vendredi 15 septembre 2017

Saint-Ouen, Journées Européennes de Destruction du Patrimoine

La Ville de Saint-Ouen-sur Seine va faire œuvre d'une grande originalité pour ce week-end des Journées Européennes du Patrimoine en offrant à tous l'occasion de voir le massacre d'un élément important de son histoire et de son Patrimoine Architectural du Vingtième Siècle : la Tour Cara de Paul Chemetov et Jean Prouvé.
On sait ici, et partout dans le Monde, (sauf à la Mairie de Sant-Ouen et chez Madame Pécresse) le rôle historique de Jean Prouvé, architecte-ingénieur dont l'œuvre entière est amoureusement sauvegardée, sauvée et même fétichisée. Eh bien, voyez-vous, il aura suffi d'une inculture générale des responsables politiques de cette ville associée à un pouvoir politique pour que, une fois encore en Ile-de-France, un Patrimoine de cette importance échappe à la sauvegarde pour faire plaisir à l'esthétique et au bon goût des Princes et des Princesses locaux mais surtout à leur amis agents immobiliers qui, avec mépris et arrogance, viendront pondre leur merde spéculative sur l'histoire de l'Architecture. La complicité est partout, la lâcheté est son instrument. Faut dire, y a du pognon à gagner et de la gentrification à faire, faisons main basse sur les signes du populaire. Et Foyer des Jeunes Travailleurs ça fait peur à la Dame. Surtout le soir, la nuit, tous ces jeunes travailleurs...

















Monsieur Chemetov est donc maudit. Il faut croire que le message architectural qu'il a défendu est aujourd'hui perdu à jamais, foulé aux pieds par des institutions et des villes dont pourtant l'histoire sociale et politique, celle d'un humanisme, est fondatrice. Si la Ville de Saint-Ouen perd cet ensemble constitué d'une tour Cara de Paul Chemetov et d'une construction de Jean Prouvé, elle niera son histoire et son patrimoine d'une manière inédite que seules les communes de Fontainebleau, de Vigneux-sur-Seine, de Grand-Quevilly ont su partager.
Car c'est la honte qui doit tomber sur cette ville et ceux qui prennent ces décisions hors de toutes réalités historiques. Il faut tout de même, une fois encore, se demander comment il se fait qu'une telle construction  ayant deux des plus grandes signatures de l'architectures associées ait pu échapper aux responsables patrimoniaux de l'Ile-de-France ? Pourquoi aucune mesure de protection, aucun signalement n'ont été opérés sur cet ensemble ? Il y a quelqu'un ? Ouhou... y a quelqu'un ?
On notera que sur la page web de la Mairie de Saint-Ouen-sur-Seine, aucun nom d'architecte n'est donné. Tu m'étonnes... Jean Prouvé et Paul Chemetov sont de grands inconnus... On réduit le travail de Jean Prouvé à des "bâtiments préfabriqués jouxtant la tour." Avec une telle réduction du travail architectural, on comprend le niveau de la culture architecturale du personnel de la Mairie de Saint-Ouen ! On voit comment on joue avec le mot préfabriqué pour réduire l'importance du bâtiment.
Je vous laisse avec la parole de Paul Chemetov. Tout est dit et bien dit :

http://www.telerama.fr/scenes/paul-chemetov-pas-touche-a-ma-tour,n5196366.php?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook#link_time=1505145422

En espérant que Monsieur William Delannoy Maire de Saint-Ouen, que Madame Brigitte Bachelier adjointe chargée à la Culture de cette ville seront fiers d'être les agents d'une honte patrimoniale à l'heure même de ces journées Européennes dudit Patrimoine....
Que Vivent ces Journées Européennes du Patrimoine avec leur cortège d'ignorants, de spéculateurs et de complices. En France, aujourd'hui, à Sant-Ouen-sur-Seine, on méprise l'héritage de Jean Prouvé et celui de l'A.U.A, c'est à dire l'héritage d'une politique architecturale humaniste inscrite dans les formes mêmes de l'Architecture. Bonne journée La France.

Pour en savoir plus :
https://www.seine-saint-denis.fr/IMG/pdf/cahier_du_patrimoine.pdf
http://www.caue13.fr/sites/default/files/fichaffiche_15_la_setec_rv.pdf





mardi 12 septembre 2017

Avoir une belle poutre bien droite

Hier, Jean-Jean Lestrade m'a confié cette carte postale venant de l'épluchage du Fonds de l'Agence Lestrade :


Je n'ai pas besoin de vous dire de quoi elle parle !
Les cartes postales d'éléments d'architectures sont assez rares car, bien entendu, les éditeurs aiment mieux proposer des cartes postales des architectures achevées. Pourtant, nous avons déjà vu ici quelques exemples.
Il va de soi que cette carte est une carte promotionnelle visant à promouvoir l'exploit technique de la société Poutrelles Grey qui démontre ainsi ses capacités techniques. Pour ce qui est du Pavillon de l'U.R.S.S à l'Exposition Universelle de Paris en 1937, nous avons déjà aussi évoqué sa présence. Malheureusement le dos de cette carte postale est vide, nous n'aurons donc pas d'information supplémentaire sur cette poutrelle ayant servi à la construction. On remarque d'ailleurs que sur la carte postale poutrelles est écrit au pluriel ce qui laisse penser que le bâtiment en possédait plusieurs. Mais cet élément d'architecture, à lui seul, montre aussi le virage effectué par l'U.R.S.S entre la légèreté du Pavillon de 1925 de Melnikov (nous reviendrons bientôt dessus avec un document exceptionnel), pavillon préfabriqué en bois et ce monstre d'acier, se voulant puissant et surtout faisant ici la démonstration de sa force technique et même de son poids ! Je n'ai pas trouvé de plan technique du Pavillon de l'U.R.S.S de 1937 pour saisir où ces poutrelles pouvaient bien être situées dans le Pavillon. J'aurais aimé aussi vous en dire plus sur le point de vue de cette photographie mais je ne connais pas assez Paris (est-ce bien Paris d'ailleurs ?) pour situer ce moment de pose dans une ville sous la pluie au ciel un peu bas. Purée ! Quelle image tout de même !
Cette carte postale est donc exceptionnelle à tous points de vue, elle permet aussi de voir que l'époque est encore à une fierté technique du bâtiment, à ses exploits, à ses images. On voit une fois encore que la carte postale a enregistré des moments essentiels, a su faire d'un événement une image et même en produire en quelque sorte l'émergence.







































Faire stopper le camion et sa remorque dans la ville vide, demander aux deux chauffeurs (?) de poser, puis repartir vers le chantier en attendant l'édition et l'expédition des cartes postales. Quelle conscience de l'image et de son rôle avaient donc les deux chauffeurs ? Ont-ils acheté, expédié cette carte postale à leur famille et qui pourra nous dire quelle politique de diffusion fut entreprise par l'entreprise Grey pour cette carte postale ?
Enfin, un homme et un petit enfant surgissent devant la cabine du camion, heureux de poser là.
Hasard de la situation ?
L'autre mystère de cette photographie est son photographe. Est-il d'occasion ? Un photographe de l'entreprise ?
Jean-Jean Lestrade (merci !) m'indique que la carte postale était dans une boîte d'archives marquée Russie-Europe-Est. Rappelons-nous que Jean-Michel Lestrade étant né en 1923, il avait donc quatorze ans lors de cet événement. A-t-il fait l'acquisition de cette image à ce moment ou plus tard ? Difficile de répondre. En tout état de cause, la possession de cette carte postale dans le Fonds Lestrade prouve l'attachement de Jean-Michel Lestrade aux données techniques des constructions et à l'image qu'elles procurent. On pourrait facilement imaginer que c'est ce genre de moments qui décida Lestrade à devenir ingénieur-structure. À quatorze ans, ils sont nombreux les garçons qui aiment bien les poutres dans la ville.
Ne voulant pas juste rester avec ce témoignage venant de l'Agence Lestrade, j'ai entrepris de recherches et je suis tombé à mon tour sur cette carte postale :


Incroyable non ?
Il est évident qu'il s'agit du même moment photographique, je serais même tenté de dire que cette photo fut prise juste après l'autre au regard du déplacement des personnages. Ici, le cadrage rend bien plus hommage à l'échelle de la poutrelle et les deux chauffeurs donnent bien la proportion du beau morceau d'acier !  Sol humide, ciel blanc encore et toujours ce vide sidérant de monde autour de cet incroyable objet ! Une fois encore la carte postale n'a pas de correspondance éclairante mais je trouve finalement que ce mode d'édition fait bien plus penser à une impression du début du siècle que des Années Trente. Deux cartes postales pour le même événement, voilà qui montre bien un attachement promotionnel et l'envie de marquer ce moment historique. Par contre, cette deuxième carte postale ne nous renseigne pas sur le photographe ou la possibilité d'une série plus vaste. Jamais deux sans trois ! Espérons...
Je peux vous dire que cette poutrelle Grey pourrait bien venir des Usines de Differdange et que D.A.V.U.M signifie " Dépôts et Agences de Vente d'Usines Métallurgiques" dont le siège social était 96 rue Amelot à Paris...
Je remercie une fois encore Jean-Jean Lestrade pour cette découverte et l'autorisation de diffusion.







































dimanche 3 septembre 2017

Brutalisme et Scoutisme

 

Il ne m'aura fallu que quelques secondes ce matin sur le vide-grenier pour décider que cette carte postale devrait évidemment avoir l'opportunité de rejoindre ma collection et aussi être digne d'un article ici.
Voyez-vous, à l'heure ou le Brutalisme prend toutes les teintes possibles par l'inévitable polissage du commun et du Vintage, j'ai vu dans ce bâtiment l'expression même d'un véritable Brutalisme.
Car cette Cité Scoute de Wiltz en offre finalement toutes les particularités : franchise des matériaux, utilisation optimum de leurs capacités techniques, respect visuel de la structure affichant clairement son ordre et sa beauté, simplicité pragmatique et intelligente de l'art du bâtir. Les Aficionados de Le Corbusier auront aussi sans doute l'impression de retrouver la cabane définitive ou les fameux Murondins que le génie de l'architecture avait su diffuser.




















Comment ne pas aimer le toit mono-pente dont les charges sont reprises par les quatre poutres en butée de toit qui viennent simplement se poser sur le sol ? Comment ne pas aimer la manière dont cela permet de dégager une galerie extérieure sur l'ensemble de la façade et donc de construire un auvent jouant parfaitement son rôle ? Comment ne pas se réjouir que l'œil puisse compter une à une les planches, les poutrelles et analyser leurs jonctions, joie presque enfantine de la cabane ? Et la fenêtre en bandeau qui coure sur la façade, ça ne vous rappelle rien ? Il est indéniable que cette architecture de la Cité Scoute de Wilz a été dessinée par une intelligence du bâti. Est-ce un scout architecte ou ingénieur ou un scout charpentier qui a aidé les adolescents a monter ce bâtiment ? D'ailleurs, ai-je raison d'imaginer les Scouts, tous ensemble réunis pour bâtir leur maison ? Je le crois. Je dirai même que le bâtiment le chante. J'imagine le petit troupeau coupant ici une planche, passant là des pointes ou encore, pour les plus âgés, devant les plus jeunes admiratifs de leur force, maintenir une poutre pendant que sur l'échafaudage, d'autres la fixent. Voir ainsi le chantier, sentir les forces nécessaires, comprendre simplement par l'œil l'histoire de son montage est le vrai Brutalisme. Car c'est avant tout, avant l'esthétique qui fait image, le Brutalisme c'est une morale, une éthique.
Et j'imagine aussi les cris, les joies, lorsque le chef-scout a accroché le jour de la fin du chantier les bois de cerf sur sa façade, ultime hommage aux structures de la Nature, nudisme parfait du matériau brut.
La carte postale est une édition des Scouts de Wiltz, elle ne nous donne pas le nom du photographe mais nous indique qu'il s'agit du Chalet International St Georges à 500 mètres de hauteur. Le chalet peut contenir 80 lits, il y a l'électricité et l'eau courante. Le confort donc.
Xavier, d'une écriture toute ronde de l'enfance embrasse bien fort sa correspondante en 1965.
Moi aussi.
La bise à toi, Brutalisme Scout. Et bravo.

vendredi 1 septembre 2017

J'y suis, je crois y être

La vraie vocation de la carte postale est ici parfaitement appliquée :


Sur une photographie pouvoir se situer, affirmer sa présence, dire aux absents son lieu de passage ou de résidence.
Discrètement, même délicatement, une petite croix bleue se pose sur le haut de la fenêtre de l'Hôtel Parisien pour, sans doute, affirmer le lieu du séjour. Je connais bien ce lieu, je le rêve, je le parcours parfois, j'ai toujours aimé comment Notre-Dame de Royan apparaît en haut de la rue... Notre-Dame. J'ai toujours aimé l'escalier des petites constructions identiques enfoncées comme en retrait de l'alignement de la rue.





Une ville, si c'est un ensemble de bâtiments rassemblés, c'est aussi la manière dont leurs découvertes s'articulent, comment soudain, surgit ou disparaît une construction. C'est aussi le plaisir de cette carte postale Cap qui est bien une carte promotionnelle pour l'Hôtel Restaurant Parisien puisque, sur son verso, sont indiquées l'adresse et les périodes d'ouverture. Facile de vivre ce moment où le client, le vacancier, parlant avec le gérant, trouvait sur le comptoir la carte postale de son lieu de séjour, achetait la carte postale et dans ce moment toujours spécifique pouvait être à la fois dans l'image et dans le réel, moment tendre de projection, de réalité augmentée.
Les cartes postales promotionnelles ont cet avantage pour nous maintenant de nous montrer des lieux moins iconiques, moins représentés que les grands événements architecturaux de la Ville de Royan. On n'y voit rien d'abord puis l'œil sort progressivement de la sidération d'être là pour entrer doucement dans l'image, en capter tout ce qui ne semble pas essentiel. L'œil, paraît-il, a cette capacité si difficile à reproduire par les machines optiques d'avoir dans le temps même de la vision, une capacité à lire à plusieurs degrés, dans diverses profondeurs d'analyses d'une image. Il m'aura fallu un temps pour voir un vélo appuyé sur le mur, l'absence de clients sur la terrasse ou même le choix de l'heure pour que le soleil éclaire bien la façade. Le matin, il me semble. Il s'agit d'un rendez-vous professionnel, le photographe est venu, a salué le gérant, a pris rendez-vous pour montrer les futurs clichés et peut-être en choisir un ou deux pour l'édition de cette carte postale. N'oublions pas cela aussi, c'est l'un des autres moments de cette image, sa responsabilité à être digne de l'établissement. Elle est une construction simple mais nécessaire : promouvoir. Pas d'effet de style, pas de point de vue artificiellement original, pas de jeu, il faut mettre en avant la présence à hauteur d'homme dans la rue, de l'établissement hôtelier. Le croisement des rues, l'apparition un rien coupée mais tout même lisible de Notre-Dame de Royan permettront tout de même de situer dans la plus belle ville du Monde le lieu de cette villégiature. C'est simple. C'est aussi sophistiqué. Et ceux qui croient encore que les photographes de cartes postales ne sont pas des photographes, devraient d'abord regarder c'est-à-dire travailler. Je les plains.
Parce que la carte postale est aussi et encore un monde d'analyse, continuons dans la masse de la production royannaise de lire et d'apprendre. Continuons dans des images simples et construites de pourvoir partir. Je suis à Royan. Je suis à Royan, ne me dites pas le contraire.

Point de vue actuel, on voit comment la BNP a massacré les ouvertures :

 

Deux belles cartes, si sensibles, d'abord une édition Cap puis une édition Elcé (L. Chatagneau) expédiée en 1962



lundi 21 août 2017

Revin, Brutalisme à la française

J'étais en silence. Parfois, il faut se taire.
Il semble que le Brutalisme soit devenu mainstream, un nouveau joujou pour les créatifs et les apéros carottes bio et bière locale.
Tant mieux ? Tant pis ?
Je vais vous parler de Hard French, ce Brutalisme à la française. Du vrai, du solide, du beau et ici, il n'y a vraiment pas d'humour ou de second degré quand je dis beau.
Rares sont les (Grands) Ensembles ayant en France cette force puissante et ce systématisme des grilles marquant, par la construction du chemin de grue, le paysage, comme on construit des Bastides, des Forts, des architectures tombant pour de vrai du ciel.
Nous irons à Revin, à Orzy dans les Ardennes. Je ne sais pas pourquoi mais je trouve que Hard French ça va bien avec Ardennes, une terre forte, puissante, sans joliesse facile. Dans la boucle de la Meuse les architectes et les autorités ont décidé de construire un ensemble de logements sur cette terre. On a fait comme on fait à l'époque. On a barré.
Regardez comment cette carte postale La Cigogne a enregistré le nouveau paysage :



Inutile de trop en dire, on saisit bien comment la géométrie pure des barres de logements est venue contre les courbes du paysage. C'est beau. J'aime ça. C'est bien comme cela que l'on fait monter au regard les particularités d'un lieu en y opposant les contraires. On dirait : sans remords. C'est ça. Sans remords. On devine déjà que les barres de logements s'enfoncent dans les douceurs des collines comme un coin d'acier dans une buche.
On a de la chance car on trouve facilement le nom des architectes et des collaborateurs de cette Z.U.P ici :
http://archiwebture.citechaillot.fr/fonds/FRAPN02_BOSJE/inventaire/objet-12696
Et quelle joie de retrouver le nom de Jean Bossu ! Les plans nous montrent la construction d'immenses carrés presque fermés ou même totalement fermés par les barres de logements qui viennent donc sans égard s'enfoncer dans la terre. On saisit bien cette idée du Modernisme de s'interdire l'étalement pour libérer le sol et, par une verticalité en quelque sorte horizontale, densifier les habitations et former ainsi des espaces dont, bien entendu, on mesure mal l'usage car si peu paysagé. C'est un reproche que les paysagistes d'aujourd'hui font à ces espaces, leur blancheur en quelque sorte, leur platitude mal engazonnée. Car l'époque n'est pas aux herbes folles, aux touffus organisés, à l'abandon du jardin à sa propre liberté. On dessine. Du plat dans lequel des chemins d'usage seront tracés.
Rapprochons-nous :



Vous voyez la Beauté des fortins ?
Au premier plan l'ilot est entièrement clos, inventant une ile intérieure aux constructions, une exception spatiale que peut-être ai-je le droit de comparer aux réalisations de Fernand Pouillon. Je me souviens aussi de Firminy-Vert. Mais ne vous faites pas avoir par l'échelle car cette fermeture apparente permet tout de même à tous les logements de bénéficier d'une vue, d'un dégagement très ouvert sur le paysage.
La vue.



Des machines à voir et à habiter, voilà ce que cette Z.U.P offre.
Aujourd'hui on ouvre les îlots pour la Police et les pompiers. On ouvre pour que "ça circule", pour que le mystère de cette cour fermée soit mis au grand jour des autorités. Il existe pourtant des places qui ne sont des lieux que parce qu'elles sont fermées. Cette carte postale nous permet aussi de deviner la très belle et régulière grille de la façade, alternance simple et cinétique des ouvertures et des plans de béton. Là aussi la ponctuation de cette façade et son étendue s'opposent ou plus certainement font vibrer comme une contre tonalité le reste de l'image. On ira voir tout à l'heure comment cela est si bien dessiné et comment le principe de construction est laissé lisible, voir affirmé car, on croit encore à l'époque que la structure est une esthétique et que sa franchise est une morale. Le voilà, le vrai et utile Brutalisme.
Sur cette dernière carte postale :


Un point de vue, un point de vue organisé comme tel puisque même une pancarte et des aménagements prouvent que l'on vient là voir le paysage. Et que croyez-vous que le spectateur voit ? Il voit le chantier de cette Z.U.P. Quelle chance !



La grue est encore en place, le sol est encore retourné et le spectacle du montage des immeubles devait être un beau cadeau pour ceux qui venaient jusque là. On aimera la veste rouge du monsieur qui me rappelle le point rouge sur les cartes postales de l'éditeur-photographe John Hinde.



Mais m'en voudrez-vous beaucoup si je vois sur cette carte postale un signe à moi particulièrement adressé ? Pour saisir le point de vue, les autorités locales ont disposé des bancs de béton superbes. Il se trouve que j'ai trouvé, perdus dans les feuillages, en compagnie de mes amis Catherine, Lucas et Isaac ces mêmes bancs à côté de chez moi. Comme l'architecture d'Orzy, ils ont une franchise, une beauté simple et un sens de l'accueil dans leur dessin. Ils sont très beaux. Je n'ai pas trouvé le nom de leur éditeur ou designer.





Aujourd'hui Google Earth nous permet de voir que l'îlot au premier plan a été ouvert. On remarque aussi des pignons décorés de tuiles d'une laideur immonde que les bailleurs ont tant aimé poser sur les murs aveugles des cités de France. Heureusement, il semble que les façades n'aient pas trop bougé et que le polystyrène d'une isolation par l'extérieur ne soit pas encore posé. Pour combien de temps encore pourrons-nous jouir de la grande qualité structurale de cette façade ? Pour combien de temps encore ?
Espérons que quelque part à Orzy ou à Revin, quelqu'un aime cette architecture et défendra ses particularités structurelles et que Monsieur Hulot et ses services ne viendront pas nous emmerder, je parle du Ministre pas du génie de l'espace construit.
Sans aucun doute aussi que Xavier Dousson viendra également nous donner quelques éclairages sur Jean Bossu.







 








 

samedi 5 août 2017

Mon œil


Qu'est-ce qui fait la qualité d'un espace ?
Pourquoi, immédiatement, les sentiments de plénitude, de tranquillité et de paradis sont venus se poser sur cette image comme si je l'attendais depuis toujours ?
Est-ce l'objet même de l'espace qui me séduit : un escalier solide et massif montant sans obstacle, ou bien l'articulation des circulations entre le palier et la possible jonction avec deux mondes invisibles, celui de l'étage et celui derrière le corridor ? Ou est-ce la ligne noire de carrelage parfaitement à l'horizon de mon œil qui, soudain, forme une quasi ligne horizontale alors qu'elle se plie aux angles des pièces ? La blancheur.
La blancheur ombrée à peine, doucement, comme si chaque grain de lumière devait jouer avec les imperfections d'un pigment. Et croire aussi à la traduction du noir et blanc sans se poser la question de la couleur. Une porte fermée, simple, sans effet de mystère est comme une échappatoire possible. Elle n'effraie pas ou ne met pas en demeure de l'ouvrir. La grille orthogonale de sa fenêtre est comme la visée de la mise au point du photographe. Sans doute qu'ici, l'infini et la profondeur de champ furent ainsi réglés. Les deux arcs en plein cintre, l'un immense et l'autre plus petit, se retrouvent sur l'angle droit d'un mur. Pas d'effet de colonne, juste la tombée parfaite de leur épaisseur.
Il m'aura fallu un moment pour voir le brancard. Abandonné dans le couloir, derrière, laissant tomber sur lui, à la perfection, son drap blanc que, malgré tout ce bonheur, je ne peux penser que mortuaire. Pourtant même cela ne m'effraie pas, ne m'inquiète pas, et même me rassure. La mobilité possible sans doute, le mouvement bien huilé des roues sur un sol parfaitement propre sont aussi très rassurants.
Personne.
Enfin ! Je suis seul dans la lumière d'un lieu. Libre de mes choix. Monter, partir, mourir.
Je pense à Pieter Saenredam auquel on croit rendre hommage en évoquant la Modernité d'un Mondrian. Non.
Pas de cela s'il vous plaît. Simplement la lumière d'un soleil interstellaire venant de très loin se cogner dans l'architecture et rebondir sur les sels d'argent d'un plan-film. Et mon œil en écho. Mon œil au singulier, ma chimie, mes organes.
Et vous dire que malgré toute cette beauté, malgré cette perfection métaphysique l'auteur de l'image reste anonyme.
Je mets son anonymat au-dessus de tout. Perdu dans les limbes sérieuses de l'Histoire de la Photographie sa modestie oublieuse me répond. Après tout, pourquoi se raconter lorsque l'image le fait pour vous ? Et qu'est-ce qu'un nom de plus ou de moins imprimé au dos d'une carte postale aurait ajouté à mon voyage, à mon repos ?
J'aurais pu juste lui dire merci une fois de plus.
Merci.

St Antonius Ziekenhuis, Utrecht, Trappenhuis.
Pas de nom de photographe, d'éditeur ou de date.. .ou d'architecte.



lundi 31 juillet 2017

Trois livres pour la Révolution

 Le hasard ou la nécessité ?
Tout a commencé avec la découverte dans la bibliothèque de Jean-Michel Lestrade de l'ouvrage de Anatole Knopp Architecture et mode de vie qui est une compilation de textes des années 20 en U.R.S.S des architectes et urbanistes qui ont tenté et parfois réussi à faire de l'architecture révolutionnaire que, trop vite, on mettra sous le même mot de constructivisme.



Ce que permet Anatole Knopp dans cet ouvrage c'est bien de montrer les combats idéologiques et esthétiques de cette période et de relativiser l'uniformité de cette école. Pour ma part, j'avoue que c'est sans doute l'un des plus forts ouvrages qu'il m'ait été donné de lire, tant la liaison entre les désirs de changement de vie, de remise à plat de la société ont généré des mouvements, des formes, des articulations urbaines d'une grande richesse, d'une grande âpreté aussi mais avec des combats et des violences qui ne furent pas seulement de papier. La disparition violente de Okhitovitch en est la preuve, tout comme l'extinction finalement du mouvement moderne des constructivistes très rapidement mis sur le bord sous la pression d'un despotisme, comme partout, extrêmement conservateur et qui accusait (parfois aussi avec raison) les modernistes d'un formalisme vain et donc réactionnaire... La trajectoire de Melnikov est à ce point exemplaire.
Difficile parfois de faire le tri, de trouver sa respiration dans ce tourbillon de réflexions et d'urgences mais aussi dans une violence politique absolue voulant changer la vie par des constructions sommées de faire image de cette Révolution, sommées de produire sa communication et surtout affirmer que le Peuple, celui-là même qui est l'objet de ce bouleversement de l'histoire, doit être celui qui pense son architecture. Notons que ce livre, très pauvre dans son édition, n'est pas un bel objet d'éditions de belles images et icônes constructivistes pour Arty en mal de libération formelle ou de révolution de papier pour centre d'art contemporain. Il faut le lire et pas le regarder...
Le livre est publié en 1979 à seulement 1500 exemplaires, sans doute que déjà à cette période, le Constructivisme, le vrai, celui dur rêvant pour de vrai ne risquait pas encore de trouver son public. Je crois qu'aujourd'hui, il ne serait même pas publié tant le fond de ses idées doit être appréhendé avec une liberté d'esprit bien plus grande que nous l'autorise notre France en marche. En tout cas, il sera, restera pour moi, un livre essentiel, l'une des briques les plus importantes de ma bibliothèque mentale, le livre lui, devant retourner dans l'agence Lestrade.
Je me pose évidemment la question de la réception de ce livre par Jean-Michel Lestrade et la place que pouvait avoir cet ouvrage dans sa propre bibliothèque. Pour l'instant, à part peut-être ses relations ambigües avec Briniscu ou sa participation à des mouvements de la Libération, rien ne permet de penser que Lestrade était particulièrement impliqué dans des mouvements communistes. D'ailleurs, en 1979, on pourrait aussi penser que ce fut Briniscu qui lui offrit ce livre. Mais, ce livre possède une particularité, il contenait des feuillets libres, un tapuscrit dont nous évoquerons le contenu plus tard.
L'autre livre dont je veux vous parler est celui que m'a offert Thomas Dussaix.



Ce livre est un superbe ovni, une chance, un angle vif. Il s'agit de l'ouvrage de Fabien Bellat Amériques/U.R.S.S, Architecture du défi qui réussit à nous faire comprendre les échanges entre les deux mondes, comment des histoires communes, des oppositions, des défis mutuels ont créé bien plus de similitudes ou de proximité que l'histoire de la Guerre Froide ne pourrait le laisser croire. Ce livre est incroyablement documenté, d'un sérieux solide mais pas pesant, d'une lecture aisée et qui donne la sensation de vous aider à comprendre ce qui nous étonne. Là encore, un auteur en débordant seulement le jeu facile d'un comparatif d'images ou d'un point de vue trop rapide et expéditif, nous permet de saisir une part de l'Histoire de l'Architecture qu'on aurait pu croire simplement impossible. Or, les échanges, les capillarités entre les deux mondes sont ici expliqués, analysés, dépouillés avec vigueur en échappant à des idées trop préconçues. Et on apprend, on apprend, on apprend ! Quel plaisir ! Ce livre sera le complément idéal au très beau livre de Chaubin en y apportant sans doute un environnement politique, conceptuel et théorique qui lui manquait un peu. J'ai, pour ma part, repris le Chaubin juste après la lecture du livre de Fabien Bellat pour, comme imprégné par les analyses, regarder et redécouvrir à nouveau les images. On notera que le livre de Fabien Bellat est très illustré et pourrait passer pour un simple livre d'images. Il est pourtant aisé d'entrer dans le texte, l'auteur sachant construire et conclure chacun des chapitres, raconter l'histoire, trouver des personnalités incroyables ou des mouvements de pensée passant les frontières et le rideau de fer avec agilité ! Voilà une vraie découverte ! Merci Fabien Bellat, merci Thomas pour ce cadeau.
Pour finir, comment ne pas retourner à l'origine et entendre la voix de l'un des acteurs de cette Révolution ?



Maïakovski !
Les éditions du sonneur nous offrent l'opportunité de lire le voyage vers les Amériques que le poète soviétique fit en 1925, l'année même du Pavillon de Melnikov à Paris. On y retrouve une langue tranquille, une manière assez simple de décrire et d'expliquer mais aussi de décrypter le monde et ce que le poète voit. Il s'agit bien d'un texte de voyage qui tente de raconter le mouvement, les perceptions et de faire des signes des sens souvent à charge...
Le livre est court, ramassé, dense. Pas ici d'exploit stylistique particulier ou révolutionnaire, pas de jeux formalistes, pas de remise en question de la nécessaire description des objets ou des sentiments. Tout tient dans la manière dont l'angle de lecture permet bien de saisir un monde à la fois fascinant mais aussi accusé et coupable d'avance.
Mais une chose stupide finalement m'interpelle. À la fin de l'ouvrage, je comprends que Maïakovski est passé au Havre et à Rouen. Je ne sais pas pourquoi, soudain, ces deux noms de villes pour moi si proches, si familières, nommées ici par le poète, traversées par lui, m'émeuvent beaucoup.
Rouen, Le Havre, Maïakovski. Des lieux et un corps, des lieux et une pensée. Surtout des lieux et un espoir. Changer la vie, changer la ville.

Bonnes lectures à tous.

Architecture et mode de vie, textes des années 20 en U.R.S.S.
Anatole Knopp, édition Presses Universitaires de Grenoble/actualités-recherches
isbn-2.7061.0155.05 1979

Amériques/U.R.S.S. Architectures du défi
Fabien Bellat, éditions Nicolas Chaudun
isbn-978-2-35039-173-1

Ma découverte de l'Amérique
Vladimir Maïakovsky, éditions du sonneur
isbn-978-2-37385-039-0
Merci Nicolas Moulin pour le conseil de lecture.

Pour revoir certains articles liés à ces lectures :
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/10/construire-le-constructivisme.html
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/08/marcel-aux-pays-des-soviets.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2009/02/tres-lest-recto-verso.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2008/08/constantin-melnikov-paris.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/05/et-si-la-revolution.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/10/melnikoff-contre-tout-contre-hausermann.html
http://archipostcard.blogspot.fr/search?q=moscou
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/10/face-face-extreme.html
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samedi 29 juillet 2017

Kangourou ? Le siège, pas le slip

Ah ! Ce plaisir joyeux et innocent de toujours pouvoir nommer les choses et les images !
Ah ! Cette joie intense de se voir reconnaître, de sentir la mémoire vous chatouiller là où il faut et tranquillement vous diriger vers des carrefours d'images ou des concordances de formes !
C'est ce qui m'est arrivé à Bruxelles dans le superbe (et un peu vide) Plasticarium qui nous montre la très belle et incroyable collection de design en plastique de Philippe Decelle.
Alors que j'arpentais les allées retrouvant ici des objets de la collection de mon frère Christophe ou des icônes du Design désirées, je tombai en arrêt devant un siège de plastique dont j'apprenais le nom et l'auteur : le Kangourou par Ernst Moeckl.
En regardant la chaise, je me souvenais parfaitement que chez moi dormait une carte postale montrant celle-ci dans un environnement de bar ou de colonies de vacances. Le souvenir était à la fois confus pour l'environnement et étrangement précis pour le siège. Sans doute que, mise de côté dans la boîte spéciale Design de ma collection depuis longtemps, attendant son identification, la carte postale avait marqué mon esprit, essentiellement, cette fois, non pas pour l'architecture mais pour le design assez humoristique de ses sièges.
La voici :

Comme pour l'architecture, j'avoue toujours aimer voir les objets dans leur usage, dans leur monde. Ici des jeunes souriants dans le "Milchbar" font semblant de ne pas savoir qu'ils posent... Que la jeunesse allemande est belle quand elle est assise sur du plastique moulé !




















































































Nous sommes dans un lieu de repos et de villégiature pour la FDGB, syndicat des salariés de la République Démocratique Allemande donc, nous sommes encore en Allemagne de l'Est.
Comment les responsables de cette Allemagne décidèrent du choix audacieux et moderne de ce type de siège ? Ernst Moeckl exerçait-il en Allemagne de l'Est ?
Je trouve peu d'informations sur ce designer, voyez ici :
https://collection.cooperhewitt.org/people/420555755/
On ne peut tout de même pas oublier de dire que ce siège doit sans doute beaucoup au zig-zag de Rietveld, dans une version mêlant le Pop du plastique et quelque chose d'une morphologie organique presque Art Nouveau.
Il est aisé de comprendre pourquoi il se nomme Kangourou. Pour certains objets, l'animal offre sa poche ventrale, pour d'autres ses pieds solides et bondissants. Il doit être amusant en s'habillant de l'un, de s'asseoir sur l'autre.
Messieurs, à vos clichés !

Pour des préoccupations textiles :


Pour visiter le Plasticarium :
http://www.adamuseum.be/home-museum-fr.html