samedi 16 novembre 2013

Ça n'est pas passé


Ça commence souvent ainsi.
Devant moi, deux cartes postales de deux lieux et deux architectures différentes arrivent ensemble sur le devant de la scène et il me faut vous écrire mon étonnement à leur forme, leur programme, leur idées.
Parfois c'est simple parce que les deux objets éditoriaux rendent compte de la même préoccupation et de la même histoire, parfois, il me faut tirer le fil ténu d'une fiction, d'une narration.
Tout cela dans la musique assourdissante et pointue lâchée par les hauts-parleurs grésillants d'un ordinateur.
Le combat va donc commencer entre à ma gauche cette très belle carte postale de l'immeuble construit par Gropius à Berlin en 1957 pour l'exposition internationale de la construction dans le quartier Hansaviertel et à ma droite et en couleurs françaises, la carte postale nous présentant la Résidence Hélène à Montataire dans l'Oise dessinée par l'architecte Jean Letu de Paris.
Et l'histoire de l'architecture aura vite fait de choisir l'architecte allemand (américain ?), vite fait de dire que là s'invente une forme dans un programme intelligent et réfléchi et que, en face, malgré sa hauteur, son socle puissant, l'immeuble de Monsieur Letu n'est qu'une extension de plus de la gangrène du Hard French.
Et sans doute que l'histoire a raison et sans doute que je m'en fiche.
Voyez-vous, si je me repais régulièrement de cette histoire, j'aime autant m'en inventer une qui se forge sur les images. J'ai tort. C'est ma liberté.
Et comme pour l'une comme pour l'autre, je n'ai pas eu l'occasion de déborder l'image par une pratique vivante de ses deux architectures, même si j'ai eu la chance de voir (seulement...) celle de Gropius, je ne peux que jouir des images produites par les constructions.

éditions Carl Köfer : Wohnhaus mit 61 Wohnungen.
(Gropius/U.S.A, Ebert, Berlin)



















À Berlin, une barre se courbe légèrement. Sa façade parfaitement régulière offre une profusion de retraits et de balcons qui en font un objet solide et sérieux dont on devine que l'architecte a tenté là de fabriquer une machine confortable ou la relation à l'extérieur, son "prospect", est étendu à l'intérieur : une pénétrabilité de l'un dans l'autre. Le renvoi en pignon de cette attitude brise le mur aveugle et cette régularité en deux cubes suspendus abstraits. La lumière et le noir et blanc accentuent encore cette abstraction superbe que le petit bordel illisible au sol ne permet pas de voir dans son entier. Pour parachever cette image d'une architecture moderniste et dans un hasard heureux que ne maîtrise pas l'architecte Gropius mais qui est un désir fondé du photographe, la pendule A.E.G vient donner un contre-point géométrique. La vie est présente par des sièges ridiculement ombragés et par une famille en promenade. On notera avec intérêt que le nom de Gropius est accolé à U.S.A et qu'il est associé à Ebert lui-même accolé à... Berlin !

éditions Combier, Letu Jean Architecte.

























À Montataire, l'espace infini d'un ciel bleu est pris par l'érection de deux tours posées sur un parking déjà bien occupé. Le sol lisse et goudronné laisse ainsi monter les bâtiments dont les façades en décrochements léger mais réels ne semblent que peu animés, se donnent au soleil, se dorent la pilulle. Pourtant l'ombre du premier passe sur le second et j'imagine la vie rythmée des habitants par cette ombre passante, cadran solaire gigantesque. L4orange des stores colore d'une joie un rien enfantine l'ampleur de cette surface car, le soleil tape fort. Et puis les lois solides de la perspective rendent la première tour plus fine que la seconde bien moins ramassée par ses parallèles. Je ne sais rien de cette architecture. Rien. Je ne sais pas l'agencement des espaces intérieurs, je ne sais rien des circulations, je ne sais rien des fonctionnements internes de cette machine collective à habiter. Je vois simplement dans le dessin du socle le désir sans doute de réduire l'effet de masse sur le sol. C'est peu de chose pour faire architecture mais c'est présent. Je vois dans les grandes ouvertures sur le ciel et les balcons qui les accompagnent le désir de faire aussi de l'événement de la vie du dehors une part entière de la vie du dedans. C'est peu de chose pour faire architecture mais c'est présent. Je vois dans la concentration par la hauteur, le désir de libérer le plus possible le terrain pour offrir cet espace... aux automobiles... C'est peu de choses pour faire architecture mais c'est présent.
Je vois une architecture prise dans son époque, dans ses procédés de fabrications, dans ses urgences. Je vois un architecte tentant avec tout cela de faire au mieux. Sans doute que ce n'est pas assez pour faire l'Histoire. Et alors ? J'aime avec une tendresse infinie cette tentative. J'aime cette masse, ce poids sur le sol, j'aime Ces solitudes tout autant que le génie supposé d'un nom appartenant à l'Histoire. Et j'aime surtout l'image, territoire affranchi dans lequel je suis libre.

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