samedi 17 août 2024

Les Beautés d'Israël

 Il existe pour les amateurs d'architectures modernes des pays qui résonnent comme des utopies réalisées, comme des lieux prouvant dans le vrai les chances d'une certaine réalité concrète et bâtie.
Les amateurs d'Urbex appellent ça un spot.
Le Brésil et bien entendu Brasilia ou Rio, les pays de l'ancienne U.R.S.S. font partie de ces espaces imaginaires ou imaginés, vus aussi comme des lieux et des pays remplis de merveilles vraiment construites. Royan aussi.

Dans mon imaginaire, un autre pays me fait cet effet : Israël.
Nous avons déjà évoqué ici sur mes blogs certaines architectures ou certaines créations venant de ce pays. (voir en fin d'article)
Mais voilà que je rassemble depuis peu quelques nouveautés et je crois que c'est le moment de vous les montrer, de les partager. On verra que des croisements et des hasards un rien détachés de l'Architecture ajoutent à mon vif intérêt pour certaines constructions, certaines villes de ce pays.
Se croisent chez moi plusieurs choses : d'abord Julien Donada m'envoie un lot de cartes postales de ce pays et me laisse en faire quelque chose. Puis, depuis les vide-greniers j'y ajoute un peu de mes trouvailles et enfin, je passe une partie de l'été à regarder la série Shtisel sur Arte et j'aime tenter d'y comprendre les articulations urbaines, les manières d'habiter et de traverser les espaces publics et intimes par cette famille.  En ce sens, le balcon semble un lieu essentiel des appartements. C'est passionnant rien qu'à ce titre, cette série ! Et je l'avoue la présence de Yoav Rotman n'est pas pour rien aussi dans ma joie de la regarder. Hanina Tonik est le personnage que je préfère. Rien que son nom est magnifique.



On sait tous comment, par exemple, l'héritage (peut-être un peu mythifié) du Bauhaus aurait couvert la ville de Tel-Aviv de constructions, comment il va de soi aujourd'hui de dire que c'est le spot idéal pour voir cet héritage. Sans doute.
J'aimerais bien faire ce voyage pour vérifier la densité de ce rêve et sa réalité. Je ne sais pas à quel point cette réputation est surestimée. Mais, même si elle est un peu usurpée, j'en aime l'idée et ça ajoute à mon désir mais surtout à ma projection imaginaire. Et vous le savez, je ne suis pas un grand voyageur, c'est le moins qu'on puisse dire...

On commence ?


Cette magnifique carte postale de l'Hôtel de Ville de Bath-Yam (Municipal Building) nous montre donc une construction dont Julien nous indique sur une petite note manuscrite être de Zvi Hecker, Alfred Neuman et Arieh Sharon. Si le bâtiment me laisse coi d'admiration et d'étonnement, il faut dire que la carte postale est elle aussi parfaitement construite avec ce personnage en scooter qui semble nous présenter le bâtiment. Bien entendu le jeu plastique de la façade qui semble entièrement occultée et les volumes sur le toit dans un bleu du ciel nettoyé donne à l'Hôtel de Ville une image primitive, presque africaine. La carte est une édition Isranof à Tel Aviv, non datée et sans nom d'architecte.


N'auriez-vous pas comme moi envie de réserver une chambre dans ce superbe hôtel Deborah (Debrah) de Tel Aviv ?
On y reconnait là un style international, on pourrait bien trouver cet Hôtel à Rio. Un bloc s'articule sur la rue (sans doute les services de l'hôtel) et en surgit une tour qui abrite les chambres. Admirez la mosaïque sur la façade, la saignée verticale sur la tour qui affine la verticalité du bloc, en allège aussi sa masse, on devine une immense terrasse sous des voiles de couleurs au second étage. Je trouve le nom de l'architecte : Yitzhak Toledano. Pour voir ce qu'il est devenu cet hôtel :


On ne boude jamais notre plaisir de voir un Hilton ! C'est toujours un grand moment ! Voici donc le monstre de Tel-Aviv !
La carte postale de E. Stanek voudrait nous laisser croire un un bâtiment surgissant derrière la végétation, comme un paradis au loin. Il a le droit à une page Wikipedia qui nous donne Yaakov Rechter comme architecte. Merci. J'adore ce genre de grosse machine implacable.


Une carte postale sur laquelle figure une Renault 8 est toujours une bonne carte postale même si ici évidemment nous regardons tous la belle barre qui se glisse derrière. Nous sommes devant le Trade Center de Ashdod grâce là encore à une carte postale Isranof. Pas grand chose à vous en dire...si ce n'est une certaine ambiance que, étrangement, nous pourrions reconnaitre comme familière.


Cette vue aérienne de Haifa est particulièrement spectaculaire car assez archétypale d'une certaine idée de la Modernité. Des petites barres jetées sur un terrain laissant entre elles des espaces verts, des axes routiers bien déterminés, une blancheur de bon aloi...tout cela sent l'héritage des CIAM ou plus exactement de la Ville Radieuse. J'adore.


Pour finir, cette belle vue de Tel-Aviv dont il est aisé d'aimer immédiatement la densité urbaine et quelques beaux morceaux d'architecture. 
On devine la superbe et brutaliste tour IBM-Tower appelée aujourd'hui Europ-Israel Tower qui domine tout. Absolument magnifique ! Si on en croit la page Wikipedia qui lui est consacrée, les architectes en seraient A. Yaski et J. Sivan.
Devant, un bâtiment tout en courbes blanches, c'est Asia House par l'architecte Mordechai Ben Chorin. Le contraste entre les deux constructions fabrique un très beau morceau de ville. Vous pourrez les revoir mieux ici :
On espère que nous aurons l'occasion de rencontrer d'autres beautés d'Israël. 
Pour ma part, je vais me plonger dans la thèse de Jérémie Hoffmann. Il parle de livres d'enfants, de sable, de blancheur et même un peu de Royan. J'ai trouvé quelques infos dans cette thèse mais j'ai vraiment envie de la lire avec densité. Voici ce lien :

Histoire de la ville blanche de Tel-Aviv: l'adaptation d'un site moderne et de son architecture.
Jérémie Hoffmann, sous le regard de Richard Klein, ce qui est un excellent signe.
Bonne lecture.

Je remercie Julien Donada pour son envoi.

pour voir ou revoir Israël sur ce blog :


vendredi 16 août 2024

Matisse, les gestes dedans l'architecture

 Peut-on parler d'une architecture et la  comprendre sans vraiment la voir, du moins sans voir sa silhouette extérieure ? Pourrait-on en comprendre son sens, sa poésie seulement par quelques détails et quelques manières de l'habiter ?
On peut facilement répondre oui à ces questions quand la construction est une icône et qu'elle ne nécessite nullement à nouveau d'être montrer. Elle est tellement inscrite dans nos imaginaires et pour certains d'entre nous dans nos souvenirs (différence de l'usage) que, finalement, on peut facilement se passer d'une trop large vision de son extérieur.
La Chapelle de Vence fait partie sans aucun doute de ce type de références architecturales. Les amateurs de peinture, les aficionados de l'architecture et de l'art moderne n'ont sans doute pas besoin de voir en effet la dite-Chapelle.
Ce matin, je me réjouis de tout un petit lot de cartes postales et de photographies de cette Chapelle de Vence que, (eh oui...), personnellement je n'ai jamais visitée. Mais ne me jetez pas la Pierre trop vite (c'est celle sur laquelle je construis mon église imaginaire) je crois que je peux dire qu'à force d'en voir des images, des représentations, des dessins ou des photographies je la connais bien. Et, non, je ne rougirai pas d'une telle assertion !
Surtout que, dans ce petit lot, je me réjouis de trois cartes postales, cartes que je cherchais tout particulièrement et qui nous montrent un prêtre portant les magnifiques chasubles dessinés par Matisse. Je n'aime pas ces images, je les adore, je les vénère.





On notera d'emblée qu'il me semble que ce soit bien trois prêtres différents ainsi habillés qui nous présentent les magnifiques peintures-collages devenus vêtements de Matisse. Les trois cartes sont du même photographe : H. Adant. Je ne sais rien de lui et j'ose rêver à une seule prise de vue des trois poses expliquant que les porteurs soient différents. Tout cela sent un peu la mise en scène, le désir de bien nous montrer que l'architecture de cette Chapelle de Vence est aussi complétée par son usage et par la peinture de Matisse qui couvre tout : murs, vitraux, prêtres.
Et comme tout cela est d'une grande beauté, d'une extrême délicatesse presque, dans son vide magnifié, japonisant, zen. On dira simplement : dominicain.

Mais on pourrait aussi ajouter que cette Chapelle dans sa blancheur d'écran avait besoin pour être bien saisie en image de quelqu'un au travail, de quelqu'un qui danse ou qui pose pour en donner l'échelle, le blanc écrasant un rien les profondeurs, du moins, suspendant justement les échelles. Ici, bras écartés, gestes amples, masse du tissus des chasubles, tout cela s'accorde à nous dire la place de l'homme dans cette petite construction à la fois modeste et rigoureuse.
L'espace des oeuvres et des corps jouant à être  à leur tour des oeuvres (les prêtres deviennent des porteurs d'Art) c'est bien là l'essentiel de cette architecture dont le plan suffit à dire sa simplicité et seul l'angle de l'autel crée une perturbation, un doute, une malséance que le croyant saura reconnaitre comme celui de son doute. La perfection divine serait-elle faite ainsi d'un léger décalage, de ce qui semble une imperfection ? Un biais ?





Le même Mr Adant, photographe, nous montre une série de trois cartes postales permettant de lire un peu mieux l'espace. Mais là encore, ce que l'on perçoit surtout (et c'est bien ce qu'on veut nous montrer) c'est la projection des vitraux, leur presque trop grand désir à fuir de leur cadre. Le photographe n'arrivera donc plus à tenir de blanc dans ses prises de vue, toute la peinture de verre teinte la blancheur d'un ton doucereux de vert, de jaune, de bleu. Tout se teinte. Rien à y faire, ne pas lutter, juste accepter. Mais voyez-vous comment le sol ne rencontre pas le mur ? Comment une petite rigole vient séparer la verticale des vitraux à l'horizontal du sol ? Comment cela donne de l'assise ! Ça c'est bel et bien un vrai geste architectural, peut-être le plus précieux, le plus délicat.




Voici deux photographies qui ne sont pas des cartes postales mais qui sont tamponnées de La Chapelle du Rosaire et l'une d'elle de Eggermont, photographe. Toutes deux sont également annotées à la plume de novembre 1954. Matisse décède le 3 novembre 1954. On pouvait donc aussi acheter ce genre de souvenirs là-bas en ce temps. Le noir et blanc fait bien oublier ici la teinte dont nous parlions plus haut. Mais un détail me frappe sur l'une des photographies, un détail sans doute un peu ridicule mais qui m'intrigue : comment la porte du fond n'est pas bien ajustée et laisse le jour passer. C'est un peu, avec humour...inconvenant.




Pour finir, deux magnifiques, magnifiques dessins de Matisse.
D'abord, cette étude pour Saint Dominique dont la carte postale nous précise qu'il s'agit d'une lithographie. Qui a réussi à faire aussi pur, premier, essentiel depuis ?
J'ai compté : huit traits, huit lignes de crayon pour une telle intensité, une telle présence. Jalousie complète.
L'autre est aussi Saint Dominique, on en reconnait, si j'ose dire, le visage.
La carte nous dit qu'il s'agit cette fois de céramique.
La main est incroyable.
Tout est incroyable à Vence. 

On notera tout de même qu'aucune de ces cartes postales ne nomme les architectes qui réalisèrent avec Matisse La Chapelle de Vence : Auguste Perret, Louis Milon de Peillon avec les désirs du Frère Rayssiguier.

vendredi 9 août 2024

Corbusier ? Ronchamp ? What the fuck ?!

 Nous croyons toujours avoir fait le tour d'une certaine analyse possible des images. Et puis, au fond, finalement, cette analyse a l'air peu utile puisque aujourd'hui l'accumulation des images suffirait à construire une oeuvre, une idée et pire une critique. 

L'Instagramabilité des images (ce mot entrera dans le Robert bientôt) est même le seul et dernier acte de critique en architecture, art qui a pris le pli de cette révélation unique. L'immonde tour Alta (Altra raté) au Havre en est l'exemple. Il y en a des milliers comme celle-là mais celle-là, faut l'avouer elle est comac.

On pense peu les espaces, on écrit plus de poésie sur leurs articulations avec le monde et l'analyse reste maintenant en retrait, l'important étant de faire signe. Avant on aurait dit : faire semblant. 

L'architecture d'aujourd'hui (oui...) fait-elle semblant de faire architecture au profit des images ? Elle imprime sur les rétines ébahies des effets parfois d'ailleurs réussis qui doivent marquer les esprits par la puissance attendu d'un étonnement. En anglais on dirait : what the fuck ?!

Alors quand un exemple devenu historique (et presque fautif) se joue justement de sa propre image, on espère toujours que cela remettra les pendules à l'heure. Ronchamp fut bien la surprise attendue réglant d'un coup les questions et principes de la Modernité*. Un suicide de l'ordre durement établi en quelque sorte, une tumeur bubonique qui est d'ailleurs volontairement imphotographiable, je veux dire que, d'un seul point de vue unique, on ne peut en rendre compte.

"J'ai vécu le coup de Ronchamp." Claude Parent.

Il était malin (pas agent du Mal) le Corbusier. Alors ce que très vite la culture critique de l'architecture appela le caillou a du être dans l'obligation pour en évoquer sa mouvance de multiplier les points de vue et cela pour le pèlerin fatigué comme pour le critique ou l'architecte informé. Ici, pas de jaloux, tout le monde est à la même enseigne de cette impossibilité : représenter.

En voici une petite suite :



Je commence avec une vue parfaitement abstraite, abstraction bien volontairement considérée par Corbu, ici magnifiée par un photographe resté anonyme. Charles Bueb ?

On note comme la composition est implacable et ne laisse aucune chance au regardeur de saisir de quoi il retourne. Un grand pan de crépi blanc occupe la moitié de l'image et l'autre est composé de formes et de contrastes dont il est impossible pour quelqu'un qui ne serait pas venu là de comprendre leur logique. Cette effet de formes perdues, comme jetées au hasard hardi d'une composition ne peut être l'objet que d'un photographe ayant compris le désir de l'architecte de former un cirque des tensions, une idée de la ruine, un morcellement des espaces. C'est un photographe (j'a envie de dire et d'écrire) corbuséen, voué à la tache de rendre les honneurs d'une architecture de chaos et de sensations. Une photogénie bien calculée. Il faut d'avance en aimer cette abstraction, faire comme si Corbu était là pour nous guider les yeux sur des compositions concrètes et  fabriquées pour faire justement des images. Il faut donc une sensibilité convaincue d'avance pour comprendre l'utilité d'un tel cadrage. Mais, bien entendu, ce qui nous saute au yeux c'est ce putain de crépi. Pourquoi donc nous coller le visage contre cette surface grumeleuse, volontairement sauvage, racoleuse, paysanne ? Pourquoi donc le noir et blanc sert-il ici à jouer ainsi des états de surfaces entre le lisse et le rugueux fabriquant les masses, les séparant par leur tonalité de gris. Du blanc ? D'accord ! Mais seulement si vous en supportez sa matière, son grain. On dit aussi le grain en photographie. Quelle autre architecture fut ainsi photographiée de si près, la tête dedans ? Quel est ce message radical ? 


Sur cette autre carte postale, toujours sans photographe, on note que celui-ci a réussi avec une Chapelle toute de courbes d'en déterminer un angle droit qui s'enfonce dans le ciel : un coin.

Le photographe saisit le ciel dans l'espace entre l'abri du pèlerin et La Chapelle, comme si leur rôle était bien d'établir ainsi un certain ordre du regard. L'architecture serait aussi dans les espaces laissés vacants par le bâti. C'est bien là une idée ancienne. Mais ici, justement, les formes de ce bâti restent peu reconnues, peu saisissables et il faut en connaitre le programme architectural pour en dire quelque chose. Il faut être un photographe acquis à la cause de l'architecte pour se permettre de fabriquer une image qui, au lieu de décrire l'objet, en fabrique d'abord une atmosphère dont le bâtiment lui-même est vu comme un révélateur de points de vues et dont l'usage s'efface à ce rôle. Là encore, il faut sans doute être un photographe corbuséen en quelque sorte, déjà convaincu ou ayant bien accepté cette vision et sa mission.
Il est alors difficile de dire ce qui est une pure fiction du regard, ce qui est déjà organisé par l'architecte, de dire comment c'est le bâtiment qui commande lui-même ses vues. Et que voudrait nous raconter cet aplat du ciel étendu à l'infini ? Que sommes-nous chargés de prendre en compte ? Un infini pointé du doigt ?
La grande quantité de points de vues édités en cartes postales (et en grande partie visibles sur ce blog) est bien là pour prouver le jeu plastique du cadrage sur un tel objet. Une Chapelle mouvante, changeante, créant des surprises parfois face à elle, parfois cadrant le paysage, le remodelant pas ses limites, sa présence. Ce n'est rien d'autre que ça que je voudrais raconter.
Et combien de fois encore cela va-t-il durer ?
Walid Riplet.


* voir mon texte et celui de Claude Parent, le coup de Ronchamp, dans l'ouvrage sur Charles Bueb et La Chapelle de Ronchamp.

Les deux cartes sont des éditions de la Société Immobilière de N.-D. du Haut, sans date, sans nom de photographe, sans correspondance.

Pour revoir Ronchamp sur ce blog (faut un peu de temps...) :


jeudi 8 août 2024

Centre Pompidou, les cuisses bien écartées

 Je fais partie de cette génération qui aura connu la création du Centre Pompidou et les (maintenant) multiples restaurations-transformations de ce lieu emblématique de l'architecture comme agent urbain perturbateur. On dira que le Centre Pompidou c'est le premier effet Bilbao.
Il va donc être fermé pour une nouvelle transformation et cela à l'air de se faire sans que cela ne soulève, une fois encore, aucune objection sur le respect si ce n'est du bâtiment au moins de son esprit.

J'ai déjà plusieurs fois signalé que le Centre Pompidou d'origine n'existe plus depuis longtemps et cela en grande partie à cause de deux éléments que son architecture ne pouvait pas maitriser mais qui en découlent tout de même : sa popularité et sa trop large ouverture (capillarite entre le dedans et le dehors).
Pour des questions évidentes aujourd'hui de sécurité, l'une des premières transformations fut bien de faire du premier niveau un filtre sécuritaire qui supprime de fait toute la logique d'accessibilité et d'idées de circulation des flux qui, selon les architectes, auraient du être l'outil de la libéralisation de ce lieu culturel. Une sorte de sans-gène de l'usage bien évidemment complètement disparu aujourd'hui. Pourtant cela n'a pas eu l'air d'entamer son succès et sa fréquentation et le petit trou de souris laissé libre pour y accéder est bien fréquenté, preuve de l'attirance que conserve encore ce bâtiment si spécial. Et la sur-fréquentation du bâtiment produit son usure structurelle qui oblige sur un tel bâtiment à de nombreuses remises en état. L'esprit de Beaubourg était tenu en plusieurs qualités qui allaient d'une sorte de franchise du lieu affirmant sans détour ses organes, son squelette, sa raison et une transparence associée à une légèreté pour en certifier sa modularité, modularité vue comme une libéralité de son fonctionnement. Nous sommes démocrates car dans l'usage tout est mobile et toujours remis en cause dans les accrochages ou dans l'accessibilité des livres à la Bibliothèque. S'asseoir par terre, entrer et sortir dans des espaces indéterminés serait une philosophie agissant comme un marqueur de cette libéralité du contact avec les oeuvres. Venir là comme au supermarché. Le peuple aime bien, y parait...ça lui fait moins...peur...Condescendance des sachants.

Aujourd'hui touts se réifie. Tout reprend de l'épaisseur, tout redouble de filtres dans tous les sens. L'esprit d'ouverture se transforme en inclusivité lisible formalisée et donc en incrustation, en fermeture, en régulation du publique. Beaubourg n'est plus une place ouverte au risque de s'y perdre, c'est un programme qui doit être lisible, un tract de la politique culturelle mais bien pire encore un tract de la politique touristique. Alors on pourra dire que le talent des concepteurs d'origine c'est d'avoir permis dans leur conception des espaces leurs usages de transformations toujours possibles comme si, finalement, la chance de cette architecture était bien cette réinvention permanente, on pourrait dire presque que chaque génération veut marquer le Centre Pompidou de sa manière de le voir et de pratiquer la réception de l'Art du Vingtième siècle qui, ne l'oublions pas, est devenu, de fait, maintenant, non plus contemporain mais patrimonial. On vieillit que voulez-vous.

J'avais souhaiter la même chance pour Les Halles de Paris qui auraient pu devenir au coeur de la ville une sorte d'expérience générationnelle par sa transformation architecturale complète tous les 40 ans.
Mais voilà, les temps changent mon ami.
Et je range ma collection et je tombe sur une carte postale éditée par le Centre Pompidou en 2009. La voici :



Disponible dans la librairie du Centre, cette carte postale est donc l'édition d'une très célèbre photographie de Valie Export faite par Philippe Migeat. On y voit l'artiste dans l'une de ses plus célèbres images, chevelure ébouriffée, cuisses écartées, sexe offert au regard. La question n'est pas ici d'analyser cette image mais de poser une question assez simple : trouverons-nous dans cinq ans, à la fin du nouveau chantier, ce genre d'images encore disponibles et visibles aux yeux de tous les visiteurs, sans censure, sans précaution dans une exposition et dans la librairie ? Est-ce que les enfants choisissant une carte postale pour Tatie Simone pourraient encore hésiter entre cette carte postale de Valie Export ou celle d'une sculpture de Niki de Saint Phalle demandant aux parents un rien gênés de leur expliquer :
 "dis papa qu'est-ce qu'elle fait la dame ?"




Est-ce que ce nouveau Centre Pompidou racontera bien notre nouvelle époque qui veut choquer le monde entier en peinturlurant en bleu un gnome atroce et nu (fils d'un Schtroumpf et de Boba Fett) mais n'osant pas aller au bout en laissant un petit cache-sexe minable et peu courageux pour, tout de même, laisser croire à une sorte de pudeur acceptable. Pourtant, j'espère que cuisses écartées ou couilles pendantes nous pourront toujours voir et acheter une certaine déclaration du corps en regardant les photographies de Coplans ou celles donc de Valie Export dans le futur et donc restauré Centre Pompidou. 

J'ai un gros doute.

Il est donc clair que nous saurons de quoi est faite la politique de ce nouvel espace remis à neuf en observant à nouveau avec quoi et comment il se représente. On verra donc comment ce Centre Pompidou fera des choix éditoriaux, des projections sur l'extérieur de sa collection intérieur, comment sa libéralité d'origine sera conservée ou retravaillée. J'irais donc à la boutique et librairie du Centre Pompidou dans cinq ans. J'irai voir si on fabrique encore des cartes postales de ce célèbre lieu.
Je pense, je ne sais pas si j'ai raison, que je devrais alors me rabattre sur ma collection, rêvant à ce que nous avions vécu, rêvant alors à ce que nous prenions à tord pour l'avenir et qui sera devenu certainement un caillou. Un beau caillou tout de même.

En cinquante ans, on aura donc remplacé Valie Export par le Mignonisme de Philippe Katherine et les pleurs amourachés et petits bourgeois de Dapnée Bürki. Le courage contre le pathétique.

La nuit est donc tombée sur Beaubourg.
Une superbe photographie de nuit pour les éditions Chantal non datée et sans nom de photographe (c'est bien dommage...)


Le jour reviendra peut-être sur Beaubourg.
Une belle carte postale d'une façade plus rare en carte postale. Il s'agit d'une édition Abeille-Carte expédiée en 1989 sans nom de photographe, là aussi c'est dommage.







lundi 5 août 2024

Le Corbusier, le peuple, l'armée, un salut, une rareté

 

Oui, je sais que rien n'est plus beau que de découvrir encore et encore des oeuvres de Le Corbusier représentées en cartes postales. Cette fois, il s'agit de l'une des constructions réalisées par Corbu pour l'Armée du Salut, ensemble de constructions dont on aura peut-être fait le tour avec cette dernière carte postale. 
Mais qui sait quelle surprise nous attend quelque part !
La carte postale n'est certes pas très éloquente en terme de visibilité de la Modernité et il n'y a pas beaucoup de signes pour nous faire voir l'architecture. J'aurais bien pu, à mon tour, passer à coté.
Vous voyez ?
Allez...à gauche de l'image, les grandes fenêtres en bandeau, la surface un rien lisse et blanche du mur et l'espace dégagé sous la construction.
Il s'agit donc du Palais du Peuple à Paris et la Fondation Le Corbusier nous offre une fiche bien pratique pour saisir mieux la construction et son histoire mais aussi pour voir vraiment ce morceau du Maitre.

On voit comment il fut aussi transformé...
La carte postale est une édition Altris par Yvon, sans nom de photographe ni date, ni correspondance. Comme pour les autres cartes postales de l'Armée du Salut et des oeuvres de Le Corbusier, il est probable que ces cartes étaient distribuées en interne aux utilisateurs et utilisatrices des lieux ou pour des visiteurs de passage. Difficile de penser qu'elles étaient distribuées à l'extérieur sur des tourniquets dans des café. 
La carte ici permet en tout cas de bien comprendre comment le bâtiment de Corbu vient se greffer dans un espace restreint et comment il s'articule aux bâtiments plus anciens de l'Armée du Salut. Corbu fait preuve d'une belle maitrise d'un espace ingrat et réussit à glisser de la Modernité dans un creux d'îlot bien difficile. L'espace sacrifié aujourd'hui sous le bâtiment vient malheureusement renier cette pensée constructive.
L'usage est parfois plus fort que le sens...
On note là aussi une utilisation de l'héliogravure pour ce tirage de cette édition. Ce qui n'est pas très bon pour une lecture parfaite de la photographie même si cela donne une unité avec toutes les autres cartes postales déjà vues des oeuvres de Corbu pour l'Armée du Salut. Peut-être la volonté d'une vraie politique éditoriale de l'ensemble de son oeuvre ?
En tout cas, je pense que cette dernière venue est bien une rareté. Vous avez de la chance...moi aussi.

Pour voir ou revoir Corbu et sa collaboration avec l'Armée du Salut :


jeudi 1 août 2024

définissons le Patri-washing, Les Olympiades cette fois.

 Construit exactement sur le modèle de Green-washing, le Patri-washing est l'acte de faire croire par quelques interventions ou intentions à un égard patrimonial et social sur des constructions en cours de "réhabilitation" laissant penser que les propriétaires, bailleurs et entreprises auraient été sensibles avant toutes modifications à la valeur patrimoniale et humaine d'un bâtiment, en l'occurence, souvent du logement collectif populaire.
Depuis longtemps maintenant, il existe une méthode qui se veut gentille et qui consiste à prouver à ceux qui vivent-là que l'on est sensibles à leur histoire, à leur lieux avant bien évidemment d'éradiquer ces lieux d'une manière parfois directe (destruction totale) ou indirecte ("remodelage"). On se souvient de Roland Castro qui a fait sa carrière dans ce genre d'attention politique.

Le Patri-washing commence toujours par l'envoie  de sociologues en goguettes, de philosophes (on l'a vu au Mirail avec son université et l'instrumentalisation consciente de Michel Serres), d'écrivains et d'artistes contemporains venant à "la rencontre des habitants" pour en comprendre leurs attentes et leurs modes de vie.
On fait acte de mémoire par la publication d'un livret (Haut du Lièvre par exemple), d'une exposition où, toujours, on recueille la parole des habitants. On est sensibles vous comprenez.
Puis un historien viendra dire qu'il faut faire attention à bien préserver tout cela.

La suite est malheureusement toujours la même : on détruit, on écrase, on dissimule, on fait semblant, on maquille mais avec l'excuse de l'attention portée en amont. Une forme de désolation impuissante qui n'est pourtant rien moins qu'une mécanique de l'éradication.

Le modèle-standard de ce Patri-washing est l'exemple archétypal et ridicule des Tours Nuages de Aillaud à Nanterre. On sait comment l'ANRU fut la boite à outils pendant des années de ces déqualifications épouvantables toutes tenues sous ses égards pour les habitants. On a donc des exemples maintenant évidents de ce travail partout sur notre territoire.

En voici un nouveau.

Je lis ce matin un petit article de Paris-Habitat sur les Olympiades de Paris dont on sait l'importance patrimoniale. Je vous donne donc cet article, cela pourrait nous faire pouffer de rire si ce n'était, une fois de plus, l'application d'une méthode dont on sait malheureusement ce à quoi elle va et veut aboutir :






Vous aussi vous vous marrez ?
Moi je n'en peux plus de rire.
Tout le monde y l'est beau, tout le monde y l'est gentil. Ah...cette sensiblerie communicationnelle et ses complices si gentils, si prompts à recevoir la parole des habitants. Ils viennent de loin les anthropologues ? De quel exotisme social et géographique viennent-ils et vers quel exotisme croient-ils aller ?

On notera que Monsieur Stéphane Juguet ne vient pas "habiter un logement" non non...il investit un logement vide avec son équipe pour observer comment on vit. Non mais ? C'est une blague ? C'est quoi cette position de regardeur ? Et toute l'équipe, en surplomb, est dans "leur tour d'observation"...réduisant ainsi l'acte anthropologique à une caméra de surveillance du bien vivre ?
On observe, je cite sans rire : les us et coutumes...
Toute la boite à outils de la communication est en place. Et ils ont faits des études supérieures, ils ont surement lu Levi-Strauss, Descola, Bourdieu et Guy Debord. Sont tellement sensibles, tellement à l'écoute des vrais gens depuis leur hauteur sociale et architecturale... Un peu honte ? Non...même pas. Il y a un contrat. Faudra rendre des comptes, faire un bilan autour d'un café équitable. On vit de ce qu'on peut. On veut être utiles à la société.
Et puis le bailleur fera...exactement ce qu'il veut avec toute la certitude d'avoir donné aux gens qui vivent là la parole filtrée par des gens qui n'y vivent pas et qui repartiront vers une autre aventure anthropologique. C'est un errant permanent l'anthropologue, un citoyen du Monde vous comprenez.
Des anthropologues qui font, je cite encore sans rire : des entretiens flash...La profondeur, je vous dis.

On notera aucune présence d'agents patrimoniaux, de critiques et historiens de l'architecture dans cette Great Team de la sensiblerie communicationnelle.

C'est ça le Patri-washing. C'est cette méthode.

Pour revoir les Olympiades avec des vrais gens dedans :

Sur Michel Serres et son rôle :

Et pour se rappeler l'histoire de l'observation amusée des zoos urbains :

Pour voir comment on a déjà fait ça avec le Haut du Lièvre avant...sa destruction :

jeudi 18 juillet 2024

Jean Prouvé, combleur de vide ?


 
Non, ça ne fait aucun doute (maintenant que je peux regarder cette carte postale à la loupe) : il s'agit bien des éléments de façade Matra de Jean Prouvé que l'on connait bien sur ce blog car nous avons la chance de les avoir admirés souvent à Piacé.

Mais je ne sais pas vraiment pourquoi j'avais encore une petite retenue quant à leur attribution possible. Sinon...cette carte postale pourrait bien être d'un ennui tant aimé par Martin Parr...Voilà un collège, à Bressuire qui ne brille pas par son architecture audacieuse, non....
Devant cette grosse carcasse bien régulière dont la façade fut donc bouchée par des éléments de Jean Prouvé on ne comprend pas bien en quoi cela suffirait à chanter le génie de ce dernier. Certes, il est toujours bien de voir comment on comble un vide et le mur-rideau est bien une belle invention surtout quand le rideau n'est pas vraiment un mur et qu'il est travaillé comme une peau.
La carte postale possède sur son verso le nom de l'architecte : M. Perillier.
Ce Monsieur Périllier on le retrouve d'ailleurs comme architecte du Lycée de Sarcelles dont la typologie est absolument identique. Rappelez-vous ici :

Rien de neuf sous le soleil de la Province donc. On notera juste que le choix de couleurs pour ces panneaux Prouvé à Bressuire est bien plus restreint et bien moins pop : du blanc et un bleu de carrosserie de fourgonnette d'une administration quelconque. Peu enthousiasmant tout cela pour un si génial ingénieur et ferronnier moderne. La commande a dû tout de même sustenter l'entreprise qui les fabriquait.
Je vais aller voir ce que la façade de ce lycée est devenue : ba...plus rien de Prouvé il me semble...
Alors la question reste ouverte de l'intérêt ou pas de ce genre de mobilier de façade et de l'importance qu'il a pu avoir dans l'idée architecturale. 
Le panneau Matra est certes intéressant à bien des égards (celui de la légèreté, de la facilité de mise en place) mais cela suffit-il à en faire un moment d'intelligence architecturale (et avec qui et avec quoi) et surtout, cette mise en place d'un tel mur-rideau a-t-elle profité au génie d'un lieu ? On se le demande en effet. Est-ce qu'on est architecte quand on fournit juste des huisseries ?
Sans doute que dans l'histoire du mur-rideau, il y a bien d'autres modèles de panneaux tout aussi beaux, intelligents et efficaces que ceux de Prouvé et Matra qui n'auront pas l'aura iconique et intouchable du génie devenu bancable. Rien là en tout cas ne signe une particularité suffisamment grande pour que l'histoire de l'architecture ne lui fasse une place à part. Bien au contraire, on aurait envie de dire que la juste place des panneaux Matra-Prouvé dans l'histoire est d'être une réponse de plus à une architecture assez basique, assez fonctionnelle pour que ses vides, son épiderme donc, ne soient, finalement, simplement comblés par un tel type de panneau.
C'est sans doute l'un des pièges du génie de Prouvé : à force de vouloir faire fonction on finit par faire pragmatique au risque d'oublier que l'architecture ne peut se suffire d'une intelligence rationalisée quant bien même elle serait peinte d'orange, de bleu, ou de jaune vif...
Combler le vide en quelque sorte, voilà tout ce qui reste à Prouvé sur cette architecture. (allez...je sais que vous aimez un peu de polémique...)
Bien à vous.
Walid Riplet

Pour revoir Jean Prouvé :

Pour revoir des panneaux Prouvé et/ou Matra :

La carte postale est une édition du Gabier pour Artaud. Elle nomme bien Mr Perillier comme architecte. Pas de nom de photographe, la carte n'est pas datée.