dimanche 26 janvier 2020

Ronchamp du signe

On pourrait dire que lorsqu'un photographe choisit de photographier l'air autour d'une architecture en lieu et place de l'architecture elle-même c'est que cette architecture a atteint un sommet de reconnaissance qui fait qu'elle n'a même plus besoin de se la raconter pour exprimer sa présence.
Est-ce le cas ici?



Dans ce très beau cliché devenu une carte postale, le photographe resté anonyme fait d'abord du ciel le point d'ancrage de son image. La Chapelle de Ronchamp montre certes sa façade mais elle sert surtout à pointer alors les nuages un peu comme la proue d'un navire fend les vagues. Il sera bien difficile au correspondant qui n'aurait jamais vu cette Chapelle de Corbu, depuis cette carte postale de pouvoir en comprendre une forme globale. Cette manière de tirer le bâtiment vers une forme abstraite ne donnant aucun indice ni de la fonction de l'église ni de son implantation c'est au moins vouloir raconter sa richesse formelle. Elle est comme un paysage avec lequel il est possible de travailler. En terme de surface, il y a plus de ciel que de bâtiment sur cette photographie.
Seul l'escalier donnera bien l'échelle de l'homme et il suffit de glisser un pouce dessus pour qu'il ne reste rien des proportions. Les arbres sont trop loin pour exprimer ce rapport. Des percées hasardeuses, un crépi moutonneux et la minuscule pyramide aztèque ne livrent pas non plus d'information. Il faut donc rester avec le seul désir abstrait de formes parlant pour elles-mêmes, s'agençant au gré d'un cadreur.
Mais qui a photographié ainsi ? Charles Bueb ? Maurice Blanc ? Lucien Hervé ?
Certainement un œil déjà habitué, ayant tourné autour de la construction, ayant laissé le témoignage visuel au profit de l'expérience plastique, voulant donner au souvenir d'un lieu un peu plus que seulement sa description.
Mais à force de ne pas vouloir montrer, à force de vouloir contrer ce désir légitime d'image, ne risque-t-on pas de ne pas voir ?
Il y a aussi dans les grands chocs esthétiques, dans la beauté soudaine quelque chose qui pourrait empêcher de seulement les enregistrer. Alors l'artiste, le photographe, le témoin se croit obligé à son tour de faire œuvre, à cadrer sur le bord, hors des limites des attendus. Il se confronte avec cette beauté, tente d'en saisir un sens, veut prouver sa capacité, à son tour, à modeler l'espace.
Il fait signe.

Pour revoir et relire les très nombreux articles sur Ronchamp, allez ici.

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