dimanche 18 juin 2017

Les raisons des images



- Tu vas prendre, tiens... Euh... Cette photo. Tu vas t'asseoir, te calmer un peu et tu vas me calculer le poids et la masse de béton pour une cheminée de ce genre.
- Purée ? Quoi ? Non mais tu rigoles comment que tu crois que...
- Allez ! Allez! Tu discutes pas ! Tu remontes pas tant que t'as pas essayé. Je dis pas réussir, je dis au moins avoir fait l'effort d'essayer. Tu peux le faire.
- Mais bon, Merde fais chier...
- Oh eh, tu te calmes et tu me parles sur un autre ton d'accord ? Sinon c'est clair, tu restes cet été ici, avec moi pour finir le chantier d'Ivry et...
- Ok ok ! Je le fais ce putain de calcul. Donne-moi une heure, une petite heure et tu pourras me foutre la paix.
Le silence se fit. Jean-Michel regarda Mohamed prendre sur la table les règles à calcul, deux rapporteurs, les perroquets, et le guide-calculateur du béton armé. Il posa son menton sur son bras accoudé sur la grande table. Sa jambe gauche était prise d'un tremblement irrépressible qui faisait un léger tac tac tac sur la table. Jean-Michel se mit en face de son fils, le regarda dans les yeux, attendit qu'il ait vraiment commencé le travail.
- Peux pas savoir la hauteur de ta cheminée, j'ai aucun point de repère.
- Tu plaisantes ! Regarde l'image, tu trouveras. Taille moyenne d'un ouvrier maçon, disons un mètre soixante-quinze. Voilà ta base.
La mâchoire serrée, tapotant la table avec le réglet, Mohamed commença à mesurer.
- Ouais mais y a la distance entre les personnages et la cheminée qui les rend plus grands. J'vais tout de même pas faire une projection en perspective pour établir la proportion et...
- ........
- Ok, ok ça m'aide vachement ton silence....
- .......
Jean-Michel saisit alors le journal et se mit à lire. Derrière la barrière des pages largement déployées du journal, il esquissa un sourire que son fils ne put voir. Il entendait marmonner Mohamed entre ses dents. Quelques mots jaillissaient ainsi : hauteur, faire l'addition, purée, purée, pas l'épaisseur.
- Papa ?
- Oui ?
- J'ai pas l'épaisseur là, vraiment comment je fais pour la masse ?
- Bonne réflexion. Oui. À ton avis ? Constante ?
- Euh... Non... Dirais plus épaisse en bas et en couronne. Moins au creux. Disons conique de surface ?
- Voilà. Disons conique de surface. Et partons sur un vingt-cinq par soixante et....
- Non, non, désolé Papa mais là c'est trop et pas assez. Je serais parti sur un dix-sept au mieux et quatre-vingt en socle pour...
- D'accord ! Je prends.
Le silence se fit à nouveau. Le crayon fit des sillons de cheveux sur la tête de Mohamed tant il se le passait sans cesse dans sa chevelure. À nouveau, il se mit à marmonner.
- Volume intérieur, rayon du cylindre par PI et je multiplie, je retire l'épaisseur et...
Après vingt-cinq minutes et arrivant à la dernière page de son journal, Jean-Michel demanda :
-Alors ? T'en es où ?
- J'ai le volume mais pas le poids. Mais bon c'est trop facile ça.
- Tu as pensé au ferraillage dans ta soustraction ?
- Purée, bordel !
- Eh oui...
Momo reprit ses calculs. Il regardait de temps en temps si son père le surveillait et il trouvait alors toujours ses yeux qui le fixaient.
- Je pars sur un ferraillage en couronne aussi ? Genre panier ?
- Oui, si tu crois que ça tiendra.
- pof pof pof, ba oui avec des piliers en reprise de charge. Piliers en...
- Piliers en V. Oui. Allez, dépêche-toi, j'ai faim................................................................................
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- Et il trouva ?
- Oh oui ! Enfin avec le peu d'informations qu'il avait, il s'était débrouillé. Tu devrais lui parler de cette photo la prochaine fois que tu le verras et il te le dira lui.
- Mais il put partir en vacances alors ?
- Oui, avec ta mère et tiens-toi bien, il eut même le droit d'y aller avec la DS !
Alvar éclata de rire en écoutant la conclusion de son oncle Gilles.
- Ils avaient quand même une drôle de relation ces deux-là non ? demanda Alvar.
- Ba faut avouer que ton père, il aimait bien faire des conneries et il était parfois ingérable !
- Il avait fait quoi cette fois-ci pour mériter cette punition ?
- Je sais plus... Découché sans doute sans avertir. Tu sais ça. Il partait comme ça des fois, ton père. Pas longtemps. Il partait. En fait, il ne rentrait pas. On le voyait le matin au petit déjeuner comme d'habitude puis, le soir, on attendait. Et rien. Il ne rentrait pas, ne prévenait pas, rien, silence radio. Cela inquiétait Mamie Jocelyne et bien entendu rendait folle Yasmina car elle voyait que cela peinait tout le monde. Mais c'était incontrôlable. On le retrouvait parfois errant. Il fut ramené à la maison comme ça par des copains, des gendarmes. Tu imagines...
- J'ai essayé d'en parler avec lui une fois et il m'a juste dit que c'était comme un vide.
- Ah oui...
- Oui. Et tu sais ce que c'est ce bâtiment avec ces cheminées de refroidissement ?
- Oui, enfin, une centrale thermique. C'est pas écrit ?
- Non. Et David veut savoir pour l'expo si le grand-père a travaillé dessus mais vu les costumes des ouvriers, j'y crois pas et David non plus.
- Ouais. C'est évident. Un truc dans le Nord. Je crois. Tu as demandé à ton père ? Momo est le plus apte à te répondre. Après tout, il a étudié cette photo avec attention !
- Il m'a dit que, franchement, il n'avait pas envie de se souvenir.........................................................
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Walid avait sorti des rayons tout ce qu'il avait pu trouver sur les centrales nucléaires. Il regardait avec attention tous les détails, avait lu en diagonale les dates et avait conclu rapidement que de telles cheminées de refroidissement pouvaient avoir été construites pour autre chose qu'un programme nucléaire même si, aujourd'hui, on a tendance à les assimiler. Il avait retiré ses chaussures et, quasiment seul dans la bibliothèque de l'école à cette heure tardive, il se promenait d'un rayon à l'autre, en chaussettes. Sur l'un des postes informatique, il tapa quelques mots sur un moteur de recherche : cheminées, histoire, refroidissement, béton. Il chercha, passa des pages, tomba sur des sites certes très techniques mais qui ne lui donnaient pas l'information qu'il cherchait, identifier le lieu de ces cheminées sur cette carte-photo. Il trouva d'abord que de telles cheminées pouvaient avoir été construites pour des centrales thermiques. La brique très présente dans l'image et le château d'eau lui permirent assez rapidement de penser qu'il pourrait bien s'agir d'une centrale thermique au charbon dans le Nord ou dans l'Est. Alors qu'il faisait défiler les images sur l'écran, pianotant sur le clavier, regardant avec attention les détails pour trouver un indice, il se vit partir dans des réflexions abstraites, son œil quoique mobilisé absolument par les images, en laissait d'autres, mentales, prendre le dessus. Il voyait Jean-Jean croisé pour la première fois, dans les escaliers de l'école, il y a six mois alors qu'il était accompagné de Denis. Il se rappela d'ailleurs que c'est Denis qui, le premier, lui parla. Walid essaya alors de trouver dans ce souvenir, dans cette projection mentale de Denis, le signe avant-coureur de son drame, comme si, visualiser le disparu à un moment perdu à jamais permettrait d'en saisir l'épaisseur, et même, de prévenir ce fantôme de son histoire tragique. Puis, Walid sur cet écran, celui-là même qui forme seul ces images, vit Jean-Jean, hier, tentant de retenir un carton avant sa chute dans l'agence Lestrade et comment avec ses bras tendus, il n'avait pas réussi à retenir la masse d'archives vers le sol, se retrouvant debout avec à ses pieds des monceaux de papiers à trier. Walid entendit alors pleinement le fou rire de Jean-Jean résonner dans l'agence. En fait, c'est la voix de la documentaliste qui le réveilla de sa disparition momentanée de la bibliothèque, lui indiquant que c'était maintenant l'heure de la fermeture.
Jetant vite un dernier regard sur la centrale thermique de Morcenx, il essaya de se rappeler ce nom. Il remit ses chaussures, quitta le lieu.
Son téléphone vibra dans sa poche. Il reconnut la sonnerie attribuée à Jean-Jean. Il ne décrocha pas. Il savait que ce signal ne le nécessitait pas........................
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Je regardais la ligne des ouvriers tous porteurs d'une casquette large et qui regardaient le photographe ayant reculé suffisamment pour que les immenses tours réfrigérantes rentrent dans le cadre. J'aimais immédiatement ce rendez-vous d'image, comment ceux qui travaillaient là, avaient formé une ligne de front devant le travail en cours, tentant ainsi d'en assimiler la responsabilité mais surtout la fierté. Dans le bas de l'image, à l'arrière des ouvriers, le bordel du chantier, les échafaudages, des constructions provisoires dont la fragilité de l'instant contrastait avec la solidité du béton coulé. Il est toujours émouvant de se rappeler cet éphémère et son esthétique de cabane. J'aime toujours me souvenir que le béton était coffré ainsi à cette époque, dans des lits de planches mal dégrossies comme celles des cercueils d'un western spaghetti.
Je regardais les visages autant qu'il est possible avec un agrandissement. Je voyais des sourires sur des bras croisés et une certaine jeunesse aussi. Les habits, pauvres, ravagés par les rapiècements, sont bien ceux du travail sauf pour des hommes en petit groupe détaché à la gauche de l'image où le canotier sur la tête semble même incongru dans ce moment.
Comme toujours, je me perdais dans les conjonctures de la mort. La présence figée, l'indéniable rapport que j'entretenais alors avec eux n'avait aucun sens. Aucun. L'histoire de l'architecture ne pourrait pas cette fois me tirer d'une langueur, de la forme désespérée de cette rencontre inutile. Je pourrais bien regarder ces visages, ces corps pendant des heures, rien ne fera rencontre, au mieux des  digressions sur le réel de leur vie.
Je ne saurai rien des rapports de chacun d'entre eux avec l'autre, je ne saurai rien de celui qui fit l'image, ce tombeau somptueux. Je ne saurai rien de ce que chacun aura pensé de son image ni même s'il eut l'occasion de la voir, de la partager. Le voyage d'une image jusqu'à mon pouce et mon index la pinçant reste aussi un trouble. Pourquoi est-tu venue à moi image ?
Je faisais mine de regarder l'architecture de ces tours réfrigérantes, d'avoir quelque chose à en dire, de tenir la conversation sur l'image avec Walid et Jean-Jean. J'écoutais à peine les conclusions de Walid sur son enquête menée en début de semaine. Mais je n'étais pas présent. Je n'étais pas là, avec eux à Sèvres. Comment aurais-je pu ?
Le tintement aigu d'une cuillère contre le bord d'une tasse de thé me réveilla. Je regardais Walid assis en face de moi, les coudes posés sur la table de l'agence. Son téléphone posé à sa droite. Il me dit simplement en me regardant revenir :
- Pareil.

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