mercredi 24 août 2016

Pardonne... N'oublie pas !

Denis se leva.
Il regarda rapidement Jean-Jean roulé en boule dans les draps ce qui permit à Denis de comprendre pourquoi, lui, avait eu froid toute la nuit.
Pourtant, il ne se décida pas à s'habiller de suite, aimant comme toujours traîner nu dans son minuscule appartement.
Il dut enjamber Jean-Jean pour saisir son portable branché de l'autre côté du matelas sur la seule prise électrique disponible. Son poids écrasa le matelas ce qui fit doucement bouger Jean-Jean qui dut se remettre en place et se rouler encore plus dans les draps sans se réveiller.
Il était 7h38.
Il restait donc une demi-heure pour se préparer et être à l'heure à l'école. Denis installa les oreillettes et choisit sa musique. Ce matin : Hazey de Glass Animals. Il chercha une tasse soit propre soit pas trop sale traînant dans l'évier. Il trouva ce ridicule mug penché provenant de la tour de Pise, que Jean-Jean avait acheté en Italie lors d'un voyage avec l'école d'architecture, croyant rendre ainsi un hommage à la passion de Denis pour Claude Parent.



L'eau tiède coula dans le mug, la musique coulait dans les oreilles de Denis qui ne s'entendait pas chantonner l'air avec sa voix épouvantable. Il marquait aussi le rythme, tentant même de danser un peu, tout en mettant en route le café. Il chercha le paquet de café longtemps avant de se rappeler que hier, Jean-Jean lui avait encore une fois conseillé de le ranger dans le réfrigérateur pour, comme il aimait à l'affirmer, en préserver tout l'arôme.
L'arôme d'un café de chez Lidl cela fit rire Denis mais il avait obéi alors à son ami de peur de perdre trop de temps dans une conversation dont il n'avait pas envie. Il s'installa ainsi à la petite table Ikea, table qui, bien que pliante, restait en permanence grande ouverte ce qui prenait beaucoup de place. Tout en mangeant, Denis pouvait depuis sa chaise regarder son ami encore endormi. Il suivit des yeux sa colonne vertébrale qui formait une sorte de crête de dinosaure sur le dos entre les épaules avant de disparaître totalement au niveau des reins. Il regarda aussi la fameuse balafre de Jean-Jean et sa main gauche qui portait une chevalière faite d'un grenat rouge vif à laquelle Jean-Jean tenait beaucoup malgré l'usure de son double anneau d'or. Il regarda aussi l'heure. Il fallait se dépêcher. Il ne prit pas de douche. C'était comme ça. Il faisait des efforts pour Jean-Jean qui, après avoir tenté plusieurs fois de le convaincre, avait presque fini à son tour, par penser comme Denis que c'était du temps perdu. Denis se vaporisa un demi spray de déo sous ses bras et enfila sa tenue. Dans le nuage lourd retombant du déo, il chercha en vain, comme pour le mug, une paire de chaussettes propres et, tout heureux, finalement, en trouva une dans le sac à dos de Jean-Jean. C'était une belle victoire pour commencer cette journée. Il avait hâte de montrer son projet pour un aménagement des bords de Seine, aménagement qui consistait avec humour en la construction d'un bunker et d'un bétonnage total des berges n'offrant qu'une rigole pour glisser le corps d'un promeneur se retrouvant alors avec le regard affleurant au niveau du fleuve. Bien camouflé par une forme à l'apparence guerrière, Denis avait fait parfaitement dessiné son bunker pour que chaque courbe, chaque coque puisse être apte à la pratique du skate.



Denis avait beaucoup aimé emmener Jean-Jean voir à la pointe de l'Ile de la Cité le magnifique Mémorial des Martyrs de la Déportation de Georges-Henri Pingusson. Jean-Jean en fut bouleversé et ils décidèrent tous les deux que ce Mémorial entrerait dorénavant dans leur top 10 des plus belles architectures. Denis connaissait par cœur cette liste, il aimait à la répéter à Jean-Jean et même à lancer en l'air un numéro lorsque devant un projet ou une construction cela lui évoquait l'un de ses modèles. La liste était la suivante :
1 Jean Renaudie, Ivry
2 Jean Renaudie, Givors
3 Renée Gailhoustet, Ivry
4 Claude Parent, centre commercial de Sens ou Sainte-Bernadette-du-Banlay, cette imprécision fâchait Denis.
5 Zaha Hadid Gare des tramways de Hoenheim à Strasbourg.
6 Corviale que le couple avait pu voir seulement de nuit.
7 Guillaume Gillet, Notre-Dame de Royan dont Jean-Jean aimait à rappeler qu'il avait arpenté son toit.
8 Le Mémorial des Martyrs de la Déportation de Pingusson.
9 le Mur de l'Atlantique.
10 n'importe quoi de Rudy Ricciotti.
Ils aimaient rire ensemble du fait que le numéro 8 et le numéro 9 étaient un rien antagonistes.










Denis avait trouvé dans la bibliothèque de l'agence un petit livret sur ce Mémorial dessiné par Pingusson. Il avait remarqué le prénom Jean-Pierre presque effacé écrit à côté du nom du camp de Mathausen sans comprendre de qui il s'agissait. Denis avait trouvé très belles la mise en page et les photographies mais ne comprenait pas pourquoi le nom de Pingusson n'était pas inscrit comme architecte. Il avait imaginé alors une pudeur respectueuse de ce dernier, une modestie sensible. C'était ce mémorial qui avait inspiré Denis pour son projet d'étudiant.
Mais justement,  il fallait partir. Il fallait laisser Jean-Jean qui, lui, n'avait rien à faire aujourd'hui à l'école d'architecture, les étudiants de la première année ayant fini leurs examens depuis une semaine. Ils avaient fêter le passage de Jean-Jean en seconde année. Mais Denis avait promis de réveiller Jean-Jean avant de sortir, il devait se rendre chez son père pour discuter encore du fonds d'archives Lestrade et organiser son voyage vers la Hollande. David serait là, Mitica aussi. Depuis trois jours maintenant, Mitica marchait avec une seule canne.
Denis pinça le lobe gauche de Jean-Jean qui, tout en se réveillant, lui gueula dessus :
- Putain mais c'est quoi ? Mais tu pues le déo ! Purée Denis ! Là c'est pas possible ! La vache !
En tirant d'un coup les draps pour être certain que Jean-Jean se lèverait, Denis lui rétorqua :
- Ben quoi ? C'est Musc Artique ! Ça te plaît pas ?
- Musc quoi ? Non mais putain ! Denis ! Va te doucher ! Les profs vont prendre ça pour une agression en règle si tu passes ton oral comme ça...
- Bah, j'ai plus le temps...
- Si allez ! Dépiaute-toi ! On y va ensemble !

par ordre d'apparition :
- carte postale la crypte du Monument aux Déportés Français dans l'Île de la Cité à Paris, édition du premier jour First Day Cover, photographie (superbe) de Bouwens.
- carte postale Paris, Ile de la Cité, Crypte des Déportés, Pingusson architecte, éditions du premier jour par les Maximaphiles Français.

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