jeudi 30 juillet 2020

Le Corbusier sous le Radar

Essayons de voir la réception de l'architecture de Le Corbusier dans un document populaire qui, pour une fois encore ici, ne sera pas une carte postale.
Un matin d'été 1952, une famille devait être heureuse d'aller au marchand de journaux et de se retrouver photographiée dans les pages du journal Radar, journal d'actualités sensationnelles et... euh... spectaculaires.
Sans doute que cette famille fut moins heureuse de lire le petit texte qui accompagne la photo des parents et des enfants en plein repas et le dédain mi-amusé mi-moqueur du journaliste qui est venu à leur rencontre.
Tout commence par le titre où la famille est appelée "locataires cobayes" comme si elle participait à une expérience et que cette famille était de fait sous les yeux de quelques scientifiques ou sociologues surveillant leurs faits et gestes comme pour une émission de télé-réalité quelconque.
Pourtant, ils sont bien des locataires et chez eux donc.
Ensuite l'article est prompt à faire croire qu'ils n'auraient pas su, ces gens-là, comprendre la merveilleuse révolution de vivre là et le journaliste, pour feindre une complicité avec cette modernité, laisse croire que les anciens usages et habitudes de mode de vie de cette famille n'ont pas su trouver leur chemin dans les habiletés de Le Corbusier.
Et leur liberté ?
Certes le mobilier n'a rien de moderniste, certes ce mobilier est placé étrangement un peu près de la baie, certes le bahut et le fauteuil surtout semblent hors d'âge. Et alors ? Ne pourrions-nous pas y voir justement, non pas une incompréhension de l'espace mais bien au contraire la possibilité d'en faire exactement ce que l'on veut ?  L'adaptation de cet espace est le signe de son indétermination, c'est bien ce qu'a vu cette famille qui n'est donc pas inadaptée au lieu mais libérée de ses fonctions. 
Ils sont chez eux non ?
Plier l'architecture à sa manière de vouloir y vivre est tout de même la moindre des choses. Et c'est bien ce qui est lisible ici dans cette photographie.
Et les chaises de pailles, dernier lien d'un monde hérité, ces chaises utiles autant qu'elles sont usées, ont bien du mérite que Charlotte Perriand dans un pragmatisme paysan aurait pu goûter à son tour.  Pourquoi abandonner ce lien, cette histoire ?
Vouloir être proche du ciel, vouloir sentir l'air frais du balcon, rapprocher la table de cette grande ouverture c'est comme mettre la table dehors devant la porte. C'est faire fi des conventions quand bien même elles seraient MÔdernes... C'est Monsieur Hulot retournant le canapé chez Madame Arpel. Ce n'est ni mal comprendre l'espace ni en rejeter ces révolutions, c'est juste vouloir vivre comme on l'entend, c'est tenir sa vie. Mais à qui s'adresse ce dédain du journaliste ? Croit-il, lui, avoir compris la modernité ? S'amuse-t-il de la résistance des modes de vie ? Croit-il signifier à Le Corbusier un échec puisque sa révolution n'oblige pas à ses idées ? On pourrait lui rétorquer à ce journaliste le bon sens paysan, la structure archaïque d'une tradition ou encore la joie de vivre ensemble autour d'une table familiale ? Qui sait vraiment ? Et où et par qui serions-nous censé apprendre les usages particuliers de ce lieu ?
Je suis certain que Corbu aurait aimé cette tablée et que, oui, il aurait fait aussi la leçon au père de famille entre la poire et le fromage.
Le journaliste sert la soupe. Il parle de disposition si ingénieusement conçue, il fait le tour assez habilement d'ailleurs des nouveautés de cette Cité Radieuse. Pourquoi s'amuser avec le lecteur qui serait forcément le complice des moqueries sur les errements de style de ces locataires ? On imagine facilement d'ailleurs l'écho de ce Radar chez le lecteur populaire d'une telle publication car Radar n'était tout de même pas ni Le Monde ni l'Architecture d'Aujourd'hui.
Le journaliste n'est pas nommé, pas plus que le photographe d'ailleurs. Et si on s'amuse à regarder les publicités pour le mobilier dans les pages de ce même numéro de Radar, le moins que l'on puisse dire c'est que la modernité n'y est pas très présente non plus.
Que voulez-vous... on prend ce qu'il y a à prendre.
Reste que cet article prouve la grande présence de ce monument architectural dans les médias très populaires et que le sous-entendu de cet article c'est tout de même que le lecteur a déjà entendu parler de la Cité Radieuse et de Le Corbusier. Et même si c'est sur le mode un rien moqueur, le journaliste reste tout de même assez positif sur les avancées de cette Cité allant jusqu'à la complicité et l'étonnement avec son lectorat d'une mauvaise réception justement de cette modernité.

Pour revoir une autre réception de Corbu dans la presse :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2018/08/mon-chez-moi-est-une-machine-habiter.html
Pour revoir les questions du mobilier de la Cité Radieuse :
https://archipostalecarte.blogspot.com/search?q=meubles+corbusier
















































































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