dimanche 5 juillet 2020

Une nappe à carreaux

Dans l'histoire de l'architecture moderne, l'idée d'une étendue infinie, contrecarrée par rien, s'étalant sans remords, sans obstacle, appliquant sur le sol l'infini de sa fonction est un rêve connu. On pourrait dire que la prospective s'est nourrie de cette image, montrant que l'architecture arrogante d'un pouvoir volontaire n'avait rien à faire d'obstacles comme la topographie, la tectonique, ou même l'histoire.
Corbu et son musée infini, les adorables de Superstudio et leur monument continu, les géomètres de la Reconstruction ont orthonormé le monde, leurs plans, leurs cités avec une indifférence superbe à ceux qui devront venir vivre dedans ce dédain*. C'est la vulgate qui dit ça. On sait que c'est bien plus poétique que cela.



Depuis une fenêtre du Grand Ensemble (sic) de Vélizy-Villacoublay le photographe des éditions Yvon (resté anonyme) cadre depuis sa pointe le carré du centre commercial. L'effet depuis la fenêtre est saisissant et raconte certainement mieux la géométrie et l'implacable certitude de sa modernité. Carré, carré, carré, carré... et donc grille somptueuse et cinétique. Comment le spectacle d'un tel ordonnancement de l'espace était alors perçu par l'habitant ouvrant sa fenêtre sur une telle perfection ? Ennui ? Admiration ? Sentiment de netteté de la vie ? En fait, certainement qu'en venant à ce huitième ou neuvième étage, le photographe cherchait à retrouver le génie du dessin ou de la maquette de ce Grand Ensemble. Depuis Bruno Vayssière et son analyse on sait comment cette représentation de la Modernité a valu pour la Modernité elle-même. L'altitude nettoie tout et affirme la décision. Marcel Lods adorait l'avion et pilotait. Sans doute pas Robert Auzel.

N'avez-vous pas, comme moi, ce sentiment que rien ne pourra stopper cette nappe sur le sol ? Et comment ne pas voir dans sa platitude face aux immeubles parfaitement bien rangés une force sereine ? Une nappe à carreaux sur laquelle on aurait rangé le service. Et voyez-vous comment le Grand Ensemble est maîtrisé ? Voyez-vous comment il laisse l'œil traverser l'étendue jusqu'au lointain entre les barres ?
Une chose essentielle me met en joie : la rambarde à gauche. Ce petit morceau de réel, prouvant que l'image est bien venue d'un monde et non d'un rêve, me raconte immédiatement l'histoire de cette prise de vue. La rencontre avec l'habitant, la décision de venir là, de choisir ce point de vue. Et bien entendu comme chez Pouillon la jubilation de l'habitant servant, par sa fenêtre ouverte, le besoin de cette image.
Les arbres dépassent du patio central, tout comme Superstudio épargne Manhattan. Le ciel est un peu bas et étale. Les gens se pressent sous l'enseigne du Monoprix. Mais comment définir, aimer, comprendre la construction très appliquée des espaces intermédiaires entre cette barre et ce centre commercial ? Ce renoncement à la rue, ce désir de zoner les fonctions, la lisibilité, voire la transparence du plan urbain sont-ils si condamnables ? Cet espace libéré et cette densité habilement travaillée sont-ils fautifs ? Faut-il les protéger, les préserver, les REqualifier ?
La géométrie c'est beau. L'ordre c'est beau. La rigueur aussi. N'y voyez pas d'offense ou d'autoritarisme. Voyez cela comme la manière de mettre l'important en avant : ciel, sol, habiter, et lumière. Comme on dira un peu plus tard en mai 68 : urbanité, propreté, sexualité.

* on sait aussi ce goût chez ce cher Candilis et consorts.
https://archipostalecarte.blogspot.com/search?q=leucate









Aucun commentaire:

Publier un commentaire