Je range un peu désabusé un petit tas de cartes postales qui traine sur un meuble en métal acheté chez Ikea et que j'aime beaucoup.
Passent dans mes doigts une énième carte postale de la Grande Motte ou une carte postale des rues du Mans. Ces dernières me servent à faire un atelier de rentrée avec nos étudiants du Mans chaque année. Mais rien ne m'inspire vraiment, rien ne me fait dire qu'il faut que je vous en parle, rien n'affirme ouvertement le travail que je fais ici depuis bientôt vingt ans. Ce sera en 2027...
Depuis tout ce temps passé à faire la vulgarisation d'une certaine architecture mal aimée et d'un médium mal compris (la carte postale moderne) j'ai eu la chance de rencontrer beaucoup d'acteurs importants de cette histoire et de ma relation à celle-ci. Mais voilà...Le temps passe cruellement. Il laisse plus de souvenirs maintenant que de vivifications renouvelées et cela cause parfois chez moi un sentiment désabusé presque dépressif devant ce monde qui disparait tout comme disparaissent les créateurs de ces architectures en question. Disparue Renée Gailhoustet, disparu mon fidèle Dominique Amouroux, disparu Claude Parent, disparu Paul Virilio, disparu mon cher Didier Mouchel, disparu Monsieur François Chaslin...Et tant d'autres architectes, photographes, critiques que j'ai aimés et qui m'ont fait avancer dans mon travail.
Et, dans ce moment, ma main glisse sur un papier plus léger, une image un peu moche, un peu pauvre.
Je la reconnais immédiatement : une carte postale envoyée par François Chaslin !
Que fait-elle là ?
Comment résister à vous la montrer et à vous la faire lire !
Ce qui m'étonne c'est que je ne me souviens pas de comment il a eu mon adresse. Sans doute l'a-t-il obtenue lors du combat pour Sens et son centre commercial dessiné par Claude Parent dont il m'avait fait l'honneur de parler sur Métropolitains. Quelle joie ce fut de l'entendre évoquer ce cas et cela sans me prévenir comme pour éprouver ma fidélité à son écoute, écoute qui était chez moi cérémonialisée et nous étions nombreux dans ce cas à tout suspendre pour l'écouter. N'est-ce pas ? Mais où est la nouvelle émission sur l'Architecture et l'Urbanisme sur France Culture aujourd'hui ? Pourquoi cette station n'a pas repris ce flambeau ?
On note l'humour sous-jacent de son envoi, j'y vois presque une petite moquerie de mon obsession à défendre le Hard French et la brutalité des blocs. Il savait être joueur Monsieur Chaslin. Mais rien ne peut me toucher plus que de penser qu'à un moment donné, dans sa tête, face à cette image trouvée, il ait eu une pensée pour moi et une pensée amusée et complice. Il a fait là un ready-made postal.
On note le...vieux brutalisme...
Voulait-il que je vois dans mon Brutalisme un certain goût de l'ordre ? Un goût des choses bien rangées ? Une certaine idée du bloc ? Une admiration sans faille du Plan Voisin ?
Sans doute. Et j'aime cette joyeuse raillerie.
Et comme je suis dans une école des Beaux-Arts où Le Corbusier aujourd'hui associe d'emblée les étudiants qui s'y reportent à des petits fascistes qui s'ignorent sans que la relativité de l'Histoire ne soit possible, comme je suis obligé d'être celui (un peu seul) à défendre non seulement l'architecte que nous avons tant aimé mais aussi le fait qu'un étudiant doive surtout se faire son idée (et en allant voir) je pense aussi à ce qu'il aurait voulu dire, lui, à cette jeunesse un peu perdue sous des autorités datant d'avant hier ayant mal lu, mal vu, mal compris. Sans peur donc, sans préjugé, en tout état de connaissance, une position éclairée mais surtout...complexe. C'est la leçon que j'ai retenue de Monsieur Chaslin.
Je tente bien modestement, Monsieur Chaslin de maintenir cette idée au moins chez moi, ce qui n'est pas le plus simple.
Excusez-moi si je n'y arrive pas aussi bien que vous et parfois mes Chroniques Corbuséennes sur Radio On, filles de votre émission, ne laissent pas beaucoup de place à la...délicatesse.
Me voilà donc avec cette carte postale à ranger quelque part. Mais où ? Dans quel classeur ? Celui sur le Hard French ? Celui des "belles images" où dort déjà la carte postale que m'avait envoyée Valère Novarina (lui aussi disparu il y a peu) ? Je ne sais pas. Dans l'un des classeurs de Le Corbusier ? Ou dans la proximité des cartes de Monsieur Parent ? Où voudrais-tu dormir carte postale ?
Je décide : ce sera dans le classeur de Corbu, à coté du Plan Voisin. Ce sera parfait pour vous y perdre et vous y retrouver, comme on dit, en bonne compagnie.
Ah...J'oubliais...merci pour ça et merci pour tout Monsieur Chaslin.
Il y a quatorze ans :
et :
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