mardi 10 janvier 2017

Virage rouge Varsovie

 - Quoi ? Non mais tu te fous de nous ou quoi ? Tu crois qu'on va te payer tes vacances au pays des soviets jusqu'à quand ?
 - Mais enfin...Papa...C'est super important...Faut bien que j'aille voir et puis c'est une occasion unique de comprendre ce qui se passe et ...
 - Mais bordel, Alvar ! Tu es parti il y a quatre mois, tu ne nous as pas appelés depuis quinze jours, on sait même pas où tu te trouves vraiment. La seule chose qui nous relie c'est les mandats internationaux qu'on te fait et...
 - Purée... ouais, je sais, mais bon je voulais...
 - Tu voulais quoi ? Tu crois quoi ? Qu'on est une banque et que tu peux faire ta vie comme ça ? Je te signale que j'ai reçu hier une lettre de ton école, dernière lettre de rappel avant que tu sois viré. Tu n'as rien rendu, pas répondu aux deux précédentes et je te parle pas de tes papiers militaires...
 - Ouais, bordel, t'énerve pas, je sais, je sais quoi, c'est pas la peine de me....
 - De te quoi Bonhomme ? De t'emmerder avec ça, c'est ça ? C'est ce que tu as répondu à ta mère la dernière fois que nous avons eu l'honneur de t'entendre et là, tu nous demandes à nouveau de te financer un voyage vers où déjà ?
 - La Pologne... et...
 - La Pologne, ouais, enfin, n'importe où quelle importance !
 - Ba si justement là c'est pour voir des....
 - Des quoi ? Hein ? Des quoi ? Des discothèques soviétiques ? Tu te fous de ma gueule non ?
 - Putain, merde... Papa... Non... Vraiment, toute façon, je partirai, à vous de voir dans quelles conditions et...
 - Quoi ? Non mais tu délires ! Tu nous menaces en plus....
Alvar n'attendit pas la fin de la phrase de son père. Il lui raccrocha au nez. Sa main tremblait et il avait envie de le rappeler immédiatement. Partagé entre l'incompréhension et la raison, car, finalement, son père avait réussi à le culpabiliser. Oui, c'est vrai qu'il se laissait vivre à Berlin depuis quatre mois, qu'il avait renoncé à ses études et qu'il avait pris son indépendance sur un oubli familial. Il devait se l'avouer, jusqu'ici, ses parents avaient laissé faire, l'avaient toujours soutenu sans question. Il comprenait aussi sans doute qu'il pouvait y avoir un peu de peur de leur part pour son avenir. Alvar regarda le combiné. Il passa sa main dans sa barbe naissante. À cette sensation, il comprit qu'il se négligeait un peu. Il baissa les yeux, regarda ses chaussures usées. Il reprit le combiné, commença à faire le numéro de la maison familiale puis stoppa net. Il se rappela de ce mot bonhomme utilisé par son père Mohamed. Il savait que ce mot l'infantilisait, que cela le blessait, que cela le ramenait finalement à sa condition de fils sans autonomie. Il était bien un bonhomme. Son père avait raison. Il lui fallait revoir son chemin. Décider quelque chose. Alvar avait peur. Il fuyait cette peur dans des déplacements toujours vers l'est, toujours vers l'inconnu et les hésitations politiques de l'époque. Il était comme le mur de Berlin, il se sentait tombé du mauvais côté et joyeux en même temps de cette ouverture. Comme fendu par le désir de vivre en ne sachant pas le moteur de ce vivre.
 - Alors ? Il a dit quoi ton père ? demanda soudain Valérie qui arrivait dans l'appartement berlinois.
 - Ba, on s'est engueulé enfin, il m'a surtout engueulé. Il a raison en fait. Faut que je me décide.
 - Purée, tu tires une tronche...
 - Oh, bon, écoute, laisse-moi ! Ok ?! Laisse-moi !
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Alvar était arrivé la veille. Il avait retrouvé les musiciens polonais qui l'avaient invité la semaine dernière. Il avait décidé de brûler les derniers sous qu'il avait. Il s'était offert une nuit dans une chambre de l'Hôtel Forum de Varsovie. Une nuit, une seule. Comme excuse, il s'était donné l'illusion de vouloir vivre la vie d'un apparatchik du parti communiste mais surtout, tel un flibustier brûlant son navire, il se disait que s'il dépensait ainsi son dernier argent, il serait obligé de revenir en France. Et, en fait, il s'était un peu ennuyé à Varsovie. Le lendemain, il reprit le bus pour Berlin. Depuis cette ville, il fit son sac direction Paris. Il avait dû décider de laisser ou pas Molotov, son chien, dont d'ailleurs il ne savait pas vraiment si c'était son chien. Molotov était là. C'est tout. Alvar fit du stop jusqu'à la frontière. Puis reprit le train en France. Il avait appelé sa mère. Il avait reçu un mandat. Dans le tortillard qui le traînait pour pas cher jusqu'à Paris, il regardait Molotov dormir. Il devait s'excuser pendant tout le parcours que ce chien prenne autant de place dans le wagon...............................
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 - Mais il te dit quoi au juste ton père ? demanda Gilles à Alvar.
 - En fait, depuis mon retour il me dit rien. Tu vois, il me demande le sel à table et c'est tout.
 - Tu lui as parlé de ton désir de faire du son ?
 - Oui, mais il m'a juste dit de me débrouiller, de trouver des études, une école, enfin tu vois et puis y a l'armée qui me fait chier.
 - Je vois. Et ce type qu'il connaissait à Radio France, tu as eu plus d'infos ?
 - Oui, oui, je le rencontre la semaine prochaine. Il a l'air cool.
 - Fais un peu profil bas et laisse venir. Va voir ce type, regarde ce qu'il te propose. Sois un peu actif. Ton père va te reparler, c'est sûr. Laisse-lui du temps. Mais pourquoi, Bon Dieu, tu es revenu avec ce clebs ?
 - Molotov ? Ba, là, j'en sais rien. Il est pas méchant tu sais. Il dort tout le temps, on dirait plus un chat qu'un chien.
 - Bon... Si tu veux, on va venir avec Mathew. On mettra un peu d'huile dans la maisonnée. Mathew sera content et la perspective de voir son petit Alvar barbu lui plaît bien. Demande à tes parents si on peut venir... Disons... Ce dimanche.
 - Ok ! Super ! Je leur demande. Alors Mathew est avec toi ?
 - Oui, depuis une semaine.Tu me rappelles. Ok ? Bon, je te laisse Alvar. La bise mon bonhomme et Mathew t'embrasse bien fort aussi.
 - La bise à vous deux alors.
 - Oui ! D'accord.
 - Gilles ?
 - Oui, quoi encore Alvar ?
 - Merci.
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Hier, Palais Royal.
Jean-Jean avait demandé à me voir. Je ne sais plus bien comment, nous avions décidé de nous retrouver dans les jardins du Palais Royal. Il est vrai que Jean-Jean aime beaucoup les colonnes de Buren. Je ne le reconnus pas tout de suite car il n'était pas seul. J'avais bien vu un jeune qui, de dos, pouvait ressembler à Jean-Jean mais il était bras dessous bras dessus avec une personne âgée que je ne pouvais pas reconnaître. Pourtant, on m'appela par mon prénom et alors je le reconnus. Dans le même moment, je me demandais qui était cette femme et comment Jean-Jean pouvait supporter d'être si peu couvert par ce froid sec. Je lui en fis immédiatement la réflexion et il me rassura en souriant à mon attention à son égard, "un peu comme un vieux tonton" me dit-il un rien moqueur. La femme prit la parole et appuya ma réflexion en disant qu'elle était d'accord avec moi. Jean-Jean devait maintenant me présenter. Il s'agissait de Yasmina, l'arrière-grand-mère de Jean-Jean. Nous nous saluâmes. Je fis semblant de ne pas connaître son histoire, de ne pas dévoiler trop ce que je savais d'elle. Un peu par pudeur mais aussi parce que je voulais avoir la chance de l'entendre me la raconter à sa manière. Yasmina était habillée d'un grand manteau gris très long sur son petit corps frêle ce qui la statufiait un peu. Un grand châle couvrait sa tête et j'aimais la manière délicate dont elle en pinçait les bords pour le remettre en place sur ses cheveux encore, pour son âge, d'un noir profond. Elle portait une broche ancienne épinglée sur son revers, un oiseau élancé, toutes ailes dehors en métal doré. Des gants noirs sur ses mains et des chaussures plates de la même couleur laissaient à son châle multicolore toutes les chances de son élégance. Jean-Jean la tenait fermement. Il était beaucoup plus grand qu'elle, ce qui donnait à ces deux personnes une drôle d'allure, un rien penchée. Je cherchais une ressemblance mais n'en vis pas. Peut-être quelque chose dans la fermeture de la bouche, lèvre fine supérieure largement recouverte par celle inférieure plus épaisse.
 - Tiens, tu sais ce que c'est.
Je tendis à Jean-Jean le sac noir avec le livre de Denis.  Il n'ouvrit pas le sac, ne voulut pas vérifier. Il me remercia pour l'article et pour la chronique. Un silence.
 - À mon tour, tiens, c'est pour toi.
Je reçus donc de Jean-Jean, une pochette en carton contenant trois cartes postales de Pologne.
 - En fait c'est mon père qui te les fait passer je sais pas pourquoi. Mais l'autre truc, c'est de ma part mais ne l'ouvre pas là, c'est un peu fragile. On va aller au salon de thé là-bas, j'aime bien.
Jean-Jean se moqua de moi, aveuglé par la buée sur mes lunettes venant se poser suite au changement de température entre l'extérieur et l'intérieur du salon. Yasmina sourit aussi et me tendit immédiatement un mouchoir en papier pour essuyer mes verres. Nous trouvâmes une table. Je pris la banquette, juste à côté de Yasmina. Je regardais Jean-Jean, chaque signe, chaque mouvement, pour déceler quelque chose d'une tristesse suite au décès de Denis. Je ne voyais rien, il ne laissait aucune chance à ce genre d'indice et passa la commande avec autorité. Soudain, il me regarda droit dans les yeux.
 - David... Ça va... T'inquiète pas, me dit-il d'un ton léger presque insolant.
Cela me déstabilisa. Il reprit :
 - Regarde ton cadeau maintenant.
Je posais la pochette sur la table avant qu'elle ne soit encombrée par la commande. J'y trouvais un grand tirage sur papier photographique du Merzbau de Denis et aussi une photographie toute petite de nous trois à la plage naturiste de Lège, l'an dernier. Sur l'image, Denis souriait. Je souriais. Jean-Jean souriait.
Je ne savais quoi dire. Je voulais tout tenir. Je sentais mes dents se frotter.
 - Eh ? Ça te plaît ? T'as l'air surpris ? me demanda Jean-Jean.
 - J'ai vraiment l'air d'un vieux bonhomme là-dessus.
 - Ouais.... Tu l'es ! acquieça Jean-Jean et il se mit à rire.
C'était ça le vrai cadeau, son rire. Rien ne pouvait me faire plus plaisir..................................................
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Ce matin.
Alors que j'écoute l'émission sur Marcel Breuer à la radio, je reprends les trois cartes postales de Varsovie que Jean-Jean m'a confiées de la part de son père Alvar. J'ai punaisé sur mon mur, juste là, sous mes yeux, le Merzbau de Denis.
Je regarde plus attentivement ces trois cartes postales et je suis immédiatement séduit par le virage rouge des trois clichés qui leur donne une tonalité mystérieuse, presque irradiante. Cette étrangeté est bien due au mode de tirage de la photographie car ces trois cartes postales ne sont pas imprimées mais tirées sur papier photographique. Elles proviennent de la même maison d'édition Krajowa Agencja Wydawnicza et du même photographe, E. Paszkowska qui est peut-être une photographe...
On notera pour en finir avec le mode éditorial que les trois cartes postales sont d'un format bien supérieur à nos cartes postales françaises car elles mesurent 11, 5 cm par 16,5 cm. On notera aussi un papier très fin qui ne devait pas très bien résister au voyage.
Pour ce qui est de l'architecture, on trouve donc l'Hôtel Forum dans lequel Alvar a séjourné au début des années 90. (Il ne m'a pas dit dans quelle chambre !) Cette carte postale est absolument magnifique ! L'ensemble baigne dans une couleur beige chaude, presque charnelle, dont la façade lisse de l'Hôtel Forum sert d'aplat généreux. Le bloc puissant, sans grâce, offre donc un gigantisme solide que rien ne semble pouvoir contrarier. Un vrai bloc de l'Est en quelque sorte !
On aimera tout de même la grande beauté de son socle avec ses poutres jaillissantes et le grand plateau inutile de son toit. Tout cela fut modifié et aujourd'hui l'Hôtel porte le nom de Novotel Centrum. Je ne trouve pas le nom de son architecte.
Ensuite, nous avons un chef-d'œuvre de la carte postale, la très belle carte de la gare centrale prise de nuit après la pluie. Déjà, la gare elle-même est une merveille absolue. On doit, semble-t-il cette belle architecture à Arseniusz Romanowicz pour lequel il est difficile de trouver des informations à part la page Wikipédia qui nous donne le portrait d'un grand architecte attaché à la structure. Comment ne pas être sensible à une telle image dont la charge narrative est totale. Ami(e)s Photographes... Prenez une leçon !
La dernière carte postale de son voyage en Pologne confiée par Alvar est une vue plus générale de Varsovie. On y voit un ensemble d'immeubles modernistes dont une tour et un bâtiment plus bas, le Sezam, qui est maintenant détruit. Il semble que les bus aient décidé de marquer les angles droit de l'urbanisme de la ville. Là également, mes recherches pour l'instant restent vaines sur les architectes. À vos ressources !




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