Je me suis demandé longtemps si je devais vous montrer cette carte postale.
Car son objet n'est pas tellement l'architecture mais bien plus l'un de ses éléments : le béton armé. On sait que les images tendant à prouver la solidité du procédé du béton armé sont fréquentes dans les livres d'histoire de cette technique et que pour convaincre les futurs acquéreurs ou commanditaires d'une architecture il était fréquent de poser en groupe sur une poutre, sur un plancher, sur un porte-à-faux pour démontrer la confiance que l'on avait alors de ce matériau.
Surtout pour ce qui concerne le fléchissement car on sait que le béton en compression résiste bien. Nombreuses sont les images de ponts en béton armée chargés avec des chariots, des véhicules, des hommes de troupe pour prouver la résistance des arches par exemple.
C'est toujours amusant de voir ces rassemblement d'hommes sans peur prenant la pose sur une voute de quelques centimètres d'épaisseur pour montrer que tout va bien !
Il fallait donc bien éduquer les nouveaux usagers de ces oeuvres du génie civil montrant à la fois leur élégance, leur finesse et aussi leur solidité.
Ici, étrangement, ce poteau retourné comme une poutre est bien un poteau électrique. Il ne fléchit pas sous le poids des dix ouvriers l'ayant réalisé. Les sabots de bois contre le béton armé, il pourrait, rien que là, dans ce contact étrange, y avoir une poésie.
La séance photographique est joyeuse et évidemment complètement construite. C'est une pose.
Pose pour qui ? L'entrepreneur ? Le Patron ? Est-ce simplement une photographe d'un groupe qui s'amuse ? Tout est trop bien organisé pour une improvisation.
D'ailleurs deux pancartes sont sensées nous donner des informations mais elles restent illisibles sous mon scanner. À peine peut-on déchiffrer l'une d'elles qui indiquerait : Mollinier (Moulinier ?) ingénieur, Pylones sel (?) en béton armé. Cela reste...mystérieux.
L'image reste belle et representative. Pour ma part, ce pylône me rappelle celui si beau perdu un peu dans les paysages de Piacé. Il est l'oeuvre de Stéphane Vigny qui réussit à ramasser tous les signes, les indices d'une période, mêlant vitrail d'une église moderne à un objet de peu, faisant de ce poteau une sorte de totem de la modernité au croisement de l'Art Sacré du XXème et du prosaïque usage du béton. Tout tient dans la projection des signes qui se rencontrent, formant une poésie simple, belle et grandement efficace. Venez la voir.
Alors je ne sais pas si je devais vous montrer cette carte postale. À l'heure du retour des doutes qui s'emparent de moi vis-à-vis de l'avenir de ce blog et de ma collection, au vu du peu de retour d'une exposition qui se voulait pourtant généreuse et populaire (et gratuite), au vu de l'usage immodéré des images sans la politesse de leur analyse, au vu d'un Brutalisme galvaudé où Grandval devient un héros et un bon architecte, je me demande donc quoi faire de toutes mes orientations et de ce que j'essaie de faire passer. Je tire l'élastique jusqu'en 2027 pour tenter de fêter joyeusement les 20 ans de ce blog mais je crois bien que le plus dur c'est d'avoir compris qu'on a fait le tour des préoccupations et que l'on a gagné quelques batailles. Je me sens un peu comme ce poteau E.D.F, à la fois solide mais piétiné, ne voulant pas fléchir mais étant tout de même couché...
Avoir compris aussi, depuis mon dernier retour de Royan que les images à la fois nourrissent une nostalgie un peu morbide d'une jeunesse disparue mais qu'elles ne remplacent pas la présence de l'espace et la promesse que je me suis faite il y a longtemps d'y vivre.
Mais tout cela, cette tristesse assumée, n'est que l'expression un peu pathétique d'un vieux monsieur qui ne sait plus très bien si il se doit de partager ainsi un fléchissement vers le vide, comme un porte-à-faux inutile, comme un portique disparu dans la ville de mes rêves.
Ne pas fléchir. Ne pas fléchir.



Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire