Depuis quelques temps maintenant, je me vois vibrer à un nouveau type d'images un peu loin de mes préoccupations de jadis, voir même à leur total opposé.
Si ce blog a promu pendant bientôt vingt ans les beautés du Hard French, de la préfabrication lourde, des Grands Ensembles et du Brutalisme, il était temps que je regarde le réel, celui qui m'entoure, le monde dans lequel je vis. Donc il était tant que je commence à intégrer dans ma collection des cartes postales de l'étalement pavillonnaire.
On sait comment le petit monde des critiques de l'urbanisme déteste cette typologie justement parce qu'il s'agit d'une architecture sans architecte. On pourrait même dire que le seul architecte des pavillons c'est la projection d'un imaginaire de la maison idéale et que c'est, en ce sens, avant tout une architecture d'image, image parfaite d'un bonheur enfin acquis. Un archétype profondément ancré d'ailleurs à un point qui laisse pantois sur l'incapacité des architectes malgré de très belles expériences à le transformer dans l'esprit d'une population ne rêvant qu'à l'obtention d'un chez soi, d'un territoire minimum pour exprimer que, enfin, un morceau du Monde lui appartient. Je sais de quoi je parle : c'est là que je vis, c'est depuis cette histoire que je vous écris, c'est dans une Maison Phénix que s'est constituée ma collection de cartes postales.
Alors quand je trouve une telle série de cartes postales, j'y reconnais tous les travers et toutes les joies d'une partie de ma culture architecturale que non seulement je ne renierai pas mais que je me dois de remercier car, au-delà du second degré de cet attachement, il y a aussi une vérité plus profonde sur le bonheur d'y vivre, d'y avoir construit une oeuvre, une histoire, une manière d'être sensible.
C'est justement ce qu'il est difficile de comprendre car, pour l'architecture et son exercice, il est souvent question de vouloir donner une forme au bonheur, de vouloir le rendre évident, de réfléchir pour autrui à ce qui fera sa joie d'un espace. On pourrait rapidement reprocher ça à la Révolution Moderne, ce surplomb des désirs préfabriqués. Mais si il est impossible de produire un modèle parfait de bâti pour une vie parfaite, il est tout de même juste de penser qu'un minimum de bienfaits peut être produit par l'architecture : le soleil, la lumière, le silence, la capillarité douce entre espace privé et espace publique, des matériaux sans danger, une liberté d'aménagement intérieur, une sécurité. bref...la définition a minima du Fonctionnalisme si accusé aujourd'hui.
Alors ? Est-ce que cette réponse pavillonnaire correspond à tous ces points ?
Oui. Souvent. Pas toujours, pas très bien, mais souvent.
Quartz, Turquoise, L Sud, Quartz, Saphir, Opaline, Corail, Nacre, Turquoise, Jade.
Non il ne s'agit pas d'une liste de minéraux dans un album de Jules Verne découvert par Georges Perec, non, il ne s'agit pas d'un poème de Francis Ponge. C'est la liste des noms (parfois doublés) attribués à ces pavillons de la société Maison Familiale. Bien entendu, je vois déjà certains sourirent au second degré sur le décalage poétique entre ces mots de minéraux rares et les images de ces pavillons et de leur représentation. Rire de la naïveté d'autrui c'est toujours un peu dégueulasse.
Et si certains mots semblent usés face au réel qu'ils sont sensés représenter, on pourrait rire aujourd'hui des mots suivants : typologie, nouvelle objectivité, série, vernaculaire, frontalité et surtout l'épuisée à tout jamais hétérotopie...Rions à notre tour.
Alors ces cartes postales sont un peu particulières au regard du reste de la production. Il s'agit de promouvoir et défendre ce choix d'habitat, il s'agit d'obtenir de la documentation ou un rendez-vous avec un vendeur, il s'agit donc de mesurer le possible accès financier à son rêve. Il s'agit d'objets de communication. En ce sens, ces cartes postales fonctionnent bien comme des cartes postales habituelles, elles aussi là pour se donner le change d'un exotisme populaire. On notera que la promotion passe donc beaucoup par l'image et que l'image ici est idéalisée le plus possible par ce qu'elle passe, non pas par une photographie mais par une peinture (entre gouache et aquarelle) dont on ignore tout de l'artiste qui les a conçues, dont on ignore tout du programme qu'on lui a donné, dont on ignore tout de sa méthode de travail. Projection depuis des plans, des maquettes, des réalisations ? Comme pour les cartes postales, le ciel est bleu, les couleurs sont un peu saturées, l'objet (la maison) est bien cadré et net, l'animation y est réduite pour que la projection des futurs acheteurs s'y fassent facilement. Car, même si il s'agit de maisons en série, il faut que chacun puisse l'inventer aussi un peu. Faut-il donc vraiment, comme sur chacune de ces cartes, qu'un arbre y soit planté si proche ? On note aussi que la maison y est toujours isolée ce qui signifie que la parcelle y est grande et que le prospect y est généreux. Le Plan d'Occupation des Sols devait être assez strict.
On note aussi que ces cartes postales ne parlent que peu d'architecture mais bien plus de financement. Aucune allusion au plan, aucune allusion au matériau ou au raccord avec la ville. Les arguments sont ceux de l'accessibilité financière et les dates de livraison. Pas de plan au verso comme sur certains modèles déjà vus ici. On ne sait comment on y vit qu'en regardant les images. Les enfants jouent dans un bac à sable, on sort les courses de la voiture garée devant le garage, on se repose dans une chaise longue, on joue avec le chien, on sert un jus d'orange au mari qui tond la pelouse torse nu...Dans ce monde, on ne s'y dispute pas, on n'y baise pas, on ne gifle pas les enfants, on n'oublie pas d'entretenir le jardin.
Alors je me demande quel est l'avenir de ce type d'images ? Comment elles seront des marqueurs ou des témoins de cet étalement pavillonnaire, comment et combien de temps encore on rira de leur belle naïveté populaire ? Car ce bonheur un peu préfabriqué, un peu servi avec trop de générosité, ce bonheur perdu dans des voisinages pas si sages, dans des difficultés de remboursement du crédit, ce bonheur un peu simple montré ainsi est-il un témoin ou un errement d'image ? Moi, j'y crois. Je l'ai vécu et le vis encore un peu.
Comment la grande Histoire de l'Architecture prendra en compte aussi ce type de document ? Avec quel type de distance ? Celle d'annalistes, de sociologues, d'historiens, d'anthropologue, pire...de philosophes ? Et qui pour dénoncer des jardins aux espèces trop restreintes ? Qui pour râler sur des pelouses trop tendues ? Qui pour, une fois encore, comme pour les Grands Ensembles, dire à ceux qui y vivent qu'ils y vivent mal ?
Qui ? Qui voudra, osera dire que ce bonheur n'est pas bien dessiné, projeté, imaginé ? Car, après tout, et c'est sans doute là ce qui fait sa force d'action, le bonheur n'est sans doute qu'une image. Et, est-ce vraiment grave d'y croire un peu, de penser, le temps de lire le recto d'une carte postale de promoteur, qu'on y a aussi le droit à ce bonheur ?
Toutes les cartes sont pour Maison Familiale, certaines sont datées de 1983, 1985. On note qu'est précisé que le Cabinet d'architecture GPA-SARL a donné son "concours" pour fabriquer des modèles. Une signature de peintre est bien visible en bas d'une image mais elle est coupée et illisible. Vous trouverez l'exception dans la liste qui suit.
Je vais donc inventer un emplacement dans ma collection pour cette typologie de cartes postales.
Belle promenade dans mon Monde :
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