jeudi 15 juillet 2021

Dechauguette ou Lechauguette et Alaphilippe

 Hier, pendant le passage de la Légion Étrangère sur les Champs-Élysées :
- Ouais, c'est Walid. Je te dérange pas ?
- Bah, si, tu m'appelles pile-poil pendant le passage de la Légion sur les Champs...
- ah merde...Pardon...
- qu'est-ce que tu veux mon gars ?
- tu connais un archi qui s'appelle Dechauguette ?
- ...oui... hein ? Lechauguette ?
- non, David, De, DE chauguette...
- non Walid, LE chauguette, Lechauguette, en un seul mot, avec un L pas un D.
- Ah bah pourtant c'est bien marqué DE chauguette avec un D...
-...Ça arrive tu sais, les éditeurs de cartes ne sont pas toujours fiables sur les noms des architectes. Mais bon, il peut aussi y avoir un DE chauguette architecte après tout, mais je n'y crois pas. As-tu trouvé des signes de ce Dechauguette quelque part ?
- Bah... non c'est pour cela que je t'appelle...
- T'es mimi mais je suis quasiment sûr qu'il s'agit de Lechauguette. Tu devrais trouver des publications sur le blog.
- je regarde... Ah ouais, Putain, Lechauguette à Goussainville pour "les grandes bornes", un ensemble et un centre commercial... T'as raison...
- ton DE chauguette c'est pour quel bâtiment que tu le trouves ?
- une salle des fêtes à Longjumeau.
- ok. Puisque tu es à la maison, cherche dans mes classeurs et appelle-moi.



..............

Aujourd'hui, pendant le Tour de France :
- bon ben, j'ai rien trouvé pour Dechauguette, par contre, t'as pas bien rangé la carte de Lechauguette car elle n'était pas dans le classeur...
-...Ah... pardon... tu as fouillé dans les boîtes ?
- bah, j'ai eu un coup de bol, elle était dans un tas sur ton petit meuble tu vois celui...
- ok, ok, précise pas, l'essentiel c'est que tu l'aies retrouvée. Et elle est bien cette maison des jeunes ?
- Salle des fêtes ! David ! Salle des fêtes à Longjumeau ! Ouais, vachement, je trouve, belle écriture, bien nette. Moi j'aime bien. C'est beau les volumes et comment il a joué avec les matériaux pour dessiner des blocs. Vraiment un chouette truc. Ça me semble énorme comme construction pour une simple salle des fêtes de Longjumeau. 
- tu me montreras. C'est toujours debout ?
- ouais mais c'est nommé Théâtre et pas salle des fêtes, ce qui est normal vu la configuration du bâtiment. On lit bien les volumes de la scène et des cintres d'un théâtre. Mais c'est bien moins beau qu'à l'époque, purée c'est abimé.
- reste à éclaircir le nom de l'architecte. Je reste sur mon idée que c'est Lechauguette. 
- je pense que t'as raison. Alors ?
- alors quoi ?
- dans quel classeur finalement je la range ? À D comme Dechauguette ou à L comme Lechauguette ?
- non, non... Respectons la nomination des éditeurs, sinon ce sera le bordel mais inscris dans les deux classeurs le passage possible de l'un vers l'autre. Débrouille-toi. C'est toi qui écris cet article donc...
-...c'est moi qui range... t'es sympa... belle étape ?
- bah si on met à part la visite de Macron c'est Alaphilippe qui mène à 53 kms de l'arrivée alors...
- bon, ben, je te laisse pédaler dans ton fauteuil.
- petit con... Toi, écris-bien, bon courage.

Walid Riplet.




lundi 12 juillet 2021

Kraftwerk et la robotique de banlieue

C'est assez représentatif de ce qui peut vous arriver aujourd'hui si vous suivez le fil de vos découvertes, les unes après les autres, vous amusant de ce que vous découvrez. Alors que je cherche pour un article à venir ce que j'ai comme architecture de Goussainville, je retombe sur ces deux cartes postales de Robots-Music que j'avais rangées dans mes classeurs "belles images", il y a longtemps, très longtemps, dans une galaxie très lointaine :


J'ai toujours beaucoup aimé ces deux cartes postales, leur trouvant ce mélange de futurisme, de Disney World ou de cinéma de science-fiction de série Z. Robots-Music est un groupe d'automates qui jouent de la musique et qui est défini par la carte postale de la sorte :



Celle en noir et blanc est une édition Yvon, celle en couleur n'a pas d'éditeur défini. J'apprends donc que ce groupe Robots-Music est l'œuvre de Monsieur Diomgar qui vivait à Goussainville. Je m'arrête sur ce simple rapprochement de ville et me demande si ce créateur d'automates avait bien pu connaître ce morceau urbain de sa ville, Goussainville :https://archipostalecarte.blogspot.com/2019/08/au-petit-matin.html



Ou ce petit mais si typique de l'époque, Lycée Technique avec son 1% artistique à l'entrée.
Bien entendu l'éditeur Lyna (écrivez-moi) ne nomme pas l'architecte de ce Lycée qui ne semble pas proposer grand chose de bien palpitant en architecture sinon, justement, son incroyable capacité à ressembler à notre imaginaire du Lycée Moderne des Trente Glorieuses : petits volumes, murs rideaux et préfabrication lisible sur les façades. Est-ce que l'ingénieux Monsieur Diomgar avait été cherché dans ce lycée quelques aides techniques ou, au contraire, a-t-il eu plaisir à montrer son sens de la mécanique et des automatismes à des élèves surpris par son bricolage très bien mené et efficace. 

Mais.
Mais tout pourrait s'arrêter là s'il n'y avait la magie de l'Internet et des témoignages partout disponibles. En fouillant sur ce Robots-Music, je tombe sur un superbe témoignage, une superbe histoire qui donne à cet ensemble une réalité tout autre. Je me suis permis de copier ce témoignage depuis le site https://vivonzeureux.fr/Pages/robotsmusiclivredor.html. Il nous est donné par Frédéric Gerchambeau qui raconte sa rencontre croisée avec le groupe Kraftwerk et le Robots-Music !
C'est génial comme histoire.
Certes, le texte est un peu long mais les amateurs de musique électronique se régaleront de ce souvenir. Je remercie donc vivement le site VIVONZEUREUX et Frédéric Gerchambeau qui nous permettent de regarder ses robots de Goussainville d'un autre œil :

Je suis heureux que le voile ait été levé à propos des Robots-Music. On peut même parler de secret. Car il est clair, pour des raisons finalement très humaines, que les membres de Kraftwerk ne tenaient trop à ce que la source principale de leur inspiration conceptuelle soit révélée. Mais puisque les temps ont changés et qu'il est maintenant possible de parler librement des Robots-Music, je vais témoigner d'un de leurs concerts et de certaines autres choses.
Qu'on me laisse cependant me présenter afin qu'on sache tout le sérieux de mon récit. Je m'appelle Frédéric Gerchambeau, 45 ans à ce jour, et auteur, entre autres, d'un site consacré aux gloires de la musique électronique des années 70, site dont voici l'adresse : http://perso.wanadoo.fr/frederic.gerchambeau/melotronies-1.htm  
Voici donc mon témoignage (enfin, ce que ma mémoire me permet d'en écrire. Tout ceci est maintenant si loin... ) : Nous sommes en 1968. J'ai 7 ans et la scène se situe à Paris, juste devant la Gare de Lyon, celle-là même dans laquelle aura lieu (dans le restaurant "Le Train Bleu") la fameuse conversation qui mènera à la création de l'album "Trans-Europe Express", album dans lequel apparaîtra pour la première fois la notion (toutefois encore un peu déguisée) d'homme-machine chez Kraftwerk (dans leur chanson "Les Mannequins"), n'y voir là aucun hasard. Ce que je vais maintenant décrire est LE moment-clé de l'amitié musicale de Ralf Hütter et de Florian Schneider. Pour moi, ce matin-là d'un samedi un peu frais, les 2 futurs fondateurs de Kraftwerk sont juste deux jeunes rockers un peu bizarres debout à côté de moi et parlant une langue incompréhensible. Eux voyagent en France et ne sont à cette époque que des musiciens ayant une solide formation classique mais s'en échappant en jouant toutes sortes de musiques expérimentales. Moi, je suis avec mon papa et nous allons chez des amis à Lyon. Or le train pour Lyon a un léger retard. Pour passer le temps en attendant le train, mon papa m'a emmené voir un étrange concert qui se déroule sur la petite place située devant la gare. Ralf et Florian, qui apparemment attendent le même train que nous, ont eu la même idée que mon papa pour passer le temps. Et nous voici donc à quatre, Ralf, Florian, mon papa et moi, devant 3 robots-musiciens qui jouent des tubes de l'époque (ne me demandez pas de me souvenir lesquels !). Autour de nous, les gens passent, pressés ou chargés de bagages. Nul ne s'arrête pour écouter les 3 robots-musiciens. Non, il n'y a que nous quatre. Et encore est-ce parce que notre train a du retard ! Je ne pourrais plus bien décrire dans le détail les machines musiciennes qui jouaient devant nous. Je me souviens néanmoins que les voir et les écouter était étrange et fascinant. Toutefois, plus étrange et fascinante encore fut la réaction des 2 jeunes rockers devant ce spectacle. Celui qui avait les cheveux les plus longs (Ralf Hütter me semble-t-il) se met à danser une espèce de lente et hallucinante danse robotique tandis que son compagnon (Florian Schneider donc) mime les mouvements raides et répétitifs d'une machine-outil robotisée.
Plus tard, le train pour Lyon enfin à quai, nous nous apercevons mon papa et moi que les 2 jeunes rockers voyageront dans le même petit compartiment que nous. Cependant un ami français les a rejoint. Ce qui fait, cet ami ne parlant visiblement pas leur langue incompréhensible, qu'ils lui parleront pendant tout le trajet en français, langue que je commence à bien connaître malgré mes tout juste 7 ans. Je ne me souviens plus, bien évidemment, de toute la discussion que les trois amis eurent durant ce trajet Paris-Lyon. Mais, par bonheur, tout une partie est encore intacte dans ma mémoire. (Ralf, à l'ami français)
- Oh, c'est vraiment dommage que tu n'aies pas pu venir avant. Florian et moi, nous venons d'assister à un concert extraordinaire ! (Florian, qui confirme, enthousiaste)
- Ah ça oui ! Juste devant la gare. Le groupe s'appelait les Robots-Music. (L'ami français, étonné)
- Les Robots-Music ? Ah ? Je n'ai jamais entendu parlé d'eux... (Ralf)
- A vrai dire, nous non plus... Mais c'est sûrement parce que ce n'est pas un vrai groupe... (L'ami français, de plus en plus étonné)
- Comment ça, ce n'est pas un vrai groupe ? (Florian, hilare)
- Ce sont des robots ! Pas des humains ! (Ralf, tout aussi hilare)
- Des hommes-machines musiciens en quelque sorte ! (L'ami français, déçu)
- Bah, je ne vois pas l'intérêt qu'on peut porter à des mannequins jouant mécaniquement de la mauvaise musique. Moi, je ne crois qu'à de vrais bons musiciens bien humains jouant de la vraie bonne musique... (Florian, pensif)
- Non, après avoir vu et entendu les Robots-Music, je crois maintenant juste le contraire. Le musicien doit se changer en robot et jouer une musique robotique pour être vraiment de son temps. (L'ami français, atterré)
- N'importe quoi ! Quels musiciens seraient assez bêtes pour imiter sur scène des robots et jouer de la musique au tempo mécanique ? (Ralf, dans une pose extatique)
- Nous ! Hein, Florian ? Tu me suis sur ce coup-là ? (Florian, du feu dans les yeux)
- Oui, nous ! Désormais, nous sommes des mannequins, des robots ! (Ralf, adoptant déjà les mouvements d'un robot)
- Nous sommes les hommes-machines ! Mais il est trop tôt pour le dire. Le monde n'est pas encore prêt. Il faut le préparer peu à peu à cette vérité, faire les choses en douceur. Je vais quitter mon groupe actuel, Bluesology (et qui s'est d'abord appelé, je l'ai appris plus tard, The Phantoms puis Rambo Zambo Bluesband) pour en fonder un nouveau. (Florian, d'un ton ferme)
- Et moi pareil ! Je vais cesser de jouer du jazz dans des groupes aussi volatiles qu'inconsistants. En route vers la robot-music ! Oui, formons un nouveau groupe... que nous appellerons comment ? Juste à ce moment-là, le train passe devant une centrale électrique... (L'ami français, exaspéré)
- Regardez donc devant quoi nous passons ! Partis comme vous êtes, vous n'avez qu'à vous appeler Les Centrales Electriques ! Hihihi ! (Ralf, pas démonté pour deux sous)
- Excellente idée ! Qu'est-ce qui alimente en courant les robots ? Les centrales électriques, pardi ! Alors d'accord, un jour nous nous appellerons Les Centrales Electriques (Kraftwerk en allemand). Mais c'est encore un tout petit peu tôt pour ça. (L'ami français, sarcastique) - Mouais, mouais, vous vous dégonflez, c'est tout... (Ralf, la main sur le coeur)
- Non, non, c'est promis, Kraftwerk sera notre prochain nom de groupe. Mais le temps de Kraftwerk, de Wir sind die Roboter et de Man-Machine n'est pas encore venu. Nous devons d'abord fonder un groupe qui annonce Kraftwerk sans être Kraftwerk ni jouer du Kraftwerk. Un groupe qui s'appellerait... Bon, posons les choses... Quand quelqu'un est un tout seul, il fait ce qu'il veut en musique, pas de problème... Mais dès qu'on dépasse un, il faut une organisation... Notre nouveau groupe s'appellera donc Organisation ! D'accord, Florian ? (Florian, en pleine méditation)
- D'accord. Mais il ne faudra pas qu'Organisation dure trop longtemps. On fait juste un disque sous ce nom-là et après on passe aux choses sérieuses, je veux dire à Kraftwerk. J'ai déjà hâte de faire de la musique avec tous ces nouveaux instruments électroniques qu'on commence à fabriquer... (Ralf, très intéressé)
- Tu veux parler des synthétiseurs ? Oui, ce sera le son parfait pour l'avènement de l'homme-machine. Enfin, de sa musique en tout cas... Promis aussi, un jour nous serons les rois des synthés. Il n'y aura personne au-dessus de nous !
Voici donc ce dont je me rappelle des Robots-Music et de cette conversation entendue en 1968 entre 2 jeunes rockers et un de leurs amis français. J'avoue que tout ceci me serait à la longue sorti de la tête si en 1974 n'avait pas paru un album fantastique et révolutionnaire, "Autobahn". Et de quel groupe ? Kraftwerk ! Alors tout m'est revenu, les 2 jeunes rockers, le train, la conversation. Pouvais-je dès lors faire autrement que de devenir un fan absolu et éternel de Krafwerk ? En fait, j'ai même fait mieux. Non seulement je possède toute la discographie de Kraftwerk mais en plus je joue des synthétiseurs !
6 juillet 1981, Studio Gabriel à Paris. Moi et un très bon ami nous étions arrivés les tout premiers pour assister au concert de Kraftwerk qui devait avoir lieu dans cet endroit ce soir-là. Devant la porte du studio, il n'y avait personne d'autre que nous. Mieux, la porte était largement ouverte. Alors, après avoir hésité, nous sommes entrés. Nous avons descendu un long plan incliné avant de nous retrouver au beau milieu de la salle. Sur la scène, des roadies très experts commençaient à monter le studio Kling-Klang. Ils nous voyaient, là, tout seuls au centre de la salle, mais personne ne nous a rien dit. Alors nous sommes restés à la même place un bon bout de temps. Le montage était presque achevé quand Ralf Hütter a surgi sur ma droite et est venu s'arrêter à ma hauteur. Je l'ai regardé et je n'ai rien dit. Il m'a regardé et il n'a rien dit. Puis il a continué sa route vers la scène sans se retourner ni rien dire aux roadies à notre propos. Je pense qu'il a dû nous prendre pour des gars du Studio Gabriel ou quelque chose comme ça. Puis, il est revenu sur ses pas et m'a regardé à nouveau. Il m'a alors dit tout bas "Robots-Music, chhhhuuutttt..." en posant un doigt sur ses livres. Mon ami n'a jamais compris et je ne lui ai jamais expliqué...
Frédéric Gerchambeau.

Ah ! la belle histoire... Et comme j'ai commencé par des robots musiciens, je vous en donne une autre version par une autre créateur, cette fois c'est Monsieur Paul Rieger le créateur de cette petite troupe musicale. Ce dernier nous indique que là aussi un "cerveau électronique" anime l'ensemble. Espérons qu'il produisait aussi une musique électronique. La carte postale n'est pas datée et ne nomme pas d'éditeur.





dimanche 11 juillet 2021

Construire Estropolis après Acropolis

Nice c'est et ce sera toujours pour moi Jacques Médecin.
Pardon...
Mais c'est aussi ce machin que j'aime bien :


Voilà qui en impose, voilà qui est de l'architecture puissante, bien posée, à sa place, faisant dans ses échelles et son dessin la nique à ce qui l'entoure. Et Paf ! Peu de tendresse !
Que j'aime cette attitude vis-à-vis de la ville ancienne. Aucun regard, aucun regret, on écrase avec toute la puissance du geste urbain et politique. Pousse-toi de là que je m'y mette. J'adore. On dirait un Palais soviétique de la Culture, perdu dans une Province oubliée du Grand Empire. Ça doit faire un peu peur pour montrer qui décide ici. En ça, c'est réussi cet Acropolis.
Après vous avoir parlé il y a peu du Palais des Festivals de Cannes, on pourrait presque penser que le sud de la France et ses villes cossues ont une soif de grosses machines architecturales hésitant entre brutalisme provincial et monolithe exubérant. Des cagoles de l'architecture. Le Mucem a rompu avec cette tradition. Enfin, je crois.
Mais j'aime ça. Oui, j'aime ça. Faut bien parfois que l'architecture exagère un peu, fasse passer des rougets pour des requins, des gens de droite pour des gens de gauche, ou vice versa.
Bon. Oui, je sais... que voulez-vous... j'use de tous les clichés...
Je n'aurai pas dû commencer cet article par Jacques Médecin.
Mais je vais devoir le reprendre avec Christian Estrosi puisque le maire actuel de Nice souhaite la disparition d'Acropolis et du très remarquable Théâtre National dessiné par Yves Bayard. Mes cartes postales vont-elles devenir des documents historiques ?
Finalement, à Nice, les maires aiment autant l'autorité de leur fonction que le peu d'imaginaire de son expression. Ils ne savent plus très bien quoi faire, l'un (l'actuel) héritant d'un paysage urbain racontant l'autorité, l'autre (l'ancien) devant céder sa place à la démagogie faussement écologique actuelle. Que faire ? Et quoi défendre ?
Car, c'est vrai que l'Histoire de l'Architecture est aussi faite d'œuvres apparues dans des circonstances pas toujours reluisantes moralement mais qui sont tout de même des œuvres et qui, pour ces mêmes raisons délicates, font cette histoire. 
On notera que l'Acropolis a été entièrement revu par Jean-Michel Wilmotte en 2010 et que donc sa démolition viendrait après seulement onze ans d'usage de cet investissement. Et qu'une politique municipale ayant comme lubie de détruire l'existant au profit d'une image de marque (en lieu et place d'un pragmatisme des usages) en dit long sur celui qui décide de cette politique.
Alors sommes-nous en train de regarder pour les dernières fois cet Acropolis ? Je le crois malheureusement. 

Voilà donc une carte postale des éditions Mar expédiée en 1985. On remarque déjà que le photographe choisit une frontalité qui nous est utile pour voir l'échelle de la construction et de comment elle déborde de la hauteur du reste de la ville écrasant de sa face fermée le tapis des petits immeubles. On notera aussi que cette façade brute et raide est paysagée avec un traitement du sol polychrome, une succession de fontaines devant certainement en adoucir l'atterrissage : 


Le même éditeur (même photographe ?) nous rapproche de cette façade en plaçant entre nous et la façade la sculpture d'un Apollon par le sculpteur Marcel Mayer. On note que l'éditeur nomme le sculpteur mais pas les architectes :


Pour finir, une vue assez étonnante et moins commune, celle d'un des côtés du Palais des Arts et du Tourisme, cette fois par l'éditeur Gilletta :


En plus de nous montrer le travail surprenant de cette façade que je trouve plus intéressante et un rien chaotique et sculpturale, l'éditeur fait aussi le choix important de nous donner les noms des architectes : messieurs Buzzi, Baptiste et Bernasconi. Voilà qui est important. Que pensent-ils de la disparition à venir de leur œuvre ? Pour ce qui est du Théâtre de Nice, on trouve des articles ou la fille de Yves Bayard se bat pour le sauvetage de l'œuvre de son père. Elle a bien raison. Courage.

Nice, c'est et sera dorénavant, toujours pour moi Christian Estrosi.


Pour entendre la conscience pleine de fraîcheur et de verdure de Monsieur Estrosi : 

samedi 10 juillet 2021

Un Brutalisme de second rôle



C'est vraiment sans grand enthousiasme que je vous propose une petite série sur le Palais des Festivals de Cannes. Bon, il va de soi que je profite de l'actualité pour vous en parler et je n'aurais vu aucune autre bonne raison de le faire, assez heureux de me débarrasser d'avoir à faire un article sur cette construction que même mon goût pour le Brutalisme ne réussit pas à trouver pertinente.
Depuis longtemps, évidemment et facilement, je trouve des cartes postales de ce Palais dessiné par Sir Hubert Bennett si on en croit cette édition Egys qui nous donne à voir le monstre pris dans la ville de Cannes. Monstre, ici, c'est pour moi presque un compliment car c'est bien par sa laideur que je peux encore y trouver un point d'appui pour en parler. Un monstre parfois c'est attendrissant. Vous voyez cela ne m'a pas empêché d'acheter ces cartes postales mais c'est vrai qu'au début de cette collection, je cherchais comme Martin Parr des Boring Postcards.
Il est difficile de trouver des infos sur cet architecte et le peu d'images ou de documents ne me permettent pas de réévaluer mon jugement certainement hâtif sur ce travail. Mais cela reste assez étrange qu'un architecte ayant obtenu le titre de sir et ayant construit un bâtiment aussi important dans nos représentations imaginaires soit aussi peu visible. Serais-je passé à côté de quelque chose ?
Sans doute.
Le site Emporis nous renvoie sur quelques constructions dont la très belle Luxborough Tower de Londres.  
C'est peu mais c'est beau.
Alors regardons donc ce que nous avons et rêvons un jour d'en monter les marches au bras de Adam Driver ou, mieux, de Jean-Louis Heng pour son formidable rôle de soldat japonais dans Onoda, 10000 nuits dans la jungle ou de porteur de riz dans Astérix en Chine. Nulle doute que la Palme d'Or ne nous échappera pas et que nous reverrons notre jugement sur ce Palais des Festivals de Cannes. Parfois, les seconds rôles, en architecture ou au cinéma, nous touchent plus que les vraies stars inaccessibles.


Sur cette carte postale Altari, nous pouvons voir le Palais des Festivals plus en détails et notamment les décrochements successifs produisant des ombres dures et des lignes franches. Les casquettes ont certainement comme fonction d'offrir une ombre aussi vers l'intérieur et calmer la lumière trop forte du soleil du sud de la France. On note que le photographe cadre le jet d'eau au premier plan en s'agenouillant littéralement pour faire entrer la fraîcheur dans l'image.


J'avoue que depuis cette carte postale Altari, je finirais presque par aimer ce Palais. Les volumétries me touchent un peu plus, sans doute plus franches et affichant mieux leur débordement et leur massivité. Mais ce qui me chagrine c'est la couleur de ces façades qui hésite entre ocre méditerranéen et blancheur à la Aalto. On ne sait pas bien quel architecte Sir Hubert Bennett pouvait avoir aimé. Et ne me dites pas Frank Lloyd Wright...
Au dos, le correspondant écrit, pour répondre à un jeu pour Télé Loisirs : " Jean-Luc Lahaye est un homme de cœur". Je vous laisse avec cette pensée.






jeudi 8 juillet 2021

Une civilisation sans ruines ça ressemble à la nôtre.



Il ne doit exister de ce morceau d'urbanisme que des cartes postales en multi-vues. Je ne sais pas pourquoi mais n'ayant jamais croisé d'autres versions, j'imagine que les éditions Guy n'ont pas trouvé utile d'offrir un seul point de vue sur cet ensemble pourtant d'une très grande qualité de dessin. C'est aussi sans doute la manière la plus adaptée d'en dire toutes les articulations urbaines et de les décrire au mieux.
Il ne nous reste que ça, le Galion 3000 n'existe plus.
Et c'est une erreur de l'avoir détruit car il était très représentatif de ces moments de la réflexion moderniste, il était beau dans son dessin et spectaculaire pour notre imaginaire.
Ionen Schein d'ailleurs ne s'est pas trompé en le qualifiant avec beaucoup de respect dans son petit livre rouge, bréviaire parfait à nos rêves. En effet, l'architecte évoque bien Aulnay-sous-bois dans son  Paris Construit :



On pourrait tirer plein de conclusions sur l'image choisie pour ce livre, celle d'immeubles, au loin, à l'horizon, perdus dans des champs. La photographie est de Thomas Cugini si on en croit le colophon de l'ouvrage. On pourrait en tirer plein de leçons sur les représentations des banlieues, villes à la campagne ou inaccessibles à l'image, nécessitant un recul pour en percevoir la réalité du gigantisme. Grand, grand ensemble. On pourrait aussi faire des oppositions entre une photographie du Galion 3000 par un éditeur de cartes postales et par un photographe spécialisé en architecture et convaincu par son commanditaire des qualités architecturales des lieux mais surtout voulant en tirer un groupe d'images servant l'architecture. Le ciel est nuageux sur la photographie de Thomas Cugini.
Mais restons à notre place. La carte postale du Galion 3000 est bel et bien maintenant un document tout aussi honnête que décidé, tout aussi attaché à son objet qu'attachant à son rôle : faire voir. En quatre petites images, voilà un morceau de ville enregistré à jamais, disponible à notre analyse, montrant un lieu, un usage, une orientation urbaine et un dessin. Et rien ne sert de regretter que l'on ne puisse y comprendre comment on y vit. Rien. Car aucune image ne le peut finalement et ce ne sont que les témoignages croisés qui le permettront. Et encore...
Ici, comme pour toutes les cartes postales, il y a d'abord la reconnaissance du lieu, le retrouver en image et l'envoyer pour faire voir ou se souvenir de l'avoir vu. Il y a l'élan d'une contemporanéité auquel on croit encore, à laquelle on adhère.





Et puis, oui, ne l'oublions pas, il y a la beauté. Celle des lignes sur la façade, héritage d'un Dubuisson, grille moderne d'aluminium, ville pour que Tati y promène Mr Hulot. La beauté des volumes purs, simples mais bien proportionnés créant des vides, des creux, des passages avec une puissance affirmée. La sculpture de l'escalier était superbe. On pourrait penser à une fierté.
Ionel Schein nous indique le nom des architectes de cet ensemble et du Galion 3000 : messieurs Risterucci, Bertrand, Wasserman. Merci Messieurs et tant pis pour l'histoire de l'architecture et de l'urbanisme. Les grignoteuses ont produit des vides jusqu'aux fondations. L'époque ne laisse même plus le temps aux ruines d'advenir. Une civilisation sans ruines ça ressemble donc à la nôtre.

Pour info, la carte fut expédiée en 1984 par un correspondant qui ne dit rien de l'architecture mais raconte le ciel bleu au mois d'avril sur Aulnay. C'est ce que je voudrais garder comme analyse du lieu et du moment. C'est l'essentiel comme dirait Ionel Schein.













lundi 5 juillet 2021

10 000 logements



Cela m'a sidéré. 
Comme d'habitude, je tire le fil des informations disponibles sur une carte postale et cette fois c'est une carte assez typique d'un immeuble que je tente de décrypter. Bref, une journée comme une autre. Nous sommes à Tourcoing, devant la Résidence du Parc grâce à une édition Cap non datée. Il arrive que les éditeurs nomment l'architecte et ce matin, je lis donc le nom de G. Lapchin que j'avoue ne pas connaître et c'est tant mieux, j'aime apprendre. 
Alors il est aisé de partir de ce nom et de lancer une recherche*. C'est bien là que ma sidération arrive car il est aisé de trouver ce nom d'architecte qui appartient à une dynastie toujours active puisque l'Agence Lapchin existe encore. Mais ma sidération vient du nombre de logements qui sont attribués à Guy Lapchin : 10 000. 
10 000 logements !
Et immédiatement se pose la question de la relativité de l'histoire de l'architecture et du logement collectif. Devant un tel chiffre, une telle ampleur comment se fait-il que ce nom je ne le rencontre que maintenant ? Comment expliquer qu'une telle responsabilité ne laisse que si peu de traces dans les débats sur l'histoire du Hard French. 10 000 logements ! Combien cela fait-il de familles, de gens ayant croisé les espaces et l'architecture de Guy Lapchin ?
Et comment en construire ou pas un impact dans cette histoire ? Comment en déterminer l'importance patrimoniale ?
La carte postale Cap de cette résidence laisse peu d'impressions originales ou particulière. Une barre à la façade bien dessinée dans l'esprit du Mouvement Moderne, à la grille réglée offrant variations tranquilles, lignes simples mais bien tenues. Rien d'extravagant, rien qu'on ne remarque mais rien non plus de honteux ou de triste. Une barre installée dans son parc, c'est comme ça que l'on dit quand il s'agit d'une "résidence". Le cygne est même dans le bassin donnant immédiatement un chic à l'ensemble. Le photographe place d'ailleurs la barre comme perdue dans la végétation et la leçon de Poussin est lisible. Les  branches d'un arbre viendront offrir la vision bucolique d'une modernité perdue dans la verdure.
La vue sur Google nous permet de remettre une échelle sur cette barre et là ! C'est incroyable ! Elle est bien plus intéressante dans son écriture que ne laisse croire la carte postale et son implantation est sidérante. Malheureusement on ne peut pas voir la façade prise sur la carte postale, le parc agissant comme un tampon à la Google Car. Mais quel bel objet ! La façade sur la rue offre bien une écriture remarquable avec des coursives et une alternance de cages d'escaliers offrant des verticalités dans cette longueur infinie ! L'écriture de cette barre vient en total contraste avec le reste de la ville. Au vu du dessin et du luxe du Parc, il ne s'agit certainement pas d'une barre de Hard French banale. Le mot "résidence" aurait dû m'alerter...
Voilà une belle découverte et nul doute, qu'au vu de la production de Guy Lapchin, nous le retrouverons en cartes postales un jour. On l'espère en tout cas !

*Comme ici, on nomme ses sources, je remercie le site PSS pour m'avoir orienté.

Dernière minute ! Dernière minute ! (18/07/21)
Comme nous sommes en plein rangement et tri d'été, voilà que nous tombons sur cette carte un peu perdue. Il s'agit d'une édition de l'Europe expédiée en 1971. On voit que le parc est encore mis à l'honneur, laissant la Résidence au loin fermer l'horizon. Là aussi les cygnes donnent l'idée du calme et du luxe.








jeudi 1 juillet 2021

à Clichy on sert la soupe à minuit

Je reçois, je diffuse :

On sait que dans la gastronomie française il faut parfois associer le noble et la putréfaction pour faire un met délicat et rare. Ainsi un bon fromage qui pue est l'alliance d'un bon lait et d'une moisissure. Une andouille de Vire se doit de garder lors de sa cuisson ce petit fumet de boyau à caca.
En va-t-il de la sorte avec la politique patrimoniale à Clichy ? 

Alors que l'on croyait l'affaire classée et que la Maison du Peuple (après les assauts de Rudy et ses spaghettis de béton) était enfin tranquille, voilà que le Maire, Monsieur Muzeau, et son conseil municipal ont voté le déclassement de la Maison du Peuple et sa cession à un groupe privé.
Vous êtes encore vivants ?
Oui, oui, vous avez bien lu.
Ce qui est gênant dans l'histoire ce n'est pas tant qu'un groupe privé prenne en charge un bâtiment aussi exceptionnel, c'est bien que le Maire trouve encombrant ce dernier et le cède au profit d'un projet qui va le dénaturer.

Et, à part la vengeance de classe d'une droite heureuse de remettre les pendules à l'heure et de se débarrasser avec jubilation d'un Patrimoine signifiant une autre période et un autre usage de la démocratie et de la République, on ne voit pas bien ce que signifie ce véritable acharnement de cette équipe municipale votant dans un atavisme droitier l'abandon de son histoire populaire.
L'aveuglement tient ici au désir de faire la leçon à l'histoire, la Maison du Peuple sera donc Privative et offerte aux enjeux de la gentrification par la noblesse autoproclamée de la cuisine française. N'y voyez rien d'autre et ne croyez en rien d'autre, il s'agit bien là d'une vengeance politique d'une classe républicaine de droite qui réclame sa curée patrimoniale.
Bien entendu, cela se fait à minuit. Le ragoût demande une cuisson lente.

On va donc voir le bal des accointances politiques, des enjeux affairistes, la cuisine locale et nationale chercher des appuis pour nous dire combien les bruits des gamelles en Inox s'accorderont parfaitement avec la mécanique métallique des architectes Baudouin, Lods et Jean Prouvé. Pas de doute que le nom du cuisinier servira de caution culturelle pour nous chanter le bel avenir et même, oui, la chance que cela représente cette cession patrimoniale à des agents privatisant de fait ce qui était en soi une architecture et une expérience populaire, démocratique et généreuse. Pas de doute que le Maire ira prendre quelques repas chez son cuisto, heureux de vivre ensemble dans leur salle les jubilations de la Culture Française et de sa gastronomie : patates, carottes, et surtout gros navets dans le potage politico-financier d'une droite toujours prête à tout, même à céder ce qui pourtant devrait être son assise : le Patrimoine.
La noblesse républicaine a toujours aimé être suffisante avec son petit personnel en cuisine et ses passe-plats et le bleu, le blanc et le rouge brodés sur le col du costume d'un cuisinier peuvent parfois être salis par les éclaboussures d'une mauvaise soupe politique qui n'a rien mais vraiment rien d'une soupe populaire.
Chef ! Oui ! Chef !
À Clichy, marchand de soupe on est, marchand de soupe on demeure.

Walid Riplet pour le Comité de Vigilance Brutaliste.


Dernière Minute, dernière minute :
Voici le lien vers le très juste et clair reportage de Cécile de Kervasdoué hier sur France Culture. On y retrouve le maire qui veut une piscine, le chocolatier qui récupère du mètre-carré pas trop cher et le responsable de la DRAC Ile-de-France bien remis à sa place.
4 minutes de pur bonheur...sur leur rôle respectif.