vendredi 6 mai 2016

Bébé brutaliste

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 - Non, non, je t'assure, on ne savait rien. Du moins au début. On voyait les autres disparaître ou plutôt devrais-je dire on ne les voyait pas disparaître car personne n'allait les voir à l'hôpital de peur d'attraper la maladie. Les témoignages qu'on avait étaient de ceux qui avaient eu le courage d'aller voir. Mais Quand Hans est allé à l'hôpital, on n'avait malheureusement aucun doute. Aucun. Je me rappelle ce moment où il m'a dit simplement "Tiens, c'est la dernière fois que j'étais debout. Debout."
 - Et toi ? Tu es passé au... travers ? Enfin je veux dire...
 - Oui, tu dis bien... Au travers. Incompréhensible. Même si je suis séropo, je suis encore en vie.
 - .........
 - ..............
 - ....... Pardon, Tonton Gilles, enfin, je sais que c'est difficile. Pourquoi je t'emmerde avec ça... Désolé...
 - Oh non, Alvar ! Parler de Hans avec toi c'est toujours bien. Il est là. Il a toujours été là pour toi.
 - Oui, je sais.... Tiens regarde celle-la :



 - Pas écrite, Lyon, la Part-Dieu, Parking. Tu as le dossier ?
 - Oui, ici, tiens.
 - Alors... Plan d'exécution, diverses factures, courrier de Zumbrunnen, tu notes, avec un Z. Bon ça, factures de resto, on jette.
Les deux hommes poursuivaient le tri des archives de Jean-Michel Lestrade.
 - Fais voir ! Oh dis-donc il aimait bien manger Grand-Père !
 - Repas d'affaire mon gars, repas d'affaire !
 - On jette. Et ça ? Talon de paiement de facture datée du 6 mai 1969. Dis-donc regarde...
 - Tiens ! Déjà ! La signature du frangin ! Ton père signait déjà des facture en 69 ? Il avait déjà la procuration pour l'agence... Ça m'étonne, faudra voir avec lui ou ta grand-mère.
 - 69 ? J'avais à peine 2 ans et lui...
 - Lui ... ba... euh... 22 ans.
 - Il était vraiment jeune et...
 - ... vraiment doué ! Il m'étonnait déjà à l'époque mais qu'il était immature !
 - Tu me fais marrer ! Mon père immature ! Il l'est toujours ! Non ?
Alvar et Gilles éclatèrent de rire tous les deux. Cette complicité était solide comme les fondations du parking de Lyon.
Alvar reprit :
 - J'ai à peu près le même âge que lui à ce moment là et franchement je me verrais mal assumer un tel chantier...
 - Par contre pour ce qui est de la paternité... Tu as repris le flambeau mon gars !
 - Faut croire que c'est comme ça dans la famille ! Tu as raison. Que faut-il en conclure ?
 - Rien Alvar. Jean-Jean est formidable. Et l'atavisme familial est puissant dans la famille !
 - Oh putain ! Mais il est où d'ailleurs !
 - Jean-Jean ? Comme toi à son âge, sous la table.
 - Éh oui ! Oh éh ! Jean-Jean donne à Papa, donne à papa... Jean-Jean donne...
Le petit garçon tenait dans sa main l'une des cartes postales qui avait glissé par terre. Il la malmenait avec plaisir mais Alvar était malheureux de cet usage.
 - Donne à Papa, reprit Gilles qui tenait maintenant le petit neveu Jean-Jean dans ses bras.
Jean-Jean tendit du bout de son petit bras grassouillet la carte postale. Alvar la saisit rapidement. C'était une carte postale de la Cité du Grand Orly maintenant un peu cornée. Gilles fit s'asseoir l'enfant sur la table. Alvar chercha le dossier correspondant.



 - Tu as vu cette église en parpaing au centre de la carte ? La vache c'est... euh... modeste...
 - Oui Alvar, exactement ce genre de truc que ton grand-père aimait faire ! Bien pauvre, modeste, presque indigent. Il faisait souvent des petits chantiers comme ça gratuitement. Il adorait laisser tout apparent. Il disait que pour les églises, surtout pour les églises, que le seul décor c'était ceux qui viennent là. Il parlait toujours de la maîtrise et presque de l'éthique des maisons Jaoul de Corbu.
 - Tu crois qu'il connaissait le Brutalisme ? Demanda Alvar en soulevant le bébé dans ses bras.
 - Oui... mais de manière un peu... empirique... Comme quelqu'un qui pratique sans connaître trop la théorie. Mais c'est le dada de Momo ! Le brutalisme !
 - Oui, je sais, Papa m'en a encore parlé hier au téléphone. Il voulait que je cherche le Banham dans la bibliothèque.
 - Tu ne le trouveras pas... Il est à la maison... Et le vrai brutalisme, il est bien tout autant dans cette église que dans ce parking.
 - En attendant, je crois bien que la vérité des matériaux c'est Jean-jean qui la maîtrise... Sa couche est pleine !
Les deux hommes et le bébé sortirent du bureau. On éteignit la lumière sur le désordre des archives.











Par odre d'apparition :
 - Lyon, Halle de Lyon, Parking de la Part-Dieu. Édition Combier. Les architectes du parking, Charles Delfante, René Provost et Jean Zumbrunnen ne sont pas nommés.
 - La Cité du Grand Orly, Images de France, édition Raymon, expédiée en 1961. Architecte inconnu.

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