jeudi 24 décembre 2015

La lumière entre, la lumière entre tout



















Premier plan :
Un peu en hauteur, dans l'ombre de ce qui est derrière, placer le cadre, placer l'objectivité. Ne rien perturber, ne rien refuser, laisser monter, le temps de la pose, les gris chatoyants. Des arbres maigrelets, un terrain lisse et vide dont seules les courbes des engins jardiniers disent encore leurs passages et laisser à gauche une silhouette si minuscule que son sac blanc est comme un accroc dans l'image. Il y a beaucoup d'entre : entre les tours, entre les chemins, entre les fenêtres, entre les absences. Ça fait croire au silence. Mais soudain, il faudra tout de même se poser la question : d'où vient cette lumière et qui sert-elle ? Les murs renvoient, le ciel répond. Perfection.
















 


Deuxième plan :
Être debout et en face. Il faut que ça tienne dans le cadre, il faut que le rangement tranquille soit lisible. Une, puis deux, puis trois tours. Leur équidistance est justice. L'urbanisme croit bien faire, il avait raison sans doute. Combler l'espace libéré mais avec quoi ? On n'a pas encore appris avec quoi. C'est tout neuf cette idée. Là, aussi les arbres feront croire au jardin, à la nature. Et encore cette blancheur dure qui signe l'écran des murs. La grille est décorée de rideaux, il faut faire l'intimité même à 15 mètres de haut sans vis-à-vis. L'autre ? Il est sur le palier. On lui écrit à Noël et en juillet.



















Troisième plan :
Les fils électriques zèbrent le premier plan. Laissons-les, ne tentons-rien, ça dit la modernité. Un parking où les arbrisseaux devront grandir, alignés comme à la revue. Sur la route pas encore goudronnée, restent les traces de notre demi-tour. Il a donc fallu hésiter, se tromper. De ce côté, les balcons racontent les petits aménagements. Les fenêtres sont debout. Les pilotis sont une concession heureuse et bien apprise. Après tout, ça marche.
Et cette lumière encore qui s'écrase sur l'ensemble, le grand ensemble. Elle ne fait pas semblant, elle tape dur. Elle sert le photographe, elle sert la géométrie, elle souligne les arêtes vives des formes. Et partout, à tous les étages, on s'en réjouit et on la calme à coup de mousseline. La lumière est présente, l'eau est courante, l'air est tournant.
On remerciera plus tard Messieurs Toumaniantz et Horn. Plus tard. Les enfants viennent de rentrer, il faut préparer le diner.

par ordre d'apparition :
- Arras, cité des Hauts Blancs Monts, architectes Toumaniantz et Horn. Édition Estel sans date ni nom de photographe.
- Arras, cité des Hauts Blancs Monts, architectes Toumaniantz et Horn. Édition Estel sans date, sans nom de photographe.
- Arras, cité des Hauts Blancs Monts, concession Chambre de Commerce d'Arras. Édition Combier sans nom d'architecte, ni de photographe et non datée.

mercredi 23 décembre 2015

L'autre belle église du Havre

On évoque souvent ici et à raison la très belle église St-Joseph du Havre dessinée par Auguste Perret, mais cela fait longtemps que je voulais vous parler d'une autre très belle église du Havre, cette fois c'est Saint-Michel.
La voici :



La carte postale des éditions Société Nouvelle en Belcolor d'après Ecktachrome (sic!) nous donne beaucoup d'informations. D'abord le nom de l'architecte Henri Colboc mais aussi la date de la construction de l'église : 1964.
On est frappé par le registre formel de cette église faite d'un bloc dont le toit se détache pour s'ouvrir en aile et laisser passer la lumière. La porte au centre sous un dais somptueux de béton et les dalles de béton gravillonné aux joints visibles finissent une composition austère, sévère mais d'une très grande puissance plastique. Ajoutons un campanile bien détaché qui semble enregistrer dans les courbes de son altitude les ondes des sonneries des cloches et nous aurons un superbe objet architectural un rien coincé dans le fond de sa parcelle. On devine aussi que l'architecte a parfaitement joué avec le vocabulaire du Maître Perret et que l'ensemble de la construction s'intègre parfaitement à l'histoire de l'architecture de ce Havre reconstruit.
On retrouve ici l'église Saint-Michel :



Cette édition Yvon en Draeger procédé 301 (un top !) nous montre d'un peu plus près la construction. Si le point de vue est similaire c'est que simplement il est difficile d'en trouver un autre et même, je crois d'expérience, que c'est bien le seul qui puisse rendre l'église lisible. On peut même dire que sans doute, dans ce point de vue, Henri Colboc a placé tous ses atouts d'architecte. L'arrière de la construction n'offre pas vraiment de surprise. Pour l'intérieur... je n'en sais rien ! L'église est fermée à chacune de mes visites ! On imagine pourtant que le jeu des ouvertures et la simplicité de l'élévation doivent réserver de belles surprises. Dommage que dans une ville d'attrait touristique et architectural, une telle œuvre ne soit pas plus visible pour les amateurs...
On ne peut pas toujours vouloir du Perret au Havre ! Ouvrez vos églises ! Surtout quand elles ont cette force !
Je vous mets également quelques images prises sur place il y a peu de temps. Et un ou deux petits rappels... Ça ne fait pas de mal !



 

































dimanche 20 décembre 2015

L'amour à 12H58





"Je t'ai d'abord regardée arriver du fond de cette allée piétonne et les couleurs venaient rythmer tes pas. J'avais de mon côté la main d'Alvar dans la mienne et je regardais sa mère, toi, venir vers nous deux, aussi simplement, tranquillement que si nous devions toujours faire ainsi : nous rejoindre.
Depuis que nous nous sommes rencontrés à la Grande Motte (tu t'en souviens ?)  depuis ce jour nous avons su que ce serait toujours comme ça, un désir permanent de se retrouver, de revivre l'intensité de ce moment.
Ton imper jaune était un petit soleil posé sur une paire de bottes noires que tu avais achetées à Cherbourg, j'en connaissais tous les secrets et j'aimais le matin les trouver debout, vides, à l'entrée de l'appartement, comme j'aimais ce geste si particulier que tu avais pour jeter cet imper sur un fauteuil ou le plier joliment sur le dos d'une chaise d'un restaurant. Il faisait du bruit cet imper jaune, un bruit de caoutchouc, un peu. Ça crissait. Je t'ai vue tant de fois, l'ouvrant généreusement, y installer Alvar comme si vous étiez tous deux, trottinant dans la rue, réfugiés dans une petite tente de camping ambulante. Et vous couriez tous deux, Alvar et toi, et vous vous amusiez tous deux de la pluie et vous râliez après moi que je n'arrive pas à ouvrir rapidement la porte de la Renault.
À Lyon, nous étions encore séparés. Tu avais voulu prendre du recul, réfléchir. Tu m'avais dit ça comme ça. J'avais compris. J'avais expliqué à Alvar, sans lui mentir, pourquoi parfois il faut être un peu loin pour aimer mieux. Nous avions attendu tous les deux à la maison ton retour. Alvar avait posé à côté du téléphone sa chaise, celle minuscule en rotin qui venait d'Allemagne, celle que Hans lui avait offerte pour ses deux ans. Il attendait là des heures que le téléphone sonne, que tu appelles. Tu as appelé. Nous avions pris le train pour venir te retrouver. Rien de précipité, tu n'as pas couru vers nous, tu as marché sous cette lumière colorée de ce pas décidé, affirmé et joyeux. Le rythme des talons de tes bottes était la musique dont Alvar et moi avions besoin. J'ai senti une tension dans mon bras droit. C'était Alvar qui tirait dessus, qui lâcha ma main pour faire, en courant vers toi, les quelques derniers mètres. Tu as fait ce geste que tu fais toujours avec lui de t'agenouiller, de te mettre à sa hauteur, de le serrer fort. Je n'ai pas bouger. J'ai regardée, usé à mort ma rétine pour retenir ça. C'est ma plus belle image, Sidonie.
Ma plus belle image.
Momo."
 - Tu as fait une faute à bouger que tu as écrit ER au lieu de É. Mais le ton est bien. Je ne te savais pas ainsi capable d'écrire comme ça.
 - J'ai l'air si bête frangin ?
 - Oh écoute tu sais bien... Qui te faisait tes rédacs au lycée ? Qui ?
 - Ba oui Gilles mais là c'est pas une rédac comme tu dis, c'est pour un anniversaire.
 - Oui, eh bien c'est bien. C'est bien tourné comme on dit. Et vous en êtes où tous les deux ?
 - Comment ça ? Où ?
 - Ça va mieux tous les deux ? Pas de nouveau départ ?
 - Oh non non ! C'est génial ! C'est une vieille histoire maintenant. Elle a même parlé d'un frère ou d'une sœur pour Alvar mais bon, j'suis pas chaud pour ça.
 - Ah ? Ça pourrait être bien pour vous et surtout pour Alvar. Il en pense quoi le gamin ?
 - Il est d'accord mais il veut pas changer les couches ! Tu crois ça toi ! Il a 10 ans et c'est sa seule pensée ! Il veut pas donner ses jouets non plus. Ni sa chambre...
 - Pas très chaud quoi ! Je vais lui parler. Hans aussi. Hans sait bien parler avec Alvar.
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 - Allo ? Allo ?..... Allo ?
 - Oui ? Je t'entends Jean-Michel, allo ?
 - Ah.... Allo ? Oui... Tu m'entends ?
 - Oui, c'est bon, je t'entends. Comment vas......
 - Allo ? Oui, bien , je vais bien. Je rentre pas ce soir, je .....
 - Quoi ? Ce soir tu rentres ce soir ? Allo ?
 - Pardon Madame, la ligne est très mauvaise, je n'entends pas bien ma femme.
 - Oui, Monsieur Lestrade je sais, ça fait ça des fois, tenez, mettez-vous là, sur mon poste, faites le 4 pour sortir et votre numéro.
 - Ah ! Merci. Merci. Allo ?
 - Ah ! Enfin, je t'entends bien mieux, tu m'as raccroché au nez !
 - Oui, j'ai changé de poste car l'autre ne marchait pas bien. Bon, écoute, l'essentiel c'est que je ne rentre pas ce soir, je reste jusqu'à demain, le directeur...
 - Quoi ? tu n'as pas encore su dire non ! Je te rappelle Jean-Michel que Hans et Gilles arrivent demain d'Allemagne et que ce serait bien que tu sois là pour Noël...
 - Oui, écoute ne t'énerve pas, je prendrai l'autoroute mais je dois finir le rendu de ce chantier ici.
 - Ah toujours ta conscience professionnelle ! Rien de ce que tu as construit ne s'est écroulé que je sache ? Bon... Il te faut combien de temps pour revenir de Pleaux ?
 - S'il n'y a pas de neige, euh disons... 6 heures... je serai...
 - Bien, bon, je mettrai la dinde à cuire en conséquence, tu verras que c'est encore Gilles et Hans arrivant d'Allemagne qui seront là avant toi.... Bon, fais attention à toi. Sois prudent sur la route. J'aime mieux que tu arrives tard que pas du tout.
 - Oui, Jocelyne. Je te le promets. Je t'embrasse ma Princesse. À demain.
 - Oui à demain. Je t'attends.



Par ordre d'apparition :
 - Lyon, Centre d'échanges gare de Perrache, mail piétons, Atelier d'Architecture et d'Urbanisme, René Gagès. Édition Combier, non datée, pas de photographe nommé.
 - Pleaux, centre de vacances C.C.A.S, le foyer, la nuit. Photographie et édition de Sully, pas de nom d'architecte.

Merci Claude pour cette donation.


mardi 15 décembre 2015

Au Havre, Mr Plossu dans la voiture

Je ne ferai pas ce qui pourtant pourrait sembler naturel sur ce blog, un article tentant de comparer les photographies de Bernard Plossu sur le Havre et celles produites par les éditeurs de cartes postales sur cette même ville.
Non pas que je craigne que les cartes postales que j'aime ne soient pas à la hauteur, ni non plus pour affirmer à quel point la photographie plasticienne doit se détacher de ce modèle si rustre mais simplement parce que ces deux mondes sont chers à mon cœur, à mon œil et à mon esprit.
Et que j'aime bien plus les liaisons que les désaccords surtout quand ceux-ci s'inscrivent dans une doxa devenue faible, ennuyeuse, répétée à l'envi par ceux qui ont besoin d'une faiblesse partagée pour redire sans cesse les mêmes inepties et croire qu'ils pensent à leur tour.
Non.
Je préfère vous parler de plaisirs. Bernard Plossu nous propose donc en ce moment une série de photographies sur le Havre absolument superbes. Pourquoi ? Parce que la première chose qu'elles donnent à voir c'est une intimité - (j'avais écrit timidité).
Quelque chose de simple, celui d'un regard à hauteur d'homme, sans l'effet particulier d'un cadrage audacieux mais bien plus une attention fragile, ténue, celle d'une main tendue pour éviter la chute.
C'est fragile, parfois même presque indifférent. Mais tout tient dans l'ensemble à ce jeu que le photographe installe entre nous. Il nous dit qu'il est de notre monde, que comme nous il marche, voit, cadre, choisit, enregistre et rend enfin dans des petits formats parfois à peine plus grands que ceux de la planche contact et plus petits que ceux de la carte postale. Cela, voyez-vous, oblige le corps à l'approche, à viser presque la photographie sur le mur pour se laisser enfin entrer dans l'image. Les gens sont là, en groupe noirci, en ombres furtives, les automobiles, les paraboles sur les cheminées des villas, tout fait signe d'un contact de l'œil avec la ville et ses habitants. Pas ici de formalisme vain, ni de tentative de jouer l'abstraction géométrique de la ville de Perret comme un Lucien Hervé, mais une vison ouverte, joyeuse avec parfois un goût pour une nostalgie étrange. Des side-cars, des Renault 4, des capots d'automobiles un peu anciennes mais vivant là s'accrochent aux photographies comme pour leurrer et amuser le regardeur de son Havre si marqué de son époque. Mais soudain me saute au yeux une particularité. Souvent dans les gris du ciel, je remarque des signes, des tonalités déplacées. Il s'agit du reflet d'objets pris dans le pare-brise du véhicule depuis lequel photographie souvent Bernard Plossu. Au-dessus de containers marqués Italia apparaissent bien ces types de traces douces. Et j'aime ça ! Car cette place derrière la glace de l'automobile dit tout de cette position au monde du photographe. Il est avec nous. Il ne tente pas une hauteur conceptuelle et programmatique, il tient seulement à maintenir dans le temps de pose et dans le cadre le surgissement soudain d'une évidence d'images. On s'amuse autant de la brume sur un café que des porte-livres abandonnés dans une vitrine de la bibliothèque. C'est bien là une poésie.
Et comme au Musée Malraux on ne fait pas les choses à moitié, ce superbe accrochage de Bernard Plossu est introduit par une série de photographies du Havre réalisées par le Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme dont on pourra mieux comprendre l'importance en lisant l'ouvrage de Didier Mouchel sur cet objet photographique. Mais quel plaisir ces images d'un Havre renaissant, sensible et même parfois drôle qui vise à dire le dynamisme de la période et l'effort de la France, tout cela avec une photographie certes gouvernementale mais qui reste humaniste et joyeuse. On profitera aussi du très bel accrochage réalisé par Véronique Souben intitulé De la ruine à l'architecture utopique qui nous propose une selection d'œuvres d'art très variées allant d'Hubert Robert aux utopies architecturées du XXème siècle. ces trois expositions forment une cohérence de propos, des écarts de points de vue, bref une riche promenade qu'il ne faut louper sous aucun prétexte. Lorsque vous vous retrouvez dehors, vous sentez une envie impérieuse à votre tour de photographier le Havre et d'apprendre à le regarder de nouveau.
Je vous propose de regarder des cartes postales éditées à l'occasion de cette exposition, qui reproduisent des photographies de Bernard Plossu. Elles sont éditées par La Galerne. On regrettera leur prix vraiment exorbitant que même un bord blanc pour faire carte postale d'artiste ne justifie pas... S'il vous plaît, la carte postale est populaire...








Et voici deux "vraies" cartes postale du Havre :




Celle-ci écrite le 6 juillet 1958, nous montre une vue si parfaite avec son premier plan de tulipes plantées dans le jardin de l'Hôtel de ville. Eh quoi ? Il faudrait faire semblant de ne pas les avoir vues ces tulipes ? Bien droites, fragiles, elles sont à l'image de la renaissance de la ville, fières, identiques et très présentes. Il s'agit d'une édition La Cigogne pour André Leconte. Pas de nom de photographe.



Cette autre, vue de haut, nous montre le square et peu finalement, l'architecture reléguée au fond de l'image. Ici on chante la verdure, le parc, une France reconnue, celle de la promenade de la nourrice, de la petite vieille qui donne à manger aux pigeons et des amoureux en rendez-vous...
Je suis certain que Monsieur Plossu aurait aimé faire ces images. On notera qu'aucun des correspondants ne dit rien en bien ou en mal de l'architecture de Monsieur Perret !

Pour toutes les informations pratiques sur les expositions, vous pouvez aller là :
http://www.muma-lehavre.fr/fr/expositions

samedi 12 décembre 2015

La pin-up et le glaneur

Il est parfois difficile de faire des liens, d'imaginer un univers, d'inventer une histoire.
Les cartes postales, pour l'essentiel de ma collection, arrivent par hasard, au gré des découvertes et des dons (merci), mélangées dans des boîtes à chaussures dont je ne sais rien de leur rangement. Souvent souvenirs de voyages, correspondances familiales préservées, parfois petit glanage des bennes et des recycleries par des gens de peu cherchant quelques euros à empocher sur un vide-grenier, les cartes postales sont ainsi cherchées par des collectionneurs aussi variés que celui qui cherche la rue de son quartier, le petit métier disparu ou plus original, comme ce fut le cas lors d'une fouille, épaule contre épaule, un passionné de l'électrification de la France, cherchant dans la photographie de l'éditeur tel ou tel poteau électrique ou cet autre chineur, ayant travaillé comme dessinateur chez Michelin qui, lui, prenait son pied en trouvant des cartes postales représentant des morceaux de cartes routières sur lesquelles il avait pu intervenir...
Alors, lorsque je reviens de mes fouilles, mes quelques euros dépensés, je me retrouve souvent avec un ensemble de cartes postales hétérogènes dont je suis le seul à pouvoir établir un lien, celui de l'architecture moderne et contemporaine. Souvent, d'ailleurs, les vendeurs en entendant ma réponse à la question toujours posée de ce que l'on cherche restent étonnés que l'on puisse aimer en cartes postales la modernité. Plus c'est moderne, plus j'aime, cela continue de surprendre et c'est tant mieux pour nous et pour vous.
Alors aujourd'hui, sans trop de commentaires, voici l'exemple de ma chine de cet après-midi que je vous donne à voir, comme ça, comme c'est venu :


















D'abord cette vue superbe de la Cité ouvrière de Aïn-Chok (ou Aïn-Chock) à Casablanca. On y voit une nappe à la densité incroyable  construite par les architectes Marchisio et Busuttil au milieu des années 40. La carte postale du célèbre éditeur Flandrin nous donne à voir ce que aujourd'hui nous appellerions  une ville nouvelle dont l'architecture reprend l'essentiel des signes d'une architecture locale en offrant un plan d'urbanisme serré et organisé. La carte postale fut expédiée en 1952.





À Moreuil, il y a donc une très belle église qui, sur le moment de l'achat, me fit penser un peu vite aux frères Perret. Assez typique de la première reconstruction, celle d'après 1918, la modernité de cette façade reste superbe, fine, aux détails bien sentis. Ce style mêlant les registres d'un néo-gothique de Metropolis me fait penser aussi à l'école d'Amsterdam sachant mêler la brique au béton. La carte n'est pas datée mais Gaston précise au dos qu'il envoie "cette église refait à neuf car elle avait été démoli par les boches." Je trouve le nom des architectes de cette beauté : Charles Duval et Emmanuel Gonse.





Cette fois c'est bien Perret et c'est Amiens. C'est tellement Perret que l'éditeur et photographe G. Lelong nomme bien ce bâtiment Tour Perret ! La carte postale est bien une carte en noir et blanc, colorisée et un peu fantaisiste. On voit comment le photographe réussit à placer dans le fond la cathédrale. On aime beaucoup cette superbe architecture, radicale, puissante et dont l'isolement lui donne une allure de totem moderne.



Sur la plage Omaha-beach à Vierville-sur-Mer, se trouve l'hôtel du Casino. je sais cela car tout est écrit par l'éditeur Artaud pour Gaby. Il ajoute même le nom de l'architecte M. Bocquet et c'est cela qui me fit acheter la carte postale car j'étais peu passionné par la construction et sa dénomination, finalement, lui donne une plus-value patrimoniale. Je cherche donc des informations sur cet architecte de Paris mais je ne trouve rien. Tant pis, cela viendra... Et comme l'architecture de cet hôtel offre un doux mélange de régionalisme, de rudesse solide et d'une modernité un peu éteinte, je laisse le mystère de côté en espérant pouvoir me rattraper sur une autre construction de l'architecte.
Enfin :




Parce que l'architecture cela ne suffit pas toujours, parce que parfois il faut aussi aimer les images pour elles-mêmes, quoi de mieux pour arrondir une somme à payer que de piocher dans la boîte à chaussures une carte postale de plus.
La belle italienne prend la pose en 1955, une pose sage. C'est tendre amusé, mutin.
Cela suffit aussi pour dire le plaisir des images. Mais où vais-je ranger cette carte ? Dans quel classeur la faire glisser ?

dimanche 6 décembre 2015

Les Perret par le dessin, par la maquette



 - Dis donc Alvar, ton grand-père avait aussi des cartes postales plus anciennes, celle du dessin de l'église du Raincy par exemple.
 - Oui, j'ai vu ça. Il devait en acheter aussi sur les vide-greniers mais cela m'a toujours étonné.
 - Tu as vu, celle-ci est une carte de remerciements pour un don fait pour la construction.
 - Quelle année déjà la construction de cette église ? me demanda Alvar.
Toutes les cartes étaient étalées, bien alignées sur la grande table. Je poursuivais avec Alvar et Jean-Jean l'exploration de la collection de Jean-Michel Lestrade.
Jean-Jean chercha sur son téléphone portable et trouva immédiatement la page Wikipédia sur l'église et commença à nous la lire rapidement, par petit fragments distribués par la capacité de son pouce à faire glisser la page sur l'écran minuscule de son téléphone.
 - Au début du XXème siècle, Le Raincy, dont la population de 10 000 habitants... C'est dans ce contexte que l'abbé Félix Nègre, qui est curé doyen du Raincy depuis le 26 juillet 1914, veut faire construire une nouvelle église dédiée à la Vierge dans laquelle serait commémorée la victoire.... La première pierre a été posée le 30 avril 1922....
 - Attends ! Attends un peu Jean-Jean ! Qu'est-ce que tu viens de lire ?
 - Euh, ba quoi... au début du XXème...
 - Non, non tu as dit un nom... repris-je.
 - Ah... C'est dans ce contexte que l'abbé Félix Nègre...
 - Oui ! C'est ça ! Regarde un peu ! Incroyable ! Regarde qui a signé la carte postale de ton arrière-grand-père....




Tous les trois penchés sur le verso de la carte postale nous observions alors que celle-ci était bien signée de ce nom, Félix Nègre qui remerciait son correspondant, un certain M. Jacquet pour une offrande faite pour la construction de l'église.
 - C'est incroyable David ! Non ?
 - Oui, Alvar, mais j'ai un doute sur la réalité de cette signature. Enfin ce que je veux dire c'est que c'est bien une écriture mais regardez bien, l'adresse est écrite autrement et la signature est un peu coupée en bas. Et puis... la régularité de l'écriture, son appui me font penser qu'il pourrait s'agir d'un autographe imprimé en série puis adressé individuellement aux donateurs par une secrétaire ou quelque chose comme ça...
 - Ah ? Tu crois ? C'est décevant rerpit alors Jean-Jean, c'est un faux ?
 - Non, Jean-Jean, on ne peut pas dire ça, c'est juste un mode de communication, tu vois. Imagine le nombre de cartes qu'aurait dû adresser Félix Nègre ! Ils ont trouvé ce moyen pour personnaliser les remerciements tout en s'épargnant un travail fastidieux. Il ne faut pas négliger aussi ce mode de relation avec les donateurs. C'est même intéressant, cela dit certainement un grand nombre de donateurs.
 - Mais c'est qui ce monsieur Jacquet ? demanda alors Jean-Jean. Quelqu'un de la famille ?
 - Non, je ne crois pas. Je demanderai tout de même autour de moi si par hasard on n'aurait pas un Jacquet dans la famille.
 - Tu vois Alvar, à part ce détail, cette carte postale pose d'autres questions. Remarquez que le nom des frères Perret n'est pas donné ni même le nom du dessinateur de ce dessin de la façade de l'église du Raincy. La carte postale donne peu d'informations solides.
 - Ouais, d'ailleurs il est vachement beau ce dessin. J'ai tort ou bien ça me fait penser à celle du Havre, tu sais papa, celle qu'on a vu l'an dernier ? Observa Jean-Jean.
 - Saint-Joseph ? Oui tu as bien vu. Surtout le haut. Tu as raison. J'aime bien quand tu es capable de ce type d'observation. Tiens, d'ailleurs...
 - ... Oui, regardez, cette carte postale de Saint Joseph, en voici une, dans la collection... Elle est aussi très curieuse...
En effet, à l'autre bout de la table, était posée une carte postale de l'église Saint-Joseph qui avait une particularité, car...........................................


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René Fernez aidait Jean-Michel à ranger ses affaires dans le coffre de la Traction. La nuit fut courte car les deux jeunes ingénieurs avaient refait le monde de l'architecture en dégustant à petites lampées un délicieux whisky échangé à des soldats américains sur base au Havre contre des bouteilles de mauvais Bordeaux.
Il était temps de partir, de regagner Paris.
 - Encore merci, Jean-Michel pour le dépannage. Et tenez, c'est pour vous un petit souvenir.
 - Oh merci ! Elle est belle cette carte ! C'est la maquette de Saint-Joseph !
 - Oui, comme ça vous l'emporterez avec vous !
 - Elle est où cette maquette ? On peut la voir ?
 - Ba, franchement, j'en sais rien ! Personnellement je ne l'ai jamais vue. Mais on trouve les cartes sur les tourniquets en ville.
 - Mais c'est bien le dessin définitif ?
 - Oh oui, ça y a pas de doute, elle sera bien comme ça même si on a encore du boulot !
 - Alors... René... Bon courage et merci pour votre accueil et remerciez encore votre épouse pour le repas.
 - Pas de souci. Faites bonne route jusqu'à Paris. Soyez prudent ! On se reverra sans doute sur un autre chantier !
 - Souhaitons-le ! Souhaitons-le ! Je reviendrai avec la famille lorsque l'église sera terminée.
Jean-Michel secoua sa main pour dire au-revoir puis disparut dans un petit nuage de poussière.
Jean-Michel cala la carte postale sur le tableau de bord. L'église Saint-Joseph, ainsi coincée sur le pare-brise faisait comme une mascotte automobile, un bouchon de radiateur décoratif. Pendant tout le trajet jusqu'à Paris, elle serait exactement le point de mire du regard de Jean-Michel. Elle serait le point par lequel toutes les lignes fuyantes de la route sembleraient venir vers le regard de l'ingénieur.



samedi 5 décembre 2015

Rouen Panorama XXL, n'y allez pas

Sur les quais de Rouen, un immense silo fait injure à la ligne de la ville et à l'architecture industrielle et efficace du Port autonome.
On fut surpris de la construction d'une telle masse et on reste perplexe quant à son esthétique dont le seul effort est un dégradé de bleu sans doute pour qu'elle se fonde dans le... gris de plomb du ciel normand.
Si on aurait pu aimer (et si on aime) une architecture puissante et solide, ici il s'agit bien plus d'une imposition que d'un brutalisme. Une promenade dans la très belle zone portuaire aurait pu permettre aux concepteurs de ce Panorama XXL de comprendre comment une architecture simple peut être belle quand elle est à l'écoute de sa fonction.
Car cet énorme cylindre tendu de bleu outragé est un panorama "artistique" et "culturel" puisque mis au point par un artiste, Yadegar Asisi, qui nous explique sérieusement lors de la présentation de son œuvre que les "artistes sont plus près de la vie que les scientifiques" (oui... on rigole) et que donc ce que l'on va voir est un bien une vue composée tentant de rendre une impression et non une réalité.
Ben voyons...
Déjà on peut émettre un doute sur ce postulat surtout lorsque l'on comprend que l'artiste fait des clichés, les découpe, les recompose, peint dessus un peu pour faire genre et nous donne à voir non pas un superbe panorama à 360 degrés peint mais une espèce de toile tendue sur laquelle ce montage photographique fait sous Photoshop est simplement imprimé au jet d'encre.
Mais pour voir quoi ?
La forêt amazonienne.
Si le sujet en soi n'est pas en cause, après tout on peut avoir le désir de comprendre et saisir cet objet spatial, ici la déception est au rendez-vous. Car, alors que l'on promet une sorte de vertige, de perte au milieu d'une forêt, on est surtout écrasé par un volume de béton occupant le centre dudit cylindre et qui empêche littéralement de se baigner dans l'image, image d'une pauvreté de profondeur de champ assez inédite. L'image possède ce "creux" de netteté à peine supérieur aux bâches imprimées actuelles qui recouvrent maintenant nos chantiers. L'autre erreur est de nous faire pénétrer le cylindre par le bas et donc de sentir en premier l'espace du cylindre, l'architecture de la tour et en aucun cas, cette perte quelconque de repère ou ce bain d'image.
On ajoutera que les postes de vision sont toujours entrecoupés par le design affligeant des garde-corps et de la structure et que les enfants ont la chance de voir le dit Panorama XXL derrière le dessin d'un grillage... Si, en plus, une musique tonitruante et ridicule vient vous avertir que c'est le jour puis que c'est la nuit et que, attention, la forêt c'est mystérieux, on est plus dans une œuvre artistique, ni même à la foire Saint-Romain (que la mairie de Rouen a osé laisser partir) mais dans un objet inutile, grotesque, ridicule quant à ses objectifs et à sa fonction.
N'y allez pas.
On espère vivement que cette attraction disparaîtra bientôt des quais de Rouen et que, rapidement cet espace retrouvera sa tranquillité visuelle faite du superbe entrechoquement des objets industriels du Port autonome maritime et de sa ville.
On pourra aussi regretter que dans une région rouennaise qui a vu naître l'un des pionniers du cinéma panoramique, on puisse aussi mal lui rendre hommage. Je pense en effet que l'elbeuvien Raoul Grimoin-Sanson, inventeur génial du cinéma à 360° qu'il appela Cinéorama et qui proposait dès 1900 un voyage en ballon lors de l'Exposition Universelle de Paris aurait bien rigolé devant autant de prétentions et d'inefficacités visuelles. Alors si la Région et la Métropole de Rouen soutiennent ce genre d'initiatives privées, donnent des permis de construire pour de si pathétiques constructions, elles feraient mieux de s'occuper de ne pas détruire son Patrimoine architectural et contemporain qui, lui, se meurt de jour en jour. C'est le choix du mauvais spectacle contre l'histoire.
Au fait, je vote demain.






Ici, on sent bien comment le spectateur est parfaitement "baigné" dans l'image...





Et ici, on voit parfaitement comment le jeune public aborde ce Panorama XXL au travers d'un grillage...








Pour rappel, voici des images extraites du très passionnant ouvrage de Raoul Grimoin-Sanson le film de ma vie, images qui, elles, donnent à rêver et à aimer le cinématographe, le monde, les regardeurs :