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lundi 11 juin 2018

La fatigue à Ronchamp

Parce que Ronchamp n'est pas seulement une église mais un programme religieux plus complexe, Le Corbusier n'y a pas seulement dessiné une chapelle mais bien un ensemble offrant d'abord, cela va de soi, le lieu de culte mais également un abri pour les pèlerins, sujets premiers de cet espace spirituel.
Le pèlerin est un être en mouvement désirant un but, dont le cheminement intérieur se matérialise dans le concret du cheminement réel. Arrivé à destination, il doit trouver à la fois l'objet de sa quête mais aussi le repos. Non pas que la fatigue soit un élément du programme du pèlerinage, même si elle est une manière de se débarrasser de l'harassement des pensées négatives, mais elle est présente, subtile, comme une présence du corps, ce sac de peau comme disait Corbu qu'il faut bien emmener avec soi en haut de la colline salvatrice. La joie est là, ne nous y trompons pas. Oh ! La belle joie que cette fatigue utile, achalante, digne !
Pour elle, il fallait un abri, et à Ronchamp, c'est Le Corbusier qui le dessine. Souvent oublié des représentations de Ronchamp, souvent même oublié de notre cinéma intérieur que nous nous fabriquons de Ronchamp, l'abri des Pèlerins est pourtant bien un élément essentiel de ce mouvement vers la colline sacrée. Il est, de plus, d'une beauté brutaliste stupéfiante, jouant de tous les contrastes avec la Chapelle. Il est donc assez étonnant d'en trouver une représentation en carte postale même si il faut relativiser cette surprise :



























En effet, dans un lieu aussi fréquenté, il est normal de vouloir offrir finalement toutes les représentations. Le pèlerin depuis toujours a été friand des objets liés à son pèlerinage et il a toujours été un fétichiste de son propre mouvement. La représentation n'y échappe pas et vouloir revenir avec l'image de ce mouvement, vouloir en communiquer le but atteint enfin est très normal. Et puis la très grande fréquentation entraîne forcément la possibilité aussi de multiplier les angles des points de vue, presque certain qu'il y a là la possibilité de jouer avec l'ensemble des représentations de chacun. N'oublions pas non plus qu'il existe des cartes postales de second regard, celles fabriquées pour les habitués d'un lieu, leur permettant d'échapper aux représentations habituelles et de ne pas répéter leur désir d'images. Plus un lieu est fréquenté, plus il a de chance de proposer des angles et des images originales et variées, c'est la loi du marché qui autorise cette générosité des points de vues. On enverra l'abri des Pèlerins soit à une personne à laquelle on a déjà envoyé la Chapelle l'an dernier, soit à une personne connaissant le lieu, soit aussi, évidemment, parce que finalement c'est bien là que le correspondant arrive.
Cette carte postale est une édition de la Société Immobilière de Notre-Dame de Ronchamp. Elle ne précise pas son photographe qui pourrait bien évidemment être Charles Bueb. On note que l'abri est photographié en contre-plongée depuis le chemin en contrebas, laissant tout de même à la Chapelle la chance d'apparaître à gauche de la photographie, cela, bien clairement, pose le désir de la localiser. Cela permet aussi de jouer du contraste entre les lignes courbes de la Chapelle et les angles de l'abri, tous deux pourtant, semblant darder le ciel gris. Tout le vocabulaire corbuséen est de sortie : disposition des ouvertures, leur retrait dans l'épaisseur du mur, les traces des planches dans le béton banché, les aplats de couleurs vives, le déversoir épais des gouttières, la forme tenue, serrée, compacte d'un dessin très lisible.
Je pense soudain à la cantine de Marçon par Wogenscky. 
On notera enfin, que la carte ne fut pas expédiée, sans doute achetée comme souvenir, comme une note que l'on fait d'un lieu, vertu de la Veduta.
Mais avant d'arriver, le pèlerin perçoit-il cela :


Cette carte postale du même éditeur nous montre à peine la Chapelle, perdue au milieu des branches, posée sur le haut de sa colline. Bien entendu, il s'agit d'une image dramatique, au sens où elle joue avec notre désir de nous raconter l'histoire du moment du surgissement du lieu du pèlerinage, de son but, enfin, là-bas, au loin, presque déjà là. Ce point de vue permet aussi de comprendre comment le rocher sculpté par Le Corbusier semble naturel, comme un fruit, un caillou, la carapace d'on ne sait quel crabe de montagne échoué là. Là également, cette carte postale s'adresse sans doute à un client ayant déjà joué au pèlerin, ayant déjà usé son œil sur une image plus attendue et cherchant un point de vue plus original, moins resserré sur l'église mais plus sur l'événement même du pèlerinage lui-même. Un regard averti en quelque sorte, délaissant la représentation de l'objet architectural au profit de la représentation de l'événement.
Une fois encore l'éditeur oublie de nous nommer quel photographe-pèlerin a ainsi vu Ronchamp. Dommage d'avoir perdu le corps qui va avec cet œil, écartant les branches, un peu loin du lieu, regardant avec émotion la chance de Ronchamp comme nous avait écrit Claude Parent dans sa préface pour notre livre sur Charles Bueb.

Sur Ronchamp :
http://archipostcard.blogspot.com/search?q=Ronchamp
ou encore :
http://archipostalecarte.blogspot.com/search?q=ronchamp







samedi 14 août 2021

Le Corbusier entre tas et colline

 Bien entendu, il existe des cartes postales pour ceux qui connaissent déjà les lieux. Des cartes postales dont l'objet premier n'est pas tellement de faire découvrir au correspondant un espace à lui inconnu, mais bien des cartes postales voulant le montrer sous un angle inusité. Le rôle du photographe alors est bien de regarder ailleurs, c'est-à-dire de permettre la reconnaissance, la complicité entre le regardeur et l'expéditeur  mais aussi de prouver là une originalité particulière, une forme inattendue de ce qui est connu. Souvent cet angle est perçu comme plus artistique, plus original, donnant surtout au photographe une place plus importante puisque sa présence est alors l'atout de l'originalité de cette image.
Il a vu ça lui, en quelque sorte. Et il le signifie.
En voici deux exemples sur un objet architectural iconique : Ronchamp et sa Chapelle. 
Il s'agit d'une telle icône qu'on peut en effet se demander comment il est encore possible d'en montrer une particularité, un terrain peu exploité, une vision fraîche. Le ou les photographes vont alors faire une chose incroyable, ils vont prendre le risque de ne pas montrer l'icône !
Regardez comment sur cette carte postale, le photographe resté anonyme (Bueb ?) tourne ostensiblement le dos à La Chapelle !



Quel culot !
Par contre, il ne tourne pas le dos au programme corbuséen puisque, ainsi, il nous montre l'un des abris du pèlerin sur la colline et il nous montre aussi sa situation dans le paysage. Il est déjà rare de voir des représentations mettant en avant ces petites constructions mais il est encore plus rare d'en voir une depuis ce point de vue. On pourrait en chanter le brutalisme tranquille et le toit végétalisé, on pourrait s'amuser de la polychromie ici éteinte par le noir et blanc mais mon œil quitte rapidement ces questions pour s'attarder sur le tas de terre fraîchement retournée qui vient là, comme une maquette de la colline de Ronchamp. Pourquoi diable avoir laissé ici ce tas de terre et pourquoi donc le photographe a cru intéressant de le cadrer ? Pour me faire écrire ? N'aurait-il pas pu simplement monter sur ce tas de terre et faire son cliché ? Est-ce là l'indice que tout cela sort de terre, que tout cela reste encore inscrit dans le chantier ou dans la rudesse radicale et franche du réel ? L'architecture se doit-elle, quand elle est sacrée, de dire quelque part son origine première et géologique ? Ce tas de terre serait-il un indice de la vanité du monde ? Allez... Je vous sens un peu réticent. Parfois, les choses sont là et c'est justement ce qui fait leur force. Être tas.
Et si nous osions encore plus, et si nous prenions un risque encore plus grand ?



Sur cette carte postale sans nom de photographe, on voit la colline de Ronchamp et en émergeant à peine, presque imperceptiblement  La Chapelle de Le Corbusier. En effet sur la courbe naturelle de la colline un truc, un machin vient perturber la douceur de la courbe, prenant en quelque sorte la pente pour la poursuivre comme un tremplin minuscule, une cale pour un ciel bien trop vide. Trois registres de gris divisent l'image de manière horizontale : herbes folles au premier, forêt sombre au deuxième et grand ciel au troisième. L'écorchure au milieu, le pépin dans la bouche, le caillou dans la chaussure c'est bien La Chapelle. Pour faire une telle image, pour penser que celle-ci rencontrera ses amateurs, il faut savoir déjà de quoi est faite l'architecture. Il n'est plus nécessaire de la montrer vraiment mais il reste possible que son surgissement en soit aussi un signe. Ici, si l'on considère d'abord l'ascension de la Colline de Ronchamp et son pèlerinage comme le centre-même du projet architectural, alors c'est bien depuis ce point de vue, dans l'attente de l'ascension qu'il faudrait montrer La Chapelle. C'est bien ce qui est là-haut qu'il faut aller voir et surtout rencontrer. Aller à Ronchamp c'est parcourir l'espace entre ce point de vue et cette Chapelle. 
Le chemin est l'objet de cette image.
Aucune de ces deux cartes postales, extrêmement originales, osées et révélatrices n'a cru bon nous donner le nom des photographes. C'est bien dommage. Mais on imagine aussi la réception un peu timide de ce genre de cartes, le pèlerin aura toujours tendance dans la masse des cartes postales montrant de face la Chapelle à en bouder les points de vue plus originaux. On y est allé, en effet. Il ne fait aucun doute que la rareté-même de ces cartes démontre aussi que ce que l'on demande à cet art c'est bien une forme de clarté de l'objet, sans risque de se tromper ou de préférer le cheminement du photographe à celui du visiteur. Chacun, en quelque sorte veut son Ronchamp et étrangement, celui-ci ne le sera que dans une communauté d'images et non dans une forme trop personnelle. L'erreur du photographe c'est de croire que ses particularités, son originalité sont recevables par d'autres. Garde ton histoire, garde ton chemin, je veux juste tenir dans mes doigts l'objet pour lequel je suis venu ici, en haut de la colline.

Pour revoir quelques articles sur Ronchamp :
...et tant d'autres....

jeudi 24 septembre 2020

Ambiance jeune et moderne à Ronchamp

 J'aurais tout aussi bien pu titrer cet article : Ronchamp par le menu ! Car c'est bien finalement ce que je vais vous donner à voir pour cette première carte postale qui n'en est pas une. Voici :


D'abord nous nous réjouirons pour une fois de voir moins La Chapelle et un peu plus l'abri du pèlerin car c'est bien lui le roi de cette photographie qui reste anonyme. Pourtant, le photographe fait attention à bien cadrer son abri avec La Chapelle derrière lui en reculant de quelques pas. Cela lui permet aussi de nous mettre en scène les deux constructions de Le Corbusier comme surgissantes dans une trouée végétale. Ah le plaisir du premier plan arboré ! Merci Monsieur Poussin. Le Y du chemin permet de choisir soit d'aller vers la droite et l'abri, soit d'aller directement vers La Chapelle de Ronchamp. Mais voilà le collectionneur de cartes postales bien piégé par cet objet. Tout y indique une carte postale sauf que le dos de cette photographie nous dit qu'il s'agit d'une note permettant de faire l'addition du repas ou du séjour ! On s'amusera des termes utilisés comme cuisine familiale qui est associé à prix modérés... On note que même là, sur le dos d'une addition, il faut bien que le nom de Le Corbusier soit inscrit quelque fois que, fatigué, harassé, en attente d'un réconfortant déjeuner le visiteur aurait oublié à qui il doit tant de beauté. Et Messieurs-dames, l'Ambiance est jeune et moderne ! Alors quoi ? Vous reprendrez bien une petite bière et un jambon-beurre ! Le client devait être content de repartir avec une telle note comme souvenir. Celle-ci est donc restée vierge.



Peut-être qu'avant d'arriver, notre visiteur aura vu La Chapelle de Notre-Dame-du-Haut comme ça :


Perdue dans les branchages, bien loin, on notera que le photographe aura eu l'audace de presque oublier le punctum de son image. Car il faut bien que l'objet de l'image soit connu pour se permettre de ne pas le montrer complètement. Le caillou superbe est donc posé dans l'herbe, petit rocher vers lequel on monte, rappelant que, sans doute, le rôle essentiel de La Chapelle n'est pas tant finalement de la voir que de faire le chemin vers elle. On notera qu'une fois encore le photographe reste modeste car il n'est pas nommé. Charles Bueb ? Qui sait... Mais méfiez-vous, vous n'êtes pas tant que ça dans une nature éloignée de la vie moderne, des fils électriques passent bien dans les branchages.

Revigoré par sa pause à l'abri du pèlerin, il entre enfin dans La Chapelle :


Comment se sent-il pris sous le rouleau, la vague du toit qui roule au-dessus de lui ? Comment cette lumière puissante dont il ne perçoit pas l'origine le touche et fait vibrer en même temps le grain du mur et son sentiment de stupeur ? Quel est donc cet indicible espace sacré dont un petit cube marque l'importance ? L'effort est-il judicieusement récompensé ? L'éditeur nous indique que nous sommes devant La Chapelle Nord, que nous sommes en 1969 mais oublie encore de nous dire qui cadre ce moment. Modestie ? Oubli ? Nécessaire attitude offrant à tous l'occasion de croire qu'il est le premier à voir et regarder ? Seul le nom de l'architecte est imprimé dans un caractère gras qui le fait passer devant les autres informations. Que voulez-vous, la coquetterie trouve toujours son chemin ?

pour voir ou revoir d'autres articles sur Ronchamp :

https://archipostalecarte.blogspot.com/2019/05/avec-des-planches-du-courage-et-du-genie.html

https://archipostalecarte.blogspot.com/2019/10/et-sur-cette-pierre-je-batirai-mon.html

https://archipostalecarte.blogspot.com/2018/06/la-fatigue-ronchamp.html

https://archipostalecarte.blogspot.com/2018/07/les-missiles-sur-ronchamp.html

https://archipostalecarte.blogspot.com/2020/01/ronchamp-du-signe.html

etc, etc, etc................ 

vendredi 9 août 2024

Corbusier ? Ronchamp ? What the fuck ?!

 Nous croyons toujours avoir fait le tour d'une certaine analyse possible des images. Et puis, au fond, finalement, cette analyse a l'air peu utile puisque aujourd'hui l'accumulation des images suffirait à construire une oeuvre, une idée et pire une critique. 

L'Instagramabilité des images (ce mot entrera dans le Robert bientôt) est même le seul et dernier acte de critique en architecture, art qui a pris le pli de cette révélation unique. L'immonde tour Alta (Altra raté) au Havre en est l'exemple. Il y en a des milliers comme celle-là mais celle-là, faut l'avouer elle est comac.

On pense peu les espaces, on écrit plus de poésie sur leurs articulations avec le monde et l'analyse reste maintenant en retrait, l'important étant de faire signe. Avant on aurait dit : faire semblant. 

L'architecture d'aujourd'hui (oui...) fait-elle semblant de faire architecture au profit des images ? Elle imprime sur les rétines ébahies des effets parfois d'ailleurs réussis qui doivent marquer les esprits par la puissance attendu d'un étonnement. En anglais on dirait : what the fuck ?!

Alors quand un exemple devenu historique (et presque fautif) se joue justement de sa propre image, on espère toujours que cela remettra les pendules à l'heure. Ronchamp fut bien la surprise attendue réglant d'un coup les questions et principes de la Modernité*. Un suicide de l'ordre durement établi en quelque sorte, une tumeur bubonique qui est d'ailleurs volontairement imphotographiable, je veux dire que, d'un seul point de vue unique, on ne peut en rendre compte.

"J'ai vécu le coup de Ronchamp." Claude Parent.

Il était malin (pas agent du Mal) le Corbusier. Alors ce que très vite la culture critique de l'architecture appela le caillou a du être dans l'obligation pour en évoquer sa mouvance de multiplier les points de vue et cela pour le pèlerin fatigué comme pour le critique ou l'architecte informé. Ici, pas de jaloux, tout le monde est à la même enseigne de cette impossibilité : représenter.

En voici une petite suite :



Je commence avec une vue parfaitement abstraite, abstraction bien volontairement considérée par Corbu, ici magnifiée par un photographe resté anonyme. Charles Bueb ?

On note comme la composition est implacable et ne laisse aucune chance au regardeur de saisir de quoi il retourne. Un grand pan de crépi blanc occupe la moitié de l'image et l'autre est composé de formes et de contrastes dont il est impossible pour quelqu'un qui ne serait pas venu là de comprendre leur logique. Cette effet de formes perdues, comme jetées au hasard hardi d'une composition ne peut être l'objet que d'un photographe ayant compris le désir de l'architecte de former un cirque des tensions, une idée de la ruine, un morcellement des espaces. C'est un photographe (j'a envie de dire et d'écrire) corbuséen, voué à la tache de rendre les honneurs d'une architecture de chaos et de sensations. Une photogénie bien calculée. Il faut d'avance en aimer cette abstraction, faire comme si Corbu était là pour nous guider les yeux sur des compositions concrètes et  fabriquées pour faire justement des images. Il faut donc une sensibilité convaincue d'avance pour comprendre l'utilité d'un tel cadrage. Mais, bien entendu, ce qui nous saute au yeux c'est ce putain de crépi. Pourquoi donc nous coller le visage contre cette surface grumeleuse, volontairement sauvage, racoleuse, paysanne ? Pourquoi donc le noir et blanc sert-il ici à jouer ainsi des états de surfaces entre le lisse et le rugueux fabriquant les masses, les séparant par leur tonalité de gris. Du blanc ? D'accord ! Mais seulement si vous en supportez sa matière, son grain. On dit aussi le grain en photographie. Quelle autre architecture fut ainsi photographiée de si près, la tête dedans ? Quel est ce message radical ? 


Sur cette autre carte postale, toujours sans photographe, on note que celui-ci a réussi avec une Chapelle toute de courbes d'en déterminer un angle droit qui s'enfonce dans le ciel : un coin.

Le photographe saisit le ciel dans l'espace entre l'abri du pèlerin et La Chapelle, comme si leur rôle était bien d'établir ainsi un certain ordre du regard. L'architecture serait aussi dans les espaces laissés vacants par le bâti. C'est bien là une idée ancienne. Mais ici, justement, les formes de ce bâti restent peu reconnues, peu saisissables et il faut en connaitre le programme architectural pour en dire quelque chose. Il faut être un photographe acquis à la cause de l'architecte pour se permettre de fabriquer une image qui, au lieu de décrire l'objet, en fabrique d'abord une atmosphère dont le bâtiment lui-même est vu comme un révélateur de points de vues et dont l'usage s'efface à ce rôle. Là encore, il faut sans doute être un photographe corbuséen en quelque sorte, déjà convaincu ou ayant bien accepté cette vision et sa mission.
Il est alors difficile de dire ce qui est une pure fiction du regard, ce qui est déjà organisé par l'architecte, de dire comment c'est le bâtiment qui commande lui-même ses vues. Et que voudrait nous raconter cet aplat du ciel étendu à l'infini ? Que sommes-nous chargés de prendre en compte ? Un infini pointé du doigt ?
La grande quantité de points de vues édités en cartes postales (et en grande partie visibles sur ce blog) est bien là pour prouver le jeu plastique du cadrage sur un tel objet. Une Chapelle mouvante, changeante, créant des surprises parfois face à elle, parfois cadrant le paysage, le remodelant pas ses limites, sa présence. Ce n'est rien d'autre que ça que je voudrais raconter.
Et combien de fois encore cela va-t-il durer ?
Walid Riplet.


* voir mon texte et celui de Claude Parent, le coup de Ronchamp, dans l'ouvrage sur Charles Bueb et La Chapelle de Ronchamp.

Les deux cartes sont des éditions de la Société Immobilière de N.-D. du Haut, sans date, sans nom de photographe, sans correspondance.

Pour revoir Ronchamp sur ce blog (faut un peu de temps...) :


mercredi 11 juillet 2018

Les missiles sur Ronchamp

Lorsque, comme moi, on possède un Fonds d'environ 10 000 cartes postales, il peut arriver que le cerveau défaille.
Et si l'ordre d'un rangement parfait ne venait pas, de temps en temps, remettre les choses à leur place, je pourrais croire pendant longtemps que je possède des doubles. Or, oui, il m'arrive de ranger. Dans le classeur consacré à Le Corbusier, je crois ranger un doublon, doublon que je garde toujours me disant que 2 c'est mieux que 1.
Mais voilà...


D'abord il est toujours intéressant de voir une architecture en cours d'utilisation. Ici, sur ces deux vues aériennes, la messe en plein air a lieu et permet bien de comprendre l'utilisation de l'espace extérieur de la Chapelle de Ronchamp. La foule se répand, tourne autour de la Chapelle et on devine les limites, les espaces et leurs orientations. De plus, l'éditeur nous donne pour ce moment et même cet événement, la date de cette messe : le 14 octobre 1962. Je me souviens que j'avais cru naïvement lors de mon premier regard que Le Corbusier pourrait bien être l'un des petits points sur cette carte postale. Mais non... il n'est pas là... car il s'agit d'une messe extérieure pour le Pèlerinage et non une vue de l'inauguration ou du sacrement de la Chapelle. La dernière fois que Le Corbuiser est venu là, c'est le 6 octobre 1959. Dommage.
Sur la première carte postale, on voit la file indienne des prêtres et des officiants en aube blanche gagner l'autel extérieur et d'ailleurs la foule n'a pas encore fermé leur chemin. La foule a aussi grimpé sur la pyramide extérieure permettant de bien voir l'office.
Je me pose la question de la nécessité de voler au-dessus de Ronchamp en ce jour. Quelle manifestation particulière Monsieur Larcher de Vesoul est-il venu photographier avec son avion ? Et d'ailleurs est-il le pilote et le photographe ? Pourquoi avoir édité plusieurs (au moins deux donc...) vues aériennes de ce moment particulier ? Pourquoi avec autant de netteté inscrire la date sur le cliché comme pour en révéler l'importance ? Le moment du Pèlerinage suffit-il à justifier ces vues aériennes ? L'instantanéité étant impossible, en effet, on peut affirmer que les acteurs de cette foule n'ont pas pu le jour-même acheter ces cartes postales. Il fallait donc pour repartir avec un souvenir de cet événement, revenir acheter la carte postale plus tard, un autre jour. On peut aussi s'amuser à lire le mouvement de l'avion qui tourne de la droite vers la gauche et surtout descend un peu puisque on ne peut plus lire le dessus du toit sur la deuxième carte postale. Armé de mon compte-fil, je regarde les détails. Je vois avec surprise que des personnes se donnent la main pour former un cordon en haut du chemin, sans doute pour guider les visiteurs. Mais je suis surtout surpris de voir des hommes grimpés sur le toit de l'abri du pèlerin, ils ont grimpé là grâce à une échelle ! Je m'amuse aussi à bien percevoir que l'avion est repéré et que les têtes sont tournées parfois vers lui, certains faisant un signe de la main à l'avion bien au ras du sol.
Mais, bien entendu, je me pose une autre question. Est-ce que Charles Bueb est là ? Est-il en ce jour si particulier en train de faire à son tour des photographies ? C'est bien possible mais rien ne peut aussi me l'assurer. On retrouve bien dans ses photographies l'ambiance de ces moments de foules autour de la Chapelle de Ronchamp, comment elle complète le lieu, lui donne sa raison. Atteindre un lieu qui est un but, c'est toujours exiger la pause en sa proximité.
Est-ce que Monsieur Larcher, dans son avion savait que dans un ciel lointain, au-dessus de Cuba, le même jour, Rudolf Anderson Jr. photographiait les bases de missiles ? Les ciels, parfois, ne portent pas les mêmes histoires, les mêmes jours...
Et n'oublions pas que pour survoler Ronchamp, un avion de chasse, parfois, c'est utile.
Comme... un mirage...

Pour savoir comment photographier Ronchamp, je vous conseille encore l'excellent livre Charles Bueb, Ronchamp, Le Corbusier aux éditions Facteurs Humains. C'est toujours un beau livre et une belle histoire...
isbn-978-2-9600513-7-7














































































































































dimanche 27 novembre 2022

Le brutalisme reconnu avant le brutalisme étudié



Est-il utile à un collectionneur de récupérer un modèle de carte postale chaque fois qu'il se présente et en autant d'exemplaires que possible ?
J'avoue avoir du mal lorsque je vois dans une boite à chaussure une carte que je possède déjà à la laisser dans le tas des drouilles, me prenant alors pour un sauveur, comme si le tri et l'extraction du commun permettait de remettre de l'ordre dans le monde. Je vous laisse faire ce que vous voudrez d'une analogie possible avec la vie. Je ne suis pas assez philosophe.
Mais il ne faut pas oublier aussi qu'une carte postale est toujours circonstanciée et donc très souvent finalement unique. Elle a un correspondant et un destinataire, une histoire donc de contact, de vie à raconter, de raison du choix d'une image.
On pourrait bien décider qu'ici sur ce blog le multiple permet justement le singulier et il doit bien y avoir dans le monde des collectionneurs de cartes postales un cas un peu particulier d'un collectionneur qui ne collectionne qu'un seul modèle de carte postale.

En attendant, il arrive aussi que la boite à chaussures dans laquelle est oubliée la carte postale contienne aussi des photographies mélangées. En voici une bien particulière pour nous les aficionados de Le Corbusier qui vous fera vivre un petit étonnement, un soubresaut attendri, une minute d'admiration ébahie :




Cette mauvaise photographie au sens de sa lecture un peu dure nous permet de voir l'abri du pélerin à Ronchamp terminé. Enfin, on le devine dans le charbon de l'image au contraste un peu trop marqué mais au fond, au bout du chemin surgissent les travaux de La Chapelle à peine démarrés.
Cela pourrait bien nous suffire de voir ainsi l'une des icônes de l'architecture en train de naître. C'est déjà un document historique et la pauvreté de la photographie ne retire rien finalement à ce moment. Je ne savais pas que l'abri du pélerin fut bâti avant La Chapelle elle-même.
Mais ce qui est le plus étonnant et qui questionnera tout passionné de l'histoire de l'architecture c'est bien ce que le photographe a inscrit alors au dos de sa photographie (voir début de l'article)
Oui. Cela est incroyable non ?
Autrement dit, la question du rapprochement du style de Le Corbusier et des bunkers et blockhaus avait bien eu lieu ailleurs que dans les textes à venir de Reyner Banham sur le brutalisme. Il existait donc une évidence formelle à ce rapprochement, rapprochement ici de culture populaire. De la sémiologie par le peuple en quelque sorte. On ne pourra pas ici affirmer que cela soit perçu comme négatif par le photographe mais disons que le désir de le préciser sur sa photographie prouve toute de même, à cette période, au milieu des années cinquante, un rapprochement qui mérite d'être noté et ainsi appuyé.
"j'ai reconnu dans les formes, dans le matériau, dans les ombres des architectures défensives de l'horreur" semble vouloir nous dire cette petite note au dos de l'image. Bien entendu, rien de la Chapelle elle-même ne peut être ainsi gratifié de cette qualité car elle n'existe pas encore. Mais c'est bien l'abri (au sens presque militaire) qui ici oblige le visiteur à sauter le pas de ce rapprochement, bien loin des critiques et historiens de l'architecture ou des architectes Virilio et Parent qui, eux, feront de cette "image" une réalité constructive presque dix années après à Banlay. 
Quel document !
Il y aurait donc des évidences perçues par tous et cela pourrait nous amener à croire que, évidemment, l'architecte lui-même ne pouvait pas ne pas le voir, le penser et surtout le réaliser.
Car, si au milieu des années cinquante, un particulier, seul devant les constructions de Le Corbusier ose gratifier ainsi par "style Blockhaus" une construction d'un architecte contemporain c'est qu'il fait lui-même l'analyse de ce style et qu'il le nomme. Le Blockhaus encore tiède des drames de la guerre devient un terme générique suffisamment populaire et clair pour qualifier une architecture qui n'a rien de militaire. C'est bien le signe d'un glissement sémantique inouï.
Reyner Banham devait bien l'entendre avant d'avoir à l'écrire.
Je reste stupéfait.



Mais voilà la seconde carte postale du chantier. Voilà celle que vous croyez avoir déjà vu ici mais non, il s'agit bien d'un autre exemplaire. Cet exemplaire daté du 5.5.55 nous raconte bien la distance entre la naissance de La Chapelle de Ronchamp et son inauguration. Le correspondant dans son texte informe lui-même de ce moment puisque il annonce pour le 25 juin cette inauguration en espérant y être et que ses amis y seront aussi. Voilà comment l'instantanéité d'un moment rejoint à rebours l'histoire. 

Pour voir ou revoir une toute petite sélection des cartes postales de La Chapelle de Ronchamp :

et, sans doute la plus importante :
 

mercredi 9 avril 2014

Le Corbusier au cube

3 fois Ronchamp aujourd'hui.
Merci à Daniel Leclerc pour cet envoi.
On aura sans doute peu de choses à dire sur l'architecture que nous ayons déjà dites. Reste la question de la représentation et là, c'est l'infini des cartes postales qui pourrait nous limiter !
Et les jugements à l'emporte-pièce de certains photographes seront une fois encore remis en cause.
D'abord nous regarderons deux cartes postales de la même période, le milieu des années 80. L'une réalisée par une grande maison d'édition et l'autre se voulant plus exclusive.
Commençons :



Chez Combier on tient à une certaine forme de la carte postale. Ici La Chapelle de Ronchamp est prise depuis l'avion, de très proche finalement, pour sans doute l'inscrire dans son paysage et sur sa butte. La vue d'avion, c'est une déclaration générale, une attention plus ouverte, une appréhension globale. On ne joue pas ici à l'originalité, on donne à voir la construction dans son environnement. Mais... c'est bien évidemment une vue inconnue de la majeure partie des visiteurs qui sont des piétons ! Il y a donc aussi dans cette vue une originalité particulière et l'acheteur cherche sans doute aussi là une compréhension de la construction, un saisissement je me répète de l'architecture. C'est le même point de vue de celui qui observe la maquette du projet. La vue d'avion donne à voir (et c'est important pour Ronchamp !) la chapelle dans son entité même si ici l'architecture religieuse de Le Corbusier semble encore rétive à ce saisissement. Ceux qui ont fait l'expérience de Ronchamp savent la difficulté de lecture du dessin de l'architecture-sculpture qui semble se réinventer à chaque pas. L'avion fige un peu, solidifie la perception mais cela n'est pas inutile à sa compréhension. Cela permet aussi de voir l'ensemble du programme architectural dont la chapelle n'est qu'un des éléments.



Cette autre carte postale nous donne cette fois le nom de son photographe : Marc Paygnard.
D'un peu plus loin que l'édition Combier précédente, Marc Paygnard cadre la chapelle de Ronchamp au centre d'une mer verte au ciel un peu pâle. La lumière douce ne laisse qu'à la blancheur des murs la chance de s'exprimer. Il s'agit bien d'un objet posé là, à la fois sur une hauteur et dans une clairière. L'angle de vue est quasi similaire à celle de Combier. On perçoit une végétation bien plus dense, il ne fait aucun doute que l'image est bien plus récente ce qui prouve que la carte Combier est une édition tardive d'un cliché plus ancien !
On notera que le photographe est nommé à l'exact de l'architecte comme pour signifier l'importance de ce regard sur cette architecture, ce qui est mérité. On ne sait rien des conditions techniques d'une telle carte postale. Marc Paygnard est-il aussi le pilote ? Agit-il sur commande ? A-t-il maîtrisé son point de vue ? Est-ce une commande ? A-t-il réalisé beaucoup de clichés pour choisir celui-ci ? Quelle connaissance avait-il de l'architecture pour en décider une telle image ?
On a vu ici des conditions bien extravagantes à la réalisation de clichés sur Ronchamp !
Rien de tel je crois ici mais la réalisation d'un cliché qui sait rendre discret son photographe et qui place au sens propre comme au sens figuré l'architecture de Le Corbusier au centre du projet photographique. Marc Paygnard fait le choix d'une discrétion subtile à l'éclairage adouci. C'est délicat.
Plus rude ?



Nous sommes encore chez Combier éditeur.
Pourtant cette carte postale en noir et blanc n'est pas ancienne, elle donne même l'année de son cliché : 1973. Encore imprimée ainsi, il s'agit bien d'une carte postale jouant sur l'aspect artistique et nostalgique et qui, par son noir et blanc et la pureté supposée de celui-ci serait plus proche ou plus attentive à l'architecture. On connaît bien cette idée qui veut que le noir et blanc dans l'extinction des couleurs obligerait le regard à une appréhension plus attentive du dessin et des qualités propres de l'architecture. Pour ma part, je doute que cela suffise à faire une image plus juste et je crois à l'inverse que parfois la couleur est même l'objet de particularités de l'architecture. La question reste soulevée d'une juste globalité plastique d'un regard. Je vois en couleurs...
Mais cette photographie, cette carte postale n'est-elle pas belle même si elle reste malheureusement anonyme ?
Très bas sur le sol, le photographe se laisse prendre par l'élan de la proue de la Chapelle qui fend le ciel nuageux. Un grain un peu sensible me fait songer à un possible agrandissement. On regarde aussi comment le banchage sur le retour du toit est très lisible ainsi et comment il contraste durement avec la blancheur surexposée dur reste de la construction. La Chapelle semble bien dans son élan faire le lien entre un sol étendu et égal et un ciel tourmenté ! On ne sait rien des collines et du paysage ici ! C'est une image du soleil au zénith. les ombres accusent l'astre d'être à sa plus grande hauteur.
On invente ici une icône.
Il suffit de regarder, Monsieur.

Merci encore à Daniel Leclerc pour ce bel envoi.

samedi 26 octobre 2019

Et sur cette pierre je bâtirai mon église

Bon.
Euh...
C'est plus qu'exceptionnel et rare.
Voilà :



Ce document va nous demander beaucoup d'analyses et d'enquêtes.
Sur cette photographie, on reconnaît évidemment Le Corbusier. On devine mal ce qui fait le décor autour de lui. Au fond, un mur de pierre et une foule attentive. On reconnaît facilement aussi des hommes d'église. Le mystère sur ce moment est lui vite élucidé car au verso tout nous est indiqué par notre mystérieux correspondant : il s'agit de la pose de la première pierre de la Chapelle de Ronchamp. C'est donc pour l'architecture mondiale un moment particulièrement important et émouvant. Mais si le verso semble rapidement répondre à nos interrogations, il ne nous permet pas de circonstancier ce moment et de bien comprendre qui est là (à part Corbu) et qui, surtout, fait cette prise de vue et invente donc cette iconographie historique. Existe-il un contre-champ de cette prise de vue permettant de voir le photographe qui cadre ainsi l'architecte ?
Que fait Corbu ?
Le prêtre semble lui indiquer un endroit sur une feuille de papier et Corbu semble vouloir écrire ou signaler quelque chose. En fait, il signe le parchemin qui sera scellé dans la pierre.
L'autre élément important de ce document c'est bien la pierre elle-même. Il me faudra savoir où elle se situe exactement à Ronchamp et quelle est donc cette forme étrange aux angles bien droits qui la dessinent.
Quelqu'un connaît-il un témoignage direct de cette pose de première pierre ?
Qui saura identifier les personnes sur ce cliché ?
On reconnaît très bien Georges Béjot juste derrière Le Corbusier qui s'adresse à un jeune prêtre à lunettes qui doit être Lucien Ledeur. Sur un site, je retrouve exactement ce cliché et aussi un autre pris un peu avant. Mais alors qui a ainsi publié plusieurs fois cette image et dans quelle cadre fut-elle diffusée ?
Ce site nous indique la piste de l'Abbe Bollé-Rédat ce qui, évidemment, sur ce blog, nous indiquerait une possible proximité avec Charles Bueb.


On note aussi que même si cette photographie fut bien envoyée comme une carte postale, c'est-à-dire directement, à nu, sans enveloppe, elle ne possède aucun signe éditorial du genre. On note que la disposition du texte et de l'adresse existe simplement par une séparation d'un trait au stylo-bille et que le positionnement du timbre est tout de même très fantaisiste. La carte n'est pas signée comme si l'image, l'écriture mais aussi le sujet permettront au destinataire de comprendre immédiatement qui est son correspondant. Cela indique une familiarité à l'événement, au lieu et peut-être aux protagonistes. On admire aussi le professionnalisme des personnels de la Poste à l'époque pour déchiffrer et trouver le destinataire... La carte fut expédiée le 11 septembre et arriva le 13 de l'année 54 soit quelques mois après l'événement.
La présence des architectes sur les cartes postales est rare sauf dans des cas auto-promotionnels (Hector Guimard) ou institutionnels. Par contre, la pose de la première pierre est souvent l'occasion d'une carte postale mais alors il s'agit de cartes postales du début du siècle ou des années 20 lors de la reconstruction des églises après la Première Guerre Mondiale. La présence de Corbu sur cette image, le désir même de cette image de l'architecte, la considération à son égard tout cela prouve en tout cas que Corbu avait déjà bien une image et une reconnaissance telle que de le partager était le signe d'avoir vécu un moment privilégié de l'Histoire de l'Architecture.
Espérons que rapidement nous aurons plus d'informations sur ce moment, sur le photographe pour que ce moment émouvant puisse prendre toute la lumière qu'il mérite.
Cette carte postale, (carte-photo) est de fait maintenant l'une des plus belles et des plus rares de ma collection.
Et j'ai plaisir à la partager avec vous.
Pour revoir quelques articles sur Ronchamp :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2019/05/avec-des-planches-du-courage-et-du-genie.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2015/04/charles-bueb-publie-ronchamp-revele-le.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2018/06/la-fatigue-ronchamp.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2018/07/les-missiles-sur-ronchamp.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2014/04/le-corbusier-au-cube.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2013/07/ma-quete.html
......






L'homme à droite a un casque sur la tête et semble porter un micro dont le fil passe sur le visage des spectateurs :

 Mais comment s'appelle dans la liturgie le nom de ce seau rempli sans doute d'eau bénite ?






jeudi 21 avril 2022

Le Corbusier à Ronchamp : anatomie comparée

Il me faut me poser la question d'abord à moi-même. Depuis longtemps, lorsque je regarde ce point de vue sur La Chapelle de Ronchamp de Le Corbusier, point de vue pris par Marcel Blanc pour une carte postale, je ne peux m'empêcher d'y voir un sexe masculin, frein et gland, en tension. 
Dois-je d'abord me demander s'il s'agit-là d'une projection personnelle ou bien, finalement, après tout, d'une possibilité inconsciente à la fois du photographe et de l'architecte ?
D'ailleurs, la carte postale actuellement à l'envers sur le plateau de ma table de travail me laisse encore moins de doute sur ce rapprochement formel comme si, ainsi retournée, oubliant un peu plus son objet d'origine, sa forme sexuelle était encore plus explicite.
Bien entendu, je ne veux pas dire ici que Le Corbusier aurait construit ce rapprochement, ni même l'aurait désiré. On ne peut pas penser que le Corbusier se doit donné à lui-même comme objectif de glisser un tel rapprochement formel pour ce projet mais qu'en est-il alors des formes qui surgissent ? De ce vocabulaire qui nous est commun qui fait que, oui, dans l'agencement de certaines courbes, de certaines lignes, de certaines tensions du dessin, immédiatement notre fonds d'images communes fait surgir l'improbable rapprochement ? Et que devons-nous alors en faire ? Car il est puissant et il est même impossible pour ma part de l'éviter. Il y a bien là, quelque chose que je reconnais.
Cette projection sur d'autres architectures de formes et d'objets est bien connue. On sait comment le langage commun a vite fait d'en faire des dénominations amusantes et populaires pour des architectures célèbres : le pot de yaourt ou le Volcan, au choix, pour Niemeyer au Havre par exemple.
Mais ici, avec Ronchamp, ce qui m'étonne c'est que cela m'amuse certes mais que, aussi, je n'arrive pas à croire en un hasard ou une projection seulement de ma part. Je me permets de croire que je touche à l'inconscient de l'architecte. Car cette forme est tout de même complexe, spéciale, peu à même d'être approchée par hasard. Disons qu'elle est tout de même réservée dans notre vocabulaire formel à un usage bien particulier. 
Enfin.
Suis-je le seul obsédé par ce rapprochement ? Y-a-t-il d'autres visiteurs ou visiteuses de Ronchamp ayant vu dans ce moment de Ronchamp la possible jonction entre inconscient sexuel et forme architecturale ? Et il suffit au visiteur de faire quelques mètres de plus pour que les deux coques de La Chapelle viennent bien en tension sur l'arête vive du mur. Et cela reste assez probant. 
Bon.
Sans doute que tout cela vous laissera perplexes, que je resterai seul avec mes doutes et mes obsessions et qu'il ne me sera de toute manière impossible de prouver ou argumenter de la vérité sur une telle projection.
Qu'importe au fond, ce qui fait une architecture c'est sans doute aussi notre part, celle que nous y ajoutons.
Est-ce que Marcel Blanc en cadrant ainsi, découpant dans la masse de La Chapelle ce moment précis de formes assemblées avait vu à son tour ce rapprochement ? Avait-il lui aussi cédé à quelques bribes inconscientes, voyant dans un objet un autre, cherchant finalement que ce qui en faisait la beauté était peut-être une autre qui lui échappait ?
Est-ce que ce rapprochement ogresque que Charles Bueb à son tour avait perçu lorsqu'il avait photographié sa fille ? Difficile de le dire. Cela me fait penser à Ricardo Bofill qui voulait redonner à l'architecture des puissances oniriques et psychologiques, mettant l'usager de ses espaces dans des sensations proches de révélations psychanalytiques et dans un inconfort des sensations psychiques surgissantes. Cette violence de l'apparition, ce désir que l'architecture puisse être débordée (tout en étant à leur origine) par des sensations cérébrales au bord du pathos reste pour moi assez cocasse. Pourtant c'est bien ce que cette image de Ronchamp et sa vision ont produit chez moi.
Je vais devoir rester avec ça et avec le fait que je vous en parle. 
Sans doute que cela en dit plus sur moi que sur Le Corbusier ou Marcel Blanc.



mardi 9 février 2016

Un ami photographe laisse son nom à Royan !



On pourrait être dans le commun de la carte postale.
Une édition multi-vues, ici trois, nous montrant des morceaux de la ville rassemblés pour acheteur économe voulant en une seule prise, sur le tourniquet, faire trois rebonds.
Mais, alors que souvent les cartes en multi-vues nous montrent finalement des cartes postales existant en des vues uniques réduites et rassemblées, celle-ci fait un peu mieux.
En effet, il faut pour le reconnaître avoir une grande habitude des cartes postales de Royan pour saisir ce qu'il y a ici de très surprenant.
Je vous montre :




Oui, ce point de vue sur la Poste est bien rare. Il s'agit même dans ma collection du seul que je connaisse ainsi. Vous me direz : "et alors ?"
Je vous répondrai que le photographe des éditions AACV (sic) fait pourtant preuve ici d'une grande originalité en nous montrant le cheminement désiré par  Monsieur Ursault son architecte pour le piéton autour de cette Poste qui était bien plus alors qu'une architecture mais bien un morceau d'urbanisme venant construire et achever le parcours du piéton sur le Front de Mer. Cela prouve de sa part une grande compréhension de cette architecture et du fonctionnement de cette ville mais aussi du désir de sortir du tout-venant de la production habituelle.
Mais voilà, il y a une autre incroyable surprise...
Le photographe de cette carte postale n'est rien moins que Charles Bueb ! En personne ! C'est inscrit ! Vous connaissez maintenant l'histoire qui lie ce blog avec la redécouverte du travail superbe de ce photographe à Ronchamp mais je n'avais encore jamais eu l'occasion de trouver une carte postale d'un autre lieu signée par ce photographe. Et vous comprendrez ma joie en voyant qu'il s'agit de Royan ! Quel choc !



Je dois même vous avouer que j'ai acheté cette carte sans le savoir, d'abord surpris par son point de vue ! Le hasard vraiment ?
Mais alors... Comment Charles Bueb a-t-il pu confier des clichés (et à qui ?) pour faire des cartes postales de Royan ? Car si on connaît bien maintenant la relation qu'il avait avec Ronchamp, il est drôle de voir qu'il fut aussi un fournisseur d'images pour Royan ! Que sont ces initiales AACV de la maison d'édition qui a réalisé d'après des photographies de Mr Bueb une telle carte postale ?
Y en a-t-il d'autres ?
Mon cœur chavire à l'idée d'un Fonds Bueb sur Royan spécialement dédié aux cartes postales !
On notera que l'éditeur écrit photos avec un S et que donc les trois vues de cette carte postale sont bien de Charles Bueb. On notera aussi que l'éditeur écrit très clairement cathédrale alors que Notre-Dame de Royan est une église...
J'apprends après un coup de fil à Emmauelle Bueb que AACV veut dire Association Averonnaise Centre de Vacances aux buissonnets. Emmanuelle me rappelle aussi que j'avais bien vu dans les classeurs des photographies sur Royan alors que nous regardions celles sur Ronchamp. On peut donc déterminer que, comme pour Ronchamp, c'est par amitié que Charles Bueb confia à cette association des clichés pour réaliser des cartes postales certainement seulement disponibles directement dans ce centre de vacances et donc très peu diffusées. Difficile par contre de savoir comment étaient réalisés les choix d'images et de graphisme et qui déterminait les points de vue mais il ne fait aucun doute que Charles Bueb devait en être à l'origine, peut-être même à l'origine de l'idée de fournir des cartes postales à cette association ayant avec lui l'expérience de Ronchamp.
Je ne me lasse pas des belles surprises que me réserve mon champ. Je ne me lasse pas des belles découvertes, des croisements, des signes que me font les images.
Il ne nous reste qu'à rêver d'une belle exposition à Royan de ce Fonds Bueb montrant le regard attentif et joyeux d'un photographe ayant aimé l'architecture de son temps mais surtout ayant aimé la rendre populaire par une généreuse diffusion de ses images.
À Royan vous recevez ce message ?
Les plus anciens habitants de Royan et de Saint-Palais-sur-Mer seront aussi certainement interpelés par le fait que cette carte postale est signée par Colette et fut expédiée à Annie Besson... Colette... Besson donc... Vous vous souvenez ? Quand on sait que Charles Bueb aimait aussi beaucoup photographier les sports...

Le très beau livre sur Charles Bueb et Ronchamp est toujours disponible ! Faites-vous plaisir...



dimanche 14 décembre 2025

Chandigarh to Ronchamp by air mail

 


J'achète une carte postale de Chandigarh et je m'aperçois assez rapidement qu'il ne s'agit pas d'une édition mais d'une carte-photo. Il s'agit donc d'un tirage d'un particulier transformé en objet postal. La carte postale ainsi créée est plus petite qu'un format habituel et nous propose une très belle vue de Chandigarh, assez douce, un peu flou mais touchante par sa simplicité. On y devine l'échelle immense du bâtiment. Dans ma collection, les cartes postales de Chandigarh sont très rares. Il faut dire que les voyageurs vers cette contrée devaient être bien peu nombreux...Alors quand une carte postale m'arrive de Chandigarh dans les mains, je me réjouis immédiatement.

Mais cette carte postale a une autre particularité bien amusante. Elle fut expédiée par Jean Petit qui n'est rien moins que l'un des éditeurs de Le Corbusier et notamment du très beau livre sur Ronchamp. Elle est adressée à Alfred Canet à Ronchamp qui n'est rien d'autre lui que le Secrétaire de la Société Immobilière de Notre-Dame-du Haut ! Comment faire plus corbuséen ? Ne manque que la signature de l'Architecte pour que cet envoi soit complet !

Il est très rare que les cartes postales à ce point parlent de relations directes entre l'image envoyée et les expéditeurs ou receveurs. C'est donc émouvant de voir un exemple d'une carte postale qui plus est est une carte-photo.

La carte fut expédiée le 11 mars 1963, du vivant de Corbu. Un must de ma collection donc...ne soyez pas jaloux, je vous la partage.



Et...depuis Ronchamp, peut-être que Alfred Canet a pu renvoyer cette carte postale à Louis Petit :


Cette très belle carte Janin nous montre...nous montre quoi en fait ? Le chemin qui mène à La Chapelle bien plus que La Chapelle de Ronchamp elle-même ! Et la neige qui s'y pose. On aime ainsi voir la belle polychromie sur la façade du refuge jouer avec le bleu du ciel, on aime les dessins des branches nues venir chatouiller les courbes de La Chapelle. On aime ce "moment" où, pas encore sous la puissance de l'Architecture, celle-ci se donne à voir d'un peu loin, doucement, comme une promesse au bout du chemin creux, dans la fraicheur lumineuse d'un matin d'hiver.

Nous ne bouderons pas cette joie.

mardi 17 septembre 2024

Linkedin et Ronchamp : étonnements et réalité

 


Sur mon fil d'actualités du célèbre site Linkedin, je vois un article de Rafael-Florian Helfenstein consacré à la restauration de La Chapelle de Ronchamp et qui s'étonne que celle-ci ne soit pas que de béton mais qu'elle est aussi en grande partie faite de pierres. Il a bien raison mais c'est cet étonnement qui m'étonne un peu.



Il suffit de regarder les images du chantier (celles de Charles Bueb par exemple) pour savoir cette vérité bien connue, peut-être, c'est vrai, seulement des aficionados de Corbu. Mais cela est assez signifiant de l'image que l'on se fait de Le Corbusier dont les titres ronflants ou populaires de roi ou pape du béton armé ont inscrit dans l'imaginaire collectif son impossibilité d'avoir oeuvré autrement qu'avec ce matériau. Il y a bien de la pierre chez Corbu, de la brique et du bois aussi ! Voir les fameux et étranges Murondins.
Et comme par un hasard heureux, j'ai trouvé il y a peu (elles sont arrivées hier dans ma boite aux lettres) ces deux photographies :




Je les avais d'abord acquises pour leur représentation assez rare sous ces angles de l'Abri des Pèlerins mais si on regarde bien, on voit clairement le chantier de La Chapelle en cours et donc...les pierres montées les unes sur les autres. Voilà qui est clair.
Comme il s'agit pour ces deux photographies aux bords blancs de photographies de particulier, elles restent anonymes et ne sont pas datées non plus. On aurait aimer voir des clichés du chantier de La Chapelle elle-même. Impossible de savoir si ce photographe en a fait ou s'il a décidé de photographier uniquement les bâtiment achevés. C'est le drame de la récupération des archives privées, à la fois toujours possiblement originales et souvent parcellaires et peu éclairantes sur les désirs du photographe. Cela restent de superbes et rares documents et l'ambiance des images, vous avouerez, y est assez particulière.

Alors il faut remercier Rafael-Florian Helfenstein d'avoir divulgué son étonnement car il est toujours, toujours bien de jubiler de nos découvertes, de nos surprises et de vouloir les partager. 
En espérant qu'il ait d'autres choses à nous faire découvrir et que ce blog et notamment l'histoire de Charles Bueb lui permettent d'autres enchantements.
Bien à vous.
David Liaudet

Pour revoir Ronchamp en chantier :

Pour revoir toute l'histoire de Charles Bueb et de Ronchamp :