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samedi 15 août 2026

Pierre Jeanneret à Chandigarh et finalement chez Noz

 J'ai hésité à vous donner à voir cette carte postale. Non pas que son objet ne soit pas intéressant (bien au contraire), non pas parce qu'il ne s'agit pas d'un lieu et d'une architecture en France mais simplement parce que cette carte postale est particulièrement mal imprimée. Ça pique un rien les yeux.
Pourtant nul doute que nous sommes bien quelque part d'intéressant et même d'important dans le siècle dernier car nous sommes en Inde à Chandigarh exactement devant le très beau et spectaculaire Gandhi Museum que l'on doit à Pierre Jeanneret.
Le contraste entre la pauvreté éditoriale et le luxe des formes de l'architecture me fait penser à ces cartes postales de la période soviétique où le brutalisme le plus échevelé et la Modernité la plus innovante étaient  diffusés par des cartes postales en version euh...économique.
Pourtant cette image est (par cette raison-même) incroyablement poétique et forte car le mauvais calage de la quadrichromie procure à la masse de ce musée une vibration dont je ne suis pas certain que le scan que j'en ai fait rende bien toute la mouvance optique. Ça vivre, ça tremble, ça chatoie un rien.
La composition est parfaite avec son contre-point obligatoire, une silhouette rouge sur la pointe de la courbe du bassin. Pour le reste...il n'y a que peu à faire (ou trop ?) et l'architecture baroque et lyrique s'exprime toute seule, un peu trop bavarde de pointes et de courbes mêlant dans un subtil cocktail la douceur de Ronchamp et le lyrisme du Pavillon Philips. Enfin...c'est mon avis.



Je m'interroge une fois de plus sur le chemin qu'à fait cette carte postale pour finir dans l'un de mes classeurs. L'Inde (c'est tout de même loin...) puis Londres et enfin la Normandie...La carte est datée de 1976 ce qui fait que je suis contemporain de son envoi. On notera que l'expéditeur ou l'expéditrice (j'ai du mal à déchiffrer) parle d'un lieu dessiné par Le Corbusier...Ce qui est vrai mais pas tout à fait non plus...
Le voyage, si on en croit la correspondance, se finira au Taj Mahal...Ce n'est pas si mal.




Comme ce travail est parfaitement encadré d'un point de vue historique, je ne vous ferai pas la leçon. Je vous laisserai juste comme moi avec le plaisir de ce surgissement et de sa poétique. On notera que j'aime tout particulièrement le minuscule petit lapin des éditions M.T.C mais que ces éditions oublient de nommer leur photographe et même le nom de l'architecte.
Ce n'est pas grave. Vous connaissez l'histoire. Moi, maintenant il faut que je range et je crois bien que pour des raisons pratiques qui disent quelque chose de l'histoire de ce lieu, je vais ranger cette carte postale dans l'un des classeurs Le Corbusier. On ne se refait pas.

On notera qu'il y a peu on trouvait de belles copies très inspirées du mobilier de Chandigarh chez Noz, soldeur professionnel. J'ai laissé cette chaise avec un dédain profond, non pas que je me moque de la popularisation de ce Design mais, justement, pour ne pas tomber dans le piège de son appropriation iconique. Vous appellerez ça une certaine hauteur si vous voulez , moi j'en ai juste marre du Design et des signes sociaux de sa reconnaissance culturelle qu'il nous oblige à produire. Vive les copies ! On attend avec impatience les copies chinoises de bonne qualité d'un Jean Prouvé épuisé par l'icône qu'il est forcé de devenir. On veut des millions de chaises sortant des chaines de Guangzhou pour dix balles. Retrouvons le vrai esprit populaire de ces chef-d'oeuvres du Design fabriqués et pensés pour nous tous. Les pilleurs de Chandigarh ont eu raison et il faudra aussi, dans le même mouvement de reconnaissance remercier les futurs copistes de nos icônes. Du Prouvé chez But ou Gifi et vite ! S.V.P !
Pour revoir Chandigarh :








vendredi 14 août 2026

Un Sextant familial par le Corbusier

 J'aurais pu faire semblant et voir ceux ou celles parmi vous qui sont assez fidèles à ce blog pour me dire dans un message personnel que j'avais déjà publié cette carte postale. Mais s'il est vrai que je ne publie que rarement la même carte postale (ou alors par erreur ce qui sur vingt ans, est bien normal) il ne faut pas se priver trop tôt de cette chance surtout quand, d'une certaine manière, la publication d'un doublon pourrait prouver la diffusion plus généreuse de cette carte postale, une rareté moindre donc.

Dans la collection de cartes postales sur Le Corbusier, certaines ne furent croisées qu'une seule fois et restent des exceptions bien appréciées de mon sentiment de collectionneur. Alors, lorsque, pendant longtemps une carte qui semblait très isolée trouve son double, on reste toujours interloqués.

Voilà :




Cette carte postale de la Villa Le Sextant vous la reconnaitrez. Mais elle soulève beaucoup de questions et apporte peu de réponses. D'abord donc son existence démontre que cette carte postale de la Villa Le Sextant fut plus diffusée que ce que nous pourrions le penser. La rencontrer deux fois dans l'immense hasard des recherches montre bien que cette diffusion fut assez généreuse. (Pas non plus en exagérant trop...)

On remarque qu'il s'agit exactement de la même, qu'il n'y a aucune différence entre les deux exemplaires. Qu'aucune des deux, dans leur édition ou dans la correspondance, ne nomme Le Corbusier comme architecte ! Comme si cela aller de soi...On sait bien comment Corbu suivait toutes les images de sa production, on reste donc étonnés que celle-ci lui soit passée à côté. Le nom du photographe restera aussi anonyme une fois encore. Mais si la première fut expédiée en 1948 ce qui peut sembler assez proche de la construction de la Villa le Sextant (ou de sa reconstruction d'après-guerre) on s'étonne que la seconde fut expédiée (cachet de la Poste faisant foi) en...1974 ! Quoi ? 1974 !

Comment diable cette carte postale a-t-elle pu ainsi se maintenir jusqu'à cette époque et dans quel cadre ? On imagine mal cette carte postale perdue sur les tourniquets des Mathes jusqu'à cette date ? Disponible aux touristes ne sachant sans doute rien de l'importance de cette Villa dans l'Histoire de l'Architecture ? Peut-on l'imaginer trainant dans un tiroir de quelqu'un ou quelqu'une concerné directement par cette Villa le Sextant et utilisant un reste de cartes pour, de temps en temps, en envoyer à des amis ? À la famille ?

Car qui donc a bien pu mandater un photographe et un éditeur (sans autorisation de Corbu) pour faire ainsi une carte postale et qui pour soutenir l'idée que sa diffusion serait un atout touristique ou familiale ? Qui ?

Peut-être que la famille étant encore en possession des lieux, au vu par exemple des plantations sur la parcelle, pourrait nous dire déjà la période. Avant-guerre ? Juste après ? Une édition en hélio ne peut pas avoir été éditée trop tard.

Le hasard veut aussi que, sur les conseils de la famille propriétaire des lieux, je viens de terminer la lecture de l'excellent ouvrage consacré à cette Villa Le Sextant pour en préparer la visite avec mes étudiants en septembre.

Le Sextant, maison de vacances, Le Corbusier et Pierre Jeanneret aux Mathes.
Cyril Brulé, Christelle Lecœur.
Collection Lieux d'architecture, Bernard Chauveau éditions




Le livre est passionnant car il engage d'abord les témoignages directs, les archives, les correspondances ce qui rend très familier l'aventure de la conception et de la construction. Je ne saurai conseiller à tout corbuséen qui se respecte de faire l'acquisition de ce très beau petit livre qui ne souffre d'aucun défaut éditorial, c'est même un bel objet plein de surprises de mises en pages et d'images. 
Mais, dans ma camionnette, le colis à coté de moi, j'étais impatient d'ouvrir le livre pour y trouver des explications sur l'origine de cette carte postale...Et je fus bien décontenancé de ne rien y voir, même pas une allusion. Mince...Le mystère reste entier pour moi. Car, une architecture aussi personnelle et familiale que la Villa Le Sextant aurait bien pu échapper à une telle édition. Les villas de Royan, à quelques minutes de là, pourtant si signifiantes, n'ont pas eu, elles, la chance d'avoir individuellement le désir d'être ainsi diffusées par leurs propriétaires. Et c'est bien dommage...
Si l'exception de celle-ci vient du nom de son architecte pourquoi donc ne pas le nommer ? Qui a eu donc l'idée d'une telle production et diffusion de cette architecture si singulière de Le Corbusier qui d'ailleurs n'est jamais venu aux Mathes ? (aurait-il aimer cette "image", cet hommage ?) 

J'attends donc avec impatience de me retrouver devant la Villa et d'avoir peut-être enfin une réponse sur l'écho de cette carte postale dans la famille. Ma maison est en carte postale reste tout de même une chose peu fréquente. On imagine les enfants envoyants aux amis ou à la famille cette carte postale encore disponible en...1974 !

Pour vous donner envie de lire et d'acquérir le livre (il faut soutenir les éditeurs et les auteurs) je ne mettrais pas d'images sur ce blog. Le livre est disponible partout. Et je dois pour finir dire que je fus particulièrement touché par le petit hommage qui est fait à Junzō Sakakura, architecte chez Corbu dont l'histoire semble magnifique. On aimerait mieux connaître son parcours et son œuvre.


Petit rappel de quelques cartes postales de Corbu "rares" dans ma collection :

Etc....


dimanche 14 décembre 2025

Chandigarh to Ronchamp by air mail

 


J'achète une carte postale de Chandigarh et je m'aperçois assez rapidement qu'il ne s'agit pas d'une édition mais d'une carte-photo. Il s'agit donc d'un tirage d'un particulier transformé en objet postal. La carte postale ainsi créée est plus petite qu'un format habituel et nous propose une très belle vue de Chandigarh, assez douce, un peu flou mais touchante par sa simplicité. On y devine l'échelle immense du bâtiment. Dans ma collection, les cartes postales de Chandigarh sont très rares. Il faut dire que les voyageurs vers cette contrée devaient être bien peu nombreux...Alors quand une carte postale m'arrive de Chandigarh dans les mains, je me réjouis immédiatement.

Mais cette carte postale a une autre particularité bien amusante. Elle fut expédiée par Jean Petit qui n'est rien moins que l'un des éditeurs de Le Corbusier et notamment du très beau livre sur Ronchamp. Elle est adressée à Alfred Canet à Ronchamp qui n'est rien d'autre lui que le Secrétaire de la Société Immobilière de Notre-Dame-du Haut ! Comment faire plus corbuséen ? Ne manque que la signature de l'Architecte pour que cet envoi soit complet !

Il est très rare que les cartes postales à ce point parlent de relations directes entre l'image envoyée et les expéditeurs ou receveurs. C'est donc émouvant de voir un exemple d'une carte postale qui plus est est une carte-photo.

La carte fut expédiée le 11 mars 1963, du vivant de Corbu. Un must de ma collection donc...ne soyez pas jaloux, je vous la partage.



Et...depuis Ronchamp, peut-être que Alfred Canet a pu renvoyer cette carte postale à Louis Petit :


Cette très belle carte Janin nous montre...nous montre quoi en fait ? Le chemin qui mène à La Chapelle bien plus que La Chapelle de Ronchamp elle-même ! Et la neige qui s'y pose. On aime ainsi voir la belle polychromie sur la façade du refuge jouer avec le bleu du ciel, on aime les dessins des branches nues venir chatouiller les courbes de La Chapelle. On aime ce "moment" où, pas encore sous la puissance de l'Architecture, celle-ci se donne à voir d'un peu loin, doucement, comme une promesse au bout du chemin creux, dans la fraicheur lumineuse d'un matin d'hiver.

Nous ne bouderons pas cette joie.

mardi 17 septembre 2024

Linkedin et Ronchamp : étonnements et réalité

 


Sur mon fil d'actualités du célèbre site Linkedin, je vois un article de Rafael-Florian Helfenstein consacré à la restauration de La Chapelle de Ronchamp et qui s'étonne que celle-ci ne soit pas que de béton mais qu'elle est aussi en grande partie faite de pierres. Il a bien raison mais c'est cet étonnement qui m'étonne un peu.



Il suffit de regarder les images du chantier (celles de Charles Bueb par exemple) pour savoir cette vérité bien connue, peut-être, c'est vrai, seulement des aficionados de Corbu. Mais cela est assez signifiant de l'image que l'on se fait de Le Corbusier dont les titres ronflants ou populaires de roi ou pape du béton armé ont inscrit dans l'imaginaire collectif son impossibilité d'avoir oeuvré autrement qu'avec ce matériau. Il y a bien de la pierre chez Corbu, de la brique et du bois aussi ! Voir les fameux et étranges Murondins.
Et comme par un hasard heureux, j'ai trouvé il y a peu (elles sont arrivées hier dans ma boite aux lettres) ces deux photographies :




Je les avais d'abord acquises pour leur représentation assez rare sous ces angles de l'Abri des Pèlerins mais si on regarde bien, on voit clairement le chantier de La Chapelle en cours et donc...les pierres montées les unes sur les autres. Voilà qui est clair.
Comme il s'agit pour ces deux photographies aux bords blancs de photographies de particulier, elles restent anonymes et ne sont pas datées non plus. On aurait aimer voir des clichés du chantier de La Chapelle elle-même. Impossible de savoir si ce photographe en a fait ou s'il a décidé de photographier uniquement les bâtiment achevés. C'est le drame de la récupération des archives privées, à la fois toujours possiblement originales et souvent parcellaires et peu éclairantes sur les désirs du photographe. Cela restent de superbes et rares documents et l'ambiance des images, vous avouerez, y est assez particulière.

Alors il faut remercier Rafael-Florian Helfenstein d'avoir divulgué son étonnement car il est toujours, toujours bien de jubiler de nos découvertes, de nos surprises et de vouloir les partager. 
En espérant qu'il ait d'autres choses à nous faire découvrir et que ce blog et notamment l'histoire de Charles Bueb lui permettent d'autres enchantements.
Bien à vous.
David Liaudet

Pour revoir Ronchamp en chantier :

Pour revoir toute l'histoire de Charles Bueb et de Ronchamp :






dimanche 18 août 2024

Vous auriez des assiettes moches ?*




Dans les traces populaires de la réception du Patrimoine Architectural Moderne, il y a bien beaucoup de possibles. Les cartes postales en font partie bien entendu mais aussi des articles sur l'architecture dans des revues non-spécialisées, les sacs plastiques, les portes-clefs bref souvent des objets de souvenir ou de tourisme produits en grand nombre.

Il en va alors comme des cartes postales et c'est notre étonnement à découvrir ces objets qui nous trouble bien plus que les objets eux-mêmes car, finalement, on reconnait bien leur droit à exister, presque leur logique. Si une construction moderne est populaire, reconnue, visitée, pourquoi donc, en effet, ne serait-elle pas représentée comme plein d'autres objets touristiques dans des artefacts aussi communs ? Alors ? Pourquoi cet étonnement si ce n'est qu'aujourd'hui cela nous semblerait impossible.

L'assiette-souvenir fait bien partie de ces artefacts. Je les collectionne.
Enfin...je devrais dire que, comme pour les cartes postales au début de ma collection : je les ramasse.
Je veux dire par-là que ce qui compte c'est la rencontre au petit hasard, sous une pile d'assiettes décorées, de tomber sur une qui concerne notre intérêt. C'est ce moment-là qui compte vraiment le plus, ce moment de surprise, de rencontre, ce Ah... qui réjouit et qui étonne. Vous allez, sans doute, à la lecture de cet article, vous-même pousser ce genre de petits cris étouffés de bonheur (si, si, je vous l'assure).

Pour ce faire, je vais commencer par un chef-d'oeuvre, sans doute le clou de ma collection, l'une des assiettes-souvenirs les plus incroyables, je devrais dire improbables, de part l'objet architectural ainsi représenté mais aussi de part son style qui lui est si ostensiblement éloigné !



Alors ? Je vous avais prévenu !  
Voilà bien une assiette en quelque sorte programmatique de ma collection ! Celle-ci est un ensemble de signes qui me font de l'oeil comme si il était impossible que je ne la possède pas. D'abord, bien entendu, l'architecture représentée : l'église Sainte-Bernadette du Banlay à Nevers par Claude Parent et Paul Virilio. Il n'est plus la peine de dire ici ma relation avec ces architectes. L'autre signe est la date : 1967 ! Ma date de naissance ! 
On admirera comment J.M pour A.Montagnon a réussi à traduire les traces du banchage du béton par de simples mais si beaux petits coups de pinceau formant la matérialité du béton de Nevers : remarquable traduction. Sur la page Wikipédia, j'apprends d'ailleurs que la Famille Montagnon fut bien à l'origine de la poursuite de la grande tradition de la Faïence de Nevers et c'est vraiment une joie de voir ainsi un art populaire, ancien, venir se croiser avec une architecture moderne. On note aussi la belle simplicité du décor.
On voit là, déjà, dans ce mélange des genres (style et objet) quelque chose qui nous rappelle immanquablement le travail drôle et puissant d'un Wim Delvoye. Si la famille Montagnon pouvait nous raconter son approche de Sainte Bernadette de Nevers ce serait fantastique... Y-a-t-il eu d'autres exemples de l'utilisation et de productions avec comme motif Sainte-Bernadette du Banlay ?
Quelle joie cette assiette !

Je continue avec une autre production s'accrochant à une tradition de la céramique : Rouen.
Je continue avec donc un autre type de proximité personnelle :




Je ne suis pas allé bien loin pour trouver celle-ci ! Mais avouez que là également, le désir de croisement entre architecture moderne et contemporaine et fabrication  traditionnelle est bien réussi et nous emporte avec un certain étonnement mais aussi avec un certain humour.
Le dos nous informe aussi un peu.
Et...j'ai un doute sur la réalité du fait main du décor central, celui de l'église du Vieux Marché de Rouen dont les architectes sont Arretche et Gaudin. Une oeuvre magnifique d'ailleurs, absolument immanquable. J'ai raison ! Avec mon compte-fil, comme pour mes cartes postales, j'observe nettement que l'image centrale est tramée...Donc il s'agit d'une décalcomanie apposée et cuite. Je pense que le décor main de Marli est seulement réservé pour les bords qui reprennent bien les teintes et motif de la céramique de Rouen. On note que le modèle porte le numéro 241 ce qui pourrait signifier qu'il existe d'autres modèles d'assiettes avec un autre motif de l'église. Je ne sais pas si cette assiette a eu un grand succès commercial, si elle fut produite au moment-même de la construction de l'église et je n'ai jamais revu ni à Rouen dans les boutiques ni ailleurs ce modèle-ci.

Toujours une tradition de céramique et toujours un contraste :




C'est la toute première de mes acquisitions ! Le doigt dans l'engrenage ! Reconnaissez-vous la construction au centre de cette assiette en bleu de Delft ?
C'est écrit au dos mais sans le nom des architectes : Maaskant, Van Dommelen, Kroos et Senf. J'en aime l'audace du point de vue sur cette superbe architecture et l'idée de la glisser dans un décor aussi marqué historiquement. On notera tout de même un certain flou, une certaine mollesse du dessin peu précis. On dirait que ça a trop cuit ! Mais comment ne pas être séduit immédiatement par ce choc des représentations. Difficile là aussi de savoir ce qui a déterminé et ordonné ce besoin de fabriquer un tel objet, de savoir comment il était distribué.

Même si, comme pour les cartes postales, j'aime mieux les vues simples que les cartes en multi-vues comment donc renoncer à l'acquisition d'une telle pièce :







On notera là encore le choix du bleu comme signe d'une certaine tradition de la céramique peinte. J'adore la réduction graphique des représentations des architectures et toutes celles-ci ne vous donnent-elles pas envie de vous rendre à Toronto !
Faisons la liste des architectures représentées :
- Ontario Place et son dôme : Eberhard Zeidler, architecte
- Roy Thomson Hall : Arthur Erickson, architecte.
-New City Hall :Viljo Revell associé à Heikki Castren, Bengt Lundsten, Sepo Valjus.
(sans doute l'une de mes architectures préférées)
- la tour panoramique, CN tower qui occupe le centre de l'assiette.
On ne cherche pas où pouvait bien être vendu ce genre de souvenir ! C'est assez clair. On notera tout de même que cela démontre que la ville se reconnait beaucoup dans son architecture moderne et contemporaine qui est perçue comme une attractions, a place to be.
Là aussi, l'assiette est bien une production industrielle mais ici qui n'est pas rattachée à une tradition de la Faïence mais en reprend tous les signes. Une petite étiquette nous indique même que l'assiette aurait été produite...au Japon...

Attention ! Monument !




Voilà donc une assiette nous montrant le Berlin moderne, celui de l'après-guerre, celui de l'Ouest aussi. Je pense évidemment que ce type de production date d'avant la chute du mur. Comment résister à un tel esprit à la fois de synthèse du dessin et absolument kitch pour le bord de l'assiette ! Quel mélange audacieux ! On voit donc parfaitement l'église du Souvenir de l'Empereur Guillaume (Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche) en ruine reconstruite par Egon Eiermann (un chef-d'oeuvre absolu) et l'immeuble avec le logo Mercedes sur son toit, l'Europa-Center, par les architectes Hemut Hentrich et Hubert Petschnigg. On ne peut pas faire plus occidentale et internationale comme architecture. On notera avec amusement que le logo Mercedes côtoie la minuscule croix de l'église et la domine un peu. Cette assiette fut produite par Schedel Bavaria dont on admire la marque au dos de l'assiette.
Et l'inscription Berlin Bleibt Berlin (Berlin reste Berlin) est assez touchante et encore vraie aujourd'hui.

Voici l'une des plus spectaculaires et qui me fut offerte par Claude Lothier. Merci Claude :
N'est-ce pas merveilleux comme souvenir de New-York ?






Tout est réussi : dessin, couleurs, mise en scène de l'Empire State Building. On devine facilement où cette assiette a, sans aucun doute, été achetée, surtout que le dos de l'assiette enfonce le clou de manière claire et très complète ! On note tout de même que l'Empire State Building est entouré de deux autres architectures du Vingtième Siècle : le Coliseum et Palais des Nations Unies. On note aussi l'absence du World Trade Center, ce qui permet à mon avis de dater cette assiette d'avant sa construction. On note encore que cette superbe qualité de fabrication est de la célèbre fabrique Johnson Brothers England. Il s'agit donc d'un produit d'importation. Quelle merveille !

Avec le même motif central et toujours à New York :





Même si cette assiette reprend bien les codes graphiques anciens (on pourrait y voir un hommage à Little Nemo) il ne fait aucun doute qu'elle est bien plus contemporaine que la précédente. Un détail le montre clairement : une nomination du Kennedy International Airport. J'adore le dessin de la ville au pied de l'Empire State Building ! Petits volumes tout nets. On aime voir là encore le Palais des Nations-Unies et aussi le Rockfeller Center. 






Certaines architectures sont en quelque sorte attendues dans ce genre. Quand la laideur de certaines constructions rejoint le kitch, le surjeu des objets du souvenir...tout s'accorde pour une production assez caricaturale. Pas de doute que les machines du Futuroscope hurlant leur modernité et leur pseudo-avant-garde auront su trouver dans ces objets une certaine forme de légitimité. En ce sens, ces deux productions que je ne boude pas, sont exemplaires.
Les deux sont "signées" Yves Deshoulières" dont on ne sait pas si il s'agit du concepteur ou du fabricant.




Ce très grand plat nous montre donc l'Hôtel de Ville de Villerupt. Mais pourquoi donc ? Pour qui ? Qui décida un jour que cette petite architecture moderniste mériterait ainsi une production aussi ambitieuse ? Le dos nous réserve la surprise d'une production en Longwy décorée "à la main" ! Tout cela sent tellement les années 50-60 ! Surtout ce glacis noir profond dans lequel brillent de petites étoiles. Cadeau de la Ville de Villerupt pour des invités privilégiés ? Et combien reste-il de ce modèle  que je trouve si touchant dans son désir de bien faire. Peu d'infos sur les architectes Gilbert et Laporte de cet Hôtel de Ville très moderniste pour en dire quelque chose mais le bâtiment semblait très bien dessiné.



Et comment ne pas finir avec cette assiette que j'ai achetée hier (!) et qui me décida à vous montrer ma collection. Je n'ai pas grand chose à vous dire encore sur Royan, vous savez la place de cette ville dans ma vie et dans mes rêves d'y vivre malheureusement pas encore aboutis. On notera tout de même que ce n'est pas une production d'une grande qualité, ni le dessin, ni les choix graphiques ne permettent de se réjouir vraiment...On devine que le Casino est encore debout, ce qui signifie que le modèle du dessin est antérieur à sa destruction mais je reste persuadé que cette assiette-souvenir de Royan est bien plus récente que ça. Et choisir Notre-Dame et la Conche en lieu et place du Marché est aussi, pour moi, la certitude qu'il doit exister des assiettes de Royan avec le Marché. Cela ne fait aucun doute.

Pour finir, vous aurez compris que si j'aime me faire surprendre comme hier avec l'assiette de Royan, il y a forcément des bâtiments que j'aimerais trouver. N'importe quelle construction de Le Corbusier me ravirait et pourquoi pas Ronchamp par le céramiste Bézard ami de Corbu ? Et le centre Pompidou ? Je suis certain qu'il existe aussi des assiettes de ce bâtiment...Et pourquoi pas aussi rêver à des assiettes-souvenirs de Sarcelles, Grigny ou des Tours Nuages de Nanterre...Qui sait...
Continuons de chercher.
Pour voir les céramiques de Bézard, ami de Le Corbusier :
Ne pas oublier l'excellente revue Profane qui aime regarder ce genre d'objet autour de l'architecture :

* c'est l'expression détournée de celle que j'utilise pour demander et nommer normalement des cartes postales moderne sur les vides-greniers.

Dernière acquisition (21 septembre 2024)

Trouvée à l'instant aux Emmaüs, elle pourrait être l'archétype de ce que je cherche. Voilà une assiette d'une petite taille qui reprend avec beaucoup de qualité la Tour d'Auguste Perret à Amiens. On aime le graphisme très serré et les choix de couleurs un peu éteintes. On note le fabricant : création Almi, fait main inscrit sur une étiquette. On doute du "fait main" mais qu'importe ! Voilà un bel exemplaire qui va rejoindre ses camarades dans ma collection !



Dernière donation (dimanche 22 septembre) :

Hier, alors que je me suis rendu à Piacé pour les Journées Européennes du Patrimoine, Nicolas Hérisson qui depuis des années maintenant réveille le souvenir de Le Corbusier et de Robert Bézard dans cette petite ville de la Sarthe m'a offert cette assiette. Elle a la particularité d'être une ré-éditon d'un modèle créé par Norbert Bézard pour être vendu en souvenir à Ronchamp. Le Corbusier ayant pour l'apiculteur-céramiste de la Sarthe une véritable amitié, notre architecte avait soutenu le travail étrange et brut de ce paysan moderne dans la ruralité.
Bien entendu, on sort un peu de mes autres acquisitions parce qu'il s'agit bien d'une assiette-souvenir mais qu'elle ne possède peut-être pas, par son histoire, la liaison un rien naïve du surgissement d'une architecture moderne dans le champ touristique. Quoique...
Et puis, adoubée par Le Corbusier lui-même, cette production revue un peu à l'aulne de l'Art Contemporain lui donne une aura que l'amitié et l'engagement de Nicolas pour Piacé rendent toute particulière. Comme quoi, comme pour le ready-made, les circonstances de création et de donation d'un objet fabriquent tout autant sa perception et sa réception. Quelle soit la bienvenue dans ma collection et un immense merci à Nicolas Hérisson pour ce très touchant et beau cadeau.
Pour en savoir plus sur Norbert Bézard, Le Corbusier et Piacé, c'est une très belle histoire. Une visite s'impose !




Le mardi 6 mai 2025 :
Il fallait que ça arrive et cette collection ne serait pas sérieuse sans une assiette de la Grande Motte car, après tout, c'est bien par une carte postale de la Grande Motte que j'ai commencé ces blogs. Comment résister à cette magnifique assiette marron dont les délicats tons de brun rivalisent les uns les autres pour donner à cette assiette du bonheur l'image d'un vieux grès ?  L'éditeur de cette assiette-souvenir "fait main" (faut bien rêver) est La Cigale. Merci à eux pour ce si bel objet.




vendredi 9 août 2024

Corbusier ? Ronchamp ? What the fuck ?!

 Nous croyons toujours avoir fait le tour d'une certaine analyse possible des images. Et puis, au fond, finalement, cette analyse a l'air peu utile puisque aujourd'hui l'accumulation des images suffirait à construire une oeuvre, une idée et pire une critique. 

L'Instagramabilité des images (ce mot entrera dans le Robert bientôt) est même le seul et dernier acte de critique en architecture, art qui a pris le pli de cette révélation unique. L'immonde tour Alta (Altra raté) au Havre en est l'exemple. Il y en a des milliers comme celle-là mais celle-là, faut l'avouer elle est comac.

On pense peu les espaces, on écrit plus de poésie sur leurs articulations avec le monde et l'analyse reste maintenant en retrait, l'important étant de faire signe. Avant on aurait dit : faire semblant. 

L'architecture d'aujourd'hui (oui...) fait-elle semblant de faire architecture au profit des images ? Elle imprime sur les rétines ébahies des effets parfois d'ailleurs réussis qui doivent marquer les esprits par la puissance attendu d'un étonnement. En anglais on dirait : what the fuck ?!

Alors quand un exemple devenu historique (et presque fautif) se joue justement de sa propre image, on espère toujours que cela remettra les pendules à l'heure. Ronchamp fut bien la surprise attendue réglant d'un coup les questions et principes de la Modernité*. Un suicide de l'ordre durement établi en quelque sorte, une tumeur bubonique qui est d'ailleurs volontairement imphotographiable, je veux dire que, d'un seul point de vue unique, on ne peut en rendre compte.

"J'ai vécu le coup de Ronchamp." Claude Parent.

Il était malin (pas agent du Mal) le Corbusier. Alors ce que très vite la culture critique de l'architecture appela le caillou a du être dans l'obligation pour en évoquer sa mouvance de multiplier les points de vue et cela pour le pèlerin fatigué comme pour le critique ou l'architecte informé. Ici, pas de jaloux, tout le monde est à la même enseigne de cette impossibilité : représenter.

En voici une petite suite :



Je commence avec une vue parfaitement abstraite, abstraction bien volontairement considérée par Corbu, ici magnifiée par un photographe resté anonyme. Charles Bueb ?

On note comme la composition est implacable et ne laisse aucune chance au regardeur de saisir de quoi il retourne. Un grand pan de crépi blanc occupe la moitié de l'image et l'autre est composé de formes et de contrastes dont il est impossible pour quelqu'un qui ne serait pas venu là de comprendre leur logique. Cette effet de formes perdues, comme jetées au hasard hardi d'une composition ne peut être l'objet que d'un photographe ayant compris le désir de l'architecte de former un cirque des tensions, une idée de la ruine, un morcellement des espaces. C'est un photographe (j'a envie de dire et d'écrire) corbuséen, voué à la tache de rendre les honneurs d'une architecture de chaos et de sensations. Une photogénie bien calculée. Il faut d'avance en aimer cette abstraction, faire comme si Corbu était là pour nous guider les yeux sur des compositions concrètes et  fabriquées pour faire justement des images. Il faut donc une sensibilité convaincue d'avance pour comprendre l'utilité d'un tel cadrage. Mais, bien entendu, ce qui nous saute au yeux c'est ce putain de crépi. Pourquoi donc nous coller le visage contre cette surface grumeleuse, volontairement sauvage, racoleuse, paysanne ? Pourquoi donc le noir et blanc sert-il ici à jouer ainsi des états de surfaces entre le lisse et le rugueux fabriquant les masses, les séparant par leur tonalité de gris. Du blanc ? D'accord ! Mais seulement si vous en supportez sa matière, son grain. On dit aussi le grain en photographie. Quelle autre architecture fut ainsi photographiée de si près, la tête dedans ? Quel est ce message radical ? 


Sur cette autre carte postale, toujours sans photographe, on note que celui-ci a réussi avec une Chapelle toute de courbes d'en déterminer un angle droit qui s'enfonce dans le ciel : un coin.

Le photographe saisit le ciel dans l'espace entre l'abri du pèlerin et La Chapelle, comme si leur rôle était bien d'établir ainsi un certain ordre du regard. L'architecture serait aussi dans les espaces laissés vacants par le bâti. C'est bien là une idée ancienne. Mais ici, justement, les formes de ce bâti restent peu reconnues, peu saisissables et il faut en connaitre le programme architectural pour en dire quelque chose. Il faut être un photographe acquis à la cause de l'architecte pour se permettre de fabriquer une image qui, au lieu de décrire l'objet, en fabrique d'abord une atmosphère dont le bâtiment lui-même est vu comme un révélateur de points de vues et dont l'usage s'efface à ce rôle. Là encore, il faut sans doute être un photographe corbuséen en quelque sorte, déjà convaincu ou ayant bien accepté cette vision et sa mission.
Il est alors difficile de dire ce qui est une pure fiction du regard, ce qui est déjà organisé par l'architecte, de dire comment c'est le bâtiment qui commande lui-même ses vues. Et que voudrait nous raconter cet aplat du ciel étendu à l'infini ? Que sommes-nous chargés de prendre en compte ? Un infini pointé du doigt ?
La grande quantité de points de vues édités en cartes postales (et en grande partie visibles sur ce blog) est bien là pour prouver le jeu plastique du cadrage sur un tel objet. Une Chapelle mouvante, changeante, créant des surprises parfois face à elle, parfois cadrant le paysage, le remodelant pas ses limites, sa présence. Ce n'est rien d'autre que ça que je voudrais raconter.
Et combien de fois encore cela va-t-il durer ?
Walid Riplet.


* voir mon texte et celui de Claude Parent, le coup de Ronchamp, dans l'ouvrage sur Charles Bueb et La Chapelle de Ronchamp.

Les deux cartes sont des éditions de la Société Immobilière de N.-D. du Haut, sans date, sans nom de photographe, sans correspondance.

Pour revoir Ronchamp sur ce blog (faut un peu de temps...) :