lundi 19 septembre 2016

Les ombres de Fontainebleau




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 - Non, non, la halle du marché de Fontainebleau, je n'y ai pas participé. J'étais un poil trop jeune et j'ai manqué le coche de peu. Pourtant c'est bien après ce chantier superbe que j'ai rencontré Esquillan et que j'ai pu beaucoup plus tard participer modestement au chantier du C.N.I.T. Mais la halle de Fontainebleau, tu vois, ça reste l'un des plus beaux morceaux de l'architecture de béton en France. L'un des chefs-d'œuvre du genre et tellement, tellement élégant dans l'absorption esthétique de la valeur technique. Tu vois, Alvar, pour moi, que la structure puisse faire beauté c'est le sens même de ces structures. Ceux qui ne voient pas dans le génie constructif d'un tel objet la poésie sont de tristes sires, des petits cloportes marchant sous les corolles des fleurs sans être conscients de leur beauté.
 - Et tu l'as connue comment cette halle de Fontainebleau ? demanda Alvar à son grand-père.
 - Oh... ça... je ne sais plus... Une rumeur sans doute, Tu sais de tels chefs-d'œuvre, tout le métier savait qu'ils étaient en construction, tout le monde se passait le mot et puis, il n'y en avait pas tant que ça de tels chantiers. Alors, on savait. C'est tout. On savait. Et tu sais, surtout, surtout on allait voir car le plus important était d'apprendre par l'expérience réelle de la présence de telles réussites françaises. C'était en partie l'Occupation encore quand cette halle d'Esquillan fut construite, alors, c'était aussi une distraction patriotique que de soutenir sa réalisation. Enfin, je crois. Apprendre c'est prendre la leçon sur l'ouvrage. Je me rappelle avoir dessiné cette halle, d'en avoir fait le tour, d'avoir même mesuré certains détails. Tu trouveras ça dans mes carnets, disons 1942 ou 43.
Alvar se leva, chercha sur l'étagère, descendit trois carnets. Pendant qu'il feuilletait les pages à la recherches des notes et des croquis de son grand-père, Il regarda celui-ci qui jouait avec Jean-Jean et Mitica, découpant des petits morceaux de papiers avec eux pour faire des constructions, posant là Jean-Jean sur ses genoux, riant à la roulade de Mitica qui fit s'écrouler la construction. Enfin, Alvar trouva deux doubles pages dans le carnet de 1944 sur la halle. Toutes deux pleines de dessins et de notes inscrites en bleu au crayon de couleur. L'écriture était parfaitement lisible, nette, précise, presque incisive et les dessins mettaient souvent le profil du béton en avant, bien ombré.
 - Tu pouvais aller, comme ça, pendant cette période, sur place pour faire de tels croquis ? Cela ne posait pas de problème ?
 - Quel problème ? Non... Je ne faisais pas de photos. Non, je n'ai jamais eu de soucis avec ça et même, les gens venaient souvent voir ce que je faisais. On me demandait souvent si je pouvais faire des portraits... Tu peux pas savoir comment j'ai emballé avec ça ! Le charme du dessinateur ! Ah, j'en ai fait des petits portraits rapides pour de belles demoiselles ou des paysages pour des bières gratuites !
 - C'est ce qui explique les pages déchirées parfois ?
 - Sans doute !
 - Regarde ! Tu as noté une référence à un article. Avril 43, l'Architecture Française. Je vais voir de tout de suite dans tes archives.




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Ce lundi 23 septembre 2013, Alvar avait voulu assister à ce massacre. Il faisait partie des nombreux citoyens qui avaient cru que l'intelligence, la réalité scientifique, et même le pouvoir politique auraient pu sauver de la bêtise locale ce chef-d'œuvre de l'ingénieur Esquillan.
Devant les barrières, impuissant, il vit les pelleteuses attaquer le Patrimoine sans remords. Il était en colère devant autant de stupidité et surtout de revirements politiques de la part du Ministère de la Culture et devant l'indifférence générale des autorités culturelles régionales et municipales.
Il pensait à son grand-père. Il se disait que, heureusement, Jean-Michel Lestrade n'assistait pas à cette destruction. Il se disait que dans un tel pays, dans une telle ville, rien n'était à l'abri de la bêtise démagogique, qu'il faudrait maintenant, sans doute, partout, toujours, être vigilant.
Détruire la halle de Fontainebleau c'était bien détruire une construction mais aussi un espoir français, celui de la Reconstruction. C'était donc aussi une faute morale.
Alvar avait honte pour l'architecte qui allait travailler sur les décombres d'un tel chef-d'œuvre.
Alvar vit un fragment de béton rouler sous la barrière et glisser à ses pieds. Il le ramassa. Il le rangerait avec ceux provenant de l'église de Royan, du centre commercial de Ris-Orangis, ou des étoiles de Renaudie à Ivry. Bien rangé sur l'étagère, ce morceau de béton, fétiche finalement d'une violence exercée contre la Culture, pourra caler les carnets de son grand-père dont il avait hérités l'année précédente. Cela amusa un peu ses deux fils à son retour à la maison. Ils regardaient ce drôle de caillou apporté par leur père. Mitica compara le poids, le granulat, la couleur de ce dernier morceau arrivé dans la famille. Jean-Jean me raconta plus tard qu'il continuait cette collection de béton. Que c'est dans les carnets de son arrière grand-père qu'il apprenait à dessiner les ombres.
Les ombres les plus sombres, celles de Fontainebleau aussi.







Par ordre d'apparition :
 - photographie de l'Architecture Française, avril 1943
 - carte postale André Leconte, Fontainebleau, datée de 1954
 - textes provenant de la revue nommée ci-dessus.
merci de ne pas reproduire les documents sans autorisation de la famille Lestrade.

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