mercredi 9 avril 2014

Le Corbusier au cube

3 fois Ronchamp aujourd'hui.
Merci à Daniel Leclerc pour cet envoi.
On aura sans doute peu de choses à dire sur l'architecture que nous ayons déjà dites. Reste la question de la représentation et là, c'est l'infini des cartes postales qui pourrait nous limiter !
Et les jugements à l'emporte-pièce de certains photographes seront une fois encore remis en cause.
D'abord nous regarderons deux cartes postales de la même période, le milieu des années 80. L'une réalisée par une grande maison d'édition et l'autre se voulant plus exclusive.
Commençons :



Chez Combier on tient à une certaine forme de la carte postale. Ici La Chapelle de Ronchamp est prise depuis l'avion, de très proche finalement, pour sans doute l'inscrire dans son paysage et sur sa butte. La vue d'avion, c'est une déclaration générale, une attention plus ouverte, une appréhension globale. On ne joue pas ici à l'originalité, on donne à voir la construction dans son environnement. Mais... c'est bien évidemment une vue inconnue de la majeure partie des visiteurs qui sont des piétons ! Il y a donc aussi dans cette vue une originalité particulière et l'acheteur cherche sans doute aussi là une compréhension de la construction, un saisissement je me répète de l'architecture. C'est le même point de vue de celui qui observe la maquette du projet. La vue d'avion donne à voir (et c'est important pour Ronchamp !) la chapelle dans son entité même si ici l'architecture religieuse de Le Corbusier semble encore rétive à ce saisissement. Ceux qui ont fait l'expérience de Ronchamp savent la difficulté de lecture du dessin de l'architecture-sculpture qui semble se réinventer à chaque pas. L'avion fige un peu, solidifie la perception mais cela n'est pas inutile à sa compréhension. Cela permet aussi de voir l'ensemble du programme architectural dont la chapelle n'est qu'un des éléments.



Cette autre carte postale nous donne cette fois le nom de son photographe : Marc Paygnard.
D'un peu plus loin que l'édition Combier précédente, Marc Paygnard cadre la chapelle de Ronchamp au centre d'une mer verte au ciel un peu pâle. La lumière douce ne laisse qu'à la blancheur des murs la chance de s'exprimer. Il s'agit bien d'un objet posé là, à la fois sur une hauteur et dans une clairière. L'angle de vue est quasi similaire à celle de Combier. On perçoit une végétation bien plus dense, il ne fait aucun doute que l'image est bien plus récente ce qui prouve que la carte Combier est une édition tardive d'un cliché plus ancien !
On notera que le photographe est nommé à l'exact de l'architecte comme pour signifier l'importance de ce regard sur cette architecture, ce qui est mérité. On ne sait rien des conditions techniques d'une telle carte postale. Marc Paygnard est-il aussi le pilote ? Agit-il sur commande ? A-t-il maîtrisé son point de vue ? Est-ce une commande ? A-t-il réalisé beaucoup de clichés pour choisir celui-ci ? Quelle connaissance avait-il de l'architecture pour en décider une telle image ?
On a vu ici des conditions bien extravagantes à la réalisation de clichés sur Ronchamp !
Rien de tel je crois ici mais la réalisation d'un cliché qui sait rendre discret son photographe et qui place au sens propre comme au sens figuré l'architecture de Le Corbusier au centre du projet photographique. Marc Paygnard fait le choix d'une discrétion subtile à l'éclairage adouci. C'est délicat.
Plus rude ?



Nous sommes encore chez Combier éditeur.
Pourtant cette carte postale en noir et blanc n'est pas ancienne, elle donne même l'année de son cliché : 1973. Encore imprimée ainsi, il s'agit bien d'une carte postale jouant sur l'aspect artistique et nostalgique et qui, par son noir et blanc et la pureté supposée de celui-ci serait plus proche ou plus attentive à l'architecture. On connaît bien cette idée qui veut que le noir et blanc dans l'extinction des couleurs obligerait le regard à une appréhension plus attentive du dessin et des qualités propres de l'architecture. Pour ma part, je doute que cela suffise à faire une image plus juste et je crois à l'inverse que parfois la couleur est même l'objet de particularités de l'architecture. La question reste soulevée d'une juste globalité plastique d'un regard. Je vois en couleurs...
Mais cette photographie, cette carte postale n'est-elle pas belle même si elle reste malheureusement anonyme ?
Très bas sur le sol, le photographe se laisse prendre par l'élan de la proue de la Chapelle qui fend le ciel nuageux. Un grain un peu sensible me fait songer à un possible agrandissement. On regarde aussi comment le banchage sur le retour du toit est très lisible ainsi et comment il contraste durement avec la blancheur surexposée dur reste de la construction. La Chapelle semble bien dans son élan faire le lien entre un sol étendu et égal et un ciel tourmenté ! On ne sait rien des collines et du paysage ici ! C'est une image du soleil au zénith. les ombres accusent l'astre d'être à sa plus grande hauteur.
On invente ici une icône.
Il suffit de regarder, Monsieur.

Merci encore à Daniel Leclerc pour ce bel envoi.

mardi 8 avril 2014

Photographier l'usine : intérieur

Nous nous sommes posé la question de ce point de vue en ne tirant pas trop vite des conclusions sur ce type de cartes postales et d'images, n'ayant pas assez d'exemples pour établir une étude plus aboutie de cette représentation.
Finalement, nous avons senti les photographies pour ce qu'elles donnent à voir.
Mais la question reste entière de cette distance au monde du travail et de la manière dont les entreprises se laissent ainsi inscrire en photographie sur des éditions de cartes postales de cette période. 
Il ne fait aucun doute que lorsque l'entreprise laisse ainsi entrer le photographe, elle lui confie son image et reste attentive à celle-ci. Sylvain Bonniol pourrait facilement confirmer cela encore aujourd'hui.
Regardons un exemple avec une petite (et incomplète ?) série sur l'usine Volkswagen de Hannovre (Hannover) qui nous donne à voir le cœur de la fabrication du fameux Combi qui fit rêver plus d'une génération à une liberté de mouvement et de voyages.
D'abord l'extérieur encore un peu:


D'un peu haut, certainement juché sur un escabeau, le photographe cadre l'usine et son parking qui ferait rêver aujourd'hui n'importe quel collectionneur de coccinelles Volkswagen ! Il s'agit bien des automobiles des ouvriers et employés et non le parking de la production. Nous avons à Cléon, chez Renault, le même type de souvenir : une nappe d'automobiles quasiment toutes de la même marque ! Au dos de la carte postale il n'y a pas de nom d'architecte mais une petite description met l'accent sur le fait que ce bâtiment n'est pas qu'un bloc de béton mais un mélange de style et de fonctionnalité... Il ne faudrait pas trop faire peur !


Cette fois, nous voyons les immenses presses qui forment les tôles, les coupent et les emboutissent. L'alignement implacable de ces monstres mécaniques dont l'étonnement vient de leur carrossage impeccable et de la propreté de cet espace. Mais l'image est muette au vacarme. Ce qui est visé ici, c'est bien la puissance industrielle et le photographe désirant saisir l'objet dans sa hauteur doit également en donner à voir le grand nombre. Au dos, la description nous indique qu'il suffit "de pousser un bouton" pour que le "monstre d'acier" commence à travailler. Là également, on minimise l'intervention ouvrière à une simple action et une surveillance. Mais rien sur la violence de la cadence ni sur le mouvement répété de la pose et du retrait des-dites pièces de métal. La distance atténue, le silence de l'image adoucit. La puissance technique est l'objet de l'image.


Cette magnifique image nous montre l'une des phases de la production des camions Combi VW et leur carrosserie encore sans peinture. Le point de vue est toujours en hauteur pour rendre lisible l'ensemble de la courbe de la chaîne de production. Deux silhouettes d'ouvriers sont au travail sur une sorte d'estrade. Difficile de définir l'objet de leur intervention sur le futur Combi. C'est la carte postale qui nous l'indique au dos : pose des câbles. Le texte nous parle de production planifiée et pleine de réflexion sur la logique productive... C'est, paraît-il ce qui se laisserait voir au travers "des masses de machines" ! La logique voudrait-elle atténuer la pénibilité et, ou améliorer la productivité ?


Ici, difficile de ne pas voir ceux qui assemblent. Deux ouvriers sont au montage au cul du Combi pick-up. Que font-ils ? le montage du pare-choc ? Oui, c'est bien cela. Que nous dit la carte postale sur ce geste ? Elle met l'accent une fois encore sur l'habileté et la rapidité du travail et cela à "tous les niveaux de la production." Là encore la gestualité des ouvriers est perdue dans la ligne de montage. On ne fait pas le portrait des ouvriers mais on les place dans l'ensemble de la chaîne. Ils sont comme des outils. On ne les nomme pas.
On peut d'ailleurs sur ce geste facilement comprendre la difficulté dudit montage. Courbé vers l'arrière, en appui sur un pied, l'ouvrier de gauche boulonne. Celui de droite maintient à niveau une pièce qu'il ne voit pas. Et si la ligne de montage est en hauteur pour facilité le geste et la production, on imagine facilement que selon la taille des ouvriers, ceux-ci devaient bien s'adapter à cette hauteur sans doute construite sur une moyenne globale et rationalisée. Trop grand, l'ouvrier devait se pencher, trop petit, il devait se soulever.
On reste perplexe aussi face à la lumière très puissante venant de la droite et faisant des ombres très longues alors que le reste de la chaîne est bien moins éclairé. Une lampe ajoutée par le photographe ?


Sur cette carte postale, le facteur humain semble absent et c'est d'ailleurs volontaire puisque le commentaire de la carte postale appuie sur la totale automatisation de cette ligne de transfert des carters et précise qu'un homme seul surveille cet ensemble, homme dont on ne voit rien sur la photographie. Une image désincarnée en quelque sorte.


Il faut bien que tout cela fabrique quelque chose !
Toutes ces images, toutes ces cartes postales pour aboutir à cette dernière, celle qui justifie l'ensemble. Les Combis quittent la chaîne de montage à une fréquence de 750 par jour... Cela donne une idée de la rapidité du montage et de la réalité violente de la chaîne. Au dos, encore l'utilisation de mots très particuliers. On y évoque l'ordre et la propreté.
Le Combi quitte l'usine pour des aventures inconnues. Il doit être attendu quelque part, en Allemagne, dans une agence. Il ne restera rien sur ce véhicule qui évoquera les mains des ouvriers. Un chiffon doux effacera tout. 
Cette carte postale met aussi l'accent sur la masse productive avec l'enfilade des véhicules. Pas un seul ouvrier clairement visible, pas de photographie de groupe des ouvriers devant leur production, pas de fierté lisible dans l'image. En fait cette image possède une permanence qui la rend anonyme à ceux qui l'habitent. Hier, demain, tout de suite, tout à l'heure n'ont aucun sens. Il se passera la même chose, le même geste, la même image, elle-même prise dans cette continuité.
On pourrait faire la liste de ce que ces photographies ne donnent pas à vivre : bruit, odeur, hiérarchie, pénibilité, lutte syndicale.
Elles sont des objets de communication, des objets puissamment contrôlés. Et pourtant, dans cette rigueur et même grâce à cette rigueur, elles ont une beauté certaine.
Cette beauté provient de l'agencement, de la compilation de l'objet photographié et de cette distance froide qui lui est accordé. 
Les cartes postales ne comportent aucun nom de photographe, aucun nom d'éditeur mais il ne fait aucun doute qu'il s'agit d'une production institutionnelle. Comme ma série n'est pas complète et que l'exception ne confirme pas toujours la règle, il me sera difficile de poursuivre l'analyse de cette série.
Alors je fais "comme si", comme si tout cela était aussi simple, aussi silencieux.

lundi 7 avril 2014

Photographier l'usine : extérieur


Dans mes classeurs, sont bien rangées des cartes postales montrant des usines. 
En France, on a aimé avec les cartes postales diffuser ainsi les lieux et les paysages industriels qui, aujourd'hui, semblent s'éloigner dans un romantisme noir et une nostalgie ouvrière un peu brumeuse.
J'ai toujours été sensible à ces images qui ne sont pourtant pas avantageuses pour leurs objets, ne cédant en rien à l'esthétique enjolivée du cliché de carte postale, cliché que nous nous attachons à éteindre ici.
L'usine se diffuse ainsi dans des cartes postales qui ne lui laissent aucune chance d'être aimée mais qui pourtant dans leur existence même prouvent l'attachement à sa présence.
Signe évident d'un paysage, incontournable, et c'est sans doute ce qui explique la vue d'avion, la zone industrielle est saisie depuis le ciel pour en narrer l'immensité, la monstruosité, la puissance plastique et, aussi, et c'est l'ambiguïté, une fierté.
L'usine on l'aime pour ce qu'elle figure (sens premier) de son programme de transformation et on la déteste pour ce qu'elle oblige à vivre. La fierté ouvrière est ainsi faite, on aime avoir produit dans la résistance puissante à la machine.
Mais les éditeurs ont saisi sans doute l'opportunité marchande de cette représentation à une époque ou le tourisme industriel existe peu et le Patrimoine Industriel n'existe pas. Souvent, l'étranger à la production et à la fabrique, restait dehors. Mystère total de cet univers pour celui qui n'y participe pas, de gré ou de force sociale.
Je vis dans une ville au passé industriel très fort (textile) et je me souviens enfant, de la frayeur presque à ne pas saisir et comprendre, ce que les murs de briques pouvaient cacher. 
Frayeur atténuée par les histoires familiales venant raconter les chants des ouvrières sur les machines, les blagues dans les vestiaires et sur les métiers à tisser ou faites aux contrôleurs (des hommes) et toujours, la fierté du travail parfaitement accompli dans un enfer de bruit. Et, jusqu'aux années 20, les cartes postales rendent compte de cette vie.
Mais dans ces vues aériennes dont certains éditeurs se sont fait une spécialité comme Lapie, on n'interroge rien de l'architecture qui ne surgit là, finalement, que dans sa valeur réelle de nécessité industrielle. On regarde, pour paraphraser François Kollar, La France au travail.
Si la photographie et l'édition y sont de qualité c'est une qualité à rebours pour nous. J'entends par là que cette qualité documentaire est une jubilation de la justesse face à l'objet et non une esthétique revendiquée : un travail bien fait en quelque sorte, une politesse.
Sans doute aussi ne faudrait-il pas oublier la question essentielle de l'autorisation... On ne pénètre que peu à l'intérieur, on ne montre que peu ceux qui produisent. Il serait aisé d'y voir une distance autoritaire de la part des directions des usines n'autorisant pas les images de la vie ouvrière ou des secrets industriels. Oui, sans doute aussi. Mais nous verrons ces jours-ci, des cartes postales de l'intérieur des usines et des chaînes de montage. 
L'usine est là. Elle est le quotidien d'une pente, d'un terrain, d'une rive. Elle marque le paysage, le stigmatise et parfois le fabrique. Elle est surgissante. Elle est donc méritante à ses images, à ses représentations. Impossible de ne pas la considérer, de ne pas la saisir. C'est cette tentation de saisissement que les photographes de cartes postales essaient de faire, comme un effroi.

Regarde, de tous tes yeux, regarde :


Cette carte postale A.P. nous montre les Usines Piret et Singer et elle était une "exclusivité du Tabac Garnier" de Bonnières.
N'êtes-vous pas, à votre tour, saisis par ce panache gras et noir ?
Il y a là un photographe qui saisit le paysage sans leçon. Nous sommes loin de l'objet mais nous le saisissons bien dans son implication géographique. Le côteau et la Seine qui nourrit des transports les usines.
Sur cette autre carte postale de l'Usine Singer, le photographe cette fois est descendu. Toujours le même éditeur A.P. et toujours l'exclusivité ! Mais si, rapidement on pourrait penser à une convivialité avec l'entreprise, il suffit de bien regarder pour comprendre que le photographe reste à l'extérieur, il est juste derrière la voie ferrée et la clôture en fil barbelé. Quelques beaux détails nous montrent des ouvriers en bâtiment au travail et qui se savent photographiés. Bonjour Messieurs ! On s'attachera aussi à l'évidente qualité architecturale du bâtiment au premier plan et la parfaite photographie : prise de vue, équilibre des tons, tirage... Superbes !






 À Montataire, les établissements Usinor sont photographiés pour cette carte postale par les éditions aériennes Combier. On devine à gauche la cité ouvrière et le monstre écrase le premier plan, offrant une étendue régulière dans le paysage. J'aime aussi la manière dont l'image a vieilli.

En avion au-dessus de... Pont-Hebert grâce à cette carte postale des éditions Lapie qui ne dit rien de l'activité des usines :


Quelle merveille ! Cette carte postale chez Lapie fait preuve d'un remarquable point de vue et d'une qualité éditoriale à toute épreuve ! Prenez une leçon de photographie ! Premier plan très durci par ses ombres et sa géométrie qui laisse derrière lui une nappe grise adoucie par les feuillages. Le contraste est magnifique. Que penser de l'accumulation de telles constructions racontant sans doute les agrandissements successifs de l'entreprise Sorel-Moussel ?


En 1949, Philippe envoie cette carte postale des éditions J. Lafond qui est aussi le photographe. Nous sommes à Saint-Étienne au dessus du quartier de puits de mine de charbon. On peut avec attention observer des retouches nombreuses sur le cliché.


Raymond Delvert vole au-dessus de Tulle pour l'éditeur Combier. On voit l'Usine de la Marque (?) et la Caserne Lovy. La juxtaposition des deux univers, serrés l'un contre l'autre, laisse rêveur. Mais le toit immense en dents de scie qui strie l'image gagne la partie visuelle :


Comme Alizay a bien changé ! La vue aérienne de la S.I.C.A est une exclusivité Dumontier au Manoir. L'éditeur Combier ne nous donne pas le nom de son photographe-opérateur. Entendez-vous le bruit assourdissant de l'hélice de l'avion ? Admirez-vous la douceur étendue du gris un peu brun sur cette carte postale ? Aimez-vous la belle forme architecturale de ce détail ?



Une fois encore c'est Combier éditeur qui nous donne à voir une usine ici à Jœuf, l'usine de Wendel. Le cliché est signé Rancurel avec une étrange "Licence S N N° 9 "...
Paysage fabriqué, pente déboisée, chemin de fer distribué, fumée libérée, jardins ouvriers...


samedi 5 avril 2014

Frei Otto, l'astronomie

Il existe peu d'architectes comme Frei Otto qui ont réussi a lier l'ingénierie et l'esthétique, l'architecture et la poésie.
Peu qui ont su avec un travail acharné et précieux mettre en évidence la leçon de la nature sans tomber dans les revers d'une écologie baba cool inutile, grotesque et formelle.
Frei Otto a regardé le monde. Ce n'est plus très à la mode en ce moment dans l'architecture qui regarde un peu trop le pragmatisme.
Le poids, la gravité, la tension, la portance, l'équilibre et aussi l'énergie stabilisée sont partout dans ses constructions, comme ils sont partout dans l'astronomie.
Je reçois par la Poste une belle carte postale multi-vues envoyé par Claude et qui nous montre ça :



La carte postale Kruger ne nous donne rien de plus que ces images !
Il s'agit pourtant des très beaux et puissants aménagements des jeux olympiques de Munich par Frei Otto. Certes, nous sommes un peu loin dans ses minuscules photographies pour lire l'ensemble structurel de cette construction mais on devine tout de même sa radicalité. Je ne m'étendrai pas sur cela car vous trouverez sur cette icône allemande de l'architecture toute une somme d'informations sans difficulté.



On pourra utiliser les mots de membrane, toile d'araignée, tissu, voile, résille, tension, flexion, courbes, contre-courbes, force... et ambition !
Cela reste l'une des très rares expériences de ce type de construction à cette échelle qui perdure encore aujourd'hui.
Mais l'échelle de cet ensemble ne permet sans doute pas aux photographes de cartes postales d'en saisir la totalité ce qui les oblige à s'en éloigner alors que, avouons-le, nous aimerions en voir des détails !
Un autre exemple :



Cette belle carte postale Lengauer nous montre également le stade olympique. Là également, finalement peu d'informations sur cette carte qui ne nomme aucun architecte ni d'ailleurs, et c'est étonnant pour ce genre d'objet, ne mentionne quelque exploit technique que ce soit !
C'est tout naturel en Allemagne...



Mais au fait, sommes-nous certains que Frei Otto est l'architecte ? Ce qui est amusant c'est que dans le numéro d'Architecture d'Aujourd'hui de février 1968, le projet est annoncé vainqueur alors que nulle part dans l'article le nom de Frei Otto ne soit prononcé.
Par contre on y retrouve bien l'architecte Behnisch associé à Auer, Büxel, Trankner et Weber. Pourquoi Frei Otto n'est-il pas nommé ?
Mais ma collection de cartes postales me permet de retrouver aussi l'architecte Behnisch sur une autre très belle architecture :



Nous sommes à Dortmund cette fois et ici pas d'acier mais du bois lamellé-collé. La forme hyper-tendue, la puissance équilibrée, tout nous rappelle Frei Otto.
Comme un auvent immense, comme une toile rigidifiée, la forme surplombe le sol, retenue par un pilier et des tirants faisant l'effort. Derrière ce beau morceau s'élève un monstre : la tour Florian.
Et si on peut chanter les différences évidentes entre les deux constructions, j'aimerais m'attarder sur leurs points communs. Des œuvres qui tiennent debout par le génie des ingénieurs, par la poésie de structures assumées, par l'exubérance de la nudité de cette structure donnée à voir.



mercredi 2 avril 2014

Hôtel Karabo, de Momo à Gilles


lettre de Momo à Gilles :

Salut Gilou !
Bon eh bien ça y est on est arrivé hier au Maroc. Ouf ! J'en avais un peu marre du voyage même si l'arrêt à Marseille fut vachement intéressant. Jean-Mi m'a montré la Cité du Fada là-bas et on a fait un sacré tour dans le bâtiment, tu le connais il voulait tout vérifier de la construction qu'il n'avait pas revue depuis la fin du chantier. On a mangé chez une habitante qui est institutrice et qui a connu Corbusier l'architecte.  Son école est sur le toit ! Pour tout dire, je me suis un peu emm... mais la dame est gentille et j'ai pu aller tout seul sur le toit pour fumer une clop. Tu sais ce que Jean-Mi pense de ça... Enfin bref Jean-Mi a pu toucher son béton, tu sais comme il fait avec sa main qui passe dessus. On dirait qu'il caresse la bâtisse ! Oh éh, laisse pas traîner cette lettre, s'il la trouve, je me ferais appeler Arthur ! Et puis, il arrête pas de me demander si j'aimerais pas faire ça comme métier, je sens que je vais y avoir droit au lycée technique du bâtiment ! Et comme ça, je serai avec toi !
Bon, maintenant on est au Maroc comme prévu. En fait je t'écris de ma piaule, car j'ai ma piaule à moi tout seul, Jean-Mi voulait pas me voir en calcif le matin ! Et, pour tout dire moi non plus, je voulais pas ! Bon, c'est super ici et j'ai eu droit aussi à la visite avec un architecte italien si j'en crois l'accent. Rebelote avec les mains qui te caressent le béton, le contrôle des écoulements, le pas en arrière pour regarder l'hôtel. Comme tu peux voir, c'est moderne et on peut comme à Marseille passer dessous. Mais bon, moi, je regarde surtout autre chose, si tu vois ce que je veux dire.
La plage !
Y a du matos !
Bon, j'espère que toi ça va bien aussi. J'aurais aimé faire le voyage avec toi, mais ça risque d'être moins drôle quand il sera question de régler les papiers avec mon paternel. Tu sais, ce que je pense du bonhomme. Jean-Mi ça me suffit comme père et revoir l'autre j'en ai pas besoin.
Bon ba comme on dit Frangin Gilou, je t'embrasse.
T'en es où avec la fille du libraire ? Hum...Profite pas de mon absence...
Allez mon Gilou, demain je serais ton vrai frangin avec papier et toutiquouanti comme il dirait l'italien !
Ton Momo.
oh et dis bien merci à ma mère et à Jocelyne pour le numéro de Pilote caché dans ma valise.



Lettre de Jean-Michel à Jocelyne :

Ma chérie,
Comment vas-tu ? Comment se comporte Gilles sans Momo ? Pas trop difficile pour lui et pour toi ? Et Yasmina ?
Ici, tout se passe comme prévu, rien de particulier depuis mon coup de fil de dimanche de Marseille. Le bateau a beaucoup plu à Momo mais il faut vraiment que je sois sensible aux signes car il est assez fermé en fait. Mais je crois aussi qu'il avait peur de la traversée et tu verras au retour, devant Gilles, il ne dira rien ! Ah ces deux là !
Content de revoir l'hôtel Karabo, les finitions sont superbes et il est plein de vacanciers. Monsieur Mustir est content aussi ! J'ai mis Momo dans une chambre tout seul car tu sais comment ça se passe avec lui... Une demi-heure après notre arrivée la chambre était déjà toute retournée car Momo cherchait son maillot pour la plage. Je ne sais même pas où il est au moment où je t'écris.
Nous restons donc 3 jours comme convenu et ce soir on dine chez les Mustir. Un message m'attendait à l'Hôtel de l'état civil de Casa avec les papiers de Momo. On doit signer avec son père l'adoption avec témoins samedi. J'ai demandé à Zevaco. Il est d'accord. Pour le père de Momo, j'ai acheté un poste radio et j'ai pris le paquet de Yasmina. Ne t'inquiète pas. Tout se passera bien.
Nous aurons, nous AVONS déjà nos deux garçons.
Pourrais-tu envoyer un courrier au lycée technique pour l'inscription de Momo l'année prochaine. Ne dis rien à Gilles, car Momo ne me donne aucune indication pour cette orientation !
Je te laisse.
Tu sais comme j'aurais aimé que vous soyez là avec Gilles et Yasmina...On essaiera d'économiser pour un voyage tous ensemble.
J'entends Momo qui rentre à côté. Je vais lui dire de faire une lettre à Gilles.
Je t'embrasse bien bien fort toi et toute la famille.
Jean-Michel
Ps : merci pour le Maigret que j'ai trouvé caché dans ma valise... tu me connais bien !

mardi 1 avril 2014

J. N. Duchâteau, photographe en cascade



La double ville de Marne-la-Vallée et de Noisy-le-Grand oblige les éditeurs, dans leur difficulté à se situer à nommer les deux villes au verso de leurs cartes postales.
Et Monsieur J. N. Duchâteau (contactez-moi !) photographe aux éditions Raymon, devait sans doute, lui, ici au Clos des Cascades, savoir exactement où il se trouvait.
Très bas, assis sur le rebord du bassin de la cascade qui justifie la nomination du quartier, il cadre la pyramide dessinée par l'architecte Vuarnesson dont, malheureusement, je n'arrive vraiment à rien trouver sur son travail d'architecture.
La pyramide fait partie d'un ensemble dont quelques tours. Les pyramides basses proposent une forme intéressante avec dans la surface de leurs pentes des ouvertures et des percées généreuses formant balcons, terrasses et jardinières épaisses comme c'est un peu la mode depuis Messieurs Andrault et Parat.
On sait aussi que l'accusation de la pointe et de la pente des toits est une signature chez Monsieur Gomis, architecte. Tout en reprenant l'imaginaire du toit traditionnel, cette forme pyramidale dans une échelle surdimensionnée permet de jouer d'une image commune tout en affirmant une certaine modernité, ou, du moins, une étrangeté rassurante.



On aime aussi sur cette photographie de Monsieur Duchâteau comment il fait monter la densité d'informations ! La cascade qui jaillit et nous mouille presque les doigts, les étranges lampadaires qui pourraient bien, vu les grilles, camoufler des aérations pour un parking sous la dalle (?), et en arrière plan l'architecture. Mais entre deux viennent se loger ces étranges sculptures de dragons bizarres !
Entre une évocation de taureaux de la Perse antique et de Playmobil agrandis, ils doivent être à la fois des sculptures et des jeux pour enfants qui devaient les chevaucher à loisir !
Cela fait une bien surprenante photographie d'un bien surprenant lieu qui semble pourtant avoir perdu depuis, ses sculptures... dont j'ignore le nom du créateur...





Toujours dans l'espace des deux villes aux noms jumelés, Marne et Noisy, voici une image intéressante.
La carte postale des éditions Raymon est toujours l'œuvre de J. N. Duchâteau mais cette fois, le photographe a quitté le sol pour l'altitude.



Ce qui me sidère tout d'abord sur ce genre d'image d'une ville c'est bien cette densité incroyable. Et si on devine au second plan, des espaces ouverts, je m'étonne de la possibilité de fabriquer de l'urbain aussi ramassé sur lui-même. Puis vient un autre étonnement face à la constitution d'un tel urbanisme c'est l'absence d'intérêt pour la surface des couvertures. On fait finalement monter un sol à plusieurs mètres de haut, on élève au sens premier du terme un territoire dans le ciel sans jamais se poser la question de cette surface comme possible à une vie. Il y a bien là quelques terrasses aménagées sur l'immeuble Renault, terrasses délimitées par des jardinières mais qui vient là ? Et la sécheresse de ces espaces est visible absolument partout sur cette image. C'est bien là une des leçons de la Fonction Oblique de dire la rupture nécessaire avec cette habitude et de vouloir corriger cette obligation par une architecture sans rupture qui se parcourt sur l'ensemble de ses volumes. On connaît aussi les tentatives des dalles comme expériences urbaines. Mais là...
On devine pourtant ici, sur ce détail, un début sans doute d'articulation entre ces aplats architecturaux et l'invention d'une liaison. Mais je ne peux depuis cette carte postale en dire que peu de choses sur sa réalité effective.
Il existe pourtant avec Monsieur Parent et avec Monsieur Renaudie des architectes qui ont pensé les constructions comme des collines que l'on arpente. Ici, la ville se fragmente par le bas, projetant dans le ciel sa géométrie, en laissant aux pigeons, aux ventilations, et à quelques gamins malins, quelques employés fumeurs camouflés ces espaces superbes depuis lesquels Monsieur Duchâteau vient, lui, voir la ville.
On reconnaît au fond en haut à gauche de la carte postale le Clos des Cascades.
Qui connaîtrait cet immeuble siglé Renault du temps perdu et regretté de la Régie NATIONALE des Usines Renault, ou Monsieur Gosh ne cherchait pas partout dans le monde la main-d'œuvre la moins chère, le bénéfice le plus fort pour rémunérer non pas l'esprit de fierté d'un monde ouvrier mais les actionnaires invisibles des fonds de pensions allemands ?
Je reste pour toujours de la RNUR et j'aime toujours ce son rocailleux dans ma gorge et dans ma mémoire.