dimanche 17 juillet 2016

We're stressed out in Reims

 

Jean-Michel Lestrade s'ennuyait ferme sur ce projet. Rien de particulier, aucun grumeau technique à résoudre, juste appliquer au mieux les résultats et les chiffres donnés par la règle à calculs. Il regardait le dessin pauvre, il attendait sans doute que quelque part, la future tour lui joue un tour et l'oblige à revoir ses calculs. Mais non, rien.
Lui qui aimait les structures, les appuis, les défis, ici, il devait juste donner un socle solide pour que la gravité n'emporte pas la construction lourde au centre de la Terre.
Il regarda une dernière fois les plans. Il souffla un peu. Il se promit de terminer demain au plus tard, pour passer rapidement à un autre projet plus intéressant car plus ardu.
Il éteignit la lumière sur le bureau de l'agence, ferma la porte, monta dans un silence religieux les escaliers pour ne pas réveiller Gilles et Mohamed qui dormaient déjà.
Il se dit qu'il faisait tout cela pour eux parce que c'est du travail et que c'est facile de gagner là un peu d'argent. Il fallait bien faire tourner l'agence et parfois ce type de chantier en amenait un autre plus palpitant, plus solide, plus étrange. Et puis, à Reims, il profitera de la visite du chantier la semaine prochaine pour remplir le coffre de la Ds d'une caisse de Champagne pour les Fêtes. Cela lui amena un sourire sur le coin des lèvres, il posa sa Lip sur la table de chevet en ayant soin de bien la remonter et il entreprit de finir son roman de science-fiction offert par les enfants pour sa fête des pères. Il ne se vit pas s'endormir. Le livre tomba de ses mains sur le sol sans que cela ne réveille personne dans la maisonnée. Un bruit léger de feuilles mortes..........


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 - Oui, je comprends bien ta position, mais c'est une position que tu tiens depuis une image et non depuis le réel !
 - Ah ! Encore ce débat sur l'image et le réel ! Non, tu vois, là, Alvar, je ne te suis pas. C'est bien du réel, ça, regarde ! Ne me dis pas que tu ne vois pas comme moi, une construction et que cette image, cette carte postale n'est pas aussi du réel !
 - Oui, ok ! David mais toi ne me dis pas que tu peux tout saisir de ce réel depuis cette représentation !
 - Oui, bien ! J'admets mais... Laisse-moi au moins la simple joie d'aimer les images et de leur trouver dans leurs qualités des possibilités de comprendre et d'apprendre. Ce n'est peut-être pas tout le réel mais c'est une porte d'entrée.
 - Aaaah... On n'y arrivera pas ! Mais ce n'est pas grave.
 - Ne me dis pas que tu ne trouves pas à cette image un potentiel poétique, fictionnel et même documentaire ? Regarde ! De tous tes yeux regarde !
Jean-Jean et Mitica regardaient depuis cinq minutes leur père et David se chamailler autour de cette carte postale. Les deux fils d'Alvar depuis quelque temps avaient aussi remarqué que les deux compères se tutoyaient sans avoir pu noter à quel moment, ils avaient franchi cette barrière.
 - Qu'en pensez-vous les gars ? demanda David en présentant sous les yeux des deux adolescents la carte postale.
 - Oh la ! Moi je ne me mêle pas à vos petites bagarres ! Répondit immédiatement Mitica, moi l'architecture je m'en balance, tu sais.
 - Moi, je pense comme vous David, rien que pour contredire Papa, ça me plaît trop de le voir ainsi philosopher ! reprit à son tour Jean-Jean. Et, franchement, je comprends votre position, elle est tout de même étrange cette carte. Et puis cette tour là, isolée toute seule, sur ce ciel blanc, je la trouve assez belle en fait.
 - Ah ! Mais je reconnais bien cette qualité, mon gars mais de là à porter un jugement architectural sur cette construction...
 - Mais si! Justement ! Alvar ! Si une construction permet une telle image c'est bien qu'elle a une certaine qualité ! appuya David.
 - Mouais, enfin... c'est un peu dur comme qualité !
 - Eh bien, laisse moi aimer cette dureté !
 - Moi, à Reims, j'aime mieux le Champagne ! affirma d'un coup Mitica.
 - Oh ba toi, depuis que tu as découvert les vignes, y a rien d'autre qui t'intéresse ! D'ailleurs, je crois bien qu'hier soir, tu les as vachement découvertes les vignes si j'en crois ton état à ton retour de soirée...
La conversation s'arrêta net. Tous regardèrent Mitica avec curiosité, cherchant dans le visage de ce dernier une preuve de ce que venait d'énoncer son frère.
 - Oui... D'ailleurs j'avais dit retour à 1h du matin pas à 3h... Si tu crois qu'on ne t'entend pas rentrer... reprit Alvar en appuyant un index sur l'épaule de son fils.
 - Ba... j'ai préféré me faire conduire que de revenir tout seul un peu éméché.
 - Un peu ! Non mais la franchement frangin ! Tu délires, t'étais fin bourré ! J'ai dû te coucher !
 - Bon, bon, on reprendra cette discussion ce soir. Là, on discute avec notre invité. Et franchement, entre le frère qui ne rentre pas à l'heure et celui qui cafte, je ne suis pas certain de savoir qui est le plus moral.
Un silence se fit sur cette dernière réplique d'Alvar. Mitica quitta la pièce avec son frère qu'on entendit chuchoter quelques prénoms d'amis de la soirée. Depuis la chambre de Jean-Jean on pouvait entendre maintenant Twenty one Pilots entamer leur fameux Lane Boy.


 Alvar et David restèrent seuls devant cette carte postale.
 - Reims ? Reims... il n'aurait pas travaillé sur La Rafale à Reims ton grand-père ? C'était un superbe bâtiment brutaliste de Damery, Vetter et Weil qui fut détruit il y a peu...
 - Ah ? Voyons... Dossier... Reims... Voyons... Non... Pour Damery, il y a ça mais à la Défense.
 - Enfin oui ! Ce n'est pas le centre commercial La Rafale mais c'est bien de Damery, Vetter et Weil ! Voilà ! La Tour Aurore ! Ça c'est de l'architecture et ça je l'ai vu Môssieu ! Je peux l'affirmer !
David exultait à la fois de la construction et de pouvoir reprendre la conversation sur les images.
 - Oui ! Mais avoue tout de même que celle-ci est un peu plus intéressante que celle de Reims ?
 - Ah non... Voilà que tu recommences...
Les deux amis continuèrent leur conversation animée. On entendit juste dans la cuisine le bruit assourdi d'un bouchon sautant d'une bouteille.
Mitica venait de trouver dans le réfrigérateur le Champagne rosé apporté par David pour le repas du soir.
 - C'est du Rosé mais ça fera l'affaire ! dit-il en servant à son frère et à sa mère Émilie une coupe du-dit breuvage.
Maintenant depuis la chambre de Jean-Jean, on pouvait entendre celui-ci chanter sur la musique :
    "..........When our momma sang us to sleep but now we're stressed out
      We're stressed out......."

 par ordre d'apparitions :
 - Reims, Quartier Wilson, nouvelles constructions, édition Jacques Freville. Pas de nom d'architecte ni de photographe.
 - Courbevoie, quartier de la Défense, éditions Yvon, impression Draeger procédé 301 (un must). Pas de photographe nommé.








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