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mercredi 5 août 2020

Quand notre cœur fait boum.

Comme je le rappelais dans cette chronique corbuséenne*,  Charles Jencks a déclaré la fin de la modernité pour les États-Unis le 15 juillet 1972 . La destruction de Pruitt-Igoe figure dans tous les livres d'histoire d'architecture comme la parfaite illustration de la fin de cette modernité.
Mais en France ?
Certes, sur notre territoire, la politique patrimoniale sur les constructions du Vingtième siècle ne manque pas de signes de sa faiblesse de protection (et aussi de ses ordres reçus) et on ne compte plus les destructions, les défigurations de bâtiments pouvant réclamer le titre de martyr de la modernité.
Le Musée des Arts et Traditions Populaires de Dubuisson est sans doute en ce moment l'exemple-type. La défiguration à venir des Tours Nuages d'Émile Aillaud et Fabio Rieti en est un autre.
Il faut croire aussi que les fils ne comprennent plus leurs pères.
Mais la carte postale que je vais vous montrer est à la fois un document populaire et un programme politique : une étrange réjouissance.




































 
Est-ce que les historiens de l'Architecture verront un jour ces destructions spectaculaires comme des erreurs ? Sans aucun doute que ce type de paysage, cette approche de l'habitat et de l'urbanisme manqueront dans les visites urbaines. Aujourd'hui, on aime flâner sur les remparts de Vauban devenus inutiles. On aurait pu aimer dans cent ans, deux cents ans voir et visiter les archétypes d'une politique du logement collectif du Vingtième Siècle. Il faudra beaucoup d'imagination alors pour comprendre le choc des volumes, la puissance écrasante et subtile des espaces, la logique irrémédiable des modes de construction, les déroulements des vies mêlant fierté d'y avoir vécu et misère de n'avoir pu en partir, épuisées par de mauvaises politiques successives de remplissage et de déshérence sociale. Rien qu'à ce titre nous devrions les conserver.
Mais nous pourrions aussi le faire parce que nous y trouvons aussi une beauté, sentiment esthétique qui aujourd'hui semble intolérable et que l'on couvre immédiatement du fameux : "vous auriez voulu vivre là ?"
Pourtant ce sentiment esthétique et la force que je trouvais à cet ensemble, (justement son incroyable brutalité franche) auraient pu aussi participer à sa sauvegarde (et aussi une politique sociale plus juste et une attention permanente aux bâtiments). On sait bien que finalement ce n'est pas tant le bâti que l'on fait exploser ainsi. C'est un climat social que l'on croit éradiquer (en communicant dessus) par une fête de la dynamite, de la promesse d'une échelle plus humaine. On éradique aussi un espace et tout ce qui le constitue. Je dis bien TOUT ce qui le constitue. Si la gentrification sauve parfois les architectures modernes, ici rien n'aurait pu porter ce projet funeste d'un possible sauvetage par une bourgeoisie encanaillée d'un esprit populaire instrumentalisé comme un décor amusant à la vie d'adhérents à la Start Up Nation. Rien ! Alors laissons croire que tout cela est une fête, un spectacle et Boum !
Éditer une carte postale de ce moment est assez peu usité même si cela n'est pas unique. Doit-on y voir un regard distancié qui ne fait que suivre l'événement ? Après tout c'est l'histoire de la carte postale d'être un enregistreur des catastrophes. Doit-on y voir un objet éditorial de propagande pour dire les bienfaits d'un futur radieux n'ayant même pas peur d'une éradication totale ? Doit-on surtout y voir le cynisme d'un genre éditorial ayant, quelques décennies auparavant, chanté par l'impression de cartes postales la joie de vivre là enfin dans la modernité ?
Je ne sais pas. Je ne sais plus. Il faudrait demander aux éditions Dubray qui ne nomment ni l'architecte de la barre Églantine de Meaux, ni le photographe ayant réalisé ces clichés ni même les raisons de cette édition. Imagine-t-on la famille délogée de cette barre, quelques jours après l'implosion, envoyer cette carte postale à sa famille ? Et pour en dire quoi ? Soulagement, tristesse, tout cela en même temps comme dit l'autre ? Il me faudra en trouver des exemplaires avec au dos une correspondance signifiant l'impulsion (et non l'implosion) de cet achat...
Justement, ce mot implosion, décrivant une puissance venant s'exercer vers l'intérieur m'a toujours semblé parfait pour laisser croire que le problème dont la réponse est cette implosion viendrait de l'intérieur-même de l'objet que l'on détruit. C'est par et vers son intérieur, son contenant que l'on détruit. Le bâtiment doit disparaître sur lui-même comme si cette image signifiait d'où vient la responsabilité. Même là, on lui interdit sa projection, son extension. Il fait en quelque sorte communauté dans sa destruction sur lui-même. Borborygme final radical, pyrotechnie auto-nettoyante.
La carte postale date l'événement de 1990. Il y a déjà 29 ans. Je n'arrive pas à y croire. Ils sont donc nombreux ceux qui aujourd'hui regardent cette carte postale sans pouvoir y ajouter autre chose que l'image elle-même, pleine finalement que de son spectacle.
Elle est déjà un document, une trace, une relique.
Et sans doute, aussi, une nostalgie.
Et les couleurs de la République, bleu, blanc, rouge, affichées sur la façade de la barre Églantine ne devaient porter aucune fierté mais bien pointer les responsabilités politiques. La République a failli. A-t-elle failli quand elle a construit ? A-t-elle failli quand elle a abandonné ?
Vous aurez compris, je crois.





Pour revoir la Cité de la Pierre Collinet au mieux de sa force, je vous propose cette belle veduta.
Posées à champ comme des planches franches, voici donc deux barres de Meaux laissant à leur pied l'espace récupéré par la densité de l'habitat. Le parc est dessiné, entretenu, plein d'un futur que l'on croit encore long et qui laissera les arbres grandir. Voyez-vous que le pignon aveugle est peint d'une couleur jaune en dégradé allant du plus sombre au plus clair vers le haut de la barre ? Voyez-vous le jeu cinétique des façades et l'incroyable saignée géométrique de l'escalier qui me fait penser à une couture d'agrafes sur une cicatrice.


Julien est en vacances. Il envoie cette carte depuis Meaux en 1964 à Jean resté à Paris. Quoi de plus beau que de passer des vacances au pied du Hard French ensoleillé de Meaux ? Qui pour reprocher à Julien ce désir de jeu savant, correct et magnifique de formes assemblées sous la lumière ? Qui ?

La carte est une édition Hodbert, éditions de Massy pour Iris. Pas d'architecte nommé, pas de photographe nommé, devant autant de Beauté, on est sans doute obligé à la modestie d'un anonymat.
Pour tout savoir sur la Cité de la Pierre Collinet quoi de mieux qu'un inventaire du Patrimoine n'ayant pas servi à son sauvetage :
https://inventaire.iledefrance.fr/dossier/cite-de-la-pierre-collinet/f1880d4d-fad7-472d-a31d-6ac19037a55f
*Pour écouter ma chronique corbuséenne N°59 sur la fin de la modernité et toutes les autres chroniques :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2017/04/les-chroniques-corbuseennes-disponibles.html
Pour revoir sur ce blog la Cité Pierre de la Collinet et Ginsberg :
http://archipostcard.blogspot.com/2019/02/as-tu-deja-oublie.html
https://archipostcard.blogspot.com/2012/09/ginsberg-la-barre.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2019/04/un-anneau-pour-les-reunir-tous.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2019/04/jean-ginsberg-le-mans-monaco.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2016/02/construire-sur-et-avec-la-fragilite.html
Pour voir d'autres exemples de cartes postales de destructions de l'architecture :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2018/02/alain-bublex-mon-amour.html

Au lieu de vous donner des vidéos de la destruction de ces barres de Meaux, je préfère vous offrir celle-ci. Vous y retrouverez mon goût pour le spectral :




mardi 19 mai 2020

Bien jouir dans le creux du bassin


C'est époustouflant.
Parfois, on se dit que les photographes et les architectes se sont concertés pour produire des images qui vous laissent pantois devant autant de qualité.
Ici, le photographe Pierron (?) a travaillé pour les éditions de l'Europe basées à Sarreguemines. On rêve de trouver leurs archives...
Comment une image peut-elle être aussi représentative de la catégorie que j'aime publier sur ce blog ?
D'abord la franchise de la mise en place : l'architecture déjà incroyablement radicale dans son efficacité à travailler les horizontales ne semble rien vouloir céder à une quelconque fantaisie. On entend bien le Rotring glisser sur le calque le long du réglet. Et Ziiiiiippppp. Une droite. Et Ziiiiiiipppp une autre. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple. Quelle façade ! Avez-vous remarqué comment le tout petit liseré bleu des stores, ici tous rentrés, accentue encore cette horizontalité ? Depuis cette perspective, le bâtiment des H.B.L (Houille-Bassin-Lorraine) nous laisse croire à une certaine finesse alors qu'il est bien plus massif. Le photographe a certainement vu ça et en a profité. Au fait, nous sommes devant la Direction des H.B.L à Merlebach, donc devant des bureaux et non du logement.
Maintenant nous pouvons aussi parler de la photo elle-même. Ciel bleu partout au dégradé parfait, arbre venant se placer au milieu de la façade et la contrariant avec poésie, on aime comment cet arbre est parfaitement bien placé. Le photographe laisse bien de la place pour que le regard s'échappe sur la droite et qu'ainsi toutes les lignes horizontales puissent s'épuiser au point de fuite hors du cadre. On aime le point rouge de l'automobile, parfait contre-point coloré à la composition hardie. L'ensemble produit donc une force incroyable, quelque chose de sérieux, de brutal, de tellement solide !
Malheureusement je reste sans information sur l'architecte de ce bâtiment. Une piste m'emmène sur Émile Aillaud, architecte pour les H.B.L mais comment croire qu'une telle écriture puisse lui appartenir ? Si ? Je doute.
Par le même éditeur et même photographe, dans la même ville de Merlebach, on peut aussi jouir de ça :


Cette carte postale est bien plus pour Martin Parr. J'aime penser au photographe accroupi devant la plate-bande, tentant de mettre de la verdure et de la nature dans son image de parking. J'aime comment le panneau du sens interdit joue avec le logotype du magasin Rond-Point ! J'aime comment les automobiles rangées en chevron finissent finalement sur une même ligne, cul par dessus tête, 69 subtil du hasard des stationnements. J'aime le Caddie oublié, la Renault 18 break similaire à celle de mon père. Et que dire du champ coloré, un peu éteint, un peu adouci par un ciel un rien gris et peu ouvert. L'ambiance est tout de même bien particulière. Personne...
Bien entendu, cette carte postale n'est pas si vieille au vu du parc automobile, je veux dire que nous ne sommes déjà plus dans l'expression ahurie des années soixante face à ces supermarchés. Alors ? Freyming Merlebach avait donc encore besoin de publier son supermarché pour trouver des images qui la représentaient ?
Quelles sont ses images d'aujourd'hui ?

dimanche 15 septembre 2019

Mes étudiants m'aiment, que voulez-vous...

Je reçois un courrier de l'un de mes étudiants : Bastien Bilheux.

Sans doute pour me remercier, sans doute aussi pour tenir le fil un peu trop distendu des vacances et maintenir avec moi le débat des images, il me fait donc un envoi.
Chacun à sa manière, il me touche. Il le sait. La bise.

Dans une enveloppe, je reçois une série un rien disparate de cartes postales, cette fois, toutes choisies par l'œil éduqué de Bastien Bilheux.
Est jointe une lettre m'expliquant ses choix et ses promenades sur les vide-greniers dont il aime photographier les gens de sa classe sociale, dont il aime représenter leur monde.
Je vous donne tout en vrac, comme cela arrive !
On notera que Bastien ne se trompe pas dans ses choix et même qu'il trouve quelques raretés... Merci Bastien.

Hôtel Okura à Amsterdam par Jos-Pé à Arnhem. Pas de nom d'architecte ni de photographe :





































Musée mémorial de la Bataille de Normandie à Bayeux. Très très beau bâtiment de Jacques Millet son architecte. On trouve un petit mais bel article ici :
https://france3-regions.francetvinfo.fr/normandie/calvados/caen/memorial-caen-30-ans-son-architecte-jacques-millet-nous-raconte-sa-naissance-1488615.html



Super-Lioran dont nous avons déjà évoqué la richesse architecturale. Cette carte en multi-vues est une édition Bos qui ne nomme pas l'architecte... Allez ici : https://archipostalecarte.blogspot.com/2012/12/super-super-lioran.html
Bastien nous indique dans son courrier l'envie de s'y rendre. Vas-y mon gars ! Et raconte-nous !




Et Royan ?
Cette carte en multi-vues est une édition Artaud. On y retrouve bien l'essentiel des monuments de Royan qui est la plus belle ville du monde.



Et si de l'église Notre-Dame de Royan par Guillaume Gillet on filait vers Caen et la Guérinière et son château d'eau du même architecte ? La carte postale est une édition Emy qui nous montre les charmes modernes de ce quartier de Caen, ville, elle aussi magnifiquement reconstruite comme Royan. On notera que l'église du Sacré-Cœur et le château d'eau sont maintenant inscrits aux Monuments Historiques. Ouf...




Une autre de Caen ? Toujours la Guérinière dans une très très belle carte postale du quartier avec les immeubles et au fond le somptueux château d'eau de Guillaume Gillet. Cette une très belle carte des éditions Artaud en Bromocolor expédiée en 1969 ! On admire les très belles façades de l'architecte G. Pison.



Encore Caen ? Et comment !
Quoi de plus beau, de plus réussi que l'église Saint-Julien par Henry Bernard ? Cette carte postale Artaud rend parfaitement hommage à la spiritualité de lumière inventée ici par l'architecte. Je rêve de le voir cet intérieur mais l'église est toujours fermée lorsque je m'y rends... Je me noie donc dans cette magnifique carte postale.
https://archipostcard.blogspot.com/2009/08/henri-bernard-julien.html



Et la Mer ? au Sud ?
On finira notre promenade à la Grande Motte avec cette carte postale seins nus et rocher dont la photographie est de Pervenchon pour les éditions de la Palette !





lundi 28 mai 2018

Nanterre, the First International Ruin Porn Park for Ruins Photography

Dernière minute, le 29 juin 2018 :
une pétition vient d'être lancée pour la sauvegarde de ce chef-d'œuvre !
Si vous aimez ce blog, vous ne devez pas vous poser de question et vous allez signer cette pétition.
MAINTENANT !
MERCI !
Que nos belle architectures ne deviennent pas que des images mais aussi restent des lieux dans le réel de nos vies !
https://www.change.org/p/sauvons-le-foyer-maurice-ravel-et-son-auditorium

 

Je reçois du Comité de Vigilance Brutaliste, je diffuse :

En fait, la ville de Nanterre est en train d'inventer un nouveau type de tourisme en s'appuyant sur le succès de Detroit et de son écroulement économique. On sait comment cette ville américaine est devenue the place to be pour tous les artistes en mal d'utopies inachevées, d'industrialisation stoppée, d'abandons esthétisés. Les safaris photos sur le monde capitaliste épuisé n'en finissent plus et il est de bon ton pour un photographe contemporain d'être allé en pèlerinage à Detroit voir à quoi pourrait ressembler notre monde si, par hasard, la crise pouvait s'étendre. On peut facilement croire que Nanterre et ses conseillers en communications et ses élus à la Culture ont compris l'intérêt économique de ce genre de tourisme qui vient là voir la disparition des utopies. Nanterre a donc inventé le premier International Ruin Porn Park avec trois visites superbes : L'école d'architecture de Nanterre, les Tours-Nuages de Aillaud et on finit la promenade depuis peu par le Foyer Maurice Ravel, dernier chef-d'œuvre ajouté à la liste, dans un état d'abandon qui se rapproche malheureusement de jour en jour de celui de l'école d'architecture... Il faut le dire de suite, à Nanterre, la ville a surtout orienté ses ruines vers les constructions culturelles afin de donner une puissance toute particulière à son renoncement politique et historique. L'ensemble est cohérent puisque ce foyer Maurice Ravel est du même architecte que l'école d'architecture : Jacques Kalisz ! Il y a donc bien dans la politique culturelle de la ruine une cohérence de la part de la ville de Nanterre. Le CVB vous conseille donc de vous dépêcher d'aller prendre vos tickets auprès de la Mairie pour la visite de ce Ruin Porn Tour, car, vu la vitesse de la dégradation de ses monuments et l'inaction instrumentalisée, il se pourrait bien que the First International Ruin Porn Park ferme plus tôt que prévu, il ne restera bientôt plus rien à voir. On notera qu'une fois encore, nous sommes en région Île-de-France, ce qui laisse rêveur sur l'avenir de ce patrimoine...
Vous pouvez aussi lire cet article :
https://www.lemoniteur.fr/articles/le-foyer-maurice-ravel-menace-de-demolition-35439392 

Le Comité de Vigilance Brutaliste


Pour ma part, en 2010, j'avais écrit ça sur le foyer Maurice Ravel, je ne peux pas ajouter grand chose :
Il s'agit du Foyer Maurice Ravel à Nanterre.
Tout est pour moi.
L'architecture au comble de sa jubilation modulaire, de sa structure affichée, de son béton sensible.
Jeux sobres d'une forme qui se décline dans la conscience d'un plan et surtout d'une fonction, confusion visuelle libératrice et ludique qui démontre le plaisir d'un jeu savant d'une forme sous le soleil...
Un vrai lieu.
Regardons ce beau cliché pour Lyna éditeur dont le photographe est notre célèbre J.E. Pinet, photographe de cartes postales pour Abeille-Cartes. Monsieur Pinet se place un peu sur le talus, sur l'herbe pour que le foyer Maurice Ravel semble surgir au détour du chemin, laissant déborder les Tours de la Défense au loin. La carte est datée de 1968 et par le correspondant de mars 1982 !On notera que l'éditeur nomme l'ensemble Foyer Maurice Ravel-École de Musique sans nommer Jacques Kalisz son architecte.





lundi 6 novembre 2017

Nanterre, tu meurs

Pourtant il fut un temps où la Mairie de Nanterre était fière de ses paysages, fière de son architecture contemporaine, fière de son urbanisme et même fière des aménagements des parcs. Tellement fière que la Ville de Nanterre par l'intermédiaire de son imprimerie municipale diffusait ça :


Dans le Parc, dans le gris-bleu d'un lac artificiel, les petits corps venaient se rafraîchir sans soucis des écrevisses, des alvins, des algues glissantes. Au loin, la famille pique-niquent sous l'ombre d'arbres adolescents indifférents à tant de proximité. La zone devient soudain verte déterminée par un entretien soigné d'une prairie offerte. Puis, surgissent les reines, les tours, celles qui donnent au ciel lui-même sa teinte comme si le magicien Fabio Rieti avait réussi pour la première fois à colorer l'azur, comme si l'élévation de ces totems assurait la météorologie.
Regardez comme cela se répond, comme cela se fond, comme cela est juste.
Vous voyez l'accord parfait des teintes. Qui croyez-vous qui tienne ça dans ses mains, dans notre œil ? Est-ce Monsieur Émile Aillaud qui ordonne ce monde ? Est-ce un peintre trouvant là la raison des leçons de la peinture de Poussin ? Est-ce Alphonse Allais voyant surpris la réalisation des villes à la campagne ? Est-ce Luis Pueller qui photographie ce moment ?
Ce qui est certain c'est qu'il s'agit non pas d'un ensemble de constructions mais d'une œuvre. Et que cette œuvre unique au monde, unique au monde, entendez-vous, est maintenant menacée par ceux-là même qui devraient la protéger, la défendre, et l'entretenir.
Rien ne pourra être comparable à cette exceptionnalité, rien ne pourra faire semblant d'y ressembler, rien, aussi minuscule que soit l'intervention ne pourra singer cette œuvre d'art. Il y a là une exceptionnalité première, la même que Talmont sur son promontoire, la même que les ors de Versailles, la même que les bétons de Freyssinnet. Il y a là, réveillez-vous, une œuvre pour laquelle nous n'avons aujourd'hui qu'un seul devoir : la protéger et la maintenir visible aux générations à venir. Les Tours-Nuages de Émile Aillaud ne nous appartiennent pas, n'appartiennent surtout pas à leur propriétaires, elle appartiennent à l'ensemble vivant de ceux qui regardent et savent jouir.
Jouir. Oui.
Une fois encore pourquoi ceux qui font métier de cette jouissance perpétuée n'ont rien fait ? N'ont pas signer les papiers ? N'ont pas communiqué, instruit les politiques ? N'ont pas alerté ? N'ont pas protégé ? Comment ils s'appellent déjà ceux-là ? Les agents du Patrimoine en Ile-de-France ? Les bailleurs sociaux aveuglés par les promesses d'une démagogie du bien faire, mêlant un asservissement aux réglementations à une incurie culturelle, croyant que c'est leur droit ? Comment une ville qui a porté un héritage du combat, une politique de recherches, des tentatives heureuses de vivre autrement, d'offrir à la vie la chance de se vivre vraiment, comment ceux-là même qui écrivent la poésie des ville peuvent maintenant abandonner ainsi ce qui constitue la chair de leur rue, de leur place, des histoires vécues là ?
Mais dans quel monde de merde vivons-nous ?
La faiblesse devient la norme, l'indifférence devient l'instrument, la lâcheté patrimoniale devient l'argument, la traitrise aux idéaux devient enfin à Nanterre le signe puissant de ce Monde retourné sur les valeurs des combats qui l'ont construite.
Nanterre, tu meurs.
Tu meurs et on te prépare pour étouffer les odeurs de ton cadavre pourrissant un linceul brodé des meilleurs intentions.
Nanterre, tu meurs.

Madame la Ministre de la Culture ? Madame Nyssen ? Pardon, Madame ?
Les architectes des Bâtiments de France ? Pardon ? Excusez. Vous êtes là ? Vous voyez ?
Monsieur le Maire ? Monsieur Jarry ? Y a quelqu'un ?
Monsieur Jean-Paul Ciret, adjoint à l'écologie urbaine et au Patrimoine Communal ? Vous êtes là ?
Monsieur le Conseiller Municipal Délégué à la Politique de la Ville ? Monsieur Iznasni ?
Monsieur Julien Sage, Adjoint chargé de l'Urbanisme ? Allez-vous laisser faire ?
Et vous Madame Boudjemaï ? Adjointe à la Culture ? Comment voyez-vous cette histoire de votre ville en train de disparaître ? En parlez-vous avec Monsieur le Maire, le matin, autour du café ? 

Et toi, citoyen, citoyenne qui lis ces lignes ? Tu as fait quoi aujourd'hui pour sauver ton Monde ?
C'est par ici que ça se passe.
SIGNE LA PÉTITION, MAINTENANT, LÀ, TOUT DE SUITE :
https://www.change.org/p/madame-la-ministre-de-la-culture-tours-nuages-de-nanterre-arr%C3%AAtons-le-massacre
Signe, diffuse, communique et n'oublie pas d'être exigeant avec ceux qui doivent porter la Culture, car c'est de TA Culture qu'il s'agit, pas de la leur.
Écoute Émile Aillaud ici :
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2015/02/faire-un-non-33-tours-avec-emile-aillaud.html
Lis Richard Klein ici :
http://www.docomomo.fr/actualite/201709/tribune-tours-nuage-emile-aillaud-1902-1988
Exprime ton désarroi, ta colère :
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2017/03/menace-sur-nanterre.html 

Et surtout, surtout, architecte, artiste, ne participe pas à cette mascarade de la requalification, ne sois pas complice. 
Et n'oublie pas qu'à Nanterre encore, une école d'architecture, l'une des plus belles, est en train de pourrir.

mardi 4 avril 2017

Brutalisme : une (ma) définition



Mon amie Cécile Desvignes me demande gentiment de donner ma définition du mot Brutalisme. Il faut dire que depuis quelque temps, c'est vrai, je râle un peu contre une usurpation de ce terme par des auteurs qui me semblent faire un peu vite un amalgame entre une utilisation visible du béton et le Brutalisme.
Ce qui suivra sera donc pour moi, ma définition du brutalisme et je dis bien pour moi. 
Je tiens aussi à dire tentative de définition.
Autrement dit, je m'autorise même la contradiction et le droit de changer d'avis. Et je ne relis le texte de Banham qu'après avoir écrit cet article ci-dessous et c'est amusant l'image que j'en ai gardée...
Toutes les citations sont reportées en fin d'article.
Je commence :

Le mot Brutalisme est lié, pour moi,  d'abord, non pas à un matériau précis mais bien à une attitude vis-à-vis de l'utilisation d'un matériau en architecture. Ainsi Banham utilise-t-il l'exemple de Peter et Alison Smithson et leur architecture aux matériaux divers pour poser d'emblée cette question de l'attitude des architectes face à leur mode constructif. Il s'agit en quelque sorte d'une vérité du matériau, voulant comme par une éthique du bâti, mettre au devant, de manière visible, sans pudeur, ce qui construit. En ce sens on pourrait donc facilement trouver du brutalisme dans des architectures bien avant le XXème siècle comme des architectures vernaculaires, paysannes, utilitaires. Il pourrait bien y avoir un brutalisme de la cabane en rondin, (voire le Murondins de Corbu) la cabine Fillod ou la Tour Eiffel dont la transparence conceptuelle aussi bien qu'esthétique est totale. Banham parle lui du hangar.
En parlant d'absence de pudeur, je voudrais vous faire partager cet extrait d'article* paru dans L'Architecture Française qui parle de nudisme en évoquant la présence sans fard du béton dans les constructions et illustre cet article avec l'image d'une architecture d'Auguste Perret ! Qui oserait pourtant qualifier Perret de brutaliste ou même de nudiste du béton ? Pourtant, je trouve que ce terme de nudisme aurait bien mérité une fortune critique plus grande car il retire à celui de brutalisme une force guerrière et belliqueuse qui ne lui sied par toujours...
Sans doute qu'en français il faudrait surtout trouver dans le brutalisme une forme de franchise. C'est là que l'histoire du XXème siècle revient en force avec, par exemple, les Cités Radieuses de Le Corbusier et le traitement un rien brut de leur matériau. Reyner Banham voit dans les épaisseurs assumées des banchages, les raccords joyeux et sans retenue du béton, une affirmation un peu crue de ce qui constitue la peau de la construction et fait lire par l'œil autant que par la main, la réalité de son état constructif. À partir donc du modèle de Le Corbusier, qui a toujours chanté le béton comme un épiderme parfait mais aussi comme un modeleur d'espaces, on a souvent associé le brutalisme à des architectures au caractère formel affirmé, puissant, souvent à la géométrie franche qui ne désirent d'aucune manière une intégration dans leur environnement. Pourtant Le Corbusier, loin de vouloir nier le paysage, pense souvent comme Aalto d'ailleurs que l'architecture se doit au minimum de le compléter... Mais on oublie parfois que le brutalisme n'est pas seulement une forme et une esthétique qui serait celle d'une naufrage assumé d'une forme dans un lieu mais se doit de dire (avec vérité)  et de raconter (avec poésie donc...) sa structure.
En France, on parle aussi souvent de rationalisme lyrique, expression absente chez Banham. Car on pourrait bien être embêté avec le brutalisme qui semble souvent associé à l'angle droit, au cubage et peu à la courbe. Pour que la courbe soit brutaliste, il faut qu'elle soit avant tout déterminée par une technicité qui en fait un exploit, un geste, une économie aussi. Le béton tendu sur une double courbure a souvent trop à voir avec une gestuelle libre et dansante qui, même si toute de franchise, ne semble pas pouvoir répondre à la définition du brutalisme. La courbe, combien même fille d'une haute technologie et d'efforts bien conduits, laisse l'œil tranquille à ses forces. C'est bien ce que j'avais raconté à Monsieur Claude Parent et qui lui avait plu (merci Monsieur Parent) en affirmant que Sainte-Bernadette-du-Banlay, bien qu'affichant une image brutaliste et guerrière n'est rien moins que deux voiles de bétons séparés par un vide, vide qui à mon sens est la vraie grotte de Nevers. Image d'un poids lourd fait d'une feuille de béton...
Ainsi on pourrait opposer facilement en France deux églises : celle de Royan et celle du Banlay.
À Royan, on a certes une utilisation affirmée du béton mais l'ensemble, de par la forme du plan, l'utilisation des V Laffaille, et l'élan de son clocher, n'est cependant qu'une forme d'église reprenant les codes traditionnels d'orientation et de fonctions. La seule et très belle modernité de Royan tient dans l'utilisation de deux modes de constructions associés : le V Laffaille produit d'abord pour des bâtiments techniques et le toit en paraboloïde hyperbolique (double courbure ou selle à cheval). Il y a bien là une rationalité de l'économie de construction et de l'ingénierie... et un lyrisme formel apparent. Un chef-d'œuvre donc.
Gillet permet à tous de lire depuis le dedans et le dehors de quoi son architecture est constituée et en affirme même l'élan, la hauteur, et les caractéristiques techniques essentielles. Il s'agit bien là d'un nudisme si ce n'est d'un brutalisme. Monsieur Parent m'avait confié qu'il ne la trouvait pas très bien dessinée mais il en aimait le raccord au sol qui donne à l'église de Royan, une sorte de socle puissant et épais très très convaincant et assez brutal en effet.
L'église du Banlay, on le sait, elle ne le cache pas, joue par contre d'une ambiguïté d'image. Elle est d'abord pour le visiteur une autre architecture, autrement dit, elle se refuse à son identification première, autrement dit encore, elle joue avec notre culture de l'œil... Elle est un bunker. Ce déplacement d'image crée chez le visiteur un choc sur la présence d'un tel objet dans un tel espace avant même d'en savoir la fonction. De plus, alors que les bunkers souvent font dans le paysage une sorte d'apparition soudaine et peu prévisible, ici Messieurs Virilio et Parent ont comme dévoilé le bunker, l'ouvrant à la perception de tous côtés, le désensablant en quelque sorte. On pourrait même voir dans le dessin de sa base comme un socle soulevant les obliques des coquilles. L'échelle également est un peu supérieure à l'idée que l'on se fait du bunker, du moins de sa masse révélée. Là également, le béton est franc, nu, visible, palpable (ça c'est très important). Mais peut-on parler de brutalisme ? D'après Claude Parent lui-même... Non ! Même s'il nous fit l'honneur d'accepter d'être le parrain du Comité de Vigilance Brutaliste ! Alors ? Alors sans doute que trop marquée par des théories avant tout spatiales et optiques, obtenant sa forme par citation d'une autre, déjouant la rupture en affirmant un symbolisme ravageur, l'église de Banlay bien que possédant des atouts évidents d'un brutalisme d'apparition, de surgissement, est trop un objet de projection pour appartenir à ce mouvement qui, d'ailleurs est plus une incantation visuelle qu'une réflexion architecturale étendue.
La confusion viendra trop souvent que brutalisme et brutalité peuvent avoir en commun une image et que les reliques de la guerre servent cette confusion. Les bunkers sont brutalistes, Banlay est lyrique. Oui, je sais, vous doutez.
Alors aujourd'hui, on met à la sauce du Brutalisme tout un tas (c'est le moment de le dire) de bâtiments qui affichent leur béton, leur forme, leur masse sans remords. On confond donc brutalisme historique et néo-brutalisme. Mais quoi de commun entre les tours de Gérard Grandval à Créteil et la Cité Radieuse de Le Corbusier ? Quelle proximité entre les voiles de béton ripolinées de blanc de la Grande Motte et le Tricorn de Owen Luder ? Rien... À moins que du brutalisme ne reste que le surgissement soudain, la rupture avec l'environnement, le sentiment d'une création ex-nihilo comme posée là sans égard. On notera que le livre Archi Brut de Peter Chadwick fait bien le jeu de cette confusion en osant affirmer qu'il s'agit d'un mouvement. Ce manifeste visuel n'est qu'un ramassis joyeux et beau d'images d'objets bétonnés ou pas, que l'auteur, par des jeux de découpages, de remise en page et d'écrasement par le noir et blanc, tente vainement d'associer... Faire un beau livre pour populariser une architecture mal aimée (croit-il) c'est touchant, faire une liste sans analyse d'architectures c'est moins intéressant. Il suffit de lire le crédit photographique de l'ouvrage pour comprendre le bordel de cette iconographie ! La suppression de la couleur et de la polychromie des bâtiments est d'ailleurs l'autre signe douteux de cette édition, c'est justement oublier la citation de Peter et Alison Smithson imprimée dans ledit ouvrage.
Le Brutalisme c'est d'abord une éthique, celle d'une architecture déterminée par son programme puis par ses moyens et enfin par la clarté du plan qui ne sera que l'expression de cette réflexion. Il ne devrait pas y avoir de brutalisme malhonnête, Monsieur Chadwick. Et les joies optiques et cinétiques du béton architectonique en sont le reniement même !
En ce sens, certaines barres du Hard French, certains de nos chemins de grue mal aimés et moins Vintage sont bien plus brutalistes que les tours de Rem Koolhaas. La présence ne fait pas l'essence.
Alors si je me réjouis de Owen Luder, si j'aime arpenter la fonction oblique de Sens, si le toit-terrasse de la Cité Radieuse (en cours de privatisation) est l'une des plus belles promenades architecturales, si le soleil éblouit mes yeux quand il passe sur les volumes de Pierre Puccinelli et Roger Anger, je me garde de trop vite les croire brutalistes.
Peter Chadwick a cru trop rapidement que rassembler toutes les Ugly architectures du Monde, que de suivre à rebours le Prince de Galles, que de jouer avec les images serait suffisant pour faire un inventaire et être l'inventeur d'un genre. C'est une erreur éditoriale grave. Émile Aillaud et Dominique Perrault doivent bien rigoler de se voir ainsi baptisés d'architectes brutalistes ! Et la mise en noir et blanc des tours de Nanterre d'Aillaud, l'éradication de la poésie de la couleur par Fabio Rieti sont un aveuglement de l'auteur qui confine à... euh... comment dire, un manque de morale ?
On sent dans l'ouvrage de Peter Chadwick l'envie d'être dans le coup en mêlant citations de J.C. Ballard, Joy Division ou Le Corbusier. Une pop attitude un peu épuisante confondant son attachement et sa surprise avec une tentative d'analyse.
Mais bon. Il aime. Moi aussi. Partageons ça.
Tout ce qui permet, sans héroïsme de l'auteur (qui se croit l'inventeur), de faire aimer et partager l'architecture moderne est utile même au risque d'un fourvoiement de l'histoire de cette architecture et de sa représentation.
Alors, pour moi, Cécile, le Brutalisme, c'est à la fois le Tricorn d'Owen Luder, c'est le système Camus de préfabrication lourde, c'est Talmont, c'est un bunker renversé sur la côte, ce sont les parpaings nus et les plaques de béton de ma maison Phénix, c'est surtout, surtout l'expérience soudaine, incontrôlable, puissante, d'un espace poétique, lourd, sur lequel l'œil s'écorche et la main se réjouit. Caresses de béton, palpation de la structure, essence même de la fonction. Érotisme fulminant du matériau nu.
Tout le reste n'est que décor ou image et, oui, ce n'est pas grave. Vraiment pas grave.
En espérant, Cécile, avoir répondu à votre attente.
Bien à vous.

Par ordre d'apparition :
*L'Architecture Française, 1943, François Vitale.
Le nouveau brutalisme, Reyner Banham, 1955, réédition par la revue Marnes, 2011.
Archi Brut, Peter Chadwick, édition Phaidon, 2016. Ne l'achetez pas, faites-le vous offrir...

 

Reyner Banham : 









Peter Chadwick :



La merveilleuse foire à tout du crédit photographique...





 

Donc :

mercredi 22 mars 2017

Menace sur Nanterre !

Si on appelle Ville un ensemble urbain articulant dans ses rues, ses constructions, ses espaces, le collage de son histoire, où chaque architecture et chaque vide sont signifiants de cette histoire commune et d'une urbanité, alors la ville de Nanterre est simplement en train de fondre.
Cette ville dont l'histoire architecturale récente est l'une des plus représentative de ce que fut le XXème siècle est en train d'éradiquer son héritage d'une architecture sociale et populaire, progressiste et utopiste.
On sait comment la pourriture a déjà gagné sur l'école d'architecture de Jacques Kalisz littéralement abandonnée par les Ministères de la Culture successifs et par les autorités locales qui possèdent ici l'un des chef-d'œuvres de l'architecture métallique du siècle passé, architecture symbolique aussi de certains combats pédagogiques. Parfaite leçon de ce que l'on veut que devienne cette pensée et de comment on en discute la place dans notre histoire de l'urbanisme et du vivre ensemble aujourd'hui...
Voilà que l'un des plus emblématiques ensembles de logements sociaux de France, sans doute l'une de ses icônes, l'une de celles qui ont fait image autant qu'architecture est maintenant menacée par une "réhabilitation thermique". On sait ce que ce mot contient de violence vis-à-vis de l'architecture contemporaine et moderne, les dossiers sont maintenant nombreux de cette excuse pathétique et démagogique pour effacer cet héritage. Car la "réhabilitation thermique" est bien une violence qui met hors de son champ la nécessaire exceptionnalité du Patrimoine Moderne. En effet, si l'histoire de l'architecture et sa préservation doivent passer par la mise en lumière des qualités des constructions et leurs particularités (toutes leurs particularités) il va de soi que cela doit s'appliquer à l'église baroque comme à la tour de logements sociaux. Il ne doit y avoir dans la préservation aucune hiérarchie ni d'époque, ni de programme et encore moins de mode constructif. Il faut pour faire une histoire accepter l'héritage dans son entier car que l'on touche à la poignée de porte ou à la structure c'est bien à l'ensemble de la pensée que l'on touche.
Les Tours de Émile Aillaud ne doivent pas être épaissies. Elles ne doivent pas être redessinées, ou voir leurs ouvertures transformées, et en aucun cas, ce qui fonde leur présence, c'est à dire le travail de couleur et de matière réalisé par Fabio Rieti avec la complicité de l'architecte ne doit être détruit sous le faux nom de réinterprétation. Car aucune raison scientifique, historique ou même, j'ose, poétique, ne peuvent justifier une modification qui troublera cet héritage qui n'est pas qu'un décor urbain ou une lubie d'une époque mais bel et bien une œuvre au sens le plus précis comme, oui, Versailles, Ronchamp ou Le Havre de Perret. À ce titre, elle a des droits et ses créateurs aussi !
L'abandon de l'une des plus petites particularités de cette architecture sera une lâcheté de notre génération, un abandon de l'histoire à des marchands de produits isolants.
On voit aussi comment il est question de rhabiller les Tours dans un nouvel écrin qui sera sans doute plus digne d'accueillir une gentrification que des logements sociaux. Autrement dit, on s'accorde le droit à une réhabilitation seulement si une partie de celle-ci se fait au détriment des logements. Il s'agit bien d'une politique déguisée d'enjolivement pour redorer sans doute un peu l'image de cette architecture et du quartier. Faire place nette avec la complicité des lois écologiques et des pseudo-artistes et architectes qui viendront y mettre leur touche...Ils sont déjà sur place.
Nous nous devons de faire passer cette histoire, nous nous devons de faire tenir debout, face au monde, face aux yeux ce qui, défaut thermique ou pas, est signifiant de l'histoire de l'architecture.
Il est grand temps que l'état d'exceptionnalité du Patrimoine Moderne soit immédiatement mis en œuvre par une politique vive et puissante de tous les responsables de la Culture et du Patrimoine.
Assez de ce Label Patrimoine du Vingtième Siècle bafoué, inutile, et faussement défenseur derrière lequel les autorités du Patrimoine se retranchent pour faire croire à leur action !
Assez de cette politique écolo-gentrificatrice faussement de gauche qui pollue à coup de polystyrène expansé nos architectures et les vident des habitants !
On en voit maintenant clairement la réalité politique, sa transparence pragmatique, son dévoiement démagogique.
Nanterre  enterre son Patrimoine.
Nous sommes, et soyez-le avec moi,  face à cet héritage architectural, face à cette histoire, tous des citoyens de Nanterre.
Stoppons immédiatement cette attaque ! Ça suffit ! 
Artistes, architectes, ne soyez pas complices de cette fausse réhabilitation qui n'est rien d'autre qu'une éradication en règle d'une œuvre d'art et d'architecture.
Soyons pour une restauration précise, au plus près de l'histoire.
Agissez ! Agissons !
Écrivez aux bailleurs, pétitionnez,  écrivez au Maire, à Madame la Ministre de la Culture,  à vos députés, à la D.R.A.C Il-de-France, faites de l'agit-prop sur les réseaux sociaux, enseignez ce cas à vos étudiant(e)s, faites des articles sur vos blogs, dans vos journaux ! Adhérez à des associations de défense du Patrimoine, inventez-en ! Laissez des commentaires ici :
http://www.batiactu.com/edito/un-concours-rehabiliter-tours-nuages-classees-patrimoine-48282.php
Demandez aux candidats à l'élection à venir ce qu'ils comptent faire et surtout faites le bilan de ce qui a été fait depuis cinq ans pour notre Patrimoine Moderne par pas moins de trois Ministres de la Culture.
MAINTENANT !

Pour revoir tous les articles sur Émile Aillaud :
http://archipostcard.blogspot.fr/search/label/Emile%20Aillaud 
ou
http://archipostalecarte.blogspot.fr/search/label/Emile%20Aillaud

Ceux sur Fabio Rieti :
http://archipostalecarte.blogspot.fr/search?q=rieti
http://archipostcard.blogspot.fr/search?q=rieti

Et ceux sur Nanterre :
http://archipostcard.blogspot.fr/search?q=nanterre
ou
http://archipostalecarte.blogspot.fr/search?q=nanterre

Pour faire comme il se doit sur ce blog dédié à l'architecture et à sa représentation en cartes postales et pour affirmer une fois encore qu'il n'y est pas que question d'images Vintage sans source, sans photographe, sans architecte...Voici deux cartes postales des Tours d'Émile Aillaud à Nanterre.
On commence ?



L'éditeur Lyna pour Abeilles-Cartes a donc envoyée Rolf Walter en reportage. On connait bien ce photographe sur ce blog et nous aimerions, je le redis, en savoir davantage sur lui.
ici, il cadre un premier plan fleuri au bout d'un jardin. Le petit bananier tente de rivaliser avec les Tours de Aillaud. On a donc un premier plan de verdure, une ligne de constructions et un ciel étendu et étal. Une carte postale donc mais qui a le mérite de mettre en évidence la multitude du bâti et comment les couleurs de Fabio Rieti joue avec le ciel.
Une autre :



Cette fois c'est J.N. Duchâteau qui fait le cliché. Là également on connait bien ce nom ! Il travaille pour Raymon et place les Tours de Aillaud très loin en choisissant le plan d'eau comme élément naturel pour faire un premier plan très bleu qui viendra à son tour jouer avec la ligne de constructions et le ciel. L'église tout juste dans le cadre signifiera la jonction entre la ville moderne et l'héritage historique. Il s'agit du Parc départemental Malraux. On notera la Cité Lénine à gauche du cadre.

vendredi 21 octobre 2016

Aillaud All-Over



On pourrait rapidement n'y voir que des blocs dressés.
Pourtant, à ceux-ci, répond presque bloc à bloc, un enfant dans la ronde.
On a souvent raillé l'héritage de Émile Aillaud, sa poésie subtile, ses espaces déterminés laissant, croyait-il, à l'enfant l'autorité d'y construire sa ville.
Mais il avait raison. Il faut être bien élevé. L'architecte n'y peut rien, même si ses espaces l'autorisent.
Un arbre dur au premier plan, un peu de sable au pied d'un banc de béton, des petites tours qui se regardent et dont le voisinage doit naître des percées répandues. Se faire un signe, d'une intimité vers une autre. Rien de trop grand, rien de trop égal. Croire aussi en la couleur. Avoir Venise au bout de la pensée c'est délicat, toujours, comme modèle.
Il y avait bien plus d'autorité que de poésie chez Émile Aillaud. Et c'est tant mieux. Vivre, cela demande de la rigueur et surtout demande, mot oublié, ce que l'on appelait de l'urbanité.
Monsieur Bensoussan qui écrit cette carte postale depuis la cité du Wiesberg pour un jeu devait le savoir. Il donne la réponse qui sonne tellement comme l'époque : Olivier et Carole. Où a-t-il trouvé sa carte postale ? Comment a-t-il regardé ce lieu qu'il habitait ? Et surtout, vraiment, comment y habitait-il ? Car tout tient là, bien plus que dans l'architecture, dans la manière dont on habite.
Je le répète, l'urbanité.
Et ce nom de famille pourrait bien être à lui seul un indice et surtout une histoire.
La Poste Française a tamponné sa carte postale. Elle l'a fait avec un dessin de Forbach montrant une porte ancienne de la ville, une porte pour une ville fortifiée.
La Cité du Wiesberg n'était pas fortifiée, elle. Elle était ouverte.
Ouverte.
On ne saura rien du cadrage. Rien d'autre que ce que l'on a sous les yeux. Il faut s'en satisfaire et ne rien regretter. Remercions le photographe des éditions de l'Europe d'avoir construit.
Construire les images, construire les lieux, ça reste un beau verbe, un bel acte, difficile et sans doute plein de remords. Les bords des images sont souvent trop durs, le All-Over ne va pas à tout, surtout pas à l'architecture.



 



dimanche 1 mai 2016

La courbe, la droite, ne pas choisir

Pour une fois (deux en fait), le ciel ne sera pas une étendue grise uniforme.
Pour une fois (deux en fait), on ne saura pas choisir.
Pour une fois, on aimera la comparaison.

Photographier l'architecture de logements de masse, la donner à voir, à ceux qui vivent là et à ceux qui la visitent c'est offrir l'occasion de l'installer entre la terre et le ciel, lui donner la chance de son déploiement dans l'espace du cadre. La lire en quelque sorte.
D'abord l'héritière :



La barre donnera tous les arguments du Mouvement Moderne et le fera en miroir sur elle-même. Facile de faire une image, il suffit de jouer avec le seul arbuste du coin pour installer l'architecture dans un cadre. Sinon, tout est horizontal. Niemeyer range dans d'immenses tiroirs intelligents les habitants de Brasila. C'est le grand ordre. Comment se fait-il que ce grand courbeur de lignes ait conservé pour les logements l'orthogonalité ? Est-ce bien Niemeyer qui signe cela ?
On observera deux façades différenciées, l'une comme une immense grille claustra s'étalant sur l'ensemble de la façade, l'autre percée de fenêtre ourlées de blanc. Les pilotis sont maigres et d'ici pas très dessinés, ils ne permettent pas cette libération du regard, sa circulation. Mais ce qui étonne le plus c'est sans doute le grand voisinage de l'un à l'autre, ce désir de densité pourtant dans une ville totalement inventée. Il faudrait pouvoir comprendre comment l'ombre fut travaillée pour savoir si celle-ci circule d'une barre à l'autre. À qui s'adresse cette édition Colombo ? Le photographe vient-il uniquement pour les habitants ou aussi pour le touriste d'architecture qui aura besoin de raconter la ville ? En tout cas, rien ne bouge, personne n'est là. Les présences sont bien loin, dans un graffiti sur le mur, une échelle posée sur l'immeuble. Même le sol n'a pas enregistré les pas du photographe.



Tout est un peu flou, un peu détendu comme image.
Le photographe des éditions Abeille-Cartes a-t-il fait trop vite son travail ou est-ce l'éditeur qui a peu fait de cas de l'impression que l'on aura de la Cité de l'Abreuvoir de Bobigny dessinée par Émile Aillaud ? Le ciel est mouvementé mais aussi clairement retouché, cela fait une matière assez picturale, brossée, frottée presque. Il faut sans doute le calmer ce ciel pour que le bâtiment qui se courbe, se lise mieux. Les arbustes sont maigrelets. Ils arrivent tout juste des pépinières. Tant mieux ! On voit mieux l'architecture. Encore des fenêtres sans rideaux, n'en tirons pas trop vite des conclusions. Est-ce que Aillaud voulait comme la photographie de cette carte postale, nous faire suivre au moins du regard la courbe ? Nous faire croire à un mouvement moderne adouci ? Ici, on ne soulève par le bâtiment pour ouvrir le regard, en permettre sa fuite. Ici, Aillaud compose, dessine, articule des lointains, des disparitions dans des creux, et invente des intimités si emmerdantes aujourd'hui à notre époque de transparence sécuritaire. Mais Aillaud ne joue pas non plus la logique d'une façade variée, explosée, dithyrambique à une poésie facile. Il écrase ses lignes courbes d'une grille permanente, égale qui ne fait que suivre cette courbe. La ponctuation viendra non d'un décor mais des occupations des balcons. Nous disons cela devant une image en noir et blanc. Les habitants prendront-ils les chemins courbes pour se promener ou couperont-ils à travers les grands haricots de gazon pour gagner un peu de temps et inventer les raccourcis nécessaires ? Comment ici, a-t-on fabriqué sa géographie pour sortir et pénétrer ces espaces voulant imiter des intimités ? Comme partout ailleurs finalement.
Quelques déchets sur la pelouse, un enfant trop turbulent au temps de pose devient flou, personne sur les bancs. Rien de grave, rien non plus de particulièrement éclairant sur le mode de vie. Il arrive aussi, à Venise, que les places soient vides.
Ce qui est certain c'est que cette carte postale est avant tout destinée à ceux qui vivent là. Peu de chance de rencontrer un touriste d'architecture. Elle servira à dire le nouvel habitat, elle devra servir à raconter son espace, son chez soi.
Celle-ci n'a pas rencontré son expéditeur. Elle est restée, comme on dit, vierge.
On pourrait avec insistance dire qu'elle n'est donc pas encore une vraie carte postale mais une idée de carte postale. Sans l'écriture, sans adresse à qui que ce soit, elle reste une image, un possible.

On pourra conclure en se demandant si certaines cartes postales de Brasilia sont arrivées à Bobigny et si des cartes postales de Bobigny furent expédiées à Brasilia. Les avions se croisent sans doute. Aillaud a bien dû en recevoir d'amis partis au Brésil. Niemeyer en a-t-il reçu de ses amis communistes de Bobigny ? Je le crois. Je rêve, dans une boîte à chaussures, d'une carte postale de Brasilia signée de Aillaud et d'une carte de Bobigny signée de Niemeyer. Le rêve voyez-vous se fait pareil avec des lignes droites ou avec des courbes.

 






 

jeudi 19 février 2015

Faire un, non, 33 tours avec Émile Aillaud

On va sonoriser un peu ce blog, au moins pendant deux articles.
Commençons par ce disque 33 tours intitulé Émile Aillaud parle, l'architecture un problème d'individus. Ce disque appartient à la collection Français de notre temps, production de l'Alliance Française, donc très officielle et certainement mise en place pour diffuser le génie français dans les établissements scolaires par exemple ou dans tout autre lieu de culture. Au dos de la pochette, la liste des personnalités est incroyable et j'aimerais beaucoup avoir les disques de Marguerite Duras, Raymond Queneau, Le Corbusier, et des jeunes agriculteurs.





Le disque est un petit format proche d'un 45T mais c'est bien un 33. On notera en bas de la pochette le petit texte qui contextualise l'enregistrement : "Confortablement installé dans son bureau, insensible aux bruits de la rue St-Honoré, M. E. Aillaud nous a développé ses rêves d'une architecture adaptée à l'habitat humain de "l'innombrable". Le nous reste peu identifié et la voix féminine qui fait l'interview reste anonyme... Dommage.
La photo de la couverture est de Kossakowski et on voit l'architecte en mode pensée active avec sa célèbre cravate lavallière.
On notera une attention très particulière à la place de l'enfant dans l'architecture, à une attaque en règle des aires de jeux telles qu'elles sont organisées et même des maisons de jeunes.
"Pour que l'on puisse aimer un autre, deux autres, et puis c'est tout."
On aimera le passage sur les architectes entourés des avis des sociologues et des pharmaciens ainsi que les positions sur la préfabrication mais surtout l'architecte comme modèle conscient de ses responsabilités.

Pour entendre la voix d'Émile Aillaud, cliquez sur l'image ou sur ce lien :
https://vimeo.com/119972495


Comme je vous donne à voir mais surtout entendre ce disque, je ne ferai pas de transcription du texte mais je vous donnerai comme ça quelques citations pour colorer un peu la carte postale qui va servir à illustrer les propos de l'architecte même si les constructions évoquées par Émile Aillaud sont bien plus récentes que celles des Courtillières puisqu'il parle de la Grande Borne et des Miroirs de la Défense, dont, il faut le dire de suite, même si j'ai une sympathie pour cet architecte, heureusement n'ont pas été construits.
"L'architecture n'étant que le support et le cadre d'une vie éventuelle ce n'est pas du tout une fin en soi."

"L'enfant qui m'importe n'est pas le moutard qui joue c'est l'adulte qu'il sera."

"Ce n'est pas l'habitation elle-même, c'est l'entour qui me paraît important, cette sorte de tendresse."

"Tout le monde a son mot à dire..."

"L'architecture n'est jamais la meilleure des solutions."

"Loger l'innombrable implique également une architecture."

"Il faudrait donc trouver un ordre caché sous l'apparent désordre."

"De même que  les feuilles de l'arbre sont toutes pareilles et que leur frondaisons sont innombrables on pourrait faire d'une architecture innombrable également un événement surprenant et c'est peut-être là que ce trouverait la forme du futur, peut-être."



La carte postale Yvon nous montre donc le Parc des Courtillières avec un point de vue très tranchant puisque la rue traverse l'image comme un canyon coupant à sa guise tout ce qui se présente !
Je n'arrive pas à retrouver le point de vue de cette image sur Google, il semble que cette hauteur ait disparu tout comme les petites barres du premier plan. La carte postale nous montre une petite animation, on devine un marché. On remarque aussi l'absence pour l'instant d'une végétation qui fait monter dans l'image l'architecture confrontant les courbes et les droites, les plans et les ombres. On retrouve au fond de l'image des immeubles que nous avions déjà vus par exemple ici.
Pour information, la carte fut expédiée en 1959 le 26 octobre pour être précis. L'expéditeur se plaint que  le temps est gris et brumeux, certainement un signe Grautag à Nicolas Moulin.