dimanche 25 février 2018

Alain Bublex / Mon Amour

Je peux affirmer que Alain Bublex est l'un des artistes dont je parle le plus souvent à mes étudiants quand il est question de fiction, de narration ou d'architecture.
Je ne sais pas si cela veut forcément dire que je suis un admirateur forcené mais sans doute que cela signifie quelque chose de mon rapport à son travail. Il y a peu d'artistes dans mon panthéon personnel qui arrivent à travailler avec les utopies perdues et l'architecture car c'est difficile de maintenir sans nostalgie stupide les arguments d'une période. Il y a : Marc Hamandjian, Hansjörg Schneider, Eva Nielsen, Nicolas Moulin, Sylvain Bonniol, Louis Lepère, Thomas Dussaix et Frédéric Lefever...
D'autres que j'oublie à l'instant et donc Alain Bublex.
Regardons un exemple, une petite trace, une forme légère.


Il est aisé d'en comprendre l'humour grinçant, de jouer avec lui des signes graphiques et du décalage de son contenu comme si le signifiant avait perdu son signifié. Pourquoi donc en effet, un panneau d'autoroute signalant les beautés touristiques prendrait-il en charge l'explosion du Hard French ? Pourtant, on le sait, la fonction spectaculaire (et pas du spectacle, s'il vous plaît les Guydebordiens, passez votre chemin) de la destruction d'une barre et d'une tour est aujourd'hui assumée même si je trouve que, depuis peu, on assiste bien davantage à des grignotages qu'à des explosions, comme si le passage à l'An 2000 avait soudain réduit ce désir fulminant pour un mode plus tendre, plus doux, plus long et donc plus douloureux de la disparition de ce type de construction. Aurait-on enfin mesuré l'effet traumatique sur les anciens habitants de cette pseudo-fête que serait l'explosion d'un bâtiment jugé, souvent à tort, responsable des drames sociologiques qui s'y jouaient ?
Le silence assourdissant du grignotage prend donc la place du nuage de poussière s'élevant dans l'air.
Alain Bublex nous fait donc le coup de s'amuser de cette politique de la ville qui fait de tout, d'absolument tout, même de ce qu'elle croit être ses échecs, une image positive, cathartique voire donc maintenant pittoresque. Car c'est bien ce qu'interroge le mode de représentation de ces panneaux que nous reconnaissons tous, qui sont eux-mêmes maintenant du paysage.
Mais il s'agit aussi d'un mille-feuille de représentations. D'abord est représentée l'explosion elle-même dans ce dessin si synthétique. Puis est représenté le panneau signalétique ici repris avec tous ses codes, typos, cartouche, couleur. Puis est représentée la carte postale, elle aussi assumée comme mode de propagation reconnue tentant une fois encore de dire la surprise à une telle représentation par ce genre. On pourrait donc dire que nous avons, en une seule phrase artistique une représentation d'une barre qui explose représentée en un dessin sur un panneau d'affichage imitant un panneau d'autoroute imprimé sur une carte postale... Ouf...
Il y a peu d'exemples de cartes postales représentant directement l'explosion d'une barre ou d'une tour. Pourtant, en tant qu'événement, il aurait été aisé de se saisir de ce moment pour en produire un objet commercial suffisamment événementiel pour mériter ce souvenir. Vous pouvez en revoir un exemple ici. Il faut croire que les courbes historiques de la carte postale et du désamour des Cités n'ont pas su bien se croiser. La carte postale a pourtant aimé dans sa jeunesse historique la représentation des événements de ce type, catastrophes, accidents, explosions. Mais qui aurait envie aujourd'hui d'envoyer une carte postale de la disparition de son lieu, de son quartier alors même que la fonction de la carte postale fut bien une certaine mise en valeur, du moins une acceptation informative ? Pourquoi donc Alain Bublex n'a pas fait directement le choix d'une "vraie" carte postale représentant ce moment ? Il est clair que celle-ci ne communique pas le travail de Alain Bublex mais bien plus l'action de l'événement à son origine. Il s'agit d'une carte postale racontant l'affiche dans le cadre de la manifestation Art Grandeur Nature. Un goodie en quelque sorte.


Je sais qu'il existe d'autres cartes postales du travail d'Alain Bublex pour cette manifestation ce qui permet de saisir bien mieux son rôle communicationnel. Au regard des partenaires, il s'agit d'un travail officiel, reconnu, aimé, soutenu par les commanditaires ce qui, certainement, en appuie le cynisme, voulant contourner l'idée d'un pittoresque mérité par une sur-représentation jouant le rôle de filtre ne permettant finalement plus de comprendre la place de l'artiste dans ce moment. L'autorité politique y verra une mise en valeur événementielle (l'Art Contemporain valorise),  l'artiste et ses épigones y liront les signes d'une mise en cause de cette politique. Tout le monde y trouve sa place, sauf, peut-être, ceux qui dans le réel des fragmentations explosées, au pied de leur monde foudroyé au nom d'une politique régionale qu'ils ne maîtrisent pas, ont vu ainsi réduite par l'image, leur histoire.  À aucun moment le travail ne permet de comprendre une position volontaire sur ce genre urbain et son pseudo-échec. L'artiste en fait nous parle bien plus de la mécanique de la communication sur le Patrimoine et l'image de la ville refusant une analyse plus personnelle du lieu. Le cynisme a du sens quand il devient une poésie. Le cynisme, celui du sourire en coin duchampien a depuis longtemps fait feu, inutile, pingre, petit bourgeois même.
Je ne sais pas ce que je dois encore penser de tout cela. Me retirer finalement de ce débat ? Penser que l'Art n'a pas à assumer cette fonction ? Que l'artiste, en bien, en mal, n'arrivera jamais à faire de la politique de la ville ? Que la représentation n'est jamais juste ? Que la démocratie jubilant de son action se fait souvent aux dépens de ceux qu'elle tente de servir ? Qu'un certain Art Contemporain, cherchant ses mécènes, s'appuyant sur les collectivités locales, friandes de justifications culturelles a depuis longtemps confondu communication et expression ? Une manipulation acceptée ?
Alors comme politique et contre le cynisme je préfèrerai toujours ça :


Les éditions Yvon nous offrent la Cité Paul Verlaine et son centre commercial à la Courneuve. J'entends déjà les rires des petits intellectuels offensés par l'utilisation de Paul Verlaine pour nommer ce genre architectural et sa fonction. C'est si facile.
Je préfère penser que la poésie, même réduite à la dénomination d'une barre, passe toujours. Et pendant qu'ils rient, je regarde. Et pendant qu'ils rient, je lis la correspondance.
Mon Amour. Mon Amour....


Car il y avait de la grandeur dans ce projet de ville, il y avait de l'attention. Il y avait un projet commun, une manière de croire en l'action politique. Aujourd'hui on dénombre parait-il 50 SDF dormant dehors dans Paris. Et si on n'éclate pas de rire en écoutant ceux qui osent dire cela, on peut leur rappeler malgré tout, malgré tous les échecs de ce type de constructions, rappeler que ceux-ci ont été construits, n'ont pas été qu'une utopie, un rêve, un argument électoral. Mais bien un toit, des murs, une action sociale pour des intimités recueillies, ici, à La Courneuve, Chez Paul Verlaine, ici, oui, accueillies et aimées.
Mon Amour...

Aucun commentaire:

Publier un commentaire