dimanche 15 janvier 2017

Profondeur de chant brésilien


Le silence se fit.
On entendait uniquement le bruit des talons sur le sol. Étrangement le groupe d'architectes n'arrivait pas à se dissoudre dans l'espace comme il avait su le faire lors des visites de la ville. Le choc était total comme si la lumière était un uppercut et l'espace un crochet du droit.
Jean-Michel Lestrade était presque tremblant. La perception du plan et la mise en fuite de la profondeur ne laissaient au regard aucun obstacle, aucun point, rien qui ne puisse faire autre chose que d'étirer les distances et même le temps.
Suspendu.
Littéralement suspendu dans cette architecture qui devenait moment.
On parlait bas, on n'osait avancer, on voyait même des membres du groupe d'architectes qui refusaient obstinément de poser leurs chaussures poudrées par la terre rouge de Brasilia sur les tapis.
Jean-Michel devant cette débauche de modernisme ne put s'empêcher de penser que ce Palais de l'Aurore portait bien son nom. C'était bien depuis cette lumière que l'architecture d'aujourd'hui devait prendre son jour naissant. Enfin, après les quelques minutes d'étourdissement, tranquillement, le groupe se fractura et, de minuscules audaces en petites tentatives de saisir le lieu, on vit les architectes partir à la conquête de ce Palais de L'Aurore, résidence officielle du Président du Brésil. Là, un collègue touchait le poteau, ici, un autre osait s'asseoir sur un siège Barcelona de Mies van der Rohe, un autre soulevait les tapis. Mais un seul sortit un carnet, en souleva l'élastique pour en ouvrir les pages et se mit à dessiner au crayon bleu, tranquillement installé sur la banquette. C'était Jean-Michel. Rapidement, en quelques traits, il tentait de représenter l'espace, chercha les hauteurs, les angles, les lignes pour donner à son dessin le vrai sens de cet espace d'Oscar Niemeyer. Jamais, il n'oubliera ce moment. Il s'amusa de voir soudain chacun des sièges occupé par un architecte français du groupe. L'espace était ainsi ponctué de têtes chapeautées à l'intérieur desquelles les représentations agissaient : des crânes, petites boîtes, pleines d'images enregistrées à garder pour le retour. On photographiait peu finalement.
























Alors que Jean-Michel hachurait rapidement une ombre, quelque chose d'imperceptible le réveilla au présent. Un son. Non, une musique. Mieux, une voix.
Depuis son siège, Jean-Michel put placer cette voix sur la mezzanine. Une femme chantait, vocalisait doucement tentant de placer sa voix dans l'écho de l'espace. Un chant profond qui lui fit penser à Yma Sumac que Jean-Michel aimait tant. Depuis sa place, il ne pouvait voir la chanteuse, il ne pouvait que l'entendre. Il demanda au guide qui chantait ainsi. Ce dernier lui répondit que l'on répétait pour un gala ce soir mais qu'il ne savait pas qui était la mystérieuse chanteuse. Il fallait partir.
Dans une dernière tentative, sur la montée d'un octave, Jean-Michel prit l'escalier métallique. Il ne réussit à voir que les chaussures de soie bleue de la chanteuse avant d'être arrêté par le guide.
-Vous n'allez pas encore nous quitter, dit gentiment le guide à Jean-Michel. Nous devons poursuivre la visite !
À contrecœur, Jean-Michel redescendit. Il eut le temps depuis le promontoire parfait que lui offrait l'escalier de regarder une dernière fois cet espace. Une note grave et longue poussée par la chanteuse remplit le volume.
C'était comme si l'architecture elle-même lançait son chant..



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- Tu en penses quoi Émilie ?
- Oui... je suis d'accord avec toi, David, il faudrait pouvoir faire des agrandissements des photos de la revue et mettre en regard cette lettre de Jean-Michel adressée à Cardozo.
- Ouais mais avoir l'autorisation de la rédaction de L'Architecture d'Aujourd'hui ça risque peut-être d'être dur non ?
- Non Alvar, je pense que le plus difficile sera de trouver les ayants-droits des photographies de ce Monsieur Gaucherot dont, pour ma part, je ne sais rien.
Nous étions tous les trois penchés sur la revue Architecture d'Aujourd'hui de 1958 tentant de se décider de ce que nous devions montrer lors de la future exposition sur Jean-Michel Lestrade. Pour ma part, je pensais qu'il était toujours bien de contextualiser les documents de l'agence, en l'occurrence ici un courrier de Jean-Michel Lestrade envoyé à cet ingénieur Joachim Cardozo qui avait aidé Niemeyer pour la part technique du béton de ce Palais de l'Aurore. Courrier dans lequel Lestrade disait son admiration à son collègue. Alvar préférait pour sa part qu'on ne s'encombre pas trop de documents annexes qui risquaient d'alourdir la visite et puis, c'est vrai que tout cela demandait des autorisations, des prises de contacts et que, les uns et les autres nous n'avions que peu de temps.
Jean-Jean arriva. Il posa son sac à dos sur la table, ne se mêla pas à la conversation, nous regarda échanger nos opinions. Il prit la lettre de Lestrade entre ses mains, en soupesa le papier, entra en réflexion. Je compris qu'il essayait de lire le texte. Il ne disait rien.
- Comment fut ta journée mon chéri ? demanda Émilie à son fils.
- Seul.
Ce fut sa réponse et il se plongea à nouveau dans la lettre.
Je croisai alors le regard d'Émilie qui ne broncha pas et me fit comprendre de ne pas relancer.
Silencieusement, Jean-Jean me pointa sur la lettre un mot écrit par son arrière-grand-père. Je remarquai que l'ongle de son index était verni d'un noir mat, juste sur cet ongle. Je compris qu'il n'arrivait pas déchiffrer l'écriture de ces mots et qu'il me demandait de le faire.
- Euh... Oui... Voyons... Je crois que c'est "précontrainte" Jean-Jean. Oui, c'est ça, "structure précontrainte".
- Ah, oui. Je pensais aussi. J'étais pas sûr.
Jean-Jean reprit sa lecture en silence. Alvar apporta des bières et un Coca pour moi. Je regardais l'ongle noirci de Jean-Jean soulever l'opercule de sa canette de bière. Je me demandais si le vernis à ongle allait s'écailler.
- L'expo commence quand ? demanda Jean-Jean.
- Vers septembre de cette année, si tout va bien. Pour l'instant, il nous manque un peu d'argent.
- Combien ? reprit Jean-Jean.
- J'sais pas. Environ 5000 euros, répondit son père.
- Je les ai. Je les ai. Si vous voulez.
Nous ne comprenions pas bien ce que venait de dire Jean-Jean. Je crus d'abord à une blague. Mais il ne bronchait pas, ne souriait pas. Je regardais les parents, comme moi, abasourdis.
- Comment ça Jean-Jean ? demanda Émilie.
- Non, non, tu dois garder ça pour autre chose, rétorqua immédiatement son père qui, lui, avait deviné.
- C'est mon fric, il en vaut bien un autre et moi ce fric il me fait souffrir. J'trouve que là, dans cette expo, il serait bien dépensé. Et j'en aurai encore.
Un silence se fit. Personne n'osa bouger. Devant notre atterrement, Jean-Jean reprit :
- Alors j'explique à David ? Personne d'autre ne veut le faire ?... C'est mon héritage !
Tout tourna. Il me fallut un moment pour comprendre de qui Jean-Jean avait pu hériter.





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Copie carbone courrier. Tamponnée Archive Lestrade 12/59
Papier léger, type courrier par avion.


Le 2 décembre 1959
Jean-Michel Lestrade
à
Joachim Cardozo

Cher collègue, Cher ami,

De retour en France, il m'était impossible après ma visite du Palais de l'Aurore à Brasilia il y a quelques semaines de ne pas vous adresser mes sincères félicitations pour cette œuvre d'une très grande tenue architecturale dont seul votre génie structurel a permis la parfaite exécution. Admirable votre traitement du béton, admirables vos solutions pour que la structure précontrainte semble aussi naturelle que la pousse d'une branche sur un arbre. J'ai vu ici, au Brésil, la plus haute expression du génie architectural de l'Amérique Latine et ma jalousie à vos possibilités qui semblent infinies dans un monde en croissance est immense. Nous ferez-vous l'honneur d'une visite en France, aurons-nous la chance de vous entendre sur cette réalisation ?
Il serait en effet bien utile que notre nation, celle de Perret, de Freyssinet et de Le Corbusier puisse voir comment l'ingénierie et l'architecture sont ensemble toujours plus promptes à faire des espaces dignes et honnêtes alors que bien trop souvent ici, on les oppose dans de stupides guerres d'écoles.
Si vous venez en France, faites-moi l'honneur, cher collègue, d'accepter mon invitation et je serai heureux de vous faire la visite de quelques-unes de nos plus belles réalisations françaises.

Cordialement, votre fidèle collègue et, acceptez également mon amitié franche et réelle.

Jean-Michel Lestrade




Merci de ne pas copier ou diffuser sans autorisation de la Famille Lestrade.

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