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dimanche 26 mars 2017

Tous les horizons

Lorsque je suis arrivé hier à l'agence et que j'ai descendu l'escalier vers la pièce des archives, malgré tout, malgré la prévenance de Jean-Jean, je m'attendais à revoir Denis.
Pourtant, le brouhaha des voix masculines entremêlées, les intonations pointues que je savais de Jean-Jean, tout aurait pu, de marche en marche, me faire comprendre que l'autre, celui qui discutait n'était plus Denis mais Walid.
Je dois l'avouer cela me gêna un peu, comme une jalousie étrange. J'essayais de n'en rien faire paraître avant tout pour Jean-Jean qui me reçut en me prenant par l'avant-bras gauche et en me tirant un rien vers Walid. Je vis une figure ronde, joviale. Le mot jovial avait dû être inventé pour cette figure. La peau légèrement basanée ne sachant dire s'il s'agissait d'un atavisme familial ou d'une vie au grand air, une barbe naissante affirmée certainement depuis une adolescence de l'avant-veille, des yeux ronds grands ouverts et surtout d'un brun sourd, Walid fut immédiatement timide. J'eus droit à un sourire simple puis un bonjour à peine ânonné puis enfin, comme tombant dans un silence d'observation, plus rien d'autre que des gestes allant de se tapoter l'index sur la bouche pour soutenir une affirmation de Jean-Jean ou une manière très particulière de poser son cul sur la table de l'arrière-grand-père, geste que jamais je n'avais vu personne oser faire ici. Nous discutions de l'exposition, Jean-Jean prenait là un document, ici une photographie mais nous savions tous les trois que cette réunion avait un caractère plus particulier.
Walid savait qui il remplaçait.
Il fallait donc beaucoup de tact, de patience, de petits signes pour lui faire comprendre que je n'avais rien à voir dans cette histoire et que la seule chose importante était leur bien-être à tous les deux. Je ne sais plus pourquoi, sans doute une faute d'accord ou un lapsus évocateur, nous éclatâmes de rire tous les trois ensemble en prenant comme point d'appui Jean-Jean qui se laissait ainsi martyriser. Je vis alors Walid le prendre par le cou et lui asséner une petite tape sur le bas du crâne. Ils se chamaillèrent un rien et Walid prit le dessus en affirmant d'un coup :
"Ba voilà, fais comme tu veux ! "
Je me permis de leur rappeler que nous avions un travail à faire et, alors que je partais dans un discours réprobateur sur l'avancement du classement, Walid, sans mot dire, me tourna le dos et partit au fond de la pièce. Il revint tranquillement avec une pile bien droite de documents, tous parfaitement rangés.
"Voilà, David, ce que vous aviez demandé. J'ai rangé par année avec en sous-groupe par ordre alphabétique les lieux, les types suivant votre liste, les architectes puis enfin les collaborateurs. Je me suis permis de faire un dossier "choses inclassables selon les critères de David."
Cette dernière partie nous fit rire tous les trois mais surtout, c'était là la première phrase que Walid m'adressait directement. Je reconnus aussi l'écriture de Denis sur certaines des chemises en carton.
- Denis avait bien avancé, vous savez, j'ai seulement repris là où... euh... il avait dû arrêter, me dit alors Walid.
Il y avait dans la conjugaison du verbe devoir par Walid une politesse sensible.
Sur les dossiers, le mot Maroc était tremblant. Le mot Suisse plus appuyé.........................................
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Jocelyne regarda le train partir pour Marseille. Elle fit, comme dans les films d'amour qu'elle aimait tant, un dernier signe de la main à Jean-Michel qui partait pour le Maroc. Elle savait que ce qui la séparerait maintenant de lui ce n'était pas tellement les kilomètres que le temps nécessaire à ce nouveau chantier. Ce nouveau et important chantier, car, pour la première fois, Jean-Michel venait de recevoir une commande pour l'Afrique du Nord dont il ne connaissait rien. Royan se montait tranquillement et ses plans devaient encore attendre un peu pour passer au chantier, Mulhouse et Guth le laissaient partir pour ce mois au maximum. Ce que ne savait pas Jean-Michel c'est qu'il ferait dans ce Maroc une rencontre singulière, l'une des plus importantes de sa vie, celui du cadeau d'un fils offert par sa mère. Là-bas, grandissait déjà dans les bras de Yasmina, Mohamed. Tous deux ne se doutaient pas non plus de la venue vers eux, d'un amour inconditionnel.
Jean-Michel regarda d'abord le paysage comme suspendu à la disparition de la silhouette de sa jeune femme, il regarda le flou du premier plan laissant, derrière la vitre, la netteté du second puis du troisième, toujours plus lent, comme si l'horizon en frottant la vitre ralentissait le passage du paysage. Jean-Michel avait salué tout le monde dans son compartiment, il avait trouvé sa place, avait fait mine de n'avoir rien envie de partager et tout en souriant à une très jeune enfant jouant avec une poupée, il avait sorti un roman policier acheté sur le quai par Jocelyne. Il essaya de se perdre dans l'histoire, d'être malin et de décrypter dans l'écriture les indices qui y étaient cachés par l'auteur pour trouver avant la fin du roman le coupable. Mais il pensait à son voyage, le train, le bateau, la rencontre avec l'un des architectes à Marseille, la visite du chantier finissant de la Cité Radieuse et puis le départ pour Casablanca.



Il devait en effet rejoindre Desmet qui l'accompagnerait jusqu'à son bureau marocain pour la mise en chantier d'une tour dont la structure devait être parfaitement calculée. Il avait déjà un peu étudié par conscience professionnel le projet des architectes suisses associés au projet, une autre tour, cette fois construite à la Chaux-de-Fonds dont le modèle était très proche. Jean-Michel Lestrade était un homme de terrain au sens propre du terme. Il lui fallait toujours voir le sol, toucher la terre, entendre les rapports sur les fondations du bâtiment car, il disait que son travail ne pouvait jamais être identique sur un sable, une boue, un schiste. Il aimait la géologie des bâtiments. Pour Casa, on lui avait envoyé un rapport détaillé des sous-sol mais qui était un rien ancien et peu éclairant. Combien d'appuis ? Combien de puits de béton coulera-t-on dans le sol de Casablanca pour monter une tour de cette envergure ? Toujours, il y avait tout à construire............................................................................
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Yasmina avait saisi fermement le blouson de cuir de Paco. Elle avait resserré son nœud de foulard sur les conseils de Jocelyne. La moto ne lui laissa pas le temps de s'habituer au confort un peu mou du tansad que déjà le vent et la vitesse lui procuraient une joie intense. Elle se rendit alors compte qu'elle avait même en cet instant oublié de saluer son Momo accroché lui, dans les bras de Jean-Michel et qui, tous deux, la regardaient partir.  Elle tenta de se retourner mais n'avait que peu de place avec la visière de son casque et surtout, le virage pris, elle savait que c'était trop tard. Elle ne sut pas alors dire si ses larmes étaient de la joie de partir, du vent dans ses yeux ou de ce regret d'un au-revoir loupé avec son fils. Elle se rapprocha du dos de Paco, le serra intensément. Elle ne voulait plus faire qu'une seule personne, une masse ferme qui ne pourrait pas tomber. Elle ne savait pas pourquoi mais elle en était certaine, Paco souriait.
 - Ousékéva Maman, demanda Mohamed à son père adoptif.
 - Se promener avec Paco, lui répondit Jean-Michel. Ils reviennent demain. Et toi, ce soir, tu vas au cinéma avec ton frère !
 - Vrai ? Qu'on va voir quoi ? demanda Mohamed.
 - Eh bien, je crois que c'est un film de cape et d'épée, avec Jean Marais.
 - Dekapédépé ? C'est quoi ?
 - de cape... et... d'épée... Tu vois ? Avec des brigands.
 - Ouais, tu verras, ça à l'air d'enfer, j'ai vu l'affiche hier, reprit Gilles.
 - Allez ! On rentre ? Je vous fais un goûter et on file au cinéma. Jean ? Tu prends la voiture ou on ira à pied ? demanda Jocelyne.
 - On ira à pied, en famille, tous ensemble.
Mohamed descendit des bras de Jean-Michel.
Yasmina descendit de la moto de Paco.
La mer était plate. Paco souriait.


par ordre d'apparition :
carte postale éditions A.P.P.I, G. Audissou, Casablanca, immeuble Romandie.
L'éditeur nomme bien Messieurs Gabus et Dubois comme architectes en Suisse et Messieurs Desmet et Maillard comme architectes à Casablanca. Fonds Lestrade, ne pas dupliquer sans autorisation.
Nous reviendrons prochainement sur ces architectes.

jeudi 5 juillet 2018

Il fait un peu Freyssinet chez Lestrade

Tentative de reconstitution du dialogue téléphonique d'hier. ( Jean-Jean, Walid, corrigez-moi au cas où) :

Driiiiiinnnngggg.... (J'espère que mon imitation de sonnerie de téléphone vous ravira)
- Allo ? Oui ? Jean-Jean ?
- Ouais, c'est moi, salut David.
- Comment va ? Et Walid ?
- Ba super ! On part mardi prochain pour Marseille
- Chouette ! Je n'ai pas vraiment besoin de te dire quoi voir...
- Ba non ! Là... du coup, je connais... en fait...
- Oui ?
- En fait, on a trouvé des photographies intéressantes dans le carton bleu, tu vois ?
- Celui sans classement, derrière la porte ?
- Ouais, celui-là. Je t'envoie les scans en direct ok ? T'as le temps ?
- Ba oui ! Je te rappelle à réception ?
- Ouais, parfait, tu vas aimer....
- Ah ?....
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Driiiiiinnnng
 - Allo ? Ouais, c'est David.
- Alors ? Hein ! Je t'avais dit !
- Ba, là... Jean-Jean, évidemment, je connais l'endroit...
- On en était sûrs avec Walid, il m'a même dit que tu aurais peut-être même des photos à toi.
- Ba, non, je ne suis jamais allé à Saint Pierre-du-Vauvray exprès pour ça, mais je connais bien ce pont.
- T'as vu ? Incroyables ces images non ? Ce chantier ! Ma préférée c'est celle du coffrage des soutiens du tablier !
- Oui superbe, toutes superbes, c'est des vues de la reconstruction de ce pont qui fut détruit pendant la guerre.
- Ouais on a vu ça sur le net, ils ont reconstruit le même. Les photos sont datées mais je crois qu'il doit en manquer dans la série.
- Sans doute. Avez-vous trouvé avec Walid un lien vers ton arrière-grand-père, dans ses notes ou autre ?
- Pour le moment non. Pas facile de savoir ce qu'il avait à faire avec Freyssinet en 46 ou 47. En tout cas, ça correspond bien à son âge, possible qu'il ait un peu participé à ce pont.
- Qu'en disent ton père ou ton grand-père ?
- Ba Papa, il sait pas et Papy Momo, il n'a pas encore reçu les photos mais il est affirmatif : il ne croit pas que Jean-Michel ait participé à ce chantier. Pourtant, les photos sont nombreuses et de qualité, quel intérêt pour lui d'avoir ça ?
- Le même que nous, Jean-Jean ! La curiosité du beau ! Imagine pour lui, l'importance d'un tel chantier. Je parierais bien qu'il est allé sur place juste pour voir comme pour la halle de Fontainebleau et, qui sait, il a dû demander un jeu de photographies. Tu ne m'as pas dit si les photos sont signées ?
- Attends... Deux secondes...
(au fond, au loin, Jean-Jean appelle Walid resté dans le sous-sol de l'agence et lui hurle de regarder derrière les photos. On entend vaguement Walid répondre Henry... Louviers)
- Ouais David ? T'es toujours là ?
- Oui
- Alors Walid me dit que c'est le Studio Henry de Louviers qui a tamponné le dos des photos.
- Oui ? Donc un photographe local. Sans doute un achat ou une commande de Jean-Michel Lestrade, à moins qu'un confrère les lui ait envoyées.
- Tu devrais y aller et faire des photos de maintenant.
- Ah... Oui... C'est une idée... Oui
- T'as pas l'air enthousiaste David ?
- Non, c'est pas ça, c'est que le souvenir que j'en ai c'est que c'est compliqué de tourner autour maintenant, mais, oui, tu as raison, je devrais aller voir.
- C'est vraiment de Freyssinet ce pont ?
- Ba, le concept oui. Il est même classé aux Monuments Historiques maintenant. C'est un modèle courant mais pas avec une telle envergure. On trouve souvent encore ce genre de pont sur nos routes. Ça a la beauté simple des idées géniales. Deux arcs précontraints, tendus qui portent par le haut le tablier. Magnifique non ?
- Ouais, la vache.
- Mais comment vous avez su que c'était près de chez moi ?
- Ba David... Tu déconnes ? On a agrandi le détail de la plaque d'inauguration, c'est marqué dessus...
- Ah, j'suis con...
(rires)
- Par contre, il n'y a pas le nom de Freyssinet ! Qu'est-ce qu'on en fait ? On les garde pour l'expo ou on les range et où ?
- Pour l'expo, oui, c'est important de montrer sa curiosité. Dans l'agence, tu devrais trouver une boîte noire avec écrit dessus...
- Génie Civil... oui, David, on range dedans !
- Ah mais c'est Walid ! Comment vas-tu ?
- Oui Jean-Jean m'a passé le tel, il est parti répondre à la porte.
- Bon, rangez-bien ces images. Elles sont superbes. Et préparez bien votre départ pour Marseille et...
- ...Oui, tu me fais marrer quand tu fais le type attentionné... On a l'impression d'un vieux tonton attentif qui...
- Eh, petit con, tu préfères que je m'en tape de votre...
(rires)
- ...Oui, Tonton... on va faire bien attention. Tonton... On va bien manger, bien se laver et changer de T-shirt tous les jours...
(rires)
- Bon... Ouais... facile... J'irai faire des photos du pont demain, ok ? Je vous les enverrai, bien entendu. Et ce serait chouette que vous veniez le voir, un week-end, c'est toujours moi qui viens et jamais...
- Et les reproches maintenant ! Tu me fais trop marrer Tonton David !
(rires)
- Repasse-moi Jean-Jean, lui au moins...
- Il est sérieux !
(rires).

Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur Jean-Michel Lestrade, ingénieur-structure, vous pouvez lire les anciens articles Momo et Gilles ou regarder ma conférence ici :
https://drive.google.com/file/d/0B6EawGgUKcKmQ1F2dkRpYm52aTQ/view  

Ne pas copier ces documents sans autorisation de la Famille Lestrade.
Merci Gilles.






































































































Ma visite de ce jour, le pont est en travaux !















samedi 29 avril 2017

Comme des mains autour



- Moi, j'aime bien. Tu vois là, regarde, y a comme le désir de faire monter la ville au-dessus du sol, tu vois, les dalles, ça permet aussi de libérer le piéton du reste du flux de la circulation automobile et puis ça invente aussi des espaces, des places, des lieux pour regarder, tu vois, en fait des distances.
- Mouais... Mais pourquoi ce serait négatif de vivre à la hauteur de la circulation ? Pourquoi que la circulation, le mouvement, la frénésie urbaine ne pourrait pas être un spectacle, une attraction ?
- Ba ça pue, c'est bruyant, ça coupe les chemins du piéton, c'est toujours la voiture qui gagne, toujours le piéton qui attend sur le trottoir, toujours.
- Ok mais alors c'est une question de circulation, de règlement des cheminements pas tellement une question d'architecture
- Ba... Architecture et urbanisme ça fait le travail ensemble tu crois pas ?
- Si mais justement, moi je crois que les circulations et les objets de cette circulation doivent travailler ensemble et pas faire finir le piéton sur des îles de béton dont le seul intérêt est le vide comme si le vide était un objet urbain !
- Mais, mon gars va à Venise, tu verras comment le vide il fait ville, redonner du vide à la ville c'est donner la chance de la rencontre. Non ? Portzamparc c'est pas un con ?!
- Moi, je crois pas à ça tu vois, finalement, sur une place, un trottoir, un parking on est toujours tout seul ! Tu peux bien vivre en pleine solitude à Venise, c'est pas la beauté harmonique d'une placette aux Hautes Formes qui te fera rencontrer du monde ou sortir de ta solitude, l'altérité urbaine comme dit David, c'est d'abord une altérité pour soi non ?
- Euh, je ne voulais pas...
- Ah tu vois, David n'est pas sûr de lui...
- Disons que...
- Non, non, reprit Walid, franchement, je crois que les dalles c'est beau, c'est minéral, c'est un spectacle ok ! Mais je ne crois pas que ce soit un meilleur système ou même une solution. Je ne veux pas confondre ou opposer un spectacle à un autre. Il n'y a pas de solution urbaine adéquate, il ne devrait y avoir que de l'éducation. En fait, dans un bus, quand tu laisses ta place, tu t'en fous de la couleur du siège ou de la marque du bus, tu es juste en train de porter attention à l'autre et....

Je laissais Walid et Jean-Jean à leur discussion. Je regardais comment les mains de Walid remuaient l'air, comment il avait toujours cette facilité à prendre l'espace, à s'installer, à être au centre. Jean-Jean essayait de venir dans cet espace, de respirer le même air, de jouer aussi avec la construction de son espace. Walid assis sur la table en écoutant Jean-Jean, ne le regardait pas, il continuait de trier les documents, de ranger, de pointer un détail. Jean-Jean, pourtant plus grand, semblait ramassé, essayait de croiser le regard de Walid et il faisait sans s'en rendre compte, des petits tours sur lui-même. Tous les trois avions regardé le dépliant consacré à cette incroyable réalisation de l'Hôtel de Ville de Toronto par Viljo Revell son architecte. On y trouvait toutes les préoccupations de l'époque, une forme d'évidence du programme projeté sur l'extérieur, une clarification des espaces, un désir, au fond, malgré le béton, d'une transparence des enjeux et des circulations. J'aimais comment les Tours, comme les mains de la sculpture La Cathédrale de Rodin, tournaient autour du dôme, j'aimais la rampe, le vide et l'espace entre les deux Tours. Jean-Jean et Walid étaient surtout intéressés par la minéralité, la peau de la façade, et la manière dont l'ensemble venait prendre sa place dans le réseau urbain. Le dépliant avait une particularité, il n'avait aucune photographie, tout était dessiné sauf la première vue qui ne montrait pourtant pas l'Hôtel de Ville ! Walid me dit qu'il pensait que lors de la conception du dépliant, l'ensemble ne devait pas être achevé. Je me rangeais à cet avis. Nous n'avions aucune idée de comment ce document avait atterri dans les archives de l'Agence Lestrade, certainement apporté par une amitié voyageuse ou expédiée depuis le Canada.
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Dans la cuisine, posée sur son bord, appuyée comme un minuscule écran de cinéma, la carte postale du square Nathan Phillips et de son Hôtel de Ville  à Toronto attendait dans la moiteur de la cafetière que Jean-Michel descende et la trouve. Yasmina avait exprès laissé la carte postale sur la table familiale parfaitement installée pour le petit déjeuner. Elle savait que, chacun leur tour, Jean-Michel, Jocelyne puis enfin son fils Mohamed, certainement très tard et en dernier, tout en trempant leurs tartines dans le café seraient contents de voir cette image envoyée par François, ami de la famille.
Yasmina savait que Jean-Michel aimerait que François précise que les autoroutes sont formidables ! En ce mois de juillet, Momo fut pourtant le premier à descendre. Il regarda la carte sans y toucher, de près, avec une attention particulière. Il ne voulut pas lire la correspondance et laissa sa mère, étonnée de le voir si tôt, lui donner le nom de l'expéditeur. Momo émit un ah... de surprise, puis, disparaissant dans ses préoccupations, Momo resta silencieux. Sidonie attendait la naissance de son fils Alvar. Momo n'avait que ça dans l'esprit. Il vit alors, bêtement sans doute, les deux Tours comme des parents et la coupole comme l'enfant, à la fois autour, protégeant mais laissant le ciel au-dessus, laissant la lumière et l'espace caresser la blancheur de l'épiderme de ce dôme.
Yasmina posa sa main sur le cou de son fils. Elle aimait ce duvet fin à la base de ses cheveux. Momo ne bougea pas, ne dit rien, laissa comme à son habitude, ce geste de tendresse qu'il connaissait par cœur avoir lieu.
La savatte glissa du pied gauche de Momo. Il émit un soupir, ne sachant plus très bien ce qu'il devait faire aujourd'hui.
- Tu es déjà debout, lui lança soudain Jean-Michel descendu à son tour dans la cuisine ?
- Ba, oui.
- Oh ! Belle architecture ! C'est François ! affirma Jean-Michel en se saisissant de la carte postale. Toujours en voyage celui-là, c'est pratique de travailler pour Renault !
Momo ne réagit pas. Le pain absorbait le café au lait. À nouveau sur son cou, il sentit une main. Cette fois, c'était Jean-Michel.
-Tu fais quoi de ta journée mon fils aujourd'hui ? lui demanda son père............................................

 









 

 

 

mercredi 8 février 2017

Je suis amoureux



- Jean-Michel, voici le courrier. Il y a une lettre du Maroc, je crois que c'est Hassan.
-Ah ? Merci Yasmina.
Jean-Michel, méticuleusement, ouvrit l'enveloppe d'un coup de lame rapide. Il aimait toujours le bruit que cela faisait. En effet, le courrier venait du Maroc, avait été expédié cinq jours avant. Il reconnut immédiatement la piscine et retourna la carte postale. Son ami Hassan lui écrivait depuis Sidi Harazem, depuis la somptueuse piscine circulaire de Zevaco. Jean-Michel se projeta d'un coup sur place, se rappela sa visite avec Mohamed de ce lieu magique. Hassan était leur guide et aussi un ancien ouvrier maçon qui avait travaillé avec le père de Mohamed. Ce détail, Mohamed ne le connaissait pas. Jean-Michel lui montrera la carte postale demain. Aucune mention à Yasmina qui, pourtant, avait bien connu Hassan. Jean-Michel regarda Yasmina qui vaquait à ses occupations matinales ne semblant pas touchée par ce détail. Jean-Michel se promit que demain il montrerait la carte postale à Mohamed et qu'il lui dirait qui était Hassan. Il posa la carte postale sur le bureau, bien en évidence, pour se rappeler d'en parler.
Jean-Michel et Yasmina n'eurent jamais l'occasion de revoir le Maroc.
Mohamed y retourna avec son fils Alvar quelques années plus tard.
Hassan serait à l'aéroport.




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Mon Denis,
Je suis amoureux. (de toi encore).
De toi encore.
Nous nous étions fait la promesse de tout nous dire alors je continue à tout te dire.
Il est venu la semaine dernière me voir à la fin des cours, il avait avec lui un livre sur les brouillards toxiques. Il voulait savoir si j'allais bien. Il est reparti aussi vite. J'ai regardé son dos. J'ai compris.
J'écris tout cela dans le carnet que tu m'as laissé. J'ai proposé l'argent à mon père pour faire le montage de l'expo sur mon arrière-grand-père. T'aurais vu leur tronche ! Je ne sais pas quoi foutre avec ton argent. Alors pourquoi pas. Mon père s'y refuse, étrangement c'est ma mère qui est pour.
Je t'ai pas dit. Il s'appelle Walid. Walid. Walid ça me fait marrer car je me dis que Walid je peux le lire comme valide. Tu vois où j'en suis.
J'ai rendu mes partiels. Pas terrible sauf mon texte sur Parent. Tu devineras facilement qui m'a aidé. Tout le monde est gentil avec moi, comme si du mou s'était installé entre eux et moi. Une prévenence prévenance, c'est comme ça que David m'a dit que ça s'appelait. Une prévenance. J'aime bien. Mais ça me fait mal aussi car je sais que c'est sur ton absence que ça se pose. Au début ça me faisait chier cette attente des autres de ma tristesse.
Dis-moi que d'une manière ou d'une autre, tu reviendras.
Walid te ressemble. Pas physiquement. Mais par sa manière de me laisser de l'espace. Il sent bon.
Il me dit tout le temps : "comme tu veux". Des fois c'est pénible.
Il faut qu'on fasse un projet de réhabilitation. J'ai choisi un truc déjà démoli. La halle de Fontainebleau. Avec Walid, on va sur place, vendredi. On verra jusqu'où on ira. Je te dirai. Je te dis tout.
Je suis amoureux.
Jean-Jean.
PS : ci-jointe, une carte postale envoyée par Gilles et Mathew.
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Carte postale des éditions Alfred Mainzer.

Tu avais raison. Pas si facile de trouver une carte postale du World Trade Center à New York aujourd'hui. Celle-ci chinée dans un Yard-Sale, au petit matin, hier. Mathew a aussi chiné un grand mug Chewbacca qu'il te donnera au retour en mars. Sois patient ! Bises de nous deux. Gilles et Mathew.

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dimanche 18 juin 2017

Les raisons des images



- Tu vas prendre, tiens... Euh... Cette photo. Tu vas t'asseoir, te calmer un peu et tu vas me calculer le poids et la masse de béton pour une cheminée de ce genre.
- Purée ? Quoi ? Non mais tu rigoles comment que tu crois que...
- Allez ! Allez! Tu discutes pas ! Tu remontes pas tant que t'as pas essayé. Je dis pas réussir, je dis au moins avoir fait l'effort d'essayer. Tu peux le faire.
- Mais bon, Merde fais chier...
- Oh eh, tu te calmes et tu me parles sur un autre ton d'accord ? Sinon c'est clair, tu restes cet été ici, avec moi pour finir le chantier d'Ivry et...
- Ok ok ! Je le fais ce putain de calcul. Donne-moi une heure, une petite heure et tu pourras me foutre la paix.
Le silence se fit. Jean-Michel regarda Mohamed prendre sur la table les règles à calcul, deux rapporteurs, les perroquets, et le guide-calculateur du béton armé. Il posa son menton sur son bras accoudé sur la grande table. Sa jambe gauche était prise d'un tremblement irrépressible qui faisait un léger tac tac tac sur la table. Jean-Michel se mit en face de son fils, le regarda dans les yeux, attendit qu'il ait vraiment commencé le travail.
- Peux pas savoir la hauteur de ta cheminée, j'ai aucun point de repère.
- Tu plaisantes ! Regarde l'image, tu trouveras. Taille moyenne d'un ouvrier maçon, disons un mètre soixante-quinze. Voilà ta base.
La mâchoire serrée, tapotant la table avec le réglet, Mohamed commença à mesurer.
- Ouais mais y a la distance entre les personnages et la cheminée qui les rend plus grands. J'vais tout de même pas faire une projection en perspective pour établir la proportion et...
- ........
- Ok, ok ça m'aide vachement ton silence....
- .......
Jean-Michel saisit alors le journal et se mit à lire. Derrière la barrière des pages largement déployées du journal, il esquissa un sourire que son fils ne put voir. Il entendait marmonner Mohamed entre ses dents. Quelques mots jaillissaient ainsi : hauteur, faire l'addition, purée, purée, pas l'épaisseur.
- Papa ?
- Oui ?
- J'ai pas l'épaisseur là, vraiment comment je fais pour la masse ?
- Bonne réflexion. Oui. À ton avis ? Constante ?
- Euh... Non... Dirais plus épaisse en bas et en couronne. Moins au creux. Disons conique de surface ?
- Voilà. Disons conique de surface. Et partons sur un vingt-cinq par soixante et....
- Non, non, désolé Papa mais là c'est trop et pas assez. Je serais parti sur un dix-sept au mieux et quatre-vingt en socle pour...
- D'accord ! Je prends.
Le silence se fit à nouveau. Le crayon fit des sillons de cheveux sur la tête de Mohamed tant il se le passait sans cesse dans sa chevelure. À nouveau, il se mit à marmonner.
- Volume intérieur, rayon du cylindre par PI et je multiplie, je retire l'épaisseur et...
Après vingt-cinq minutes et arrivant à la dernière page de son journal, Jean-Michel demanda :
-Alors ? T'en es où ?
- J'ai le volume mais pas le poids. Mais bon c'est trop facile ça.
- Tu as pensé au ferraillage dans ta soustraction ?
- Purée, bordel !
- Eh oui...
Momo reprit ses calculs. Il regardait de temps en temps si son père le surveillait et il trouvait alors toujours ses yeux qui le fixaient.
- Je pars sur un ferraillage en couronne aussi ? Genre panier ?
- Oui, si tu crois que ça tiendra.
- pof pof pof, ba oui avec des piliers en reprise de charge. Piliers en...
- Piliers en V. Oui. Allez, dépêche-toi, j'ai faim................................................................................
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- Et il trouva ?
- Oh oui ! Enfin avec le peu d'informations qu'il avait, il s'était débrouillé. Tu devrais lui parler de cette photo la prochaine fois que tu le verras et il te le dira lui.
- Mais il put partir en vacances alors ?
- Oui, avec ta mère et tiens-toi bien, il eut même le droit d'y aller avec la DS !
Alvar éclata de rire en écoutant la conclusion de son oncle Gilles.
- Ils avaient quand même une drôle de relation ces deux-là non ? demanda Alvar.
- Ba faut avouer que ton père, il aimait bien faire des conneries et il était parfois ingérable !
- Il avait fait quoi cette fois-ci pour mériter cette punition ?
- Je sais plus... Découché sans doute sans avertir. Tu sais ça. Il partait comme ça des fois, ton père. Pas longtemps. Il partait. En fait, il ne rentrait pas. On le voyait le matin au petit déjeuner comme d'habitude puis, le soir, on attendait. Et rien. Il ne rentrait pas, ne prévenait pas, rien, silence radio. Cela inquiétait Mamie Jocelyne et bien entendu rendait folle Yasmina car elle voyait que cela peinait tout le monde. Mais c'était incontrôlable. On le retrouvait parfois errant. Il fut ramené à la maison comme ça par des copains, des gendarmes. Tu imagines...
- J'ai essayé d'en parler avec lui une fois et il m'a juste dit que c'était comme un vide.
- Ah oui...
- Oui. Et tu sais ce que c'est ce bâtiment avec ces cheminées de refroidissement ?
- Oui, enfin, une centrale thermique. C'est pas écrit ?
- Non. Et David veut savoir pour l'expo si le grand-père a travaillé dessus mais vu les costumes des ouvriers, j'y crois pas et David non plus.
- Ouais. C'est évident. Un truc dans le Nord. Je crois. Tu as demandé à ton père ? Momo est le plus apte à te répondre. Après tout, il a étudié cette photo avec attention !
- Il m'a dit que, franchement, il n'avait pas envie de se souvenir.........................................................
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Walid avait sorti des rayons tout ce qu'il avait pu trouver sur les centrales nucléaires. Il regardait avec attention tous les détails, avait lu en diagonale les dates et avait conclu rapidement que de telles cheminées de refroidissement pouvaient avoir été construites pour autre chose qu'un programme nucléaire même si, aujourd'hui, on a tendance à les assimiler. Il avait retiré ses chaussures et, quasiment seul dans la bibliothèque de l'école à cette heure tardive, il se promenait d'un rayon à l'autre, en chaussettes. Sur l'un des postes informatique, il tapa quelques mots sur un moteur de recherche : cheminées, histoire, refroidissement, béton. Il chercha, passa des pages, tomba sur des sites certes très techniques mais qui ne lui donnaient pas l'information qu'il cherchait, identifier le lieu de ces cheminées sur cette carte-photo. Il trouva d'abord que de telles cheminées pouvaient avoir été construites pour des centrales thermiques. La brique très présente dans l'image et le château d'eau lui permirent assez rapidement de penser qu'il pourrait bien s'agir d'une centrale thermique au charbon dans le Nord ou dans l'Est. Alors qu'il faisait défiler les images sur l'écran, pianotant sur le clavier, regardant avec attention les détails pour trouver un indice, il se vit partir dans des réflexions abstraites, son œil quoique mobilisé absolument par les images, en laissait d'autres, mentales, prendre le dessus. Il voyait Jean-Jean croisé pour la première fois, dans les escaliers de l'école, il y a six mois alors qu'il était accompagné de Denis. Il se rappela d'ailleurs que c'est Denis qui, le premier, lui parla. Walid essaya alors de trouver dans ce souvenir, dans cette projection mentale de Denis, le signe avant-coureur de son drame, comme si, visualiser le disparu à un moment perdu à jamais permettrait d'en saisir l'épaisseur, et même, de prévenir ce fantôme de son histoire tragique. Puis, Walid sur cet écran, celui-là même qui forme seul ces images, vit Jean-Jean, hier, tentant de retenir un carton avant sa chute dans l'agence Lestrade et comment avec ses bras tendus, il n'avait pas réussi à retenir la masse d'archives vers le sol, se retrouvant debout avec à ses pieds des monceaux de papiers à trier. Walid entendit alors pleinement le fou rire de Jean-Jean résonner dans l'agence. En fait, c'est la voix de la documentaliste qui le réveilla de sa disparition momentanée de la bibliothèque, lui indiquant que c'était maintenant l'heure de la fermeture.
Jetant vite un dernier regard sur la centrale thermique de Morcenx, il essaya de se rappeler ce nom. Il remit ses chaussures, quitta le lieu.
Son téléphone vibra dans sa poche. Il reconnut la sonnerie attribuée à Jean-Jean. Il ne décrocha pas. Il savait que ce signal ne le nécessitait pas........................
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Je regardais la ligne des ouvriers tous porteurs d'une casquette large et qui regardaient le photographe ayant reculé suffisamment pour que les immenses tours réfrigérantes rentrent dans le cadre. J'aimais immédiatement ce rendez-vous d'image, comment ceux qui travaillaient là, avaient formé une ligne de front devant le travail en cours, tentant ainsi d'en assimiler la responsabilité mais surtout la fierté. Dans le bas de l'image, à l'arrière des ouvriers, le bordel du chantier, les échafaudages, des constructions provisoires dont la fragilité de l'instant contrastait avec la solidité du béton coulé. Il est toujours émouvant de se rappeler cet éphémère et son esthétique de cabane. J'aime toujours me souvenir que le béton était coffré ainsi à cette époque, dans des lits de planches mal dégrossies comme celles des cercueils d'un western spaghetti.
Je regardais les visages autant qu'il est possible avec un agrandissement. Je voyais des sourires sur des bras croisés et une certaine jeunesse aussi. Les habits, pauvres, ravagés par les rapiècements, sont bien ceux du travail sauf pour des hommes en petit groupe détaché à la gauche de l'image où le canotier sur la tête semble même incongru dans ce moment.
Comme toujours, je me perdais dans les conjonctures de la mort. La présence figée, l'indéniable rapport que j'entretenais alors avec eux n'avait aucun sens. Aucun. L'histoire de l'architecture ne pourrait pas cette fois me tirer d'une langueur, de la forme désespérée de cette rencontre inutile. Je pourrais bien regarder ces visages, ces corps pendant des heures, rien ne fera rencontre, au mieux des  digressions sur le réel de leur vie.
Je ne saurai rien des rapports de chacun d'entre eux avec l'autre, je ne saurai rien de celui qui fit l'image, ce tombeau somptueux. Je ne saurai rien de ce que chacun aura pensé de son image ni même s'il eut l'occasion de la voir, de la partager. Le voyage d'une image jusqu'à mon pouce et mon index la pinçant reste aussi un trouble. Pourquoi est-tu venue à moi image ?
Je faisais mine de regarder l'architecture de ces tours réfrigérantes, d'avoir quelque chose à en dire, de tenir la conversation sur l'image avec Walid et Jean-Jean. J'écoutais à peine les conclusions de Walid sur son enquête menée en début de semaine. Mais je n'étais pas présent. Je n'étais pas là, avec eux à Sèvres. Comment aurais-je pu ?
Le tintement aigu d'une cuillère contre le bord d'une tasse de thé me réveilla. Je regardais Walid assis en face de moi, les coudes posés sur la table de l'agence. Son téléphone posé à sa droite. Il me dit simplement en me regardant revenir :
- Pareil.