mercredi 15 juillet 2020

Le Corbusier, Claude Parent, Nobert Bézard, des artistes et vous ?

Il est grand temps de vous informer que la Quinzaine Radieuse aura bien lieu cette année à Piacé et que nous profiterons des Journées Nationales de l'Architecture pour inaugurer un nouvel et rare espace consacré entièrement à Claude Parent.
Pour la Quinzaine Radieuse, je vous laisse regarder la liste alléchante des artistes invités pour vous rendre compte de la richesse de cette programmation !
Le Vernissage aura lieu le 19 septembre et se terminera par un concert.
Réservez votre week-end dès maintenant !

Pour les Journées Nationales de l'Architecture le 18 et 19 octobre, votre serviteur vous racontera lors d'une conférence  l'histoire incroyable de la rampe de Claude Parent installée maintenant de manière définitive dans le parcours d'architecture de Piacé. Cette rampe a même droit à une maison pour elle toute seule et vous pourrez donc y pratiquer et essayer pour de vrai la fameuse Fonction Oblique ! C'est mieux que les images, je vous le promets.
Quoi rêver de plus ?
Même si le chantier n'est pas tout à fait terminé, je ne résiste pas à l'envie de vous en montrer quelques images. (là encore, beaucoup, beaucoup de travail...)

Et n'oubliez pas que le Musée le Corbusier-Norbert Bézard sera ouvert, que c'est le seul endroit au monde où vous pouvez voir trois Bulles six coques réunies, un Tétrodron, une Penta et l'ensemble des œuvres d'Art et d'Architecture disséminées dans la commune de Piacé. Alors ? Pourquoi ne pas venir ? On vous attend !
Pour toutes les infos pratiques, allez-ici sur le site de l'Association :

https://piaceleradieux.com/page-daccueil/programme-2020/ 

Association Piacé le radieux, Bézard – Le Corbusier 
Moulin de Blaireau 
72170 Piacé
Renseignements: 02 43 33 47 97 / 06 81 30 45 48 
Mail: contact@piaceleradieux.com



L'état de la maison avant l'arrivée de la rampe : plancher supprimé  pour apporter de la lumière et de l'espace, pose d'un I.P.N pour supprimer le poteau... Merci Philippe Rousseau pour les conseils d'un architecte sachant manier la pelle et les idées ! Pose clope bien méritée ! Nicolas Hérisson assure le gros du travail comme d'habitude ! Incroyable détermination !



Mise en place des structures métalliques et des planches ainsi que du mur-rideau explicatif. Notez que la peinture est effectuée et que l'I.P.N est placé : 


 

Début de la pose des assises en mousse et d'une partie la moquette. Naturellement, tout le monde prend des poses spécifiques à la Fonction Oblique ! N'est-ce pas Philippe ?



Les stickers sont collés ainsi que le texte. Pour le reste et la finition... rendez-vous en octobre à Piacé pour les Journées Nationales de l'Architecture.



mardi 7 juillet 2020

Parking Péguy

J'ai lu Péguy. Et cela grâce au mot Parking.
Voilà comment je pourrais résumer rapidement mon impression du livre remarquable (au sens où il doit être remarqué) Parking Péguy de Charles Coustille et Léo Lepage.
Alors que j'ai acheté ce livre à Noël, je ne me suis mis à sa lecture d'une traite que tout à l'heure, certainement encore ralenti par la peur de Péguy et de ce que l'on attache à son nom.
Le ralentisseur des images culturelles est puissant.
Mais c'est un livre passionnant et surtout profondément beau. Partant d'un constat simple, le fait qu'un parking de banlieue puisse porter le nom d'un des grands écrivains français (et l'un des moins lus maintenant) Charles Coustille va à la découverte de cette France qui affuble à ses paysages et à ses villes des noms d'écrivains un peu oubliés.
Très loin de la béate hétérotopie des territoires perdus pour Art Contemporain, Charles Coustille réussit ce tour de force de nous parler de l'écrivain, de son rapport avec ses textes, des paysages traversés, des lieux rencontrés sans aucun dédain, sans leçon, sans même une ironie ennuyeuse devenu pensum des artistes en safari dans une France péri-urbaine dont ils croient être des découvreurs (d'Aurélien Bellanger à Éric Tabuchi). Car ce qui fait surtout la force du travail ici accompli c'est la mise en parallèle audacieuse d'images de ces lieux tous nommés Péguy et d'extraits parfaitement bien choisis de textes de l'écrivain. Ce qui aurait pu être un affront devient un incroyable monument nous donnant une envie impérieuse de lire Péguy et d'apprendre en plus, grâce à l'enquête de Charles Coustille, plein de choses sur la vie de l'écrivain, les raisons de sa présence ainsi dans nos paysages. Il y fait lui aussi travail d'écrivain.
Remarquable aussi le travail photographique de son compère (leur complicité est touchante) Léo Lepage qui lui non plus ne tombe ni dans la nostalgie d'une photographie d'une France perdue (celle de Depardon en couleur) ni dans une pseudo-objectivité froide venant de la New Topography épuisée. On voit des gens. Oui, Léo Lepage photographie des gens dans leur lieu. Incroyable...
Voir des gens, apprendre des choses et donner envie de lire voilà bien la force de cet ouvrage. On note aussi une parfaite réalisation éditoriale et l'ouvrage devient vite indispensable pour prouver que faire de la photographie contemporaine et raconter notre monde étrange peuvent se faire encore avec invention, subtilités, idées et même osons, une certaine forme d'amour tragique.
J'ai hâte de retrouver mes étudiants pour leur mettre cet ouvrage dans les mains.
Pour ma part, je vais me plonger dans Péguy. Merci Messieurs.

Parking Péguy
texte Charles Coustille,  photographies Léo Lepage
Flammarion
22 euros, (ça les vaut très largement et commandez votre exemplaire chez un libraire indépendant)

quelques fragments pour vous donner envie :



















dimanche 5 juillet 2020

Une nappe à carreaux

Dans l'histoire de l'architecture moderne, l'idée d'une étendue infinie, contrecarrée par rien, s'étalant sans remords, sans obstacle, appliquant sur le sol l'infini de sa fonction est un rêve connu. On pourrait dire que la prospective s'est nourrie de cette image, montrant que l'architecture arrogante d'un pouvoir volontaire n'avait rien à faire d'obstacles comme la topographie, la tectonique, ou même l'histoire.
Corbu et son musée infini, les adorables de Superstudio et leur monument continu, les géomètres de la Reconstruction ont orthonormé le monde, leurs plans, leurs cités avec une indifférence superbe à ceux qui devront venir vivre dedans ce dédain*. C'est la vulgate qui dit ça. On sait que c'est bien plus poétique que cela.



Depuis une fenêtre du Grand Ensemble (sic) de Vélizy-Villacoublay le photographe des éditions Yvon (resté anonyme) cadre depuis sa pointe le carré du centre commercial. L'effet depuis la fenêtre est saisissant et raconte certainement mieux la géométrie et l'implacable certitude de sa modernité. Carré, carré, carré, carré... et donc grille somptueuse et cinétique. Comment le spectacle d'un tel ordonnancement de l'espace était alors perçu par l'habitant ouvrant sa fenêtre sur une telle perfection ? Ennui ? Admiration ? Sentiment de netteté de la vie ? En fait, certainement qu'en venant à ce huitième ou neuvième étage, le photographe cherchait à retrouver le génie du dessin ou de la maquette de ce Grand Ensemble. Depuis Bruno Vayssière et son analyse on sait comment cette représentation de la Modernité a valu pour la Modernité elle-même. L'altitude nettoie tout et affirme la décision. Marcel Lods adorait l'avion et pilotait. Sans doute pas Robert Auzel.

N'avez-vous pas, comme moi, ce sentiment que rien ne pourra stopper cette nappe sur le sol ? Et comment ne pas voir dans sa platitude face aux immeubles parfaitement bien rangés une force sereine ? Une nappe à carreaux sur laquelle on aurait rangé le service. Et voyez-vous comment le Grand Ensemble est maîtrisé ? Voyez-vous comment il laisse l'œil traverser l'étendue jusqu'au lointain entre les barres ?
Une chose essentielle me met en joie : la rambarde à gauche. Ce petit morceau de réel, prouvant que l'image est bien venue d'un monde et non d'un rêve, me raconte immédiatement l'histoire de cette prise de vue. La rencontre avec l'habitant, la décision de venir là, de choisir ce point de vue. Et bien entendu comme chez Pouillon la jubilation de l'habitant servant, par sa fenêtre ouverte, le besoin de cette image.
Les arbres dépassent du patio central, tout comme Superstudio épargne Manhattan. Le ciel est un peu bas et étale. Les gens se pressent sous l'enseigne du Monoprix. Mais comment définir, aimer, comprendre la construction très appliquée des espaces intermédiaires entre cette barre et ce centre commercial ? Ce renoncement à la rue, ce désir de zoner les fonctions, la lisibilité, voire la transparence du plan urbain sont-ils si condamnables ? Cet espace libéré et cette densité habilement travaillée sont-ils fautifs ? Faut-il les protéger, les préserver, les REqualifier ?
La géométrie c'est beau. L'ordre c'est beau. La rigueur aussi. N'y voyez pas d'offense ou d'autoritarisme. Voyez cela comme la manière de mettre l'important en avant : ciel, sol, habiter, et lumière. Comme on dira un peu plus tard en mai 68 : urbanité, propreté, sexualité.

* on sait aussi ce goût chez ce cher Candilis et consorts.
https://archipostalecarte.blogspot.com/search?q=leucate









mardi 30 juin 2020

Les erreurs de Le Corbusier et surtout celles de Jacques Riboud



Je n'ai pas pu résister.
Le titre était bien trop marrant.
J'ai donc acheté ce fascicule chez un bouquiniste.
Rentré à la maison, j'ai bien entendu lu le texte en me refusant de savoir qui était ce Monsieur Jacques Riboud pour ne pas partir sur un a priori.
J'ai eu raison.

Pour information, ce texte est daté de février 1968, ce qui est important comme moment historique puisque nous sommes encore dans les Trente Glorieuses et que le premier bilan de la Reconstruction et de ses solutions est tiré. Les Grands Ensembles sont construits et les premières Villes Nouvelles apporteront bientôt d'autres réponses.
Alors que reproche donc Monsieur Jacques Riboud à Le Corbusier ?
Il lui reproche surtout sa vision de l'urbanisme.
On a droit, déjà, à l'accusation de Corbu comme père fondateur des Grands Ensembles et de leurs errements. On connait ça par cœur, même à cette époque. Les arguments sont toujours les mêmes, l'échelle inhumaine, la répétition, la mauvaise gestion et répartition des zones urbaines, l'effacement et le dégoût de la rue.
Rien de nouveau. Et surtout rien de vrai au fond non plus. Mais je reconnais que sur certains points, Jacques Riboud n'a pas tort comme, par exemple, sur la question des liaisons, des transports et des flux. L'automobile (sa place) est parfois mal comprise par Corbu. C'est vrai. Mais l'urbanisme, en quelque sorte doit savoir à la fois agir dans la prospective mais aussi dans le temps présent. C'est bien ce qui le rend difficile et parfois, malgré les bonnes intentions (toujours...) voué à l'échec du réel.
Une fois que l'on a un peu tordu du nez en lisant cette analyse bien vite menée et surtout un rien partiale de Monsieur Riboud, il nous donne la chance en fin de son texte de lire des avis différents des siens. Marcel Lods y est impeccable de remise au point.
Et puis, surtout, on va voir comment Monsieur Riboud a, lui, construit et de qui il s'est entouré et là...

Car Monsieur Riboud a le courage de ses opinions et de ses investissements. Il construit et il dessine des villes. On peut donc juger de son anti-Corbusianisme...
Sans doute aussi que son attaque ad hominem de Corbu est un puissant moyen d'obtenir un écho à ses désirs. Une belle publicité.
Mais il ne faudrait pas tomber dans une attaque de front opposant deux écoles, deux modes de points de vue ou de réflexion car, sans doute, ce qui piège autant Monsieur Riboud que Corbu c'est leur désir de faire le bonheur des gens et donc d'en dessiner la forme. L'urbanisme est un problème de pauvres. Je veux dire que les riches lorsque le lieu ne leur convient pas, ils peuvent toujours exercer leur droit de partir. Rester dans un lieu indigent est toujours un problème de pauvre (je devrais ajouter : mais géré par les riches). Alors c'est toujours aux pauvres que s'adressent ces rêves de bonheur enfin dessinés dans l'épaisseur des murs, le dessin des rues. La place, l'espace et comment en obtenir pour un investissement minimum est bien une question de pauvreté. Dans la même journée, je vous propose le matin de visiter la Villa Cavrois et l'après-midi le Familistère de Guise. Vous comprendrez. Qu'importe la forme de la rue si vous pouvez construire à l'intérieur d'une immense parcelle. Qu'importe le voisinage si vous pouvez construire loin de l'autre. L'urbanisme des riches c'est l'espace infini de leur choix de vie. L'urbanisme des pauvres c'est toujours gérer le contact avec l'autre (pauvre aussi souvent).
Bon, c'est un peu simpliste, je sais et je vous vois vous marrer derrière vos écrans. Mais lorsqu'on revient au travail de Monsieur Riboud ou à celui de Corbu c'est bien cette question du contact et de l'altérité qui est au début de toute réflexion urbanistique. Ce que comprend Corbu c'est l'infini dégradé entre le privé et le public.
Cet article est déjà trop long et vous avez décroché ? Vous avez certainement raison.
Au revoir.
Mais je continue.
Si on suit la piste et que, en bon chercheur, on lit la fiche Wikipédia de Jacques Riboud, (oui, oui), on apprend beaucoup de choses. D'abord son inscription historique, en fait, son texte m'étonne car il semble beaucoup plus vieux que ce qu'il affiche, 1968. Ensuite, on comprend que Monsieur Riboud, accompagné de Monsieur Prédiéri son architecte ont beaucoup bâti notamment à Maurepas ou Villepreux et qu'il est donc aisé de voir la révolution urbaine anti-corbuséenne de ce duo. Euh... Comment dire... C'est à échelle humaine... En effet...
Et l'image de la femme et de la vie domestique de Monsieur Riboud laisse pantois.

Alors quoi conclure ? Qu'il faut aller dans les villes de Messieurs Riboud et Prédiéri pour juger de comment on y vit. Il faut certainement même y vivre. Conclure aussi que le bonheur n'est pas toujours facile à dessiner. Que les bonnes intentions des uns et des autres ne sont pas forcément l'occasion d'une justesse, que juger vite et avec le désir de faire sa place n'est pas non plus une solution. Et rappeler sans cesse qu'il suffit de visiter une Cité Radieuse pour avoir un avis sur le logement collectif, il suffit aussi de rappeler que, malheureusement, en France Le Corbusier n'a jamais, jamais eu l'occasion de construire une ville entière à la différence de Messieurs Riboud et Prédiéri.
Je viendrai donc en visite à Maurepas ou à Villepreux, l'œil ouvert aux bouleversements souhaités par ces messieurs. Je viendrai voir là cette révolution de la France tranquille. À l'heure du bilan, à l'heure de la ré-évaluation des qualités des Grands Ensembles, de leur diversité, de la culture qui a su y naître aussi, (une autre altérité...) l'Histoire de l'Urbanisme saura sans doute juger et équilibrer l'une et l'autre de ces opinions. Finalement, il n'y a aucune raison de se priver des joies d'une Bastide et de l'opposer au vernaculaire d'un village normand...

Merci d'avoir tenu jusque là.

Pour mieux comprendre et mieux analyser, je vous conseille le très passionnant article de Philippe Dehan ici. Moins épidermique que ma sentimentale et corbuséenne opinion, il laisse plus de place à une analyse plus modérée et mieux éclairée :
https://www.cairn.info/revue-histoire-urbaine-2017-1-page-95.htm

Les erreurs de Le Corbusier et leurs conséquences, Jacques Riboud
éditions Mazarine, Février 1968.
4 francs (aujourd'hui un peu plus...)
Si vous le demandez poliment, je vous ferai un PDF du texte.




Voici donc une carte postale en multi-vues de Villepreux qui vous donnera immédiatement une sensation de son incroyable architecture... Si l'ennui devait trouver un chemin, il passerait sans doute par là. Une tranquillité bienveillante faite de petites constructions presque absentes, de passages bien conçus permettant de garer sa voiture, de faire ses courses à pied à l'abri de la pluie. On note une attention particulière au passage entre espace privé et espace public avec une certaine végétalisation de ses passages. Cela aurait plu à Oscar Newman et son Defensible Space...
Seule audace, une tour avec pendule qui doit certainement faire rêver au campanile d'un village perdu en Italie. Il faut une verticale pour signifier un endroit, montrer tout de même quelques capacités pour un architecte à faire tenir plusieurs étages. On note que la tour semble depuis ce point de vue comme coiffée d'un pavillon Phénix. C'est audacieux ce collage, presque aussi cynique que Édouard François. On s'amuse aussi que l'éditeur et son photographe réussissent à placer dans chacun des plans une animation familiale, ici deux dames et une poussette, là, une grand-mère et ses petits enfants. La tranquillité, je vous le dis. Merci les éditions Estel.
Si on peut finalement aimer Ricardo Bofill car il permet d'habiter quelque part, on pourrait dire de Jacques Riboud qu'il nous offre la sensation d'habiter partout ou nulle part. Et ici, le dessin des façades ne laisse aucun doute sur le nulle part.






vendredi 26 juin 2020

Apparemment témoins, appartement-témoin

Les deux cartes postales qui suivent vont littéralement faire exploser beaucoup de choses que j'ai écrites sur ce blog. Depuis que je collectionne et regarde des cartes postales du Mouvement Moderne et du Hard French, j'ai plusieurs fois évoqué le fait que, à l'exception des Cités Radieuses, quasiment aucune carte postale ne montre vraiment la vie domestique ou les aménagements des appartements de ces immeubles et constructions du logement collectif.

L'exception donc étant ici sur ce blog*, je vous le rappelle, un appartement à Hansaviertel à Berlin et donc aussi les vues d'appartements-témoins ou vraiment habités des Cité Radieuses. On passera sur les cartes publicitaires de promoteurs qui sont tout de même intéressantes mais rares.

Mais voilà, comme je le dis souvent en conférence, tout ce que l'on peut tirer comme conclusion d'une collection ne tient qu'à ce que cette collection contient. Il suffit que surgisse la pépite inattendue pour que tout soit remis en cause. Allez... je vous laisse regarder :





Saurez-vous reconnaître où nous sommes ? Il s'agit de l'une des plus importantes opérations de logements en France qui est même visitée un peu par obligation par tous les corbuséens du Monde mais nous ne sommes pas chez Corbu. Alors ?
Nous sommes à Firminy, dans le célèbre groupe Firminy-Vert dont l'éditeur Baure de ces cartes postales nous donne le nom des architectes : A. Sive, Marcel Roux, Delfante et Kling.
Incroyable non ? L'éditeur étant prolixe, on sait également qu'il s'agit bien d'un appartement-témoin et que donc, ce que nous voyons est une parfaite mise en scène de l'habitation et de la manière dont les architectes pouvaient rêver de l'installation dans leurs plans. Mais comment ne pas être subjugué par le surgissement de telles images ? Et quoi en déduire de la réception de cette architecture ayant fabriqué des images de sa Modernité mais aussi des visites de ses espaces ? Qui fallait-il donc séduire et convaincre ? Comment furent fabriquées ces visions de la vie idéale ?
Pour la commande, on imagine facilement que si appartement-témoin il y avait, il n'était pas bête alors de proposer de telles représentations aux visiteurs, heureux de pouvoir montrer leur futur logis ou simplement curieux de montrer la vie moderne. L'époque était bien à ce genre de regard et de communication, nous en avons assez fait la preuve sur ce blog. D'autres questions sont soulevées. Par exemple le choix du mobilier et l'agencement général de l'appartement. On note qu'il s'agit d'un appartement pour un couple et deux enfants et que le mobilier y est particulièrement moderne et typique du style de l'époque. Ce mobilier a comme qualité surtout d'être assez léger, peu encombrant et offrant une circulation de la vue dans les espaces. On note aussi que les espaces domestiques sont clairement définis : cuisine séparée mais visible depuis le salon, salon donc, espace salle à manger et une chambre avec deux lits accolés qui laissent préjuger d'une chambre assez petite pour deux enfants. On note une banquette-lit en cosy comme on disait alors. Cela était très à la mode. Difficile de savoir si cet espace était alors considéré comme un vrai couchage ou un lit d'appoint. Des étagères basses et asymétriques semblent courir le long des murs de la chambre des enfants au salon. Difficile d'en déterminer l'éditeur ou le créateur tout comme pour les fauteuils en rotin et métal. Je laisse les spécialistes se déchirer sur des attributions possibles pour affirmer ici que l'image produite est celle d'un ensemble de mobilier n'offrant que peu d'histoire familiale mais semblant sortir tout droit d'une revue de déco contemporaine du cliché. Mais au fait... quand ont été réalisés ces clichés ? Un petit, tout petit indice traîne sur la table du salon, un numéro de la revue Elle qui est daté de décembre 1961. On est donc certain que la photographie et la mise en scène furent réalisées après cette date. Les deux enfants font merveille dans leur chambre, l'un devant la fenêtre très lumineuse, l'autre au sol, donnent bien cette impression d'un espace qui leur est totalement dédié et qui est sain. Lumière franche et jeu au sol le prouvent. Il n'y a pas de père, la femme prend toute seule le rôle de l'autorité parentale et bien entendu, elle pose dans sa cuisine aménagée forcément pour elle... On connait ça déjà.
Le plumeau n'est pas loin et le vide-ordure est signe de la modernité encore à ce moment-là. On note que, depuis la fenêtre de cette cuisine, on nous laisse voir les autres immeubles.
Mais nous avons aussi une autre information sur ces cartes postales c'est le nom du photographe : Ito Josué. On trouve rapidement sur l'internet quelques traces de ce photographe local bien reconnu dans sa ville de Saint Étienne et qui semble appartenir à une mouvance photographique sociale et humaniste. Difficile de savoir s'il avait avec la Modernité de cette architecture un rapport d'intérêt professionnel ou d'intérêt personnel. Je penche pour les deux. On sent bien une attention particulière à bien photographier et laisser les espaces parler (la position de la femme dans l'embrasure de la porte le prouve) mais aussi on sent une qualité professionnelle à faire un cliché bien tempéré dans ces contrastes sans que, par exemple, les fenêtres et ouvertures ne soient brûlées par le contre-jour inévitable. C'est du beau travail descriptif. Bien entendu, on se demandera où Ito Josué a trouvé la femme et les enfants pour jouer le rôle de la famille parfaite. Sont-ils des parents du photographe ? Des habitants de la Cité de Firminy-Vert ? A-t-on offert au petit garçon l'énorme lapin en peluche qu'il tient dans ses bras pour le remercier de son travail ?
Mais si ici on parle d'architecture, on peut aussi se demander si ces cartes postales servent bien comme documents de celle-ci. On pourrait donner à des étudiants comme travail amusant de réaliser les plans, ouvertures et circulations de cet appartement en observant seulement ce qui se passe sur ces images. Pourra-t-on alors émettre un jugement juste sur les qualités ou défauts de cette vision du logement ? Si on observe bien, on devine que l'appartement est traversant. On voit l'enfant assis au fond de la perspective devant la fenêtre de sa chambre. Mais alors où dorment les parents ? Et que contient ce bloc avec une porte au bout du salon ? La salle de bain ? Par où entre la famille ? Quelle est la première vision de cet appartement ? Je n'ai pas réussi à trouver les plans.

Pour conclure, il est donc clair que ces cartes postales permettent de relativiser un peu l'exceptionnalité du cas Cité Radieuse comme témoin par la carte postale du logement collectif en France. On peut aussi se dire que la proximité de l'une des Cités Radieuses a peut-être soutenu l'idée aussi de faire pareil comme pour son encombrante et célèbre voisine. Ces cartes permettent aussi de mettre à jour la pratique de l'appartement-témoin comme méthode de réception et d'acceptation de cette modernité comme si elle n'allait pas de soi ou que même, en quelque sorte, elle méritait une visite particulière. Il fallait se rendre compte pour de vrai de ses qualités.
Je me souviens vers 1976 de nos visites familiales des appartements-témoins du Vaudreuil Ville Nouvelle ou des pavillons Phénix entièrement aménagés et de notre projection d'enfants dans des lieux alors meublés. "Et là, ce sera votre chambre les garçons." À la fois terrifiante vérité à venir, surprise de cet espace qu'il faudra apprivoiser, rêverie d'un espace vu depuis un cordon empêchant de franchir la porte et de saisir les jouets installés là pour le décor...
C'est nous alors qui étions les témoins de notre vie. Combien, ici, à Firminy-Vert, dans l'un des plus remarquables et représentatifs grands ensembles de France combien ont fait cette expérience et combien ont, plus tard, vécu alors vraiment leur vie dans un espace ainsi idéalisé ?
Remercions la carte postale de cette occasion d'une belle visite.

* pour voir d'autres appartements-témoins :
Chez Dubuisson :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2019/02/je-bandol-dubuisson.html
Gradins-Jardins :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2016/03/les-couples-libres-aiment-les.html
Hansaviertel par Vago :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2013/12/vago-witzemann-et-bauausstellung-berlin.html
Cités Radieuses :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2016/07/habiter-et-ecrire-la-cite-radieuse.html
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/04/le-carnet-et-le-corbusier.html
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2013/08/le-corbusier-en-miniature.html
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/10/meubles-immeuble-le-corbusier.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/02/le-corbusier-habitable.html
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/04/le-carnet-et-le-corbusier.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/04/une-folie-marseillaise.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/01/la-photographie-accuse-tort.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/02/corbusier-mets-la-table.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/03/pieces-deau.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/09/le-corbusier-dans-ses-meubles.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/09/le-corbusier-2-dedans-2-dehors.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/08/un-reflet-tres-moderne.html







































mardi 23 juin 2020

Un cliché électronique, un poème argentique : Le Corbusier, Lestrade.

Je reçois, je diffuse :

" On sait que la famille Lestrade se rendit à Bruxelles pour son exposition internationale de 1958 et que Jean-Michel Lestrade travailla avec Guillaume Gillet sur le Pavillon français. Dans les archives Lestrade, dans le nécessaire rangement de celles-ci, arrivent parfois de manière incohérente des documents ou traces de cette présence. On sait que Jean-Michel Lestrade gardait tout, tout ce qui lui semblait intéressant d'un point de vue technique ou structurel pour l'architecture : cartes postales, coupures de presse, revues, courriers à des confrères et archives personnelles du travail.
Voici un document trouvé par hasard hier, mal rangé, dans le fatras d'un carton humide. (nous en verrons d'autres).
Cette photographie grand format ne donne aucune autre information que son image. On note un bien piètre tirage, aux taches  nombreuses venant d'un fixage raté. La photographie dégage d'ailleurs, étrangement, encore cette odeur acide si particulière des tirages argentiques. On y voit bien entendu le Pavillon Philips, œuvre de Le Corbusier et de Xenakis, œuvre étrange dont il est aisé de trouver partout la genèse compliquée tout comme l'attribution d'ailleurs. On sait aussi l'incroyable travail d'ingénierie qui fut nécessaire à sa construction. Le cliché montre un premier plan encombré de rouleaux de grillages, d'ouvriers s'affairant autour de bétonnières. Pourtant, il semble bien que le Pavillon Philips soit achevé et que donc ces travaux ne le concernent pas. La personne qui a donc fait ce cliché avait donc l'autorisation d'arpenter l'Exposition avant même la fin des travaux. Un journaliste ? Un architecte ? Un ingénieur ? Et comment et par qui cette photographie est arrivée dans les archives de Jean-Michel Lestrade ? L'a-t-il rapportée directement de Bruxelles lors d'une de ses visites ? Est-il lui-même l'auteur de cette photographie et de son tirage amateur ? Cela est peu probable. Ce tirage a donc surtout une valeur de repère pour le travail de l'ingénieur. Il prouve son intérêt pour les objets complexes à traduire, pour aussi l'œuvre de Le Corbusier bien entendu. Même si l'ingénieur était plus souvent axé sur le travail du béton armé, il ne fait aucun doute que sa collaboration à quelques mètres de là, sur le Pavillon de Gillet, démontre aussi son intérêt pour le métal et sur le calcul des surfaces gauches. Ici, le Pavillon Philips est la preuve pour lui que l'onirisme formel et l'inventivité des formes nécessitent bien l'appui de la raison, celle qui construit les rêves. Les mathématiques sont alors bien celles qui permettent au réel de monter dans le ciel."
Walid Riplet, Jean-Jean Lestrade.

Merci messieurs, je me permets d'ajouter :
pour revoir Lestrade à Bruxelles 
https://archipostalecarte.blogspot.com/2015/02/royan-les-bruxelles.html 
pour revoir les archives et l'histoire de Jean-Michel Lestrade 
https://archipostalecarte.blogspot.com/search?q=lestrade
pour revoir le Pavillon Philips à Bruxelles 58 
http://archipostcard.blogspot.com/2010/11/le-corbusier-dark-vador-et-xenakis.html 
pour revoir Xénakis
https://archipostcard.blogspot.com/search?q=xenakis
pour revoir Bruxelles moderne
https://archipostcard.blogspot.com/search?q=bruxelles 
pour revoir Guillaume Gillet à Bruxelles
http://archipostalecarte.blogspot.com/2013/03/larchitecte-est-sur-le-toit.html

samedi 20 juin 2020

Aalto est belge parfois



Non, cette fois je ne vous parlerai pas de l'architecture de ce que vous êtes en train de regarder. Cette carte postale aura pour certains amateurs d'architecture du sens et de l'intérêt mais il ne fait aucun doute que ceux qui se perdent ici ou ceux qui y viennent régulièrement y arrivent pour un tout autre type de constructions que celui de cette salle de réunion de Caritas Melle.
Colonnades, stuc, corniches ne sont pas des éléments qui nous passionnent ici même si l'espace y est lumineux, même si la générosité des ouvertures ne nous déplaît pas. On pourrait d'ailleurs penser que c'est bien grâce à cet espace que ce qui nous tape à l'œil puisse ainsi apparaitre aussi clairement : le mobilier.
En effet comment ne pas être immédiatement titillé par ces fauteuils et ces dessertes tout en bois plié et courbé qui contrastent par leur modernité avec le décor ambiant. On peut de suite dire que la clarté de leur dessin et la transparence de leur construction permettent aussi de ne pas boucher l'espace et permettent à l'œil de traverser celui-ci.
Au fait, nous sommes en Belgique et la carte postale Nels par Thill est d'une très grande qualité éditoriale.
Comme vous avez lu le titre de cet article, il me sera difficile de travailler sur un suspens quelconque. Oui, ce mobilier (fauteuils et tables) est bien de Alvar Aalto.
Comment est-il arrivé là et aussi, y est-il encore, perdu dans la cave, mobilier empilé, en attente d'un chasseur de design ? Qui sait... Qui ira voir ?
Pour ma part, même si j'aime beaucoup ce mobilier et sa fausse apparente simplicité, j'ai toujours un peu de mal avec les assises dont les pieds finissent en patins de ski sur le sol. Je crois que trop de fauteuils de relaxation fabriqués par des grandes chaînes de mobilier ont repris ce modèle et que cette solution est devenue un peu trop marquée d'un désir de faire nordique...
Bien entendu Aalto n'y est pour rien et il faut ici admirer l'économie extrême de son dessin et l'intelligence du matériau dont les plis feront la solidité et la structure. Je m'étonne de comment aussi, la feuille de bois formant dans la même continuité le dossier et l'assise se poursuit si bas venant taper sur les mollets. Si on comprend le petit retour sur le dossier permettant de saisir le fauteuil, on peut se demander pourquoi donc descendre si bas cette feuille de bois vers le sol. On identifie le modèle comme étant le N°31.
Les petites tables ou dessertes sont magnifiques de rigueur et de simplicité. Rien à dire devant autant d'intelligence.
Reste le mystère de ce choix si audacieux et moderne pour un lieu qui lui ne respire pas l'avant-garde... Est-ce justement le désir de contraster qui poussa les propriétaires de cet espace à faire ce choix ? Est-ce que c'était aussi une manière de rajeunir le lieu ou simplement, devant l'évidence du confort, est-ce un choix pragmatique pour le repos en collectivité ? Je crois que d'abord ce mobilier agit ici surtout par sa transparence, sa légèreté et permet de ne pas encombrer l'œil et de trop fermer cet espace. Le mobilier agit donc comme par respect à l'espace et à la lumière.
Respect donc ! Monsieur Aalto !

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