vendredi 26 août 2016

Claude Parent entre Patrimoine et Citoyenneté

Bientôt les Journées Européennes du Patrimoine, bientôt leur communication générale autour de la préservation de nos belles architectures vont reprendre une importance médiatique. Vieilles pierres, visites de lieux fermés au public, joie des journalistes de l'ORTF à montrer les studios météo (et oui...), tout cela fera la joie de quelques manchettes éditoriales. Et puis... Plus rien...
Alors, nous (amoureux et défenseurs, activistes et passionnés) devrons reprendre nos bâtons de pèlerin pour défendre ce qui souvent est invisible, mal connu, voire franchement haï par le public ou les autorités politiques et patrimoniales. Voyez le scandale de Fontainebleau, de Grand Quevilly.
Voyez celui de Toulon ou encore, depuis quelques jours, celui de ce magasin de Nancy !
Regardons un exemple de ces petites (grandes) choses qui ponctuent notre paysage français et notre histoire architecturale et qui, faute d'une véritable éducation à l'histoire de l'architecture et grâce à une politique culturelle indigente finissent souvent par disparaître :



Je vous entends derrière votre écran vous demander ce qui peut bien m'intéresser ici et qui serait digne d'une attention particulière. Vous voyez au loin une petite barre de logements, un rien gentille, bien dessinée, enfin disons, bien marquée par son époque. Pourtant, vous savez comme j'aime ce genre, comme je défends ici aussi le Hard French et sa mauvaise réputation. Alors ?
Alors, il suffit de bien connaître l'œuvre de Monsieur Claude Parent pour saisir soudainement l'importance de cette modeste carte postale des éditions CAP expédiée en 1964. Elle nous montre la Cité de la Chataîgneraie dessiné par G. Bertrand son architecte mais qui est prolongée par une station-service dessinée elle... Rien moins que par l'un de nos architectes préférés : Claude Parent !



D'ailleurs, les éditions CAP nomment bien ce dernier à l'arrière de la carte postale. Il s'agit d'une station-essence Shell avec la belle coquille suspendue.
Qui à la Celle Saint-Cloud, qui, pendant ces Journées Européennes du Patrimoine à venir, fera un signe à cet objet important ? Qui à la Celle Saint-Cloud, qui, après ces Journées Européennes du Patrimoine se décidera pour mettre en valeur cet héritage et ce cadeau ? Qui à la mairie de la Celle Saint-Cloud, qui prendra son téléphone, son stylo pour tenter un classement, signaler aux autorités compétentes cet héritage ? Qui ?
Car la vraie question du Patrimoine n'est pas tant d'éclairer ce Patrimoine une fois par an, d'en définir ainsi rapidement à coup de communications ce qu'il faudrait mettre en valeur ou distinguer que de tenir tendue en permanence, tout le long des jours une préservation, une surveillance qui doit passer par le travail remarquable de nos institutions mais aussi par une vigilance citoyenne et politique. Le Patrimoine à force d'être en France hypertrophié pourrait par un retour de bâton se sacraliser. Cette politique patrimoniale institutionnelle pourrait par une image de communication projetée aux publics  se croire inattaquable, bien tenue, voire même (et on entend déjà ce discours) gênante. Car, malheureusement aussi sans doute pour lui, notre Patrimoine est encore l'affaire d'institutions et non d'une éducation de fond permettant une reconnaissance immédiate de cette histoire. La population française, malgré un soutien important des réseaux d'associations, de citoyens mobilisés, croit trop souvent que seule l'administration a en charge ce Patrimoine et qu'elle est la seule en charge de sa qualification. On voit alors disparaître sans aucune interrogation des dizaines de petites choses, de détails qui vont de l'édicule à la porte en fer forgé remplacée par une en plastique, de la vérandalisation* du bâti à la destruction sans remords d'une église en fusées céramiques pour forcer le passage en force d'une démagogie de la politique de logement social, n'est-ce pas Monsieur Massion ?
On entend même au bout du téléphone du personnel administratif vous dire avec aplomb et ironie "que, quand même, Monsieur, vous comprenez bien, ON ne peut pas tout protéger..."
Oui. On...
On c'est nous. Nous, citoyens qui devons devant la faiblesse de cette éducation aux Arts et à l'Architecture Moderne, faiblesse dans les rangs même parfois des institutions, nous qui devons faire mouvement, agitations, défenses, et alerte. Nous, citoyens qui devons lutter au mieux pour que le Patrimoine ne soit pas la politique des exceptions géniales et historiques mais un tissu dense de réalisations marquantes et parfois modestes.
Cette station-service de la Celle Saint-Cloud en fait partie. Son programme, la manière dont elle joue de son collage, la force plastique de son dessin, la place qu'elle prend dans les travaux de Claude Parent, tout cela devrait suffire pour que, pendant ces Journées du Patrimoine et pendant tout le reste de l'année, elle soit regardée, aimée, défendue et protégée. C'est le devoir de la Ville de la Celle Saint-Cloud, des institutions régionales et municipales, des propriétaires mais aussi de nous tous, citoyens.
Voici une autre raison de regarder :



Cette fois d'un peu plus près, photographiée depuis un escalier, le photographe des éditions Yvon nous donne à voir la Cité de la Chataigneraie et vise également cette station-service de Claude Parent et l'ensemble de la Cité. Le fait-il par hasard ? Sait-il que, là, sur sa photographie tentant de partager ce lieu par voie postale, il cadre une œuvre importante prise simplement mais justement dans sa dimension historique : celle de son usage et de sa modestie ?

 



Dans le catalogue de l'exposition** consacrée à Claude Parent, on trouve deux clichés de cette station-service dont l'un nous permet de deviner l'enseigne de Goulet-Turpin et de rappeler que c'est bien Claude Parent qui dessina aussi ce petit centre commercial avec G. Bertrand.



On notera que le FRAC Centre peut vous permettre sur son site de voir les plans de cet ensemble :
http://www.frac-centre.fr/_en/art-and-architecture-collection/parent-claude/centre-commercial-chataigneraie-celle-saint-cloud-317.html?authID=143&ensembleID=130 

Il va de soi que je me dois de profiter de cet article pour remercier Camille Juza et Julien Donada de m'avoir permis de défendre un autre bâtiment important de Claude Parent, le Centre Commercial de Ris-Orangis lors de l'émission le Génie des Lieux sur France Culture, émission entièrement dédiée à cette architecture. Vous pouvez écouter et enregistrer cette émission ici :
http://www.franceculture.fr/emissions/le-genie-des-lieux/le-centre-commercial-de-ris-orangis-le-supermarche-bunker-de 

Aimer l'architecture, c'est d'abord pouvoir l'arpenter. Défendre c'est donc maintenir cette liberté. Protéger et classer c'est offrir aux générations à venir la chance d'en faire de même. Ayons toujours cette énergie, d'abord égoïstement pour nous-mêmes puis, pour pouvoir un jour, prendre la voiture, le train, le vélo et emmener les amis partager ce réel.
Alors, il ne fait aucun doute que le choix pour ces Journées Européennes du Patrimoine de la thématique Patrimoine et Citoyenneté sera suivi des faits et que tous, particuliers, activistes, agents patrimoniaux, élu(e)s de tous bord, Architectes des Bâtiments de France, Ministre et de la Culture et donc Citoyens Français, nous défendrons l'architecture du Vingtième Siècle !
Le combat pour Ris-Orangis continue, soyez citoyen, signez !
http://www.petitionpublique.fr/PeticaoVer.aspx?pi=P2012N29781

Signez aussi de toute urgence cette pétition pour la sauvegarde de ce magasin de Nancy !
https://www.change.org/p/ville-de-nancy-monsieur-le-maire-de-nancy-sauvez-le-b%C3%A2timent-de-l-ex-fleuriste-christophe

* le terme de vérandalisation est un néologisme inventé avec intelligence par Charlotte de Charette pour évoquer les détériorations des façades modernistes de Royan.
** Claude Parent, l'œuvre construite, l'œuvre graphique, éditions HYX, article de Christelle Lecœur , photographies de Gilles Ehrmann/Fonds Claude Parent

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