dimanche 23 août 2026

La modestie comme terrain de recherche en architecture : une église

Vous l'aurez compris si vous êtes un ou une fidèle de ce blog, en ce moment, je range. 
Tentative de mettre de l'ordre une bonne fois pour toute pour l'anniversaire des vingt ans de ce blog qui arrive rapidement ? Signe d'un désir de clore un fois pour toute ce blog, de tout ranger pour ceux qui viendront récupérer ce travail ? Nécessité de se régaler à nouveau de mes propres archives qui ressemblent plus à des tas mal ordonnés qu'à un inventaire Penser/Classer perecquien ?

Un peu de tout cela sans doute.

Je m'aperçois donc que mon très gros classeur consacré (c'est le cas de le dire) à l'Art Sacré du Vingtième Siècle est plein, qu'il déborde et que nombres de cartes postales d'églises modernes ne peuvent plus l'intégrer. Il faut faire quelque chose...je vais donc ouvrir un autre classeur. En attendant, je m'émeues de cette paire de cartes postales nous montrant une bien attendrissante réalisation, une petite chose moderne, un concentré de modestie de gestes architecturaux. Oh..ici pas de grandiloquence de gestes, pas de signes trop évidents de faire mÔderne, pas de posture de l'architecte. Une sorte de modernité a minima comme on les aime tant ici sur ce blog, petites bâtisses de Province que l'on trouve au coin d'une rue sans le dédain prédateur des photographes contemporains en safari de trophées de la France oubliée, oubliée de leurs yeux uniquement...
On sait comment le génie de l'architecture vient souvent de l'accord parfait entre un certain ordre de l'économie et la qualité d'une écriture. Comment faire maigre sans que cela se voit et même en proposant un signe qui suffira à faire l'événement architectural. C'est là que l'on reconnaît un bon architecte tirant parti de la parcelle ingrate, du peu d'argent d'une paroisse, de l'élan d'une communauté, parfois même travaillant pour pas grand chose, juste pour s'offrir et offrir une église à des croyants : un geste.
Je suis très sensible à cette économie comme base d'un travail architectural. 
Le béton pas trop cher permet souvent cela ou bien une carrière de pierres pas trop loin ou, pour certaines régions, une production de bois permettant de faire rapidement un mur, un plafond, un autel.

Ce sentiment de modestie parfois est lui-même la vedette de l'église. On se doit d'en chanter sa pauvreté, mettant l'accent non pas tant sur le lieu et son esbroufe mais sur le rassemblement des fidèles, véritable raison de sa fonction. Après tout, on le sait, on peut faire église partout et de presque n'importe quel espace si on le veut ce qui n'est pas le cas d'autres programmes architecturaux.
On pourrait dire d'ailleurs que le vrai Brutalisme (pas celui galvaudé d'aujourd'hui) est un néo-brutalisme provenant de la lecture immédiate de ce désir de modestie, d'évidence des choix, de lecture sans camouflage des options prises : tout est là sous nos yeux.

Alors je vais vous montrer d'abord un espace intérieur, celui d'une organisation spatiale prise par les enjeux de la Foi mais certainement aussi par ce désir d'économie :


Avouez que l'image de cet espace est particulièrement belle à ce titre. Tout pousse, tout converge dans cet arc de cercle vers l'autel qui est ramassé dans un coin dont la croix si fine est le centre. Mettre Dieu au coin en quelque sorte. N'est-elle pas saisissante cette mise en scène ? On devine aussi la structure de béton depuis le toit qui prend appui sur le pilier du fond qui semble porter tout à lui tout seul. Il sera facile de faire ici une analogie poétique sur ce soutien unique. L'ensemble est baigné d'une lumière un peu mauve, délicate que l'événement des grandes baies mette en scène. La lumière est assez violente pour qu'on comprenne le désir d'en faire un signe liturgique. La lumière surgit. Pour le reste...pas de mobilier liturgique d'un grand sculpteur abstrait se payant un lieu de culte, pas de vitraux rugissant par des couleurs et des compositions bavardes, pas de matériaux étonnants  ou de contre-pieds spatiaux mettant en cause la liturgie et ses moyens. Non. Tout est calme, tendre, silencieux, à prendre ou à laisser en quelque sorte. Mais comment le photographe des éditions Erté a-t-il trouvé sa hauteur ? Est-il sur un escabeau ?
Et où sommes-nous ? Nous sommes dans l'église Notre-Dame de la Paix à Saint-Raphaël. On notera que l'éditeur éditions "Arts Graphiques" pour Erté ne nomme pas son photographe ni l'architecte qui serait J. Vineïs dont j'avoue ne rien savoir. Comment a-t-il eu ce chantier ? comment a-t-il travaillé avec les paroissiens ? Par quoi a-t-il été formé ?

Retrouvons-nous à l'extérieur :



Voilà un parfait exemple de comment un désir d'image fabrique une certaine architecture. La mise en scène ici est totale et on devine bien que tout le geste de l'architecte aura trouvé son expression dans la fabrication de ce point de vue ! D'abord l'érection soudaine de se clocher de pierre qui par contraste semble presque étranger à la construction qui, si on enlève ce clocher, ressemble plus à une modeste salle des fêtes ou un foyer rural qu'à une église. Faites comme moi le geste avec votre main de couper le haut du clocher et vous verrez...
Tout est triangles et pointes. Tout est élan vers ce clocher qui est l'événement de cette petite architecture, le morceau de bravoure, la certitude d'une reconnaissance immédiate de la fonction du lieu. Ici la modestie est presque campagnarde, du moins comme l'image que l'on a du petit campanile ou clocher d'une église de village montée pierre à pierre par les villageois eux-mêmes. Le plan est bien un triangle dont la pointe reçoit donc à la fois l'autel et le clocher. Simple, efficace et symbolique.
Comment la Grande Histoire de l'Architecture se doit de prendre avec elle ou pas ce genre mineur ? Comment faire Patrimoine ou pas de cette modestie ? La religion catholique et chrétienne en général qui nous chante souvent la force de la résilience pourrait-elle supporter la disparition de ce lieu de culte ? Comment animer dans les imaginaires des futurs architectes la possibilité justement d'une architecture modeste, peu bavarde, efficace mais aussi sachant rester symbolique ? Qui pour, justement face au désir du Patrimoine de surtout souligner et défendre ce qui est exceptionnel, qui donc pour dire qu'il y a bien là un geste, une école, un chemin vers une forme de justesse ?
Est-ce par hasard si sur le fronton de la porte d'entrée de cette modeste et touchante église Notre-Dame de la Paix est inscrit :
VENEZ et VOYEZ.

Je retourne à mon rangement.






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