dimanche 1 mai 2016

La courbe, la droite, ne pas choisir

Pour une fois (deux en fait), le ciel ne sera pas une étendue grise uniforme.
Pour une fois (deux en fait), on ne saura pas choisir.
Pour une fois, on aimera la comparaison.

Photographier l'architecture de logements de masse, la donner à voir, à ceux qui vivent là et à ceux qui la visitent c'est offrir l'occasion de l'installer entre la terre et le ciel, lui donner la chance de son déploiement dans l'espace du cadre. La lire en quelque sorte.
D'abord l'héritière :



La barre donnera tous les arguments du Mouvement Moderne et le fera en miroir sur elle-même. Facile de faire une image, il suffit de jouer avec le seul arbuste du coin pour installer l'architecture dans un cadre. Sinon, tout est horizontal. Niemeyer range dans d'immenses tiroirs intelligents les habitants de Brasila. C'est le grand ordre. Comment se fait-il que ce grand courbeur de lignes ait conservé pour les logements l'orthogonalité ? Est-ce bien Niemeyer qui signe cela ?
On observera deux façades différenciées, l'une comme une immense grille claustra s'étalant sur l'ensemble de la façade, l'autre percée de fenêtre ourlées de blanc. Les pilotis sont maigres et d'ici pas très dessinés, ils ne permettent pas cette libération du regard, sa circulation. Mais ce qui étonne le plus c'est sans doute le grand voisinage de l'un à l'autre, ce désir de densité pourtant dans une ville totalement inventée. Il faudrait pouvoir comprendre comment l'ombre fut travaillée pour savoir si celle-ci circule d'une barre à l'autre. À qui s'adresse cette édition Colombo ? Le photographe vient-il uniquement pour les habitants ou aussi pour le touriste d'architecture qui aura besoin de raconter la ville ? En tout cas, rien ne bouge, personne n'est là. Les présences sont bien loin, dans un graffiti sur le mur, une échelle posée sur l'immeuble. Même le sol n'a pas enregistré les pas du photographe.



Tout est un peu flou, un peu détendu comme image.
Le photographe des éditions Abeille-Cartes a-t-il fait trop vite son travail ou est-ce l'éditeur qui a peu fait de cas de l'impression que l'on aura de la Cité de l'Abreuvoir de Bobigny dessinée par Émile Aillaud ? Le ciel est mouvementé mais aussi clairement retouché, cela fait une matière assez picturale, brossée, frottée presque. Il faut sans doute le calmer ce ciel pour que le bâtiment qui se courbe, se lise mieux. Les arbustes sont maigrelets. Ils arrivent tout juste des pépinières. Tant mieux ! On voit mieux l'architecture. Encore des fenêtres sans rideaux, n'en tirons pas trop vite des conclusions. Est-ce que Aillaud voulait comme la photographie de cette carte postale, nous faire suivre au moins du regard la courbe ? Nous faire croire à un mouvement moderne adouci ? Ici, on ne soulève par le bâtiment pour ouvrir le regard, en permettre sa fuite. Ici, Aillaud compose, dessine, articule des lointains, des disparitions dans des creux, et invente des intimités si emmerdantes aujourd'hui à notre époque de transparence sécuritaire. Mais Aillaud ne joue pas non plus la logique d'une façade variée, explosée, dithyrambique à une poésie facile. Il écrase ses lignes courbes d'une grille permanente, égale qui ne fait que suivre cette courbe. La ponctuation viendra non d'un décor mais des occupations des balcons. Nous disons cela devant une image en noir et blanc. Les habitants prendront-ils les chemins courbes pour se promener ou couperont-ils à travers les grands haricots de gazon pour gagner un peu de temps et inventer les raccourcis nécessaires ? Comment ici, a-t-on fabriqué sa géographie pour sortir et pénétrer ces espaces voulant imiter des intimités ? Comme partout ailleurs finalement.
Quelques déchets sur la pelouse, un enfant trop turbulent au temps de pose devient flou, personne sur les bancs. Rien de grave, rien non plus de particulièrement éclairant sur le mode de vie. Il arrive aussi, à Venise, que les places soient vides.
Ce qui est certain c'est que cette carte postale est avant tout destinée à ceux qui vivent là. Peu de chance de rencontrer un touriste d'architecture. Elle servira à dire le nouvel habitat, elle devra servir à raconter son espace, son chez soi.
Celle-ci n'a pas rencontré son expéditeur. Elle est restée, comme on dit, vierge.
On pourrait avec insistance dire qu'elle n'est donc pas encore une vraie carte postale mais une idée de carte postale. Sans l'écriture, sans adresse à qui que ce soit, elle reste une image, un possible.

On pourra conclure en se demandant si certaines cartes postales de Brasilia sont arrivées à Bobigny et si des cartes postales de Bobigny furent expédiées à Brasilia. Les avions se croisent sans doute. Aillaud a bien dû en recevoir d'amis partis au Brésil. Niemeyer en a-t-il reçu de ses amis communistes de Bobigny ? Je le crois. Je rêve, dans une boîte à chaussures, d'une carte postale de Brasilia signée de Aillaud et d'une carte de Bobigny signée de Niemeyer. Le rêve voyez-vous se fait pareil avec des lignes droites ou avec des courbes.

 






 

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