vendredi 12 octobre 2018

La propriété privée c'est le vol



















L'îlot est fermé, son usage, du moins, est réservé.
Peut-on établir à partir d'une carte postale les lois de la propriété, comprendre comment un point de vue touche une limite, une frontière urbaine ?
La tarte à la crème de l'îlot ouvert*, offrant de la circulation à la ville, un filtre ouvert aux passages est souvent mise en avant comme une qualité. Laisser de la place aux déplacements, à la promenade, à la traversée serait un peu comme une qualité indéniable, nécessaire, absolue. Des pilotis de la Cité Radieuse de Corbu à la Fonction Oblique de Messieurs Parent et Virilio, cette capillarité de l'architecture à son franchissement semble bien une question primordiale.
Alors est-ce possible à partir de cette carte postale du Domaine de l'Ile aux Dames à Le Pecq d'évoquer cette question qui replace l'usage privé et l'usage public au centre de l'architecture et donc de l'urbanisme ?
Oui.

Car le lieu même où se place le photographe pour faire son cliché est la limite de propriété de l'îlot, obéissant en quelque sorte, à l'injonction pour les non-résidents (et non-invités) de rester à l'extérieur. Bien évidemment, comme piéton, rien n'entrave la liberté du photographe de chez Lyna à passer outre, d'entrer dans cet îlot et certainement d'en faire des photographies. Mais, sans doute, hors des autorisations nécessaires, il préfère faire sa photographie sur le trottoir de la voirie publique s'autorisant de fait, à inventer son image depuis cette liberté légale.
On remarque que ce point de vue, que ce cadrage permettent de le titrer car il cadre la pancarte d'entrée qui agit alors comme un cartouche. Vous serez comme moi bien dubitatifs par contre à ce que ce cadrage puisse donner du lieu une représentation. Seule la perspective de la voirie s'éteint au fond de l'îlot, un arbre occupe le premier plan et les façades et les barres sont donc illisibles. Le photographe fait bien là le minimum possible, crée une sorte de frustration à nous qui voudrions aller voir... Exactement comme si, sur ce trottoir nous n'osions entrer dans le Domaine privé.
J'aimerais faire à nouveau cette expérience : garer ma voiture à l'extérieur et, appareil photographique en bandoulière, arpenter et photographier ce domaine. À quel moment, verrais-je une personne venir me demander ce que je fais là, quelle autorisation j'ai et pourquoi je m'intéresse à ces bâtiments ? Verrais-je comme avec le petit toutou à ses maîtres de la Résidence de France au Havre, habillé de frais d'une combinaison grise militaro-sécuritaire et d'une autorité de pacotille m'ordonner de partir, toujours au nom de la Propriété Privée ? Le concierge déguisé en videur.
Mais cette frustration de l'image, de ne pouvoir voir, est tout de même récente et l'époque de cette carte postale était bien plus à l'ouverture des lieux. Alors ? Ma conclusion serait-elle hâtive ?
Je ne le crois pas. On devine qu'un tel Domaine est un marché potentiel pour l'éditeur, tout comme les cités, heureux que seront les habitants de trouver une image qui les représente. Montrer l'entrée d'un Domaine, un peu comme on montre la grille en fer forgé d'un Château, c'est bien dire une limite, raconter le privé. Le mot Domaine, bien entendu ici, vient contrecarrer le mot Cité ou Résidence, il dit l'ampleur du territoire construit mais aussi que là habite une catégorie de population. Et cette architecture ne se signale pas tant que cela comme à part de la production habituelle de l'époque pour du logement collectif. L'architecture du Domaine de l'Ile aux Dames tient toute entière dans la catégorie socio-culturelle de ses habitants. On sent bien un traitement des façades, une organisation des balcons filants et des larges baies très ouvertes sur le parc comme seuls indices de cette architecture de promoteurs. Il existe des programmes de Logements Collectifs bien plus originaux, audacieux et surtout plus intelligents dans leur capillarité avec le reste de la ville. Ici, dans un chic propret et attentif, les petites barres sont honnêtes à leur fonction mais ne bouleversent en rien l'histoire de l'architecture.  Les architectes de ce Domaine de l'Ile aux Dames seraient Abro et Henri Kandjian qui ne sont pas nommés par l'éditeur de notre carte postale.
Alors quoi ?
Alors doit-on préférer cela :


Oui !
Si l'on croit que l'architecture doit produire une émotion (et pas une émotivité), servir une pensée urbaine, tenter l'incroyable résistance de ses formes face à la Ville, si on croit que l'architecture n'est pas une absence mais une présence sans remords (aucun, même pas la laideur), alors une muraille peu bien faire l'affaire.
Muraille ?
C'est bien comme cela que l'éditeur La Cigogne nomme cette longue barre reprenant même l'appellation populaire de Muraille de Chine ! Nous sommes pourtant à Clermont-Ferrand !
On a déjà vu des bananes :
https://archipostalecarte.blogspot.com/2013/12/banana-hard-and-very-long.html
https://archipostalecarte.blogspot.com/2013/04/jour-gris-pour-un-ami-un-peu-loin.html
Je sais que nous sommes peu nombreux (bien que...) à aimer sans hésitation et même sans second degré ce mauvais genre de l'architecture française. Et regardez comment le photographe s'en sert pour construire son image, coupant celle-ci en deux, forçant le mur, forçant ainsi l'infranchissable. Peu, en effet, de capillarité possible et visible depuis cette image, ne laissant à l'architecture que le droit de correspondre à la déformation langagière qui lui est accolée : une muraille.
Qui invente l'autre ? L'architecture ? Sa nomination ?  Son image ?  Qui invente le comment regarder un lieu ? Car cette carte postale finalement, en jouant à être l'équivalent du jugement populaire ne dit rien de la réalité architecturale de cet immeuble traversant la ville, ne dit rien de comment on y habite ? De comment il est réellement une clôture ? Ni même, si, de fait, une clôture ne pourrait pas être belle et intelligente.(voir le Haut du Lièvre)

Sur cette autre carte postale éditée par La Cigogne, on devine bien mieux l'implantation urbaine de la Muraille de Chine, d'ailleurs nommée ainsi par l'éditeur qui oublie le nom de l'architecte. On perçoit bien que cette Muraille de Chine surplombe une butte et permet donc bien d'offrir un immense panorama à ses habitants. Sans compréhension de cette implantation, sans égard pour cette chance urbaine, il est malhonnête d'affirmer rapidement que ce bâtiment est une fermeture, un mur. L'autre atout de cette carte postale c'est de lire la courbe de la barre qui apparaît bien mince en rapport à sa longueur. Il s'agit bien d'un acte d'architecture mais aussi d'urbanisme et même surtout un travail paysagé. L'invention de cette machine à panorama devrait aussi être jugée ainsi. Est-ce aussi parce que ce belvédère est populaire qu'il est ainsi mal aimé ? Et devrait être récupéré... par d'autres..?





































J'aime cette Muraille de Chine. J'aime son égalité affichée, sa puissance, avançant comme un train, ruinant la poésie du petit à petit du hasard des villes et des quartiers. J'aime qu'elle représente une politique, une intransigeance, une nécessité. J'aime les forteresses, les bunkers, les murailles, les infranchissables qui sont souvent comme pour les ponts, avant tout des objets d'échanges. C'est mon Pont du Gard à moi, mon Corviale.
Alors entre la clôture invisible mais réelle du Domaine qui raconte la propriété privée (le jeu des investisseurs) et la Muraille qui traverse la ville mais donne une chance au logement pour tous, j'ai choisi depuis longtemps.
Que voulez-vous, comme pour tous les politiciens de l'aménagement du territoire, il m'arrive aussi d'être démagogue en attendant d'être réaliste. Je ne céderai rien, jamais, à mes joies symboliques ou réelles.
Il faudra lancer une étude du nominalisme architecture : Muraille de Chine, banane, pot de yaourt, coquille Saint Jacques, grille-pain etc... Qui se lance ?






































* Je me souviens de ma déconvenue, à vouloir arpenter les Hautes Formes de Portzamparc dont on chante l'audace de la rue retrouvée, de l'îlot ouvert, du dessin du vide en lieu et place du bâti... et d'avoir affaire à une clôture et un portail empêchant de fait, de jubiler de la ville ouverte et de ses nouvelles capillarités... Une blague pour photographe de revues d'architecture ? Être... chez soi avec digicode, serait-ce le sens réel de ce vide que l'on ne peut traverser ?

On retrouve le même point de vue que la carte postale sur Google Earth et on remarque que la Google Car n'a pas osé franchir la limite territoriale du Domaine de l'Ile aux Dames...




















































Et la Muraille de Chine de Clermond-Ferrand est bien belle et lisible, elle devrait mieux s'appeler "le Panorama Géant de Clermond-Ferrand" :




























Beauté :




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