samedi 21 décembre 2019

101 youpis et puis...





































Toute occasion de populariser l'architecture du XXème siècle est bonne. Toute.
Il faut donc remercier de suite les éditions du Festin de leur initiative et de la publication de leur ouvrage : 101 architectures contemporaines remarquables en Nouvelle Aquitaine.
L'ouvrage se veut didactique, facile d'accès et égraine donc des réalisations très variées par leur programme ou par leur époque, ce qui constitue une sorte de socle à un Patrimoine à protéger un jour.
Vous comprendrez de suite ma réticence.
Je ne crois plus en ce Label.
Il y a bien longtemps qu'il a fait preuve de son inefficacité et j'ose même dire de sa dangerosité. Véritable faux-semblant de classement, il ne permet pas de protéger définitivement les constructions, il appelle même dans son essence à offrir des aides pour "encourager leur réutilisation (euphémisme...) et leur réappropriation (là on a peur), en accord avec les nouveaux usages (ben voyons...) et les attentes des habitants (démagogie démocratique, et qui donc se charge du relais et des conseils ?)"

On ajoute que le Label permet aux habitants de comprendre qu'il s'agit d'un Patrimoine en devenir et on devine immédiatement que ce Label ne sert à rien puisqu'il rejette la classification et la protection aux calendes grecques du-dit devenir... Dans cinq, dix, vingt ans ?
Au regret de la disparition, de la défiguration ?
En signalant ce Patrimoine, le Label opère de deux manières : il laisse croire que l'attention de l'État est opérationnelle puisqu'il labélise (et donc agit) et dans le même temps permet tout et n'importe quoi, jusqu'à la destruction du si remarquable patrimoine qui, Oups ! Oh ! Pardon... n'était pas... classé...
La liste est longue maintenant de ce processus qui a lieu en ce moment même.
Ce Label construit aussi une hiérarchie de la protection dont personne ne comprend bien les distinctions et de qui les décide.
Pourquoi soutenir aussi vite le classement au titre des Monuments Historiques de la Villa de Koolhaas et ne pas faire de même pour la Cité de Bayonne de Marcel Breuer ? Quel miracle patrimonial a eu lieu à Bordeaux et pas à Bayonne ? Quelle politique ?

Alors... Que dire ? Que faire ? Se réjouir ? Oui ! Oui ! Oui ! Cent et une fois oui.
Je le redis, tout ce qui popularise et signale cette architecture est bon à prendre. Et je suis fatigué, aussi.
Faisons preuve d'optimisme. D'abord soyons heureux de retrouver des architectes que ce blog aime beaucoup : Edmond Lay, Jean Renaudie dont je découvre une superbe villa, Jean Nouvel, Salier, Courtois, Saillol, l'incontournable aujourd'hui Bernard Schoeller et bien entendu Jean Prouvé et la bien triste histoire de l'école à Pontouvre, histoire exemplaire de ce que l'absence des protections et des Labels sur une construction publique et modeste peut produire... Un cas d'école, c'est le cas de le dire... Gestion de l'urgence dans l'insondable manque de culture des élus face au marché des collectionneurs et à la réaction vive des citoyens. Un défaut de signalement comme on dit avec pudeur.

Mon cœur balance pour la très belle et incroyablement brutaliste (au sens premier de Reyner Banham) église de Lacanau, Notre-Dame-des-Flots par Francis Duclos, Patrick Maxwell et Jean-Claude Moreau, qui, par leur pragmatisme atteignent un sommet de délicatesse digne de Peter et Alison Smithson.
Ayant déjà évoqué beaucoup de ces architectures sur ce blog, (seules les villas restent difficiles à trouver en cartes postales), j'ai cherché dans mes boîtes quelques petites pépites dont je n'avais pas d'information et que cette publication informe comme le Sanatorium Alfred Leune ou le Barrage de L'Aigle. Bien entendu, pour 15 euros, vous avez un magnifique guide de 101 architectures ce qui fait moins de 15 centimes d'euro par bâtiment. Avouez que ce n'est pas cher et qu'il vous est donc conseillé vivement de l'acheter. Je ne ferai donc pas ici d'inventaire exhaustif de ses pages !

On notera que les textes sont clairs, accessibles, ouverts et que l'iconographie est riche et pleine du soleil de cette région qui me manque tant. Oui, je sais, je suis un incorrigible mélancolique.
Et cet ouvrage, sous le ciel bas et gris de ma Normandie, me donnera l'illusion d'avoir pris ma voiture et d'avoir sur les routes de la Nouvelle Aquitaine, parcouru toutes ses richesses qui, à n'en point douter maintenant, seront classées RAPIDEMENT et FIÈREMENT par les institutions patrimoniales locales. N'est-ce pas ?

Alors que je termine ces lignes, je tombe sur un article de Sindbad Hammache dans le dernier numéro du Journal des Arts de cette semaine. Il y fait une analyse critique absolument parfaite de ce Label Architecture Contemporaine Remarquable. Je ne saurais mieux dire les doutes de son efficacité et la portée très limitée de son action.
Je vous conseille donc vivement pour poursuivre ce débat de lire son remarquable article.

101 architectures contemporaines remarquables en Nouvelle Aquitaine
Le festin, Hors-série
collectif
15 euros.
Merci aux éditions du Festin pour l'envoi et pour le partenariat.

Pour revoir quelques articles concernés par cet ouvrage :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2016/09/lerection-de-francois-hollande.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2016/08/page-45-bordeaux.html
http://archipostalecarte.blogspot.com/2013/03/coup-de-foudre-pauillac.html
http://archipostalecarte.blogspot.com/2013/02/le-club-nautique-de-pauillac-merveille.html 
https://archipostalecarte.blogspot.com/2017/05/la-cite-radieuse-des-pompiers.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2012/12/tetrodons-le-bonheur.html
etc...



On commence ?
Heureux de trouver dans cette revue, la très belle Cité Administrative de Bordeaux. Ce point de vue nous permet de mieux en comprendre les articulations formelles. J'adore les passerelles suspendues entre les deux tours. Et voyez-vous qu'elles ne sont pas terminées sur ce cliché des éditions Iris ? Incroyable urgence de faire des images et des cartes !


On apprend donc que les architectes sont Pierre Calmon et Pierre Mathieu comme nous l'avait déjà parfaitement indiqué Dominique Amouroux dans son guide. 
On notera que l'éditeur Iris ne nomme ni les architectes ni le photographe.

Remercions donc cet ouvrage de m'apporter une réponse à une énigme qui ne m'avait pas permis de publier ces cartes sur ce blog. En effet, je n'avais rien pu trouver sur cet étrange collage architectural :



Nous sommes à Sainte-Feyre devant le sanatorium Alfred Leune. Lors de l'achat, je m'étais posé beaucoup de question sur cet énorme appendice greffé sur une façade. Voilà que page 21, je trouve ma réponse. Cette rotonde, véritable greffe en béton est de Marcel Astorg.
Cela ne vous dit rien ? Marcel Astorg ?
Mais si, rappelez-vous ici :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2015/05/danser-chez-marcel-astorg.html


Cette extension daterait donc de 1953 et reste un geste superbe et audacieux. Je vais tenter d'en trouver une carte postale de l'intérieur. En attendant c'est d'abord les éditions du Moulin qui vous en proposent une carte postale puis les éditions Lapie qui vous servent cette carte postale en noir et blanc fortement coloriée. Merci à eux.





































Je finis cette mise en bouche par un beau barrage en action libérant ses eaux. Car, il ne faut pas oublier aussi le Patrimoine technique et industriel.
Voici :
Nous sommes à Mauriac au dessus du barrage de l'Aigle. Les éditions Bosc et Compagnie nous donnent à voir ce moment de relâchement des eaux. On entend le bruit jusqu'ici non ?
L'article nous donne donc le nom des architectes Brochet et Chabbert mais aussi le nom des ingénieurs qui ne sont rien moins que André Coyne et André Decelle. L'article nous donne aussi une anecdote selon laquelle Le Corbusier lui-même aurait tant aimé les courbes des déversoirs en saut à ski qu'il s'en serait inspiré pour les courbes de Ronchamp. Oui, on aime bien les histoires.

lundi 16 décembre 2019

L'Homme avec un grand H (et une bistouquette aussi)

"...Pffff.... Non... Ça ne m'intéresse pas beaucoup ce genre de machin symbolitico-jungien... Et puis ce truc des architectes depuis l'Homme de Vitruve de toujours vouloir associer l'ordre de la nature avec la géométrie, toujours ce truc de planter les pointes des compas dans les nombrils... Non, tu vois Walid ça m'épuise. Tu me diras que de Vitruve à Calatrava en passant par Corbu, ils furent nombreux à vouloir trouver une raison organique à leur architecture ou à leur harmonie. Moi, ça m'emmerde, j'aime la géométrie pour elle-même, pour sa puissance, son ordre et sa parfaite solidité. Je ne me crois pas obligé de la retrouver dans l'aisselle ou le nombril d'un mec, quand bien même, il serait à poil... Et puis cet Homme avec un Grand H il a toujours une bistouquette qui pendouille... Alors quand on verra des architectes dessiner le rapport idéal entre un cercle, un carré et un vagin, tu m'appelleras... Bon, sinon, je sais aussi que ça fonctionne parfois et que ce bâtiment a l'air intéressant. Mais pourquoi ne pas juste aimer les courbes, les rapports entre elles, la simplicité évidente et belle des formes naturelles. L'escargot, lui, il est hermaphrodite... Fais-le, toi, l'article sur Samara. Moi, je préfère penser que parfois, cet Homme avec un grand H et sa bistouquette, il sait inventer des formes et des espaces sans se croire obligé de s'appuyer sur ce genre de discours lénifiant de la "Mère Nature" qui, elle, comme par hasard, puisqu'elle fait tout est une femme..."
David Liaudet


Voilà retranscrit le dialogue de ce matin avec David. Il n'a pas retiré son pouce ni rien retiré de sa relecture.
Alors, j'y vais :




Voici donc une carte postale d'un bâtiment bien étrange dont j'ai eu du mal à ranger dans mon cerveau tous les signes qu'il m'envoyait. Antiquité, maisons-bulles, grottes et j'en passe...
Le chevauchement des coupoles fait penser aussi à Sainte-Sophie et pose étrangement la question du sol car l'ensemble architectonique qui fait ici l'image, cet agglomérat de coupoles, est comme suspendu au-dessus d'une galerie.
Alors...
Il s'agit du Pavillon des Expositions de Samara, centre de l'histoire préhistorique de la Chaussée Tirancourt. L'ensemble est bien moins âgé qu'il ne pourrait le laisser croire, on s'attend à du Hippie de la fin des années soixante, un Antti Lovag perdu dans la Somme. En fait, ce Samara fut bâti en 1988 !
Pourquoi donc encore maintenir une telle écriture architecturale aussi tardivement ?
Sans doute pour trouver dans une forme qui se voudrait à la fois éternelle, primitive et symbolique un sens à sa fonction, et surtout une image.
La Préhistoire dans un carré ? Non mais...
C'est oublier le somptueux Musée de Nemours par Roland Simounet...
En fait, ce Samara est un spectacle offert et comme le dit très bien l'éditeur de la carte postale, il s'agit, non pas d'une architecture mais d'une œuvre. Nous serions donc devant une sculpture praticable et pénétrable et non devant un geste architectural. "Conçu à l'image de l'homme"...
Quel homme ? Blanc ? Noir ? Gros ? Petit ? Hétéro ? Vieux ? Jeune ?
Celui-ci apparemment :

 
Et pourquoi donc un corps idéalisé et maintenu dans une représentation faussement générique serait une forme parfaite à parcourir ? À quoi nous sert de savoir en parcourant le bâtiment que là nous serions dans les bras, ici dans le talon et poussons un peu, là sous l'intestin, le cerveau, la hanche, la couille ?
En quoi cela fabrique, si ce n'est de l'architecture, un abri ou une sculpture ? Est-ce que, justement, l'une des chances de l'architecture et de ses fondations géométriques et techniques ne serait justement pas, tout en s'appuyant sur les forces de les oublier, de les rendre à l'expérience subtile de leur transfiguration.
Je vous laisse avec ce dessin où Bruno Lebel décline jusqu'à l'épuisement le corps d'un homme (dont on ne sait rien) pour le transformer en regroupement symétrique de cercles ou de mandala (ben voyons), l'œil arrive aussi...
Pourtant, il ne faut pas trop que le processus créatif volontariste et appuyé ne cache les qualités sans doute réelles de ce Samara et, au moins, son originalité.
Dans le livret de sa conception, on trouve une belle photographie de son intérieur vide qui me fait immédiatement penser aux décors de Star Wars sachant habilement associer une architecture vernaculaire du désert et un tuyau en inox. Quelque chose d'essentiel, de beau, de rêveur et même de fantasmagorique. Alors, si le texte et ses piètres tentatives philosophiques de nous en traduire sa raison est assez peu probant, nous pouvons reconnaître que la construction, l'œuvre de Bruno Lebel pour Samara ne manque pas d'une certaine et touchante attention à l'essentiel : l'espace.
Walid Riplet

La carte postale est une édition Mage sans nom de photographe ni date. Bruno Lebel y est bien mentionné comme auteur.








Photo Bruno Lebel- Denis Ruon



dimanche 15 décembre 2019

Restany reste à charge

Pierre Restany était une sorte de pape de la critique artistique du XXème Siècle.
Il en avait la barbe du pope orthodoxe, il en avait aussi le goût des icônes Pop surjouées, baveuses de la salive des embrassades des icônes au matin de Pâques par les futurs fidèles de Pompidou.
Barthes aurait dû faire de son image un texte. Ce désir de faire image avec son corps m'a toujours étonné. C'est la représentation, sans doute.

On vous montrera un jour, si vous êtes sages, ce que contient cette armoire...




Comme vous pouviez le lire ici, Jean m'a retrouvé dans les archives de l'Agence Lestrade, un texte de Pierre Restany publié dans un numéro de la revue Domus sur la Biennale de Venise de 1970. Le texte est une charge contre presque tout le monde, à croire que le Pope critique n'aurait pas pu supporter que quelqu'un d'autre que lui soit invité à faire la Messe de l'Art Contemporain Français de l'époque.

Ce possible désir se sent tellement dans ses attaques que cela le pousse à une critique un rien outrée, mal fagotée, où le bon mot remplace la pensée. (Oui, exactement ce que je suis en train d'essayer de faire...)
J'ai hésité à vous en donner la lecture, d'abord parce que je suppose que vous l'avez tous déjà lu, je sais comme vous aimez fouiller comme moi dans l'Histoire mais aussi et surtout parce que, bien entendu, ce texte est une vraie insulte au travail de Claude Parent.
Doit-on diffuser les insultes ? Même celles venant de personnages importants ?
Malgré mon opposition fondamentale à ce que dit Pierre Restany, je trouve tout de même important de montrer qu'à une époque, dans un magazine aussi internationalement attendu, il était possible de prendre des positions aussi clivantes sur une manifestation de cette importance. Et il n'a pas tort sur tout. Sans doute simplement n'a-t-il pas compris tout non plus. La chaleur étouffante de Venise n'aide pas.
On aimait le débat à cette époque même si ce débat s'appuyait sur une mauvaise foi (orthodoxie sans doute) due au regret de son auteur. Cela montrera aussi aux mauvais suiveurs comment il est possible de construire quelque chose en opposition et non en pillage.
Et puis c'est rafraîchissant pour la pensée, lorsqu'on est un admirateur de l'œuvre d'un homme, de voir que d'autres n'y sont pas sensibles. Cette charge de Pierre Restany contre Claude Parent est bien pour moi aussi une manière de me remettre en jambe sur l'oblique de mes certitudes.
Alors les architectes de maisons en carrelage y trouveront sans doute une justesse et même un rire assumé. Car il est drôle ce Pierre Restany avec ses formules à l'emporte-pièce, formules serrées comme une compression de César ou ramassées dans la poubelle des  Nouveaux Réalistes.
Bleu, Blanc, Rouge, te voilà couché.
Allez... Régalez-vous !
Y-a-t-il eu une réponse de Claude Parent à cette attaque ?
(Merci Jean-Jean pour les images. Par contre, faut pas fumer là...)

Photo : l'infame...Mais qui sait qui c'est  l'infame , Restany lui-même ?















mercredi 11 décembre 2019

Fragile esprit

Il m'en aura fallu de la patience (et des déceptions) pour pouvoir, enfin, vous montrer cette carte postale du Pavillon de l'Esprit Nouveau :



Sur le Pavillon lui-même, il ne me sera pas utile de m'étendre, les stars ont cela de pratique que la littérature sur elles est abondante. Alors que raconter depuis cette carte postale que vous ne pourriez savoir en deux clics sur un moteur de recherche ?

http://www.fondationlecorbusier.fr/corbuweb/morpheus.aspx?sysId=13&IrisObjectId=5061&sysLanguage=fr-fr&itemPos=44&itemCount=78&sysParentName=home&sysParentId=64 

D'abord son existence. La création d'une carte postale pour un Pavillon de l'Exposition des Arts Décoratifs n'a rien d'étonnant puisque, quasiment tous, (tous ?) furent édités et publiés. Non, ce qui est justement étonnant c'est sa rareté.
Pourquoi donc ce Pavillon pourtant révolutionnaire, pourtant historique et reconnu comme tel à son époque n'a pas connu une plus grande fortune éditoriale pendant le Salon lui-même ? Le Pavillon de l'U.R.S.S, lui, a bien eu droit à plusieurs cartes postales...
Je me souviens de ma déconvenue, il y a au moins quinze ans, d'être tombé dans un vide-grenier sur un album plein des cartes postales de cette exposition de 1925 et de n'y avoir pas trouvé celui de l'Esprit Nouveau !
Ma rage fut telle que je laissai l'album entier dans un geste de dédain que je regrette aujourd'hui...
Est-ce que Le Corbusier déjà surveillait la diffusion des images et ne voulait pas que n'importe quoi puisse défigurer son œuvre ? Pourtant, il y a bien dans ce bâtiment un désir de communication et dans la carte postale un grand atout publicitaire. Alors ?

On note que le cadrage de la carte postale ne donne pas à voir le Pavillon de l'Esprit Nouveau en entier, qu'il nous manque une partie sur la gauche de l'image. Il faut dire que, peut-être, la forme même du Pavillon pourrait induire cette sélection : angles droits, jeux des ouvertures, radicalité du bloc cubiste et spectacle étonnant de cet arbre qui traverse le toit peuvent suffire à en dire la modernité et même son extravagance un rien outrée et donc le choix du cadrage resserré.
Alors inutile de prendre du recul ? Le spectacle se tiendrait là ?




On note que le (la ?) photographe choisit un moment légèrement en contre-jour qui baigne le Pavillon dans une mollesse des volumes qui ne produit que peu d'ombres révélatrices de ses formes. Tout cela est un rien éteint, presque sombre et la frondaison des arbres ne laisse que peu de place à une lecture des enjeux architectoniques. À ce titre, le fond de l'atrium est bien difficile à lire. Une fois encore, il semble que le puits de lumière découpé et laissant passer l'arbre soit l'élément premier visé par ce type de lumière. Là le contraste est utile.
La valeur symbolique de l'arbre maintenu dans l'architecture-même, sa charge respectueuse, l'intention à cette nature (bien urbaine) est la clef de voûte (si j'ose dire) de cette image et sans doute de cette architecture éphémère qui, par sa minceur aussi, raconte qu'il n'est vraiment pas nécessaire de couper un arbre pour affirmer cette modernité. C'est une architecture contextuelle comme on dirait aujourd'hui. Oups...
Mais qu'est devenu cet arbre ? Est-il toujours en place ? Qui ira voir ?
Moi, moi, moi...
Mon œil glisse aussi sur les traces de peinture sur l'angle en haut à gauche et sur la pauvreté du végétal au pied du Pavillon. Les quelques plantes mal fagotées font pâle figure face à l'autorité de l'arbre défonçant le cube. Même la sculpture cubiste de Lipchitz est peu en proportion devant ce bâtiment. Un peu posée là par hasard, on doute qu'elle fut remarquée à sa juste valeur, un peu comme un grigri touristique oublié sur l'étagère de la bibliothèque. On dirait une excuse moderniste.
























Suis-je le seul à voir dans ce Pavillon une grande fragilité ? Un peu comme une cabane voulant se faire passer pour une maison ?
À ce titre, la comparaison avec le Pavillon de Melnikov est intéressante. Le soviétique affirme cette fragilité, la revendique même dans la fabrication et dans l'image. Son Pavillon nous dit qu'il est arrivé là, en pièce détachées, prêt à repartir ou... à s'envoler.
Ici, Le Corbusier et Jeanneret semblent jouer davantage à un fac-similé, une maquette géante, un rêve à venir. Et même si, comme j'ai entendu le dire François Chaslin récemment, Corbu à cette époque construit maigre, il est tout de même étonnant de le laisser voir ainsi ici.
La Modernité est donc fragile ?

On note des éléments éditoriaux étonnants et mystérieux comme le chiffre 192 qui pourrait indiquer le nombre de cartes postales de cette collection dont le nom de l'éditeur est peu déchiffrable depuis son logotype : A. Noyer ? Hoyer ?
Et les initiales encore Art Nouveau de A.N sous ce chiffre sont-elles celles du photographe ?
Par contre, il est heureux de voir que l'éditeur a bien mentionné Le Corbusier et Jeanneret comme architectes. Ouf...



Complètement à gauche, une pancarte reste peu lisible...
Ma carte n'est pas écrite, pas datée. Elle reste vierge. C'est avec un grand bonheur que j'y appliquerai mon tampon de collectionneur pour que, à jamais, elle porte le stigmate d'un collectionneur acharné et jaloux. Je suis comme Harpagon avec sa cassette.
Je l'ai bien mérité.
Enfin, existe-il d'autres cartes postales de ce Pavillon ? Faut-il déjà, à peine repu de cette trouvaille que je m'invente une nouvelle quête. Vous pensez bien que oui sinon ce ne serait pas drôle...
L'excellent ouvrage de Luis Burriel Bielza* nous montre au moins une autre carte postale de ce Pavillon de l'Esprit Nouveau, carte plus ouverte dans son cadrage et permettant mieux de lire la totalité de la construction.
Malheureusement, je n'ai pas la joie d'avoir cette carte postale. Mais j'ai la joie de reprendre ma quête...
Car c'est la quête qui est belle.



*Le Corbusier, la passion des cartes
Luis Burriel Bielza
Mardaga éditions.

17 décembre. Dernière Minute ! Dernière Minute ! 
Bonjour David,
Trouvé hier, cet article dans un numéro de Domus de 1977. Tu verras que oui, on peut reconstruire Le Corbusier. On le fait à Piacé ?
Walid 

 
















































































mardi 10 décembre 2019

L'idéal nuage

Je pourrais ne plus savoir quoi écrire sur ce genre de cartes postales que je n'aie déjà écrit.
Toute la beauté tranquille de masses habitées, resplendissantes d'avenir, surprises dans l'impudeur de leur puissance, qu'en faire ?
Boum, boum, boum, boum...
Je sais qu'aujourd'hui nous sommes nombreux à faire semblant de notre nostalgie, à jouer aux artistes, à rêver de Piranèse, de notre droit à aimer des images.
Et surtout à nous en excuser.
Je sais que ce brutalisme-ci n'entrera jamais dans les revues chic d'une architecture d'exception. Simplement parce que ceux qui y vivent ou y ont vécu n'achètent pas ces magazines.
Trop chers, ces magazines.



Mais je continue mon admiration.
Je la porte aussi contre les remodeleurs de gauche à la mode, les trotskistes de bon aloi, démagogues de l'écoute de l'habitant, contre les écologistes patentés du polystyrène épaississant, vernis parfait à la pseudo-politique de l'attention, du care, de la revalorisation, de tout ce vocabulaire laissant croire à une urbanité feinte.
Quelque chose comme l'ANRU.
Loin de l'ANRU, je préfère l'An 01 de Gébé.

Et tous les contrariés de l'images, argumentant leur fausseté, les serviles de la vérité, les détrompeurs de l'œil, les historiennes du logement social imitant ces mimiques de la critiques ne sont personne face à celui qui est venu là, vraiment, dans cet espace et qui a fait ce geste inouï de liberté de redresser les verticales des immeubles sur le dépoli de sa chambre photographique.

Il ira, ce héros, jusqu'à redessiner les nuages sur son négatif pour donner un peu de climat au ciel. En faisant cela, presque de manière invisible, avec le génie d'une retouche maîtrisée, c'est contre le vide du destin qu'il s'insurge. Un ciel étale, en effet, manque sérieusement de densité.
Les nuages, les enfants les dessinent aussi.
Un nuage de plus, voire même deux, et la Cité du Gros Chêne de Rennes retrouve du sens.
Ce n'est pas un leurre, c'est une attention.
Remercions P. Mesny l'éditeur de cette carte postale de ce don au ciel.
Pour lire le nom des architectes, allez lire cet article de Romain Joulia qui vous racontera Jean-Gérard Carré et le Cabinet Legrand-Rabinel.
Je n'ai rien à ajouter à son excellent travail.
http://www.placepublique-rennes.com/media_site/upload/PP28-Jean-Gerard_Carre.pdf 

dimanche 8 décembre 2019

Le dernier sursaut

La carte postale est encore un peu humide du crachin bien qu'elle fut rangée immédiatement dans ma poche.
Je rencontre une vieille amie, collectionneuse comme moi, qui m'annonce tout de go qu'elle arrête de collectionner les cartes postales, qu'on ne trouve plus rien, que les acheteurs et vendeurs deviennent difficiles.
Oui.
Une ambiance de fin.

Tout cela est assez vrai, dans le fond. Je me vois aussi, parfois, hésitant à plonger mes mains encore une fois dans une boîte à chaussures, certain qu'il me faudra passer le barrage de centaines de drouilles pour rêver trouver de quoi alimenter ce blog en nouveauté.
Qui est épuisé ? Le marché ou le chineur...

Alors ce matin, je n'achète que quatre cartes pour un euro. Rien d'extravagant, juste de quoi me laisser croire que je trouve encore des choses.

Voici l'une d'elles :



Si je vous la montre c'est qu'elle est représentative. Dans un beau noir et blanc au ciel parfaitement disparu, sur la crête des collines, s'invente un horizon de béton venant dominer les pavillons et la petite ville habituelle judicieusement placée en bas de l'image par le photographe. On ne sait pas ce qu'il annonce, ce photographe. Chante-il là la beauté de l'avenir ? La puissance d'une période riche ? L'écrasement du tissu urbain ancien au profit d'une invention soudaine ?
Veut-il simplement trouver un point de vue mettant parfaitement en place les constructions modernes de Saint-Étienne sur les hauteurs et montrer comment elles fabriquent ce nouveau paysage ?
En fait, la seule question qui se pose c'est bien de savoir si cette carte postale est un constat ou un jugement.
Aujourd'hui le débat semble clos. Il faut juger et même avant tout accuser. Accuser cette architecture du logement social d'avoir trop vite donné des solutions. Accuser les architectes et les politiques de n'avoir rien compris des évolutions démographiques à venir vingt ans après.
Peut-on encore aimer ces lieux, peut-on même oser leur trouver du génie en ne passant pas pour un bobo exilé regardant de loin une beauté que seule sa culture lui permettrait de comprendre et de voir ?
Alors que la cité fait partie du décor de tous les clips de rap, qu'elle agit comme un territoire d'identité, presque aussi un bastion, une forteresse ou une énergie folle que nous vend Télérama, je ne sais plus quoi penser ce matin, en regardant cette carte postale. Je sens que je m'éloigne aussi, fatigué par toutes ces positions mélangées.
Fatigué.

Et le frémissement pour l'intérêt culturel et historique semble trop souvent maintenant l'occasion de dire adieu à ces quartiers, à leur architecture.
Le dernier sursaut.
Le dernier.

La carte est une édition A. Vial sans nom de photographe, ni de date.
Il s'agit bien de la Cité Beaulieu Rond-Points à Saint-Étienne.