samedi 22 août 2020

Port Gruissan ? C'est Daniel Leclercq !

L'histoire de l'architecture est souvent écrite par des professionnels de la recherche, des historiens de l'architecture construisant leur théories et explications au sein d'une corporation qui se reconnaît. Pourtant, il existe des personnalités qui, souvent par amour pour un lieu et une histoire, construisent à leur tour des histoires de l'architecture. Par le biais d'un regard amouraché, ils réussissent à rétablir si ce n'est une vérité du moins des précisions plus grandes, des originalités hors d'un commun admis de l'histoire de ces lieux, de ces architectures.

Daniel Leclercq depuis des années maintenant est de ceux-la. Port Gruissan, c'est Daniel Leclercq. Et il travaille Daniel, il creuse son sillon, il cherche, toujours prêt à remettre en question le dogme, à rétablir la vérité, à décrypter les documents, à les faire chanter entre eux, se refusant à croire trop rapidement aux affirmations répétées toujours avec les mêmes inexactitudes. Il aime aller à la source où l'eau est plus fraîche et plus limpide.

Voilà que je reçois de sa part deux ouvrages entièrement consacrés à Port Gruissan et à son architecte Raymond Gleize. On y retrouve son goût immodéré pour une analyse pointue, une jubilation documentaire et ce désir un peu fou d'aller contre des préjugés et des présupposés. Il n'a pas peur. Il n'a pas peur parce qu'il travaille.

Certes, parfois c'est touffu mais que voulez-vous, si vous tenez à comprendre la Mission Racine, l'implantation de Port Gruissan et de ses choix esthétiques et urbains, il ne faut pas faire semblant de lire mal des documents mais bien prendre les traces et archives pour ce qu'elles sont : indispensables pour penser vrai. C'est l'amour qui le conduit, qui le porte. Car il vit cette architecture, il la parcourt, il l'arpente, la décrypte et tente même tout pour en défendre son plan masse et ses décors les plus fins, ses espaces publics et les crépis des murs. Un vrai travail d'inventaire comme on dit dans le métier. Il ne fait aucun doute que ce travail gigantesque devra servir à l'avenir de base à toute analyse patrimoniale de Port Gruissan. Daniel Leclercq est, de fait, une autorité, c'est-à-dire, au sens noble, il est autorisé à parler et expliquer. Car, chez lui, il y a surtout ce désir de passeur, de pédagogue. Il veut être précis pour aider à comprendre mais il ne manque alors ni d'humour, ni de fantaisie et même de délicatesse que ses photographies des lieux ou le jeu amusant et frais d'une fiction lui permettent de révéler. C'est goûteux.

Alors bien entendu Port Gruissan est aujourd'hui bien moins mainstream que La Grande Motte, la Reine de la Mission Racine. Mais justement, il ne faudrait pas que son ombre occulte les autres lieux et Port Gruissan mérite de fait ce regard. Car c'est une ville équilibrée, moderne, moins spectaculaire sans doute mais aussi plus urbaine au sens exacte de l'urbanité : vivre une vraie ville. Port-Gruissan est marquée par une architecture sensible et délicate qui a presque pour vocation d'en faire oublier l'extravagance d'une modernité de spectacle de sa grande sœur. Une sérénité franche.

Port Gruissan a de la chance d'avoir Daniel Leclercq.

Lisez Daniel Leclercq ! 

Ce livre est un ovni dans la production des livres d'architecture et même une audace car Daniel Leclercq y joue un jeu curieux dont je vous laisse découvrir la règle en le lisant. En tout cas, l'entretien qu'il produit avec Raymond Gleize permet de bien entrer dans le travail de l'architecte et de ses subtilités en oubliant pas, en retour de dresser un autre portrait, celui de son auteur. Savoureux, je vous dis et inédit dans sa forme et dans la richesse de son fonds historique. 

Entretiens, Raymond Gleize, essai. Daniel Leclercq éditions de Saint/Roch 

Ce grand album est LE livre sur l'histoire de Port-Gruissan. Bourré de documents, rempli d'une analyse fine de l'histoire, Daniel Leclercq y plonge littéralement dans toutes les particularités, les aspérités, les contre-vérités pour rendre un hommage appuyé à cette ville et à ce projet inscrit dans la Mission Racine. Le chapitre sur Paris Match est réellement typique des errements faciles empruntés par les répétiteurs que Daniel Leclercq corrige avec précision. Et ça change beaucoup de choses sur la vision de cet ensemble ! Tous les amoureux de l'histoire de l'architecture du balnéaire et de cette période architecturale devraient regarder cet ouvrage comme l'exemple de ce qu'il faut faire pour bien restituer une histoire : précision et amour mêlés. C'est aussi un beau livre à l'iconographie bien choisie venant appuyer l'argumentaire.

Port-Gruissan, Patrimoine (remarquable) du XXe Siècle, Daniel Leclercq, édition Valda/Saint Roch 

Et comme Daniel Leclercq n'oublie pas les cartes postales comme documents possibles à l'histoire de l'architecture, j'en glisse une petite qui le réjouira. il s'agit d'une édition As pour Apa-Poux à Albi. la carte n'indique ni le nom de l'architecte, ni du photographe; Nous sommes sur le nouveau port et on y voit bien la belle architecture-signature de Port-Gruissan :

 

Pour voir ou revoir des cartes postales de Port-Gruissan :

https://archipostalecarte.blogspot.com/2016/01/gruissan-son-guide.html

https://archipostalecarte.blogspot.com/2013/07/port-gruissan-en-verite.html 

https://archipostcard.blogspot.com/2010/04/bleu-jaune-orange-gris-nostalgie.html


mardi 18 août 2020

Aître ou ne plus être avec beaucoup de mépris

C'est comme ancien étudiant d'une école que j'ai beaucoup aimée que je me fais le relais de cette lettre ouverte adressée à Monsieur Mayer-Rossignol, lettre que j'ai bien entendu signée.
L'Aître Saint-Maclou de Rouen est un lieu exceptionnel, cela ne fait aucun doute pour personne.
Lorsque en 1988 je suis entré dans ce lieu qui était alors encore l'école des Beaux-Arts de Rouen, il était déjà question de sa restauration et chaque année, nous regardions notre magnifique école pourrir doucement, sans aucune intervention des élus d'alors. En étions-nous, nous étudiants, responsables ?
Les étudiants pris dans un espace aussi fort culturellement et historiquement ont toujours fait attention à ce lieu tout en l'animant de leur jeunesse, certes parfois iconoclaste, mais toujours attentive et même souvent fière de cet ossuaire devenue leur École des Beaux-Arts.
Alors, quand une revue* qui doit aux institutions qu'elle représente une certaine retenue se permet, sans aucune raison, d'attaquer l'héritage de cette présence (de 1940 à 2014 !) c'est la honte qui m'envahit. Nul doute que Messieurs Gossent et Randon les rédacteurs ont dû rencontrer des dizaines d'anciens élèves et enseignants pour produire le contenu éditorial de ce magazine.
 
Pour satisfaire qui ? Quel donneur d'ordre politique ?

Pour ma part, lorsque je parle de cette école, j'évoque ma chance. Ma chance d'y avoir vécu avec mes camarades un moment de vie important, d'y avoir rencontré certains enseignants qui m'ont offert mon autonomie. Toute cette histoire est ainsi perdue et oubliée par ces messieurs. Ils n'ont pas eu la chance de profiter de la vie culturelle de ce lieu. Les conférences, les colloques ? Sont-ils venus y assister ? Les expositions ? Les ont-ils visitées ? Il faut croire que non. Tant pis pour eux...
Il est grand temps que la Métropole de Rouen rende hommage à cette histoire au lieu de l'accuser, de la moquer, de l'ignorer ainsi. 74 ans d'histoire rayés d'un trait de plume mal informé...
Car si nous pouvons tous nous réjouir de la superbe restauration de l'Aître, doit-on pour ce faire trouver un coupable à son tardif intérêt ? Alors, cherchons-le, le coupable. Qui était en charge de ce bâtiment et de son état entre 1940 et 2014 ? La Ville de Rouen ? La Région ? Les Institutions Patrimoniales (DRAC etc...), la Métropole... ou les... étudiants, les enseignants, les agents techniques et administratifs de cette école ?

Monsieur Mayer-Rossignol puisque Monsieur Robert est parti sur ce geste de mépris.... peut-être pourriez-vous, vous, nous donner votre avis sur le contenu éditorial d'un magazine qui représentera votre futur politique et qui se doit, au minimum, au respect d'une histoire commune.

Voici ce courrier, n'hésitez pas à le diffuser, à le signer et l'envoyez ici :
mag@metropole-rouen-normandie.fr
 

Lettre ouverte à Monsieur Nicolas Mayer-Rossignol
Président de la Métropole Rouen Normandie

Monsieur Michaël Gossent, rédacteur en chef de le Mag Métropole Rouen Normandie et Monsieur Dominique Randon, directeur de la publication ont pris une énorme responsabilité.

Le numéro 54-Juillet-Août 2020 de cette revue consacrée en grande partie à l’Aitre Saint Maclou laisse tristes et surtout en colère toutes les personnalités qui ont participé à l’histoire de l’École des Beaux-Arts de Rouen depuis 1940.

Les sous-entendus et même les affirmations sur les conséquences de la présence de cette école sur l’état du bâtiment et sa nécessaire renaissance (sic !) sont insupportables et surtout totalement faux eu égard à ce qui s’est passé dans ce lieu sous l’impulsion des directeurs successifs, des équipes pédagogiques et techniques et bien entendu des étudiant-e-s qui ont animé et valorisé cet espace.

Comment peut-on écrire dans un magazine culturel et institutionnel page 9 :

«En 1940, l’école des Beaux-Arts récupère ces locaux de la Ville après l’incendie de la Halle aux Toiles. L’école quitte les lieux en 2014, laissant l’Aître dans un piètre état.»,

mais aussi page 5 : « Puis, il était devenu au XXe siècle un lieu enfermé et isolé. »,

et « l’espace redevient pour certains un petit havre de paix au milieu de la ville. Mais aussi le théâtre d’évènements culturels. Des spectacles, des concerts, des lectures… »

Comment peut-on laisser croire aussi que ce serait l’école (agents municipaux, personnels administratifs, enseignant-e-s, étudiant-e-s) qui seraient responsables de l'état de ce bâtiment ?

Avaient-ils en charge sa restauration ?

Bien au contraire, pendant toutes les années de cette occupation, aucun accident n’a été à déplorer alors même que la fréquentation y était dense. L’école étant habitée par les personnels, les visiteurs, les étudiant-e-s, les enfants et les adultes des cours du soir, et cela avec des ateliers techniques dont la maitrise des sécurités y fut contrôlée et maintenue grâce à une grande vigilance et une attention de tous à ce patrimoine. 

Comment peut-on à l’occasion de la sortie d’un tel magazine ne pas raconter l’importance pédagogique et l’écho culturel d’un tel lieu ? A-t-on oublié les nombreuses expositions qui y furent montrées et construites ? A-t-on oublié les interventions, les colloques et les conférences d’artistes organisés dans cette école? A-t-on oublié les centaines d’étudiant-e-s y ayant obtenu leur diplôme national ?

Quand la Métropole rendra-t-elle hommage à ce travail, aux artistes qui y ont enseigné, à ceux qui sont maintenant disparus ? Quand la Métropole décidera-t-elle de regarder aussi ce que sont devenus les étudiant-e-s venus ici dans ce quartier qu’ils ont aussi largement contribué à vivifier et dont nombre d'entre eux sont professionnellement inscrits dans la vie culturelle de l'agglomération ?

Nous sommes nombreux à avoir dans cet espace des souvenirs d’une émancipation culturelle forte qui font que, des années après, nous sommes encore attachés à ce temps, à ce lieu.

Réduire ainsi l’histoire de l’École des Beaux-Arts à un oubli méprisant en lui faisant porter des responsabilités patrimoniales qui ne furent pas les siennes est particulièrement déplacé et grave.

Vive l’avenir de l’Aître Saint-Maclou avec ceux qui y ont vécu, étudié, enseigné et surtout Monsieur Mayer-Rossignol, avec ceux qui ont aimé et continueront à aimer ce lieu.
 
Signataires :
Patricia Duflo, professeure à l’ESADHaR et à l’ENSA Normandie
David Liaudet, ancien élève de Jacques Ramondot
Anne Devillepoix, galeriste
Kacha Legrand, artiste plasticienne, enseignante ENSA Normandie
Jakob Gautel, artiste plasticien, enseignant à l'ENSAP La Villette
Laurie Lefebvre
Myriam Chaïeb Nairi, artiste
Fabien Persil, restaurateur de livres
Philippe Martin, artiste et professeur à l’ERBA
Guy Chaplain, professeur de dessin
Guy Lemonnier, artiste et professeur à l’ESADHaR
Eric Boucourt, ancien élève et membre du personnel technique du Guggenheim- NY
Dominique Le Gac, professeure de céramique
Jean-Claude Carpentier, technicien multi-media à l’ESADHaR
Julien Kuhn, styliste
Elisabeth Vaissaire, professeure d’Arts Plastiques
Sylvie Tocque
Virginia Mastrogiannaki, artiste
Vincent Victor Jouffe, artiste
Marc Hamandjian, sculpteur
Narek Voskanian ancien élève de l’école, artiste, réalisateur, photographe
Miguel-Angel Molina, artiste et professeur à l’ESADHaR
Marie Arrateig
Dominique Constantin Weyer, professeure d’arts plastiques
Mathieu Andrei, musicien
Thibault Le Forestier, administrateur de la Fraap, enseignant
Charlotte Baudet
Gérard Diaz, artiste, professeur à l’ERBA
Jean Rault, artiste et professeur à l’ERBA pendant une vingtaine d’année
Jean-Christophe Bailly, écrivain
Benjamin Frizon de Lamotte, Développeur pour la DGD à la recherche, à l'expertise, à la valorisation et à l'enseignement
Sébastien Blanchot, ancien élève
Jeremy André, animateur spécialisé à l’école TUMO, forum des images, Paris
Julien Binet, plasticien musicien
Jason Karaïndros, artiste et professeur à l’ESADHaR
Maxime Verdier, artiste
Victoria Selva,  artiste plasticienne
Sophie Roger,  artiste, professeure d’art Lycée Jean Prévost Montivilliers
Julie Lesage, directrice artistique
Maxime Fauvel, enseignant Arts Plastiques
Karl Thiriot, style maker
Sophie Grassard, plasticienne
Jean-Philippe Paumier, artiste (élève de 1998 à 2003)
Bernard Lallemand, artiste et professeur à l’ERBA
Philippe Janssen
Bérénice Duflo, professeure de lettres
Fanny Brianchon, professeure d’Arts Plastiques
Alice Delarue, peintre, accessoiriste
Martine Leclercq, professeur d’Arts Plastiques, Montréal Québec
Jean-François Raymond, peintre et enseignant
Emmanuelle Owen
Pascale Landais
François Audemar, peintre
Cécile Tombarello, élève à l’ERBA de 2001 à 2006- Responsable de Communication
Léo Martin
Marie-ange-le-rochais,   Auteure, peintre, illustratrice
Gilles Respriget, artiste
Magali Decaen
Florence Chevallier, professeure et artiste
Sophie Mari
Marielle Manteau, responsable Tiers-Lieu Numérique à l'Atelier 17 CCPOH Communauté de Communes des Pays d'Oise et d'Halatte
Stéphane Pichard, artiste
Julien Brunet, artiste plasticien diplômé 1998-2003 ERBA
Elodie Boutry, artiste
Olivier Nottellet, je suis artiste et professeur à l'ENSBA de Lyon
Dominique Debeir, artiste et professeure à l’ESADHaR
Lucile Encrevé, professeure d'histoire de l'art à l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, ancienne enseignante à l'ERBA de Rouen
Eric Helluin, professeur à l’ESADHaR
Julie Faitot
Marie-Christine Leclercq
Martine Bavent
Catherine Bernard, artiste plasticienne
Tsuneko Tanuichi, artiste
Philippe Bergoin, musicien
Sébastien Pugna
Béatrice Cussol, artiste et professeure à l’ESADHaR
Claude Lothier, artiste professeur à l’Ecole des Beaux-Arts du Mans
Martine Goupil, artiste
Erwan Venn, artiste
Nicolas Moulin, artiste
Antonio Gallego, artiste, maitre de conférence à l’Ecole Nationale Supérieure  d’Architecture de Strasbourg
Stéphane Carrayrou, professeur d’histoire de l’art à l’ESADHaR
Paatrice Marchand, artiste
Robin Parcelier, artiste
Arnaud Caquelard, artiste
Edwige Brocard
Alexandrine Bonicki
Baptiste Gateau
Philippe Ripoll, écrivain
Claude Delafosse, dessinateur
Sabine Krawczyk, graveur
Lise Lecoq
Jean-Marie Dallet, artiste, professeur des Universités Paris Sorbnne
Xiaogang Huang, artiste, professeur de langue
Lison De Ridder, artiste, dessinatrice




vendredi 14 août 2020

Ça se Corse

 


Oh, je sais que l'on pourrait bien passer notre tour, ne finalement pas trop s'attarder sur ce type de constructions que nous aurions vite fait de classer dans un dossier brutalisme de promoteur ou bétonnage de style.
Certes, c'est vrai que moi aussi, je n'ai d'abord pas cru nécessaire de vous montrer cet Hôtel des Calanques à Ajaccio, sur le bord de la Route des Sanguinaires. J'ai mis longtemps même à m'apercevoir que j'avais deux vues différentes de cet Hôtel dans ma collection mal rangée. Mais quoi ? N'est-ce pas la vocation de ce blog de nous obliger à regarder aussi ce type de constructions peu ambitieuses, seulement désireuses d'être dans son temps, jouant des codes de ce qui est contemporain à son époque pour croire qu'elles font œuvre... N'est-ce pas là aussi la suite amusante de la réception des idées et des styles internationaux que de finir  dans quelques signes architectoniques sans prendre l'ampleur des vrais mouvements, des vrais radicalités ?
Et est-ce si grave de les aimer aussi pour ça, pour l'usure en quelque sorte des aspérités modernes ? Car, tout de même, par deux fois, dans les milliers de cartes que j'ai regardées, j'ai sélectionné cet Hôtel. Ce qui avait dû me plaire pourrait bien vous plaire aussi. D'abord la masse contre le paysage, l'Hôtel oppose son volume, s'impose, dur et minéral comme s'il croyait faire partie par sa couleur et son ampleur de la roche de la côte. J'ai toujours aimé les architectures qui poussent du coude le paysage et qui, dans leur boursouflure, tentent de l'inventer de nouveau. C'est bien le cas ici. Bien entendu, toute la réalité de cette construction sera d'offrir la plus large ouverture maritime, le plus grand dégagement sur la mer. Ce n'est pas tant une architecture qui doit être regardée mais bien plus sûrement une architecture pour offrir la vue sur l'horizon maritime.
Le caractère de cet Hôtel tiendra donc tout entier dans sa masse définie, étirée, affirmée par les coursives sculpturales dans un dessin raide et imposant, coursives un rien lourdes, un rien épaisses qui offriront l'impression générale du bâtiment et de l'ombre aux habitants. Mais qui a dessiné ce morceau ? Je ne sais pas. On notera le traitement du rez-de-chaussée en grosses pierres agissant comme un socle, un contre-fort donnant à l'ensemble une sensation de solidité ou aussi, certainement, comme une citation obligée à la roche environnante. Il faut bien dire la nature quelque part. Edmond Lay était-il venu en Corse ? À moins que l'architecte de cet hôtel n'ait même rêvé d'un peu loin à Franck Lloyd Wright...
Je sens que vous me trouvez un peu dur, un peu aride alors que non, vraiment, j'ai de la tendresse pour cette belle tentative presque brutaliste en Corse. Et comme la vue doit être belle ! Je n'ai aucun mal à m'imaginer posant mes coudes sur le parapet, à regarder la mer, et, là-bas, sur un autre balcon, au même étage que moi, un autre homme fait de même. La peau du bras prendra alors l'empreinte de ce béton corse tout comme le sable sur la plage prend l'empreinte de mes pas. Il fait beau. Arrêtons donc de parler d'architecture. Il y a mieux à faire le long de la Route des Sanguinaires.
Informations pratiques : la première carte postale est une édition Ape Genova datée par le correspondant de 1983. Aucun photographe nommé, aucun architecte nommé. La seconde carte postale est une édition Papecor avec un cliché provenant de l'Atelier de Photographie d'Ajaccio. Cette carte nous donne les informations suivantes : 230 chambres avec salle de bain et douche privée, toutes avec loggia, vue sur mer et mini-bar. Cela doit suffire à notre bonheur. Pourquoi nous donnerait-on le nom de l'architecte Mais si vous l'avez...
dernière minute, dernière minute, dernière minute :
Daniel Leclercq nous trouve l'architecte qui serait Jean-Rémi Eyssautier en 1975. Merci.

 

lundi 10 août 2020

Suisse très amicale et très brutaliste aussi

Avoir de l'écho, sentir que nos mots partent loin et rebondissent, ça fait du bien.
C'est exactement ce que me permet de ressentir Serge Fruehauf qui m'écrit et joint à son courrier deux cartes postales somptueuses et si nécessaires maintenant à ce blog. La première vient en complément de l'article sur Pierre Pinsard publié il y a peu et c'est d'ailleurs suite à cet article que Serge m'écrit et m'envoie la carte postale qui manquait à la suite de celles proposées à votre sagacité. Enfin une carte postale qui nous montre donc l'église de Pierre Pinsard bien réalisée et depuis son extérieur. Ouf ! La logique éditoriale est respectée : maquette, construction, intérieur, extérieur ! La carte postale enregistre bien toute l'histoire d'un bâtiment. Je vous conseille de la découvrir sur l'article consacrée à cette église ici :https://archipostalecarte.blogspot.com/2020/07/pierre-pinsard-cest-le-kirkeby-francais.html 

Mais voici que Serge joint à l'envoie une autre belle vue, de Genève cette fois, et c'est vrai que ce blog parle peu, trop peu, de la Suisse mais heureusement c'est souvent pour en évoquer ses beautés brutalistes. 

 

 

 

Nous sommes donc à Carouge-Genève devant l'incroyable série de barres brutalistes. Tout est à l'unisson pour cette carte postale des éditions Pierre Jaeger et fils : choix judicieux du cadrage, beauté ineffable de l'architecture (j'en fais trop ? Ah... vous croyez...) lumière superbe et aussi animation joyeuse des enfants libres de jouer dans la fontaine. Serge Fruehauf m'indique d'ailleurs que Georges Brera l'un des architectes des constructions serait aussi celui de la fontaine au premier plan. Quelle image non ? Je me pose la question de ma culture de l'architecture suisse qui, pour un admirateur de le Corbusier est bien peu développée. Est-ce que ce franco-suisse aurait bouché la vue sur son héritage helvète ? Où suis-je le seul dans ce cas à n'avoir que peu rencontré l'Architecture Suisse du Vingtième Siècle en carte postale du moins ? Quoi qu'il en soit, voilà une occasion de compléter et d'apprendre. Merci encore à la carte postale d'être ce vecteur de culture et merci Serge pour cette découverte. Pour tout savoir sur ce groupe d'immeubles, je vous conseille d'aller lire le très complet PDF de Édouard Terrier, je ne ferais pas mieux et j'ai horreur de la paraphrase du travail des autres :

http://icietla-ge.ch/voir/spip.php?article305

Dans mes archives, peu de traces de Georges Brera, l'architecte. Je trouve un article sur une villa dans un numéro de l'Architecture d'Aujourd'hui de 1959. C'est peu de choses... mais c'est déjà ça. On y lit bien cette écriture post-corbuséenne au béton brut bien affirmé dans des formes solides. On y retrouve aussi P. Waltenspuhl comme ingénieur pour la structure. Les photographies de cet article sont de G. Klemm.





























Pour revoir des beautés suisses :

https://archipostalecarte.blogspot.com/2019/10/deux-hotels.html

https://archipostalecarte.blogspot.com/2019/06/sos-helvete-brutalisme.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2018/04/i-shake-it-off_22.html

https://archipostalecarte.blogspot.com/2017/03/suisse-marocaine.html

mercredi 5 août 2020

Quand notre cœur fait boum.

Comme je le rappelais dans cette chronique corbuséenne*,  Charles Jencks a déclaré la fin de la modernité pour les États-Unis le 15 juillet 1972 . La destruction de Pruitt-Igoe figure dans tous les livres d'histoire d'architecture comme la parfaite illustration de la fin de cette modernité.
Mais en France ?
Certes, sur notre territoire, la politique patrimoniale sur les constructions du Vingtième siècle ne manque pas de signes de sa faiblesse de protection (et aussi de ses ordres reçus) et on ne compte plus les destructions, les défigurations de bâtiments pouvant réclamer le titre de martyr de la modernité.
Le Musée des Arts et Traditions Populaires de Dubuisson est sans doute en ce moment l'exemple-type. La défiguration à venir des Tours Nuages d'Émile Aillaud et Fabio Rieti en est un autre.
Il faut croire aussi que les fils ne comprennent plus leurs pères.
Mais la carte postale que je vais vous montrer est à la fois un document populaire et un programme politique : une étrange réjouissance.




































 
Est-ce que les historiens de l'Architecture verront un jour ces destructions spectaculaires comme des erreurs ? Sans aucun doute que ce type de paysage, cette approche de l'habitat et de l'urbanisme manqueront dans les visites urbaines. Aujourd'hui, on aime flâner sur les remparts de Vauban devenus inutiles. On aurait pu aimer dans cent ans, deux cents ans voir et visiter les archétypes d'une politique du logement collectif du Vingtième Siècle. Il faudra beaucoup d'imagination alors pour comprendre le choc des volumes, la puissance écrasante et subtile des espaces, la logique irrémédiable des modes de construction, les déroulements des vies mêlant fierté d'y avoir vécu et misère de n'avoir pu en partir, épuisées par de mauvaises politiques successives de remplissage et de déshérence sociale. Rien qu'à ce titre nous devrions les conserver.
Mais nous pourrions aussi le faire parce que nous y trouvons aussi une beauté, sentiment esthétique qui aujourd'hui semble intolérable et que l'on couvre immédiatement du fameux : "vous auriez voulu vivre là ?"
Pourtant ce sentiment esthétique et la force que je trouvais à cet ensemble, (justement son incroyable brutalité franche) auraient pu aussi participer à sa sauvegarde (et aussi une politique sociale plus juste et une attention permanente aux bâtiments). On sait bien que finalement ce n'est pas tant le bâti que l'on fait exploser ainsi. C'est un climat social que l'on croit éradiquer (en communicant dessus) par une fête de la dynamite, de la promesse d'une échelle plus humaine. On éradique aussi un espace et tout ce qui le constitue. Je dis bien TOUT ce qui le constitue. Si la gentrification sauve parfois les architectures modernes, ici rien n'aurait pu porter ce projet funeste d'un possible sauvetage par une bourgeoisie encanaillée d'un esprit populaire instrumentalisé comme un décor amusant à la vie d'adhérents à la Start Up Nation. Rien ! Alors laissons croire que tout cela est une fête, un spectacle et Boum !
Éditer une carte postale de ce moment est assez peu usité même si cela n'est pas unique. Doit-on y voir un regard distancié qui ne fait que suivre l'événement ? Après tout c'est l'histoire de la carte postale d'être un enregistreur des catastrophes. Doit-on y voir un objet éditorial de propagande pour dire les bienfaits d'un futur radieux n'ayant même pas peur d'une éradication totale ? Doit-on surtout y voir le cynisme d'un genre éditorial ayant, quelques décennies auparavant, chanté par l'impression de cartes postales la joie de vivre là enfin dans la modernité ?
Je ne sais pas. Je ne sais plus. Il faudrait demander aux éditions Dubray qui ne nomment ni l'architecte de la barre Églantine de Meaux, ni le photographe ayant réalisé ces clichés ni même les raisons de cette édition. Imagine-t-on la famille délogée de cette barre, quelques jours après l'implosion, envoyer cette carte postale à sa famille ? Et pour en dire quoi ? Soulagement, tristesse, tout cela en même temps comme dit l'autre ? Il me faudra en trouver des exemplaires avec au dos une correspondance signifiant l'impulsion (et non l'implosion) de cet achat...
Justement, ce mot implosion, décrivant une puissance venant s'exercer vers l'intérieur m'a toujours semblé parfait pour laisser croire que le problème dont la réponse est cette implosion viendrait de l'intérieur-même de l'objet que l'on détruit. C'est par et vers son intérieur, son contenant que l'on détruit. Le bâtiment doit disparaître sur lui-même comme si cette image signifiait d'où vient la responsabilité. Même là, on lui interdit sa projection, son extension. Il fait en quelque sorte communauté dans sa destruction sur lui-même. Borborygme final radical, pyrotechnie auto-nettoyante.
La carte postale date l'événement de 1990. Il y a déjà 29 ans. Je n'arrive pas à y croire. Ils sont donc nombreux ceux qui aujourd'hui regardent cette carte postale sans pouvoir y ajouter autre chose que l'image elle-même, pleine finalement que de son spectacle.
Elle est déjà un document, une trace, une relique.
Et sans doute, aussi, une nostalgie.
Et les couleurs de la République, bleu, blanc, rouge, affichées sur la façade de la barre Églantine ne devaient porter aucune fierté mais bien pointer les responsabilités politiques. La République a failli. A-t-elle failli quand elle a construit ? A-t-elle failli quand elle a abandonné ?
Vous aurez compris, je crois.





Pour revoir la Cité de la Pierre Collinet au mieux de sa force, je vous propose cette belle veduta.
Posées à champ comme des planches franches, voici donc deux barres de Meaux laissant à leur pied l'espace récupéré par la densité de l'habitat. Le parc est dessiné, entretenu, plein d'un futur que l'on croit encore long et qui laissera les arbres grandir. Voyez-vous que le pignon aveugle est peint d'une couleur jaune en dégradé allant du plus sombre au plus clair vers le haut de la barre ? Voyez-vous le jeu cinétique des façades et l'incroyable saignée géométrique de l'escalier qui me fait penser à une couture d'agrafes sur une cicatrice.


Julien est en vacances. Il envoie cette carte depuis Meaux en 1964 à Jean resté à Paris. Quoi de plus beau que de passer des vacances au pied du Hard French ensoleillé de Meaux ? Qui pour reprocher à Julien ce désir de jeu savant, correct et magnifique de formes assemblées sous la lumière ? Qui ?

La carte est une édition Hodbert, éditions de Massy pour Iris. Pas d'architecte nommé, pas de photographe nommé, devant autant de Beauté, on est sans doute obligé à la modestie d'un anonymat.
Pour tout savoir sur la Cité de la Pierre Collinet quoi de mieux qu'un inventaire du Patrimoine n'ayant pas servi à son sauvetage :
https://inventaire.iledefrance.fr/dossier/cite-de-la-pierre-collinet/f1880d4d-fad7-472d-a31d-6ac19037a55f
*Pour écouter ma chronique corbuséenne N°59 sur la fin de la modernité et toutes les autres chroniques :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2017/04/les-chroniques-corbuseennes-disponibles.html
Pour revoir sur ce blog la Cité Pierre de la Collinet et Ginsberg :
http://archipostcard.blogspot.com/2019/02/as-tu-deja-oublie.html
https://archipostcard.blogspot.com/2012/09/ginsberg-la-barre.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2019/04/un-anneau-pour-les-reunir-tous.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2019/04/jean-ginsberg-le-mans-monaco.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2016/02/construire-sur-et-avec-la-fragilite.html
Pour voir d'autres exemples de cartes postales de destructions de l'architecture :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2018/02/alain-bublex-mon-amour.html

Au lieu de vous donner des vidéos de la destruction de ces barres de Meaux, je préfère vous offrir celle-ci. Vous y retrouverez mon goût pour le spectral :




jeudi 30 juillet 2020

Le Corbusier sous le Radar

Essayons de voir la réception de l'architecture de Le Corbusier dans un document populaire qui, pour une fois encore ici, ne sera pas une carte postale.
Un matin d'été 1952, une famille devait être heureuse d'aller au marchand de journaux et de se retrouver photographiée dans les pages du journal Radar, journal d'actualités sensationnelles et... euh... spectaculaires.
Sans doute que cette famille fut moins heureuse de lire le petit texte qui accompagne la photo des parents et des enfants en plein repas et le dédain mi-amusé mi-moqueur du journaliste qui est venu à leur rencontre.
Tout commence par le titre où la famille est appelée "locataires cobayes" comme si elle participait à une expérience et que cette famille était de fait sous les yeux de quelques scientifiques ou sociologues surveillant leurs faits et gestes comme pour une émission de télé-réalité quelconque.
Pourtant, ils sont bien des locataires et chez eux donc.
Ensuite l'article est prompt à faire croire qu'ils n'auraient pas su, ces gens-là, comprendre la merveilleuse révolution de vivre là et le journaliste, pour feindre une complicité avec cette modernité, laisse croire que les anciens usages et habitudes de mode de vie de cette famille n'ont pas su trouver leur chemin dans les habiletés de Le Corbusier.
Et leur liberté ?
Certes le mobilier n'a rien de moderniste, certes ce mobilier est placé étrangement un peu près de la baie, certes le bahut et le fauteuil surtout semblent hors d'âge. Et alors ? Ne pourrions-nous pas y voir justement, non pas une incompréhension de l'espace mais bien au contraire la possibilité d'en faire exactement ce que l'on veut ?  L'adaptation de cet espace est le signe de son indétermination, c'est bien ce qu'a vu cette famille qui n'est donc pas inadaptée au lieu mais libérée de ses fonctions. 
Ils sont chez eux non ?
Plier l'architecture à sa manière de vouloir y vivre est tout de même la moindre des choses. Et c'est bien ce qui est lisible ici dans cette photographie.
Et les chaises de pailles, dernier lien d'un monde hérité, ces chaises utiles autant qu'elles sont usées, ont bien du mérite que Charlotte Perriand dans un pragmatisme paysan aurait pu goûter à son tour.  Pourquoi abandonner ce lien, cette histoire ?
Vouloir être proche du ciel, vouloir sentir l'air frais du balcon, rapprocher la table de cette grande ouverture c'est comme mettre la table dehors devant la porte. C'est faire fi des conventions quand bien même elles seraient MÔdernes... C'est Monsieur Hulot retournant le canapé chez Madame Arpel. Ce n'est ni mal comprendre l'espace ni en rejeter ces révolutions, c'est juste vouloir vivre comme on l'entend, c'est tenir sa vie. Mais à qui s'adresse ce dédain du journaliste ? Croit-il, lui, avoir compris la modernité ? S'amuse-t-il de la résistance des modes de vie ? Croit-il signifier à Le Corbusier un échec puisque sa révolution n'oblige pas à ses idées ? On pourrait lui rétorquer à ce journaliste le bon sens paysan, la structure archaïque d'une tradition ou encore la joie de vivre ensemble autour d'une table familiale ? Qui sait vraiment ? Et où et par qui serions-nous censé apprendre les usages particuliers de ce lieu ?
Je suis certain que Corbu aurait aimé cette tablée et que, oui, il aurait fait aussi la leçon au père de famille entre la poire et le fromage.
Le journaliste sert la soupe. Il parle de disposition si ingénieusement conçue, il fait le tour assez habilement d'ailleurs des nouveautés de cette Cité Radieuse. Pourquoi s'amuser avec le lecteur qui serait forcément le complice des moqueries sur les errements de style de ces locataires ? On imagine facilement d'ailleurs l'écho de ce Radar chez le lecteur populaire d'une telle publication car Radar n'était tout de même pas ni Le Monde ni l'Architecture d'Aujourd'hui.
Le journaliste n'est pas nommé, pas plus que le photographe d'ailleurs. Et si on s'amuse à regarder les publicités pour le mobilier dans les pages de ce même numéro de Radar, le moins que l'on puisse dire c'est que la modernité n'y est pas très présente non plus.
Que voulez-vous... on prend ce qu'il y a à prendre.
Reste que cet article prouve la grande présence de ce monument architectural dans les médias très populaires et que le sous-entendu de cet article c'est tout de même que le lecteur a déjà entendu parler de la Cité Radieuse et de Le Corbusier. Et même si c'est sur le mode un rien moqueur, le journaliste reste tout de même assez positif sur les avancées de cette Cité allant jusqu'à la complicité et l'étonnement avec son lectorat d'une mauvaise réception justement de cette modernité.

Pour revoir une autre réception de Corbu dans la presse :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2018/08/mon-chez-moi-est-une-machine-habiter.html
Pour revoir les questions du mobilier de la Cité Radieuse :
https://archipostalecarte.blogspot.com/search?q=meubles+corbusier
















































































dimanche 26 juillet 2020

Pierre Pinsard c'est le Kirkeby français. (ou l'inverse)

Voilà un cas assez étonnant pour un grand architecte que nous aimons beaucoup ici sur ce blog : Pierre Pinsard. Nous l'aimons, Pierre Pinsard, aussi parce que je me suis fais la promesse de vous montrer un jour le très bel ensemble paroissial de Saint Jean-Baptiste-de-la-Salle à Rouen.
Mais aujourd'hui, je rassemble enfin trois cartes postales de l'une de ses très belles réalisations dans le Nord, à Maretz en particulier, la Chapelle Don Bosco.

Le collectionneur fonctionne toujours par collage, capillarité doucereuse, rassemblement patient. D'abord, il y a le hasard d'une première rencontre puis le désir d'en savoir plus et commence alors la quête de l'objet manquant.
C'est le cas ici pour ces trois cartes postales du même objet, cette Chapelle Don Bosco. J'ai d'abord trouvé la carte postale de la maquette du futur projet de cette chapelle. Vous savez comme nous aimons ici les cartes postales de maquettes et notamment celles d'églises modernes et contemporaines. Vous savez donc aussi que ces cartes servaient souvent pour des appels au don montrant la future réalisation aux paroissiens et censées déclencher par l'image un désir de participer financièrement à ce chantier. C'est bien le cas ici, la carte postale agit d'ailleurs comme une véritable déclaration du programme architectural de Pierre Pinsard !


On y voit selon l'esthétique toujours identique la maquette de la Chapelle perdue dans le noir du studio proposant un épiderme blanc et gris et des formes superbes, assumant pleinement son abstraction. Admirez déjà la jonction des espaces, comment le bâtiment va littéralement chercher les fidèles et comment le campanile est une sculpture dressée. Depuis ce point de vue, la future chapelle apparaît aussi comme très fermée, très close, les seules ouvertures sont des failles dans l'escalier de la toiture. La lumière du studio écrase un peu l'ensemble, tout est un peu éteint et le bois de la maquette ne laisse aucune chance à la lumière de former des ombres.
Mais nous avons de la chance. Si le Père Directeur de Binordy (?) remercie de manière un rien mécanique Madame Vagan pour son don, on note que le texte exprime aussi le projet architectural et également une partie de la carrière de l'architecte Pierre Pinsard ! Comme s'il fallait avec ce Curriculum Vitae rassurer le fidèle du sérieux de ses intentions... On a donc le programme et la description de l'ensemble, on note une attention particulière à la lumière dans la construction. Qui a écrit cette description ? Pierre Pinsard lui-même ? le Père Directeur ? Madame Vagan était-elle heureuse de ces explications et de ce projet ? Notons aussi que c'est Electric Photo à Busigny qui a réalisé ce cliché. Drôle de nom de studio. On imagine la maquette quittant l'agence de Pierre Pinsard à l'arrière d'une 2CV fourgonnette, être descendue puis montée dans le studio puis repartir vers l'agence. Petit détail amusant, sur cette carte de remerciement, la signature, le Madame et le nom de Madame Vagan sont bien manuscrits et donc personnalisés. Où est passée cette maquette aujourd'hui ?

Mais voilà une autre incroyable et belle découverte :


Cette carte postale toujours imprimée et éditée par Electric Photo nous montre bien le chantier de la chapelle Don Bosco. On sait comment je regrette toujours l'absence presque complète de cartes postales des chantiers. Seulement de très rares exceptions viennent troubler ce manque. On sait aussi comment souvent ce sont justement les chantiers d'églises qui sont représentés alors. En voilà une autre preuve. Mais comme ce cliché est beau ! Comme aussi il permet de comprendre le plan de la chapelle, sa fabrication, la beauté concrète de sa construction.
On peut donc comparer la déclaration d'intentions de la carte postale précédente et de l'état du chantier : briques et ciment armé sont bien utilisés. Les ouvriers maçons donnent aussi l'échelle. Ainsi figée dans un moment du chantier, cette chapelle me fait incroyablement penser aux magnifiques sculptures en briques de Per Kirkeby ! C'est incroyable !
La carte postale nous donne la date précise de la prise de vue : 1er juin 1964.
Proposition pédagogique : donner ce document de chantier à nos étudiants et leur demander de finir virtuellement le chantier. Puis comparaison avec la réalisation. Comment poursuivre librement une élévation ?

Comme moi, à ce stade, vous devez avoir envie de voir la réalisation finale... Comme moi, vous resterez sur votre fin... Aussi incroyable que cela puisse paraître, pour l'instant, je n'ai toujours pas trouvé de carte postale montrant la Chapelle achevée...C'est d'ailleurs cette attente qui a produit un si long temps de détente pour réunir les deux premières et pour que je comprenne que je possédais bien, dans un autre classeur, une vue intérieure de cette chapelle. Seulement l'intérieur...


Ma première interrogation face à cette très belle image, c'est, bien entendu, le traitement des briques ayant reçu un chaulage blanc. On note aussi la très grande beauté du mobilier sacré et de son autel qui, en pierre sombre, vient contraster fortement avec cette blancheur. Sur le mur on retrouve le travail des briques que nous percevions déjà sur le chantier.
Le petit pan de mur jaune à gauche est illuminé par l'ouverture que l'on voit très bien sur la gauche de la maquette.
Au dos, on retrouve le principe des remerciements mais cette fois c'est le Père Directeur Afrelle (?) qui signe. Electric Photo fait encore là un magnifique travail de photographie. Mais toujours pas de vue extérieure... en carte postale.
Restons optimistes et un jour nous trouverons bien cette carte manquante ou, mieux, nous la ferons ! 
 
 
Dernière minute ! Dernière minute !
Grâce à Serge Fruehauf, un fidèle et généreux lecteur Suisse, voilà que nous arrive une carte postale nous montrant l'église terminée ! On remarque qu'ils s'agit encore d'une carte de remerciement du même éditeur. Le photographe nous montre donc une belle construction solide dont l'expression plastique de la brique et du béton est remarquable. Comment ne pas tomber sous le charme d'une telle franchise ? On note que le dais de béton de l'entrée n'a pas été construit totalement. On devine que le photographe se met à l'ombre pour prendre la bonne lumière sur la construction. On a donc par la carte postale un programme complet d'architecture allant de la projection par la maquette, d'une vue du chantier, de vues intérieures et extérieures. C'est bien là une documentation. Merci Serge Fruehauf pour cette vision bien complétée du travail d'un excellent architecte peut-être encore trop peu connu.

Alors je me contente de vous donner une image de Wikipédia pour voir l'extérieur de cette Chapelle. C'est déjà bien.