes de la Grande Motte et les trottoirs de La Baule, la Renault Rodéo, c'est pour les champs, la livraison du marché matinal, la cour de la ferme, le maraîcher de Martot. La Rodéo, ce n'est pas pour faire Vintage, ce n'est pas pour le parisien à l'île de Ré. La Renault Rodéo elle pourrit dans les cours, elle pourrit tout court. La Renault Rodéo c'est de la bagnole, pas de l'automobile. La Renault Rodéo c'est ce qu'il me faut. De la lenteur, du vacarme, des pannes, de l'indulgence et quelque chose qui déchire les vêtements quand on s'assoit, qui s'embue, qui givre à l'intérieur.
La Renault Rodéo c'est la vie.
La Renault Rodéo c'est du brutalisme, du vrai.

Extrait du catalogue Renault 1976 :





mardi 30 juin 2015

Coulons les vieux dans le béton brut



Une carte postale en noir et blanc est coloriée de trames un peu mal posées.
Un grand pan de béton brut dont les planches sont fossilisées dans sa peau nous donne le programme à l'entrée de la bâtisse : Foyer des Vieux, Ambroise Croizat.
S'y opposent immédiatement, un autre pan, celui-ci de briques, puis un toit en tôle ondulée et de grandes ouvertures. Là, dans l'embrasure, un vieux monsieur se tient fièrement et regarde le photographe et donc, nous regarde.
On pourrait un peu s'ennuyer si nous n'avions pas une certaine habitude de cet ennui que nous décryptons immédiatement. Non, il ne s'agit pas d'une Boring Postcard. Quelque chose de simple, d'équilibré, de généreux dans les ouvertures et dans la simplicité aimée des matériaux nous fait signe d'une architecture.
Le verso de la carte postale Combier en photographie véritable nous donne la réponse à ce doute : l'architecte est nommé, c'est Paul Chemetov.
Nous sommes à Vigneux-sur-Seine où l'architecte a aussi livré des H.L.M et donc ce Foyer des Vieux, appellation que le politiquement correct renommerait aujourd'hui foyer des cheveux argentés, Maison des aînés... Les vieux on n'aime plus ça.
J'avoue qu'il est difficile depuis cette carte postale de vous raconter quelque chose, de vous en parler en termes d'architecture. Depuis la frontalité serrée d'une image, on ne peut que saisir des détails parlant d'un tout. L'ensemble apparaît comme une construction économique, ne camouflant pas cela, jouant simplement et efficacement de matériaux premiers, laissant les matières donner leur rôle. La brique porte, le béton soutient, la tôle protège, l'auvent fait abri, les ouvertures larges distribuent la lumière.
On ne devine rien du plan ou trop peu, on ne devine même rien de l'ampleur de la construction. Mais la solitude de ce vieux posant sa main sur une huisserie épaisse, le débordement du béton de ses planches de coffrage, un jeu optique de briques très délicat (il m'a fallu dix minutes pour le saisir) tout cela donne la sensation d'une construction tournée vers l'essentiel : son programme au plus ample de ses moyens techniques et financiers. On appelle cela, voyez-vous, l'Architecture.
Alors je vais tenter d'avoir plus d'informations auprès de qui vous savez.



Mais sur cette autre carte postale Combier, nous retrouvons la belle architecture du Village Vacances Familles de Grasse dont l'éditeur nous dit que Jean Deroche est l'architecte. On veut bien le croire. Là aussi, on devine ce beau sens du matériau, cette application à la française d'un brutalisme intelligent encore héritier de Le Corbusier. Masses, volumes, jeu avec le paysage, plaisir des liaisons fondent un ensemble d'une très grande qualité. Nous en avons déjà parlé de nombreuses fois ici sur ce blog.
Mais cette carte postale possède son punctum.
En haut de l'escalier, un petit groupe de personnes âgées s'est formé pour être sur la photo et donc sur la carte postale. Ils sont là, heureux au soleil, s'amusant de leur rôle de témoins et animant discrètement la photographie de cette carte postale.
Cela m'émeut un peu, que voulez-vous, je suis sensible.
Comme toujours, j'imagine la scène, les dialogues entre le groupe et le photographe. Hasard d'une rencontre ? Rendez-vous ? Choix des sujets ou joie simple d'un moment partagé ?
Plus personne ne doit le savoir. Combien d'entre eux ont acheté la carte postale ensuite pour l'envoyer à la famille ? Qui, un jour, au hasard d'une fouille dans l'album familial s'apercevra que Tata Yvette ou Raymond sourient en haut des marches sur une carte postale ?
L'architecture s'offre ainsi un public et des usages d'images.
Tant mieux.
Et rien des discours pré-construits ne peut rivaliser avec la véritable tendresse d'un corps heureux de partager un espace et de l'inscrire sur, oui, ce que vous appelez un cliché.






mardi 9 juin 2015

Ode au mur rideau

Il est une chose toujours réjouissante, c'est de tomber dans la masse des documents sur un élément familier qui pointe sur vos horizons depuis toujours et d'y reconnaître un travail d'architecture, une attention, une beauté que l'intuition vous avait déjà signalées.
C'est le cas avec l'immeuble du Groupe Ancienne Mutuelle aujourd'hui immeuble d'une maison d'assurances dont je ne dirai rien.
J'avais mis de côté dans mes classeurs "boring postcard" les trois cartes postales que vous allez voir à une époque où sans doute, Martin Parr était bien trop influent dans mon goût pour l'architecture. Puis j'avais trouvé dans des revues quelques compte-rendus qui me firent re-voir mon jugement. Vous connaissez bien cela si vous êtes un fidèle : c'est l'histoire de mon retournement. Alors, regardons cet ensemble superbe et fièrement posé sur le bord de la colline dominant la Seine et laissant, de-ci de-là dépasser sa tour de la frondaison de la forêt. J'aime la voir et la saluer sur la route comme une vieille copine.
Les cartes postales :





















Toutes trois éditées par Ellebe, elles nous permettent de faire un zoom sur la construction. D'abord comme surgissant dans le paysage, comme découverte au fond du bois, nous voici perdus en pleine nature découvrant au loin le Groupe Ancienne Mutuelle. Il faut dire qu'étrangement, cette vue qui pourrait paraître très composée est presque la manière naturelle que l'on a de la voir surgir dans le paysage. On admirera la qualité incroyable du tirage photographique pour cette vue et celles qui suivent.
La deuxième nous place sur la bande de gazon du jardin du Parc pour lire la belle courbe de l'immeuble et sa tour qui dépasse. La façade est superbe, le gris doux fait son effet, le ciel égal aussi. Merci les Becher de nous permettre, à rebours, d'aimer cette typologie photographique comme disent les grands critiques. J'aime tout particulièrement comment les petites bornes pointent d'un blanc dur le premier plan.
La troisième nous rapproche et ose un beau point de vue. Contraste du socle blanc, transparence du mur, opposition délicate des courbes et des verticales, léger flou irradiant, tout cela fait une très belle et objective photographie. Ode au mur rideau.
Dans la somptueuse revue Architecture de Lumière, on trouve dans le numéro 18 un reportage tout en couleurs sur cet immeuble. Je vous en donne quelques images, photographies de J-P. Bonal. On y apprend par la même occasion le nom de l'architecte oublié de l'éditeur de carte postale : J. Roux Spitz. On y apprend aussi que la façade est faite de vitrage " Polyglass Parsol" et que les allèges sont en glace émaillée trempée "Emalit". N'oublions pas que la revue est commanditée par St-Gobain...
On apprend aussi que pour réduire son impact dans le paysage, l'ensemble fut installé dans une cuvette creusée exprès pour réduire sa hauteur...
On retrouve pour la première photographie, le point de vue identique de la carte postale :































Dans la revue Techniques et Architecture de mars 1970, on trouve également un long article. Cela nous permet de préciser les architectes messieurs J. Roux Spitz, Le Corsu, Vermer, les collaborateurs messieurs Besançon, Husson, El Mahallawi, et l'ingénieur conseil Monsieur Valbur. La revue ne nous donne pas le nom du photographe. On s'amusera de la faute d'orthographe sur Belbeuf écrit BelbOeuf...
C'est courant comme pour Elbeuf. On peut aussi voir des similitudes de points de vue là également, ce qui prouve bien qu'une construction dirige aussi le regard et oblige souvent à faire son portrait sur ses indications.





lundi 8 juin 2015

Collages urbains d'un Café Perdu



Au Café perdu de Rouen, on peut faire beaucoup de choses comme boire un verre, écouter des conférences, manger une délicieuse cuisine, lire des livres et des magazines ou regarder des expositions. Aujourd'hui en buvant un jus de pomme et en partageant un repas avec Marc Hamandjian, je regarde les très belles photographies de Marie-Laure Crespin. L'exposition s'appelle "collages urbains" et elle est visible jusqu'au 30 juin 2015. Marie-Laure y déploie tout son registre mettant en relation des morceaux de villes, des accidents de matériaux, des chocs étranges de constructions ce qu'elle appelle donc des collages. Mais ici pas de désir de dénoncer trop rapidement une altération de la ville ou d'en pointer les absurdités urbaines mais une position bien plus contemplative, douce et poétique que la blancheur tranquille des photographies laisse paraître. On y reconnaît nos territoires, on s'y reconnaît dans une géographie familière mais bien aussi pertubée par un œil qui nous dit de regarder de nouveau, avec une pose comme on dit en photographie. En plus, on peut repartir du Café perdu avec les photographies de Marie-Laure Crespin éditées en cartes postales. Ajoutez à tout cela que c'est la photographe qui vous a régalé les papilles et vous aurez compris que c'est un lieu et un moment excellents pour le corps et l'esprit. Bonne visite !
Pour vraiment apprécier les photos, il est bien mieux de s'y rendre, les reflets dans les cadres offrant d'autres collages urbains !

Café Perdu
44, rue d'Amiens
Rouen
https://www.facebook.com/pages/Le-café-perdu/272385136160959










Martin Parr est dans la place...



mercredi 22 avril 2015

De Cholet à Saint Pierre-lès-Elbeuf grâce à Wogenscky


Il arrive que les intuitions trouvent les chemins de la raison.
Vous savez comme j'aime tirer les fils de la connaissance, glisser d'une sensation d'image à une réalité construite.
Donc :



Tout commence ce matin avec une carte postale superbe par sa dureté, une de celles qui pourraient comme ça, rapidement, si nous étions Martin Parr, entrer dans la catégorie Boring Postcard. Nous sommes devant l'Institut Médico-Pédagogique "La Rivière Sauvage" à Cholet comme nous le dit la carte postale Eurolux dont la photographie est de Thierry (sic). Au verso figure bien le nom d'un architecte et quel architecte ! André Wogenscky !































Immédiatement, l'image s'éclaire de ce nom et on comprend un peu mieux ce que l'on voit, du moins, ainsi, on a une grille de lecture. Parpaings bruts posés en claustra serré, épaisseur de béton sur toit plat engazonné, gargouille de béton brut au dessin si corbuséen, volumétrie affirmée et d'une simplicité apparente faisant jouer le dedans et le dehors avec un patio, grande ouverture sur l'extérieur ici cachée par un saule pleureur (?). C'est rude et beau. Les parpaings ainsi abandonnés à leur être, n'étant pas recouverts, peints, crépis, donnent toutes la dimension brutaliste à l'image et sa justesse au matériau aimé pour son grain, son état, son rôle comme on laisse les pierres se chauffer au soleil et accueillir les lichens. Je ne trouve aucune publication sur cet institut dans mes archives me permettant de vous offrir des images plus précises mais...
Mais...
Internet et les moteurs de recherches m'offrent un cadeau incroyable !
En cherchant des informations, je tombe sur le fonds de l'architecte Louis Miquel. Dominique Amouroux m'affirme alors que l'architecte de l'IMP n'est pas Wogenscky mais bien Louis Miquel sans doute sous son influence directe, Wogenscky ayant en quelque sorte apporté le projet à Louis Miquel. Et, une chose étonnante en entraînant une autre, il se trouve que l'une des œuvres les plus importantes de cet architecte ayant travaillé avec André Wogenscky se trouve chez moi ! Oui ! À Saint Pierre-lès-Elbeuf !
Saint Pierre-lès-Elbeuf a donc au milieu de son tapis de bombes pavillonnaires une architecture intéressante ? Cette ville de Saint Pierre-lès-Elbeuf qui est en train de mourir du lotissage stupide et aberrant a donc sur son territoire un exemple de logements sociaux intéressants ?
Mais oui. Et... Cela fait des années que je la regarde. Le week-end dernier encore, arrêté au feu, je disais  à mon frère Christophe alors que nous revenions des Emmaüs, que cet ensemble était beau et intrigant... Magie de l'intuition. Je crois aux astres !
En effet l'ensemble est bien de Louis Miquel, et je m'étonne, vu son curriculum vitae, de ne pas être tombé dessus plus tôt ! Il y a donc des moments où les fruits sont mûrs et tombent tout seuls dans nos mains.
Reste une question intéressante : pourquoi André Wogenscky est-il crédité pour l'architecture de l'Institut médico-éducatif de Cholet à la place de Louis Miquel ? Comment cette attribution a-t-elle pu exister ?
Qu'importe ! Sans doute que la raison profonde est la nécessité soudaine de me faire travailler et découvrir une construction près de chez moi.
Une erreur... profitable donc !
Merci à Dominique Amouroux pour toutes ces précisions. On trouvera dans la superbe revue 303 numéro 80 de 2004, un article complet de Monsieur Amouroux sur cette construction de Louis Miquel.

Voici donc quelques images de ce bel ensemble appelé Résidence Les Tilleuls.
On voit donc un ensemble mêlant pans de briques et structure affirmée en béton. les fenêtres feront plaisir à Auguste Perret car en hauteur et poussées de chaque côté des pans de briques. On remarque immédiatement un jeu de façade avec des briques jaillissant des murs et offrant un décor simple mais beau d'ombres portées animant le rigoureux dessin de la grille. On remarque aussi une résidence en parfait état, très bien entretenue, dans un immense parc arboré. Superbe.
Il s'agit donc d'une construction LOGECO.
Il me faudra encore trouver des infos sur ce mode constructif.
Je suis désolé, le ciel est bleu. N'y voyez pas de désir de faire des cartes postales mais simplement, il arrive que la photographie photographie bien le réel et qu'il fasse beau en Normandie. Désolé. Vraiment.