mardi 4 juin 2024

Jean Prouvé pour mon cul et pour mes coudes

 Je ne me suis jamais assis sur une chaise ou dans un fauteuil de Jean Prouvé. Et tout va bien, je vous l'assure. L'icône qu'est devenue le quincailler de génie * n'est pas à ce point important pour qu'on ne puisse vivre sans faire l'expérience de son ergonomie même si on peut plus facilement, aujourd'hui,  faire l'expérience de son intelligence. Et encore...
Les icônes sont ainsi inventées que parfois, elles sont elles-même débordées par leur aura. On voit bien comment le marché et l'Histoire, l'une fille de l'autre, ont construit la légende Jean Prouvé en perdant ce qui en fondait sa légitimité : un design populaire, accessible, voir pauvre dans l'usage pragmatique des matériaux. L'élégance de Jean Prouvé aurait donc dû lui survivre mais voilà le chic qui se pose sur tout a donc dévoré les raisons-même de son travail. Jean Prouvé est mort deux fois en quelque sorte, surtout que, de son vivant, on ne peut pas dire que sa renommée ait pu sauver son pragmatisme. Il est donc aussi fautif de cet étrange héritage de l'exception. On parlera un jour, peut-être du rôle des ayant-droits dans cette transformation un rien tordue de l'oeuvre d'un designer du peuple (littéralement) vers un designer du chic bourgeois des sachants portant avec eux leur certitude d'avoir compris le génie d'un homme simple.
Simple.

Pour s'amuser de cette transformation morale et éthique, je vous propose de vivre au bon temps jadis, celui où une chaise sortie d'usine de Jean Prouvé ne valait pas trois ou quatre mois de SMIC mais le prix d'une chaise en métal et en bois comme tant et tant d'autres à la même époque, une chaise sur laquelle j'aurai pu m'asseoir, poser mes pieds, que j'aurai pu racler sur le sol en linoléum, taper contre un mur, griffer avec les rivets de mon jean. Bref : la vivre.


Oui, ça en fait des salons bourgeois emplis d'un seul exemplaire de cette chaise, ça en fait des stands de la FIAC équipés de l'unique chaise Prouvé pour montrer qu'on est hype !
Ici pourtant les chaises et les tables de Jean Prouvé sont à leur vraie place en quelque sorte. Dans l'usage d'une collectivité, en grand nombre, sans autre objet que l'usage que des jeunes gens vont en faire, sans savoir (ou en sachant...) ce que ce mobilier deviendra, ridiculisant ainsi l'image bourgeoise au profit de l'usage simple mais bien pensé d'un mobilier tiré en grand nombre d'exemplaires. J'imagine qu'à l'instant-même où je vais publier cette carte postale, les aficionados de tous poils tenteront leur chance en cherchant dans les caves de ce lieu si, par hasard, il ne resterait pas quelques modèles perdus pourrissant dans l'oubli naturel d'une période passée. On supporte bien de voir des chaises Mullca à la benne...pourquoi pas des Jean Prouvé ?
C'est pour cela que je vais faire un truc incroyable ici : je ne vous dirais pas où nous sommes. Certains trouveront, finalement, c'est un secret assez éventé pour les spécialistes de Jean Prouvé qui rêveront d'un tel spot ! Pour ma part, j'attends tous les corps des jeunes gens qui sont venus poser leur cul sur l'assise et leurs coudes sur le plateau de la table également de Jean Prouvé. On rêve des parties de cartes, des lectures des journaux, des prises de conscience syndicales, des devoirs en retard ou des flirts racontés aux copains...
J'avoue que j'aurai bien aimé voir la même carte postale habitée par tous ces corps montrant l'usage qui était fait alors de ce mobilier. Et la question reste entière : est-ce que les jeunes qui venaient là savaient le génie du mobilier sur lequel ils étaient assis ? Avaient-ils eu la curiosité de retourner la chaise, d'en regarder les plis du métal, les jonctions ? Pourtant, ils étaient, un peu, de la partie.
Qu'est-ce que tout cela est devenu ? Sans aucun doute, tout cela fut usé jusqu'à la corde puis, l'une après l'autre, les chaises et les tables furent jetées pour laisser place à un mobilier plus jeune, plus pop, peut-être en plastique. C'est ça la vraie histoire de Jean Prouvé que nous devrions raconter. L'usage puis l'usure puis l'édition libre de son mobilier pour lui redonner enfin son éthique : un mobilier populaire à user tous les jours sans remord, sans attention particulière. Pour mettre son cul dessus.
Vivement que les modèles de Jean Prouvé tombent dans le domaine public, c'est sa vraie place, le domaine public.

* terme utilisé par Charlotte Perriand et qui, lors d'une conférence de l'une des filles de Jean Prouvé était vu comme disqualifiante à l'égard de son père...On rigole...








dimanche 19 mai 2024

avoir Martel en tête

 Ce matin, dans un léger brouillard recouvrant la campagne normande, je tombe sur un petit lot bien rangé de cartes postales de monuments et de sculptures dessinés par les Frères Martel, Jan (Jean) et Joël.
Je ne sais pas pourquoi toutes ces cartes postales étaient rassemblées ainsi mais elles sont neuves. Sans doute que l'ancien propriétaire avait un intérêt particulier pour les Frères Martel ou pour l'architecte avec lequel ils ont collaboré : P. Ferré.
En tout cas, ça fait mon bonheur ce petit moment monumental ! Et ce sera facile à ranger !



Je commence par le très beau monument à Guy de Lubersac à Soissons, oeuvre pure, presque raide, disons d'un Art Déco rigoriste pour ne pas dire autoritaire.
J'aime ça...(oui...)....
Sérieusement, ce qui est beau c'est justement cette fermeté, cette radicalité. J'adore comment les fûts des colonnes sont réduits à de simples cylindres  soutenant le linteau et sa belle frise sculptée. La carte postale est mal éditée et les contrastes sont noyés dans la trame de l'impression. On nous donne le nom du photographe : Cibrario. Jan et Joël Martel sont donc les sculpteurs et Ferré est crédité comme l'architecte.


Cette fois nous sommes à Paris, au Bois de Boulogne, devant le monument à Claude Debussy. Plus Art Déco, tu meurs...Là aussi, ce qui frappe c'est bien l'ordre, la symétrie, une sorte de sérieux terrible que seuls les reflets du bassin devaient tenter de modérer un rien...Ici, on note qu'une différence est faite entre architecte et constructeur puisque c'est Jean Burkhalter qui est nommé comme architecte et que Ferré est nommé comme constructeur. La carte postale est en hélio se qui ramollit là aussi la définition de l'image. Mauvaise période pour l'édition de cartes postales...Au verso, figure le nom du photographe et éditeur : Paul Reifenberg.

Cette carte postale est bien plus belle et assez inédite :



La composition de l'image toute en verticales permet de bien voir le travail de bas-relief des Frères Martel et la typo est superbe aussi. C'est un peu plus classique, plus chic.
Comme je ne connais pas bien l'oeuvre de Debussy, il m'est difficile de terminé le sens de ce qui est représenté ainsi. Mais là encore : Art Déco poussé à l'extrême. La composition est superbe.




Et voici deux magnifiques bustes. On notera que ces deux photographies sont à peine des cartes postales puisqu'aucune division au dos, ni aucune indication d'éditeur n'y figurent. Peut-être des cartes promotionnelles éditées et distribuées dans un salon ou une exposition ou servant de cartes de visites aux Frères Martel.
La qualité éditoriale est pourtant bien là, comment est-il possible que le ou les photographes n'ont pas été alors crédités ?
Sont donc ainsi honorés de leur portrait par cette fois seulement Joël Martel: D. Heineman et D.M. Buuren.



Pour finir, encore un monument, encore Jean et Joël Martel, sculpteurs et encore Ferré comme constructeur.
Cette fois nous sommes à Mouchamps devant le monument à la mémoire du Commandant Guilbaud. Ne dirait-on pas une sorte de mascotte de radiateur pour automobile des années Trente ? Là encore, quelle réduction formelle ! Quel désir de simplification ! 
Vous verrez...nous rebondirons bientôt sur ce personnage du Commandant  Guilbaud avec un autre monument de béton tout proche de chez moi...Patience...
Voilà donc une belle petite série qui donne envie de poursuivre nos recherches sur les frères Martel.
Pour ceux qui connaitraient moins leur importance dans l'Architecture Moderne, un petit tour s'impose ici :
ou ici :

dimanche 12 mai 2024

Serqueux in extremis

 Il n'y a pas tant que ça de bonnes nouvelles du coté du Patrimoine Architectural du XXème siècle. Alors, hier, quand j'ai appris que l'église de Serqueux était finalement sauvée de la destruction, je fus extrêmement heureux d'autant plus que nous avons ici, sur ce blog, depuis longtemps (très longtemps...) défendu son sauvetage.
Ouf ! In extremis !
Si vous êtes un fidèle lecteur ou une fidèle lectrice de ce blog vous savez déjà que la particularité de cette église, hormis son écriture si Vingtième Siècle c'est que sa voute est faite des fameuses et rares fusées céramiques conçues par l'architecte Jacques Couëlle et ici mis en oeuvre par l'architecte Percheron.
Après la démolition scandaleuse et stupide d'une autre église du même type, (ratage patrimonial complet), il était donc temps que les responsables patrimoniaux agissent en exerçant l'autorité nécessaire pour sauver cette église.
Malheureusement, le campanile qui en finissait l'écriture est, lui, déjà tombé... Pendant qu'on discute...

Il faudra maintenant convaincre Monsieur Hermand  le Maire (plein de bonnes volontés) et ses administrés qui avaient voté pour la destruction de l'église qu'ils ont là, non pas un "machin qui fuit" mais bien une oeuvre exceptionnelle et remarquable, une pièce rare de patrimoine constructif du XXème Siècle. Il faudra donc éduquer les regards, refaire aimer cet espace, faire comprendre les particularités géniales de cette voûte pour que l'église de Serqueux, devenue autre chose, soit à nouveau l'objet de tous les soins mais aussi dotée d'un avenir.
Ce travail d'éducation que le Label Architecture Contemporaine Remarquable aurait du faire depuis longtemps a donc montrer une fois encore ses limites de protection et de signalement.
À qui la faute ? Et surtout, comment faire à l'avenir pour que cela ne se reproduise pas ?
Et comme souvent, c'est sous la menace de la démolition que ce fait le travail de sauvetage en lieu et place d'une vulgarisation efficace de l'histoire de l'Architecture. Pourquoi encore autant de réticence face à ce Patrimoine ?
Il faudra dire au Maire, Monsieur Hermand, qu'il existe un tourisme patrimonial pour le XXéme siècle, qu'une telle construction pourrait bien devenir un point de rassemblements et de visites, qu'un travail de mise en valeur de ce Patrimoine non seulement ne sera pas un frein au développement de sa ville mais bien un atout, et même, espérons, dans le futur un objet de fierté. Nous voulons bien l'aider et travailler avec lui. Ce blog fait déjà ce qu'il peut pour ça aussi.
On peut aussi se dire que cette protection pourrait être le signe dans ma région au moins d'un nouveau rapport à ce Patrimoine Moderne. On ne peut qu'espérer que ce blog y ait un tout petit peu contribué. Espérons donc que la DRAC Normandie continuera avec le même courage qu'à Serqueux à défendre et sauver des édifices de la sorte. Au vu des anciennes catastrophes dans mon département et ma Région, on pourra dire sans crainte : qu'il était temps.
In extremis, In extremis.
Trop tard pour St Bernadette de Grand Quevilly : la honte.
Saluons donc ici ce changement, ce courage.


Pour fêter donc ce retournement vraiment très inattendu, je vous propose un drôle d'objet...
Il s'agit d'un petit document, une sorte de carte en deux volets qui a laisser au correspondant toutes les joies des jeux de mots sur Serqueux...On pourra à la fois en rire et trouver ça navrant...comme vous voudrez. On note que le photographe de cette carte est Marcel Guilbaut de Lhomme. Je ne sais pas comment était diffusée cette carte. Sans doute dans l'église comme souvent à l'époque.
Vive l'Art Sacré du XXème siècle !
Vive Serqueux et sa belle église !
Et merci à la DRAC Normandie pour son travail et son courage.
On reste vigilants...bien entendu...pour tous les autres dossiers et menaces sur l'avenir de ce Patrimoine Moderne dans la Région Normandie et ailleurs.
Walid Riplet.

Pour revoir les articles (parfois durs) sur ce Patrimoine :
2014...
2016....
Sur Jacques Couëlle et sa technique :
Serqueux :
2015...

Pour voir le reportage :



















jeudi 9 mai 2024

l'autre ascension

On peut toujours se demander à qui sert ce type d'image ? Pourquoi donc laisser si peu de place à l'architecture dans cette photographie ? 
On peut aussi répondre de la sorte : l'architecture y est justement à sa place et c'est la manière de bien la montrer.
En effet, trop habitués que nous sommes à ce que la carte postale porte le monument en plein cadre, on est toujours interrogatifs devant une proposition tentant de fait de conceptualiser l'objet architectural dans son paysage. Mais peut-on parler de paysage lorsqu'on est ainsi suspendu dans le ciel, au-dessus de la Chapelle de Ronchamp de Le Corbusier ? Qui a vraiment l'opportunité de voir ainsi La Chapelle ? Est-ce bien là un point de vue de l'architecte ?
Car, ici, perdue dans la forêt, dans les collines, dans la topographie, La Chapelle ne ressemble pas à grand chose d'autre qu'un éclat blanc (trop blanc ?) venant faire travailler le terrain et l'étendu qui semblent infinis, comme si ce petit morceau de blancheur était le seul artefact sur ce sol immense.
On peut le dire:  personne ne voit vraiment l'architecture de Le Corbusier comme ça, personne pour décoller depuis son sol et réintroduire de la sorte une telle échelle, une telle proportion entre la construction et sa géographie. Je fais exprès de ne pas dire son paysage.
Veut-on nous convaincre de sa parfaite intégration ? Veut-on, au contraire, nous montrer comment c'est l'architecture qui est le point principal de cet environnement ? Comment c'est elle qui le construit ?
On remarque d'emblée la dramaturgie de l'image, le ciel menaçant et contrasté, la dureté des noirs, le parfait équilibre de la composition, La Chapelle posée à exactement deux-tiers du ciel et un tiers du sol et centrée dans sa largeur. Le monde semble vide autour d'elle.
Comme on ne sait rien du photographe qui n'est pas nommé, il est difficile d'argumenter sur ce désir précis d'image. Sans doute que le pèlerin, à pied, a-t-il besoin d'une telle réinscription dans le réel de cette géographie pour savoir par où et comment et pourquoi il est venu ici, sur ce sommet précis, heureux de pouvoir devant ce type d'image se positionner enfin dans son cheminement.
Car l'ascension de la colline de Ronchamp est d'abord religieuse. Elle n'a d'existence que pour la découverte du lieu ainsi sanctifié devenu par la force de l'architecture, un pèlerinage aussi oecuménique que sacré, aussi esthétique qu'obligé vers, à la fois Dieu et...le Corbusier.
On fait le pèlerinage vers Corbu tout autant maintenant (et peut-être plus) que vers le lieu sanctifié.
Retournement du sens ?
Il serait donc bon, par ce type de proposition d'image, de redire la modestie de l'objet face à la grandeur du monde, de dire que ce morceau tortueux et complexe à la fois contraste et construit son rapport au monde dans une certaine idée du miracle : l'architecture.
Après l'ascension, redescendre sur terre.
La carte postale n'a ni nom de photographe, ni nom d'éditeur. Elle fut imprimée à Lyon chez M. Lescuyer & Fils, imprimeurs. La photographie provient des Archives de La Chapelle. Voilà qui est bien court pour déterminer si je me trompe.
Bien à vous. Vous entendez comme moi le bruit du moteur de l'avion ?

mercredi 8 mai 2024

L'eau et le feu : deux tours

 Le rangement ça a toujours du bon, notamment pour trouver ensemble, sans aucune raison, deux cartes postales très éloignées dans l'objet représenté et dans la localisation. Ici, l'écart est immense...
On va commencer avec une vieille connaissance mais une vieille connaissance que nous n'avons pas vue en carte postale en premier mais bien dans le réel de sa ville, il y a très longtemps maintenant : Nancy.
Voici donc le très beau et très célèbre Building Joffre (St Thiébault) représenté par cette très réussie carte postale des éditions La Cigogne. Comment ne pas jubiler devant un aussi beau morceau de bravoure, une image aussi parfaite, presque trop. Remarquez l'incroyable beauté du champ coloré, tout est tenu dans un gris bleuté d'un effet absolument magnétique ! Nous ne pourrons pas remercier le photographe puisqu'il n'est pas nommé...Pourtant ! Quel cliché !
Mais nous pourrons remercier l'éditeur car il nomme bien l'architecte : Henri Prouvé.
On note aussi que, comme souvent avec ce genre d'objet architectural moderne, l'éditeur se croit obligé de nous donner deux indications supplémentaires comme pour en accentuer la modernité.
Hauteur : 82 mètres.
28 Niveaux. Voilà qui est dit. On note la solidité de la perspective qui permet par le redressement des verticales de faire tenir debout, bien droit, le beau Building Joffre.
Ce qui est assez particulier c'est que si on interroge un moteur de recherche sur ce Building, on tombe immédiatement sur l'incendie de 1982 qui le ravagea mais qui le laissa tout de même suffisamment entier pour qu'il soit encore aujourd'hui debout. On parle même de Tour Infernale.
On a vu ici un exemple d'incendie tout aussi dramatique :
On apprend que ce beau morceau d'architecture est maintenant inscrit au titre (totalement inutile) de Label Architecture Remarquable.
On notera que Dominique Amouroux avait bien inscrit lui ce Building dans son guide et je vous redonne plus bas son article.



Mais voici une bien étrange curiosité.
Avouez que c'est bien là un morceau de bravoure étonnant !
Cette tour est en fait un château d'eau maquillé mais bel et bien habité !
Je vous invite à lire ici son histoire et son origine :
J'espère que certains d'entre vous iront y dormir ! N'est-ce pas amusant cette grosse maison posée sur une tour presque banale ? J'aimerai bien voir comment on y dort...
C'est certes une architecture de camouflage mais on ne peut que lui accorder des qualités assez singulières d'onirisme, d'humour et d'étrangeté.
Ce morceau de bravoure me rappelle l'audacieux et facétieux travail d'Edouard François à Champigny-sur-Marne. 
Il ne faut pas trop vite moquer l'humour en architecture même si parfois l'humour touche presque au cynisme.
Ici, nous sommes donc à Thorpeness, devant ce qui est appelé "the House in the Clouds". L'édition est de Pawsey & Sons.
Ainsi voici deux tours, l'une reçut l'épreuve du feu, l'autre cache l'eau. 
Il faut vraiment que je range, que je trie.



jeudi 2 mai 2024

micro architectures, micro éditions, maxi ambition patrimoniale

Comme convenu, je vous parle de deux micro-éditions publiées autour d'architectures ou de Patrimoine construit que nous défendons sur ce blog. On remarquera que la micro-édition est un bon moyen de diffuser justement cette passion grâce à une forme légère, amusante, libre.
On commence par une publication directement liée à ce blog puisque certains documents en sont issus.
Cette micro-édition porte par son titre tout le programme : la fusée céramique.
On sait qu'on aime et défend ce type de construction passionnante sur ce blog et on sait aussi comment il est tant que les agents du Patrimoine, (après la destruction honteuse de l'église de Grand Quevilly), se doivent d'être sensibles et donc sensibilisés à ce type si original de construction de voutes.
Prions pour que l'église de Serqueux soit définitivement sauvée. il y a urgence :

Tout est donc bon pour diffuser cette méthode inventée par Jacques Couëlle, c'est pour cela que j'ai répondu favorablement à la demande de Magali Wagner et Alban-Paul Valmary de leur prêter une image pour cette petite mais donc importante édition. Publiée dans le cadre de leur résidence au festival Sillon, elle retrace leur découverte de la technique, leur application avec la construction d'une poétique arche délicatement posée dans un univers de ruine (magnifique !) et un texte de contextualisation de leur travail commun et respectif.
L'ensemble forme un petit objet éditorial parfait pour rencontrer à la fois la technique de la fusée céramique que leur propre travail. Belle mise en page, choix judicieux des papiers et de du mode d'impression, ce petit document est vraiment bien fait. Il aura, j'espère, tout l'écho nécessaire qu'il mérite dans le milieu de l'architecture ou de l'art contemporain.
Merci à eux de m'avoir contacté.
@magali_wagner_ceramique
@alban.paul
@liquide_test_press
www.leseditionsdesmondesafaire.net
www.albanpaul.com





L'autre édition est un peu plus luxueuse mais reste modeste, en accord parfait à la fois avec les objets représentés et le sens-même de leur réunion. Comme collectionneur, je sais bien qu'il est parfois difficile de donner des raisons ou des orientations à sa collection et ici, tout est bien mis en place pour justement comprendre à la fois sa poésie et aussi presque la boulimie du collectionneur !
Heureusement, ma collection de cartes postales prend bien moins de place que celle de Julien Recours !
On découvre donc, dans un très élégant cahier, cette collection de micro-architectures que Julien Recours rassemble depuis des années avec une passion qui semble illimitée. 
Très très riche en images, en archives, le cahier est une merveilleuse porte d'entrée pour ceux qui connaissent peu ce monde des ramasseurs de ruines des utopies (oui on connait bien ça !), leur passion, presque leur abnégation mais c'est aussi pour ceux qui connaissent bien ce monde, un beau document de synthèse et un certain point de vue aussi sur l'avenir et le devenir de ces ruines. Comment les présenter , comment les rassembler ? Comment les restaurer ou, au contraire, les laisser dans leur état, montrant en quelque sorte la distance temporelle, l'épuisement de ces utopies maintenant bien lointaines. C'est aussi très beau comme ça, très dystopique.
En tout cas, il y a chez Julien Recours une sorte d'urgence d'accumulation assez exubérante qui mérite toute l'attention des amateurs de ce genre d'architecture mais pourrait être un exemple de comment on rend aussi accessible cette histoire pour tous les professionnels privés ou institutionnels du Patrimoine. 
Merci Claude pour le cadeau.

Bravo donc pour la qualité de l'édition et l'histoire qu'elle raconte.
On note que cette édition est disponible directement ici :
Recours Exploration
Le Pavé de Mézières
45340
Juranville
Vous pouvez contacter Julien Recours ici :
julien.recours@gmail.com
06 61 12 95 20


pour revoir les objets de Julien Recours sur ce blog :









































dimanche 28 avril 2024

Hétérotopie Mystère Frisson

 Dans ma collection, il y a beaucoup de cartes postales dont il m'est assez difficile de dire pourquoi je les achète. Montrant des espaces, des lieux, ces cartes racontent finalement peu l'architecture et sont bien moins identifiables comme des images descriptives. Du moins, il est plus difficile de comprendre leur raison et leur espace, mêlant les deux notions dans un sentiment d'étrangeté et de doute sur la nécessité de leur édition. Martin Parr a tenté de dire Boring Postcard mais même ce grand photographe et collectionneur ne semble pas vouloir prendre en compte ce malaise de la destinée de ces images ainsi éditées dont on ne sait si ce malaise est de hasard ou bien souhaité et même recherché par les photographes de cartes postales. Il s'agit donc d'interroger leur naïveté d'image ou leur position affirmée. Je crois plus en la seconde.
Restent donc des photographies éditées en carte postale dont on ne sait pas vraiment où les classer mais dont l'intérêt est immédiat, reconnues de suite comme produisant une émotion, une interrogation parfois étrange, presque au bord du malaise psychologique, du doute métaphysique. Alors, je le vois arriver le fantôme de Michel Foucault et son invention de l'hétérotopie. Je le vois arriver avec son cortège de ceux qui l'ont lu et de ceux qui ne l'ont pas lu. La tarte à la crème de cette hétérotopie qui a pris dans les écoles d'art la place qu'avait simplement l'étrangeté est maintenant galvaudé, écoeurante, collante.

Ici, bien loin de Michel Foucault dont on ne sait rien, nous nous plongerons dans la naïveté sauvage de notre rapport à ces images, dans notre sensation, dans un imaginaire trouble. Nous n'en demandons pas plus à ces images. Mais nous pourrons tout de même, dans le même mouvement de doute, reconnaitre qu'elles sont parfois des œuvres conscientes, construites pour nous et, parfois aussi malgré nous, malgré sans doute aussi le photographe ou l'architecte du lieu ainsi cadré. Tout tient d'ailleurs dans cette dernière idée : un cadre. Et, s'il vous plait, ne tombons pas dans l'idée de sa violence, de son autoritarisme. Non, le cadre photographique ce n'est pas plus surveiller que punir, le cadre photographique, bien au contraire, comme celui qui dessine une carte géographique, c'est d'abord un nouveau terrain, un nouveau lieu, au moins, une certaine idée de sa traduction. C'est donc une poésie.
Essayons de regarder ensemble ces lieux mais surtout ces images.
En voici une :


Que déterminer de ce lieu depuis cette image ? Pourquoi donc J.A. Fortier est venu là faire ce cadrage ? Que voulait-il nous montrer ? Sa sensibilité à l'espace, à ces éclairages, à la construction magnifique des ombres et des lumières dans un espace à la fois magnifié par le noir et blanc et un rien effrayant, carcéral, presque violent d'autant de pureté ? Ne voyons-nous pas là l'héritage d'un certain expressionnisme ? Ne voyons-nous pas Murnau surgir soudainement ? Et le silence qui nous est imposé nous oblige aussi depuis une telle photographie à une forme d'humilité voire, un peu, de peur. C'est inquiétant. On est inquiétés. On ne se sent pas vraiment à notre place car rien ne nous accueille que la succession radicale des formes éclairées aussi durement. Et le couloir étroit ne débouche que sur le crucifix qui semble bien peu rassurant finalement, ce qui est un comble. On ne sait pas vraiment ce qui nous attend derrière chacune de ces portes et on a peu l'envie de le savoir.
Pourtant nous savons tout : Monastère des Bénédictines, Notre-Dame du Calvaire, J. Philippe, architecte. Et donc aussi J.A. Fortier, le photographe. Qu'ont-ils pensé l'un de l'autre, le photographe et l'architecte de leur travail respectif ? On ne le saura sans doute jamais.

Et que direz-vous d'être avec moi ici :


Encore un couloir vide, un virage, le palier d'un ascenseur. Tout est tenu dans cette teinte chaude, presque orange. La composition de l'image est tellement solide qu'il m'arrive encore de la tenir à l'envers, plafond au sol, sol au plafond. Qui ne pense pas immédiatement à Shining devant une telle carte postale ? Qui pour en ignorer la puissance psychologique, l'inquiétude qui monte d'un tel espace aussi cerné, aussi plein ?
Et pourquoi donc devrions-nous avoir peur ? Parce que nous y sommes seuls ? Parce que rien n'est ouvert, rien ne nous projette dans un autre espace ?
Remarquez comme le photographe est bas ! Regardez notre horizon qui est presque exactement à la hauteur des poignées de porte ! Devinez-vous pourquoi donc le photographe accorde ainsi une place si particulière au sol ?
Et bien nous avons la réponse !
Au dos de cette carte postale du Passy Plaza, on nous indique que les boiseries des paliers et la moquette en laine furent spécialement conçues pour ce Passy Plaza. Mais que devons-nous  faire d'une telle information ? Pourquoi donc en faire une image ? Qui pour avoir la nécessité, par une correspondance, de signaler cette particularité à un destinataire ?
Une certaine idée du luxe ? Mais le luxe ce n'est pas le luxe si on vous le fait remarquer, si on le pointe ainsi...
Et pourquoi une image, une photographie ayant comme objectif de partager une particularité produit ainsi un certain doute, un certain frisson inexplicable ? Pourquoi ce mal-être devant de la moquette et des boiseries ?
C'est là une certaine idée de la métaphysique. Aucune raison : toutes les peurs.
La carte postale n'affiche ni nom d'architecte, ni de photographe, même pas d'éditeur. Mystère. Frissons.