samedi 15 mars 2014

Je rêve aussi


Pourquoi le nier, ce genre de cartes postales est toujours pour moi l'objet d'un possible paysage narratif. Sans doute que le saisissement vient du fait photographique lui-même.
Dans une petite ville, venir là, poser son trépied, cadrer et enregistrer ce moment de l'architecture sociale en France et ne pas le faire vite, ne pas penser en cynique, ne pas se placer du côté de l'analyse politique superficielle, ne pas se croire en train de bouleverser l'acte photographique, ne pas croire que ces images sont des tromperies qu'il faut dénoncer comme le ferait un sachant venant ici en Safari.
Venir là parce que des gens y vivent et on droit à une image populaire et accessible de leur lieu. Vivre là s'accompagne d'un droit à une image qui en parle.
Alors le faire bien, choisir un bon temps de pose et une bonne lumière qui construira au mieux l'espace. Ne pas s'auto-persuader que son regard est si lucide, si génial, si particulier que le monde entier va enfin comprendre la duperie des images.
Donner une représentation, certes partielle, mais ambitieuse à son esthétique, correcte à son objectif.
Quelque chose de calme, de sérieux et même de généreux.
Le photographe de cartes postales n'est pas un ignorant à son travail, il ne manque pas de conscience, il fait un travail qu'aujourd'hui, dans sa réalité plastique et son empathie, nous nous ingénions à croire indifférent ou vain alors même que nous nous précipitons dans son objectivité relative.
Et la photographie plasticienne et ceux qui y habitent doivent tant à cette photographie qu'ils s'imaginent pouvoir en rire.
Pour ma part, je me range toujours du côté de Walker Evans ou de Serge Daney.
Et cette carte postale des immeubles de la gare de Carmaux pourrait bien être une image absolue.
Elle est aussi document. Elle est pour ceux qui y ont vécu un souvenir.
Elle est aussi un terrain ouvert à des rêveries fabriquées. Comme pour Rome, comme pour Piranèse, elle est une vraisemblable Veduta.
Dans l'architecture simple, de béton, peu révolutionnaire, traînent pourtant de touchantes attentions que ceux qui n'ont pas grand-chose comprennent comme importantes.
Au dos, dans la parcelle ainsi refermée, on a placé les coursives. On s'y rencontre, on râle après les enfants qui font du patin à roulettes, on aide la voisine à rentrer ses courses, on fume pour ne pas le faire à l'intérieur, on regarde en bas de l'immeuble si Pierrot et Eddy, le petit dernier de la voisine ne font pas de bêtises. On tâte le linge pour voir s'il a séché.
Sur la rue, les architectes, Messieurs Brunerie et Matharel, ont placé des façades dont il y a peu à dire. Des balcons dans des alvéoles profondes, des fenêtres grandes pour la lumière et c'est tout.
Mais dans cette géométrie d'économie, de préfabrication, de masse, on y projette pourtant un foyer, un lieu de vie, un chez soi que quelques indices comme un géranium, une mangeoire à oiseaux, une chaise de plage permettent d'identifier.
Et la civilité d'une époque tenait l'ensemble. Un grand, très grand... ensemble.
Allez rire ailleurs, allez rire devant les prétentions serviles d'un académisme trouillard face à une politique sociale et à sa représentation sans conscience de classe.
Allez rire devant les points de vue privilégiés des photographes du déclin.
Ils sont si nombreux, ils couvrent nos murs.
Ils rêvent devant Photoshop à la révolution.
Je rêve aussi.















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