vendredi 14 juillet 2017

Bulles ! Pluie ! Pluie ! Pluie !


Il pleut des Bulles six coques sur cette carte postale Théojac mais il semble qu'il pleuve aussi sur les Bulles six coques si on en croit le correspondant qui envoie des nouvelles depuis Gripp et son village de Vacances !


















Le 27 décembre 1968, il fait donc un temps de chien sur nos belles architectures. On notera que sur le cliché de cette carte postale signé Doux pour Photo Pyrénéa comme d'habitude le ciel est bleu et le soleil doit être au zénith si on en croit l'ombre bien posée sous les Bulles. On aime les voir ensemble, associées en grappe, un peu comme ça, l'air d'avoir été saupoudrées sur le terrain, parfois en densité à droite, tantôt plus écartées à gauche. Les couleurs aussi, un peu au hasard, on remarque que les coques des bulles vertes présentent déjà deux variations, l'une d'elles étant d'un mat étrange. Que faut-il en conclure ? Usure prématurée ?
Nous allons prendre plaisir à les regarder l'une après l'autre. Mais avant, on note que la prise de vue donne la chance au cadrage de placer les Bulles dans le paysage, montrant la nature autour, pour bien signifier la surprise de leur apparition, le jeu aussi avec le reste du village.
On notera aussi que les minuscules témoins depuis ce point de vue savent pourtant qu'ils sont photographiés et même posent pour le photographe. On imagine facilement l'arrivée sur place de ce photographe, les discussions et la joie pour eux de figurer immortalisés sur une carte postale qui sera diffusée par le Village de Vacances si on en croit le beau tampon bleu.
Pour ceux qui seraient curieux de visiter l'intérieur de l'une de ces Bulles six coques, je vous conseille le reportage publié par le Réseau National des Micro et Mobiles Architectures :
https://renamimoa.jimdo.com/chantiers/






dimanche 9 juillet 2017

Faire l'amour chez Corbu

Faire l'amour.
Enfin, surtout offrir l'espace et la lumière pour.
Sans doute que mon obsession ici prend le pas sur la réalité des faits. Un grand lit double, imposant, presque surdimensionné dans son espace, dont le pied du lit touche presque le mur, reste tranquille en attendant la nuit, le coucher, le sommeil des parents.


Cette carte postale des éditions Gaby pour Artaud en photographie véritable nous montre la chambre d'un appartement de Type S de la Maison (Cité) Radieuse de Rezé. C'est l'éditeur de la carte postale qui le précise. La lumière est violente, brûle le paysage au dehors et vient éclairer peu de choses finalement : un grand lit avec son couvre-lit aux motifs si 50, une chaise que j'avais prise pour une lampe, une commode très sobre presque invisible dans le contre-jour.





















Pour le reste, il n'y a que de l'architecture. Le mur de gauche à la matière étrange ne possède aucun décor, aucun tableau, aucun objet décoratif, le mur de droite au placage de bois offre une niche vide. Le rideau, seule coquetterie, reprend le tissu du couvre-lit. On hésite entre une ambiance monacale, une chambre de décor faite pour la visite, un couple peu enclin au décor pour son sommeil et toutes les autres choses du lit, la maladie, l'amour, la lecture du soir. Le lit lui-même ne laisse que peu de place à un délire moderniste même s'il est assez bien dessiné, sans effort.
Je crois que ce lit n'a malheureusement pas beaucoup vécu, à part dans l'imaginaire des visiteurs, son rôle si important et si intime. Il n'est que projections pour les visiteurs d'un appartement-témoin ou pour celui qui écrit cet article.
Baiser chez Corbu, est-ce comme ailleurs ?
Sans doute. Mieux peut-être. Pouvoir en même temps, par l'arrivée de la lumière, le faire en étant associé au déplacement du soleil, dans l'intimité, les enfants partis jouer sur la terrasse.
Je ne sais pas. Aujourd'hui on dit suite parentale comme si l'appartement, la maison devaient prendre les plis et le vocabulaire des hôtels et des palaces. Chambre c'est trop triste comme appellation, trop restreint. Les parents ont besoin d'une suite et les enfants d'un coin.
Pourrait-on connaître la vie intime des architectes à la lumière des espaces qu'ils ou elles offrent aux ébats amoureux ? L'éloignement de la chambre, sa volumétrie, sa liaison avec les autres espaces, les ouvertures et surtout aussi son isolation phonique... Mais, me direz-vous, après tout, la chambre n'est pas obligatoire pour cette fonction importante. On peut aussi bien la pratiquer ici :



Toujours par Artaud pour Gaby, (non ce n'est pas le nom du couple), voici la cuisine du même appartement. Nous en avions un peu déjà parlé ici. La table est sans doute de Charlotte Perriand. Table solide, puissante et un rien joueuse avec son plateau asymétrique. Ludique. Peut-on rêver aussi à un érotisme du passe-plat ?
Le vide de cette salle de séjour et de ce coin cuisine comme le nomme l'éditeur dit bien que l'image est celle d'un appartement de visite. La photographie tente de raconter l'habitabilité du lieu, d'offrir les articulations entre les espaces, alors que le coin cuisine dit bien, à lui seul, que cette cuisine est petite, réduite à peu de choses mais aux choses essentielles. Petit voulant suggérer pratique voire rationnel. Le nombre de chaises raconte la famille : 6 personnes, enfin... 6 places. C'est beaucoup. Un fauteuil est même caché derrière, c'est lui qui autorise le terme salle de séjour.
Je ne sais pas pourquoi mais mon œil est attiré par le crépis du plafond, ciel bas jouant avec la tempête de la croûte sur le mur, souvenir des côtes bretonnes acheté l'année dernière à Brest. Enfin, je m'autorise à le rêver.
Qui vit là aujourd'hui ? Quand a-t-on redescendu la table et les chaises pour offrir enfin cet appartement-témoin à de vrais habitants ? Qui a récupéré le tableau et le matelas ? Que devient l'écho des pas de tous les visiteurs dans cet appartement enfin rendu à sa fonction ? La Maison Radieuse de Le Corbusier offre toujours le couchage, le repas familial, la vie normale. La vie.

Pour voir ou revoir les articles sur le mobilier des Cités Radieuses, quelques liens :
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/02/le-corbusier-concret.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/10/le-corbusier-interieur.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/02/corbusier-mets-la-table.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/02/le-corbusier-habitable.html
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/04/le-carnet-et-le-corbusier.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/04/une-folie-marseillaise.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/01/la-photographie-accuse-tort.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/02/corbusier-mets-la-table.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/03/pieces-deau.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/09/le-corbusier-dans-ses-meubles.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/09/le-corbusier-2-dedans-2-dehors.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/08/un-reflet-tres-moderne.html



samedi 1 juillet 2017

Raoul Jourde, de Royan à Bordeaux



Jean-Michel Lestrade apprit l'existence de l'Océanic par hasard, au cours d'une conversation sur Raoul Jourde lors du chantier de la construction du Front de Mer à Royan. L'ingénieur avait émis l'idée d'aller visiter le Parc des Sports de Bordeaux, véritable star du béton en France juste avant la guerre et dont il avait tant et tant entendu parler comme d'un exploit technique lors de ses études. Il lui était impensable, ici à Royan, si près de Bordeaux, de ne pas prendre une journée pour aller rendre visite à ce chef-d'œuvre technique et poétique. Et voilà que Ferret lui raconte que Royan possédait encore en 1945 un hôtel, l'Océanic, qui était l'œuvre également de Raoul Jourde. En fait, ce n'était pas précisément à Royan mais à Saint Georges-de-Didonne que l'hôtel avait été construit avant qu'il ne soit détruit par les allemands.
- Effectivement, il ne reste rien ! Ce tas de gravas, c'est triste.
- Oui, Lestrade, je vous avais prévenu. Un tas. Il ne reste que ce tas qu'il faudra d'ailleurs déblayer rapidement pour reconstruire.
- Espérons que l'on reconstruira aussi bien. Ferret, vous connaissez l'architecte en charge de cette reconstruction ?
- Non, Lestrade, j'avoue, pour l'instant, je n'en ai aucune idée.
L'ingénieur et l'architecte reprirent leur automobile et retournèrent à Royan. Ce qui amusa Lestrade c'est qu'il trouva dans le café-tabac de Saint-Georges encore des cartes postales de cet hôtel. Il décida d'en envoyer une à Jocelyne.
La carte ne disait rien de son architecte mais montrait un bâtiment très Art Déco aux balcons épais et dont l'enseigne Océanic posée sur le fronton agissait comme un générique de film de l'époque. Jean-Michel ne savait jamais quoi écrire au dos des cartes postales, il faisait comme tout le monde, il indiquait le temps, il demandait si tout allait bien et ajouta tout de même cette mention que Jocelyne connaissait bien : archives. À ce mot sonnant comme un code, Jocelyne savait qu'elle devait bien ranger la carte postale dans l'une des boîtes de l'agence, cette fois celle des hôtels. Jean-Michel aimait bien cet hôtel sachant afficher à la fois un aspect spectaculaire et aussi une forme pragmatique de la Modernité. Il regrettait tout de même un manque d'élan du volume de l'entrée qu'il aurait, pour sa part, élevé un peu de deux ou trois étages.
Le lendemain, après une matinée dans la Traction empoussiérée par des routes un peu chaotiques et asséchées par un été très chaud, il arriva devant le Parc des Sports de Bordeaux.



Il entra sans difficulté sur le terrain. Personne pour lui demander ce qu'il faisait là. Il aima immédiatement comment son horizon se courbait en suivant l'ellipse des tribunes qui agissait somme une couronne délicate de voutains de béton. Pas de pilier. Il monta dans les tribunes, choisit un emplacement à l'ombre, regarda le vide immense du terrain en attendant les cris et les clameurs du public et des joueurs. Il sortit son carnet de dessin, commença un croquis. Il fit pas moins de sept dessins et laissa son après-midi filer doucement vers le soir. Il vit apparaître à sa gauche un petit groupe de jeunes venus s'entraîner. Il posa son carnet, regarda les joueurs faire des gestes qui, depuis son point de vue, semblaient incohérents. Il mesura à l'œil les piliers, évalua les masses, les ferraillages, les appuis comme il le faisait toujours. Il fallait se résoudre à rentrer à Royan. Il ne regrettait jamais sa solitude. Il lui faudra l'arrivée de Mohamed dans sa vie pour comprendre que ce qu'il sentait et ce qu'il analysait pouvait bien prendre aussi corps dans une altérité, un fils.......................................................
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Jean-Michel trouva ce point de vue particulièrement intéressant et surtout original. Depuis une hauteur difficile à apprécier, on pouvait voir la nouvelle ville de Royan dans la perfection de sa Reconstruction, offrant enfin, après toutes ces années d'attente son visage final. La courbe de la rue Gambetta descendant légèrement, la verticale audacieuse de Notre-Dame dont il avait contribué avec Gillet à construire la puissance donnant aussi à la ville un roc solide pour s'accrocher. On voyait même le bel Hôtel Continental à la droite de la carte postale Berjaud. Jean-Michel Lestrade avait une admiration pour le très beau dessin de l'ilôt 106 de l'architecte Mialet dont les pare-soleil faisaient des rayures régulières sur la photographie.



Il n'hésita pas une seconde et acheta cette carte postale qu'il n'envoya pas mais rangea dans son roman d'Agatha Christie comme un marque-page précieux.
Aujourd'hui, Jean-Michel Lestrade ne travaillera pas. Il tournera le dos à l'architecture, il passera la journée à la plage, lisant entre deux baignades, s'amusant de sa solitude, observant ici ou là les beautés en maillot, pensant qu'il avait bien droit aussi, en remontant ce soir de la plage, à une douzaine d'huîtres sous les voûtes du Front de Mer.
C'est Walid qui trouva, hier, la carte postale parfaitement rangée dans la boîte nommée Royan posée sur l'étagère la plus haute de l'Agence Lestrade. Au verso, à la plume et à l'encre rouge, figurait cette seule inscription : archives.

Par ordre d'apparition :
- carte postale édition Berjaud pour Tito.
- carte postale édition La Cigogne, exclusivité de fabrication André Leconte.
- carte postale édition Berjaud.
Fonds Agence Lestrade.
Merci Natacha Petit.

jeudi 22 juin 2017

Meurtre chez Aalto



Le commissaire de Police, Pascal Jahouel était en vacances avec sa somptueuse épouse.
l'Inspecteur Vatanen l'avait convié chez lui à Helsinki pour le remercier de la résolution d'une enquête l'année passée, enquête qui avait permis d'élucider le crime devenu fameux de Gloria Kieniemi, cantatrice, retrouvée assassinée dans la maison du célèbre architecte Alvar Aalto.
L'enquête avait permis de retrouver en France le tueur, Jacques Dévil, amant jaloux doublé d'un escroc qui avait tenté de refourguer les bijoux de la cantatrice à Paris.
Les deux amis, dans une belle barque de bois de bouleau avaient entamé leur partie de pêche en espérant bien que, loin de la rive et du monde, ils pourraient enfin vivre leur passion pour le saumon vivace au bout de la ligne. Tous deux parlaient peu. D'abord parce que chacun avait une maîtrise de la langue de l'autre peu développée, surtout le Commissaire Jahouel qui, malgré des tentatives en anglais, voire en espagnol, réussissait surtout à se faire comprendre par des gestes et des sourires qui remplaçaient parfaitement tout autre mode de langage. Mais pourtant, malgré cette difficulté ou même certainement grâce à elle, les deux policiers étaient de vrais compères, riant fort, s'amusant d'un rien, se couchant tard devant une bouteille d'aquavit et refaisant le monde à grands gestes brassant l'air frais de la rive. Le clapotis léger des vagues du lac était comme une conversation partagée. On les retrouvait parfois au matin, revenant de la forêt, encore un peu de l'alcool de la veille dans les yeux.
Pour l'instant, le Commissaire Jahouel essayait de comprendre son ami Vatanen qui tentait de lui faire saisir les qualités architecturales du génie national de l'architecture, Aalvar Alto.
- Grand, respire, tu vois. Espace là, lumière partout partout lumière ! Tentait en français Vatanen.
- Oui, Yes et  bois, partout bois éveriouère, éveriouère. Aille laille kite. Yes ! Wood, éveriouère, répliqua Jahouel
- Mais tou voua, crime ! Crime ! Meurtre dans beauté bâtiment ! Trop triste ! Non ? Reprit Vatanen soudain sérieux et en colère, même affligé. La barque se mit à tanguer devant autant de fougue. Le Commissaire Jahouel eut juste le temps de se tenir fermement au flan de l'embarcation, évitant de tomber dans le lac un rien froid encore à cette saison.
- Oui ! Alors que beauté ! La beauté n'empêche pas le crime, tu vois ? Yourunedeurstande mon cher Vatanen ! Yourunederstande ? Beauty is not a crime but but but Beauty is not a protection for ze ouikédnesse ! Ok !
La barque se stabilisa laissant une onde concentrique partir vers le large.
- Wickedness ! tu as raison, toi. Partout. Wickedness...
Sur ce mot parfaitement prononcé par l'Inspecteur Vatanen le silence se fit. Chacun d'eux entrant en réflexion. Le commissaire Jahouel revit le corps mutilé de la cantatrice allongé sur les dalles de pierre du jardin de la maison de Aalto, une flaque de sang venant nourrir le gazon. Vatanen lui, tout en surveillant sa ligne et les mouvements imperceptibles de son bouchon, pensa à l'articulation des pièces et tenta mentalement de faire le plan de la maison du crime.
- Fisk ! Fisk ! Cria soudain Vatanen.
- Oh, oui ! Et un gros !
L'excitation fit à nouveau bouger l'embarcation, le chapeau de paille de Jahouel tomba à l'eau et partit en voyage mais le Commissaire ne s'en rendit compte que bien trop tard, trop heureux de voir son ami avoir accroché un saumon magnifique.
Le poisson vivant, remuant, tentant de toutes ses forces de rejoindre depuis le fond de la barque les eaux profondes du lac ne pouvait comprendre les embrassades joyeuses et un peu dangereuses des deux complices qui ne rentreraient pas bredouilles.

Par ordre d'apparition : carte postale, édition du Alvar Aalto Museo, photographie de Maija Holma.
Merci Pascal.
Extrait du numéro spécial Alvar Aalto, l'Architecture d'Aujourd'hui, 1950. Fonds bibliothèque Agence Lestrade.










dimanche 18 juin 2017

Les raisons des images



- Tu vas prendre, tiens... Euh... Cette photo. Tu vas t'asseoir, te calmer un peu et tu vas me calculer le poids et la masse de béton pour une cheminée de ce genre.
- Purée ? Quoi ? Non mais tu rigoles comment que tu crois que...
- Allez ! Allez! Tu discutes pas ! Tu remontes pas tant que t'as pas essayé. Je dis pas réussir, je dis au moins avoir fait l'effort d'essayer. Tu peux le faire.
- Mais bon, Merde fais chier...
- Oh eh, tu te calmes et tu me parles sur un autre ton d'accord ? Sinon c'est clair, tu restes cet été ici, avec moi pour finir le chantier d'Ivry et...
- Ok ok ! Je le fais ce putain de calcul. Donne-moi une heure, une petite heure et tu pourras me foutre la paix.
Le silence se fit. Jean-Michel regarda Mohamed prendre sur la table les règles à calcul, deux rapporteurs, les perroquets, et le guide-calculateur du béton armé. Il posa son menton sur son bras accoudé sur la grande table. Sa jambe gauche était prise d'un tremblement irrépressible qui faisait un léger tac tac tac sur la table. Jean-Michel se mit en face de son fils, le regarda dans les yeux, attendit qu'il ait vraiment commencé le travail.
- Peux pas savoir la hauteur de ta cheminée, j'ai aucun point de repère.
- Tu plaisantes ! Regarde l'image, tu trouveras. Taille moyenne d'un ouvrier maçon, disons un mètre soixante-quinze. Voilà ta base.
La mâchoire serrée, tapotant la table avec le réglet, Mohamed commença à mesurer.
- Ouais mais y a la distance entre les personnages et la cheminée qui les rend plus grands. J'vais tout de même pas faire une projection en perspective pour établir la proportion et...
- ........
- Ok, ok ça m'aide vachement ton silence....
- .......
Jean-Michel saisit alors le journal et se mit à lire. Derrière la barrière des pages largement déployées du journal, il esquissa un sourire que son fils ne put voir. Il entendait marmonner Mohamed entre ses dents. Quelques mots jaillissaient ainsi : hauteur, faire l'addition, purée, purée, pas l'épaisseur.
- Papa ?
- Oui ?
- J'ai pas l'épaisseur là, vraiment comment je fais pour la masse ?
- Bonne réflexion. Oui. À ton avis ? Constante ?
- Euh... Non... Dirais plus épaisse en bas et en couronne. Moins au creux. Disons conique de surface ?
- Voilà. Disons conique de surface. Et partons sur un vingt-cinq par soixante et....
- Non, non, désolé Papa mais là c'est trop et pas assez. Je serais parti sur un dix-sept au mieux et quatre-vingt en socle pour...
- D'accord ! Je prends.
Le silence se fit à nouveau. Le crayon fit des sillons de cheveux sur la tête de Mohamed tant il se le passait sans cesse dans sa chevelure. À nouveau, il se mit à marmonner.
- Volume intérieur, rayon du cylindre par PI et je multiplie, je retire l'épaisseur et...
Après vingt-cinq minutes et arrivant à la dernière page de son journal, Jean-Michel demanda :
-Alors ? T'en es où ?
- J'ai le volume mais pas le poids. Mais bon c'est trop facile ça.
- Tu as pensé au ferraillage dans ta soustraction ?
- Purée, bordel !
- Eh oui...
Momo reprit ses calculs. Il regardait de temps en temps si son père le surveillait et il trouvait alors toujours ses yeux qui le fixaient.
- Je pars sur un ferraillage en couronne aussi ? Genre panier ?
- Oui, si tu crois que ça tiendra.
- pof pof pof, ba oui avec des piliers en reprise de charge. Piliers en...
- Piliers en V. Oui. Allez, dépêche-toi, j'ai faim................................................................................
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- Et il trouva ?
- Oh oui ! Enfin avec le peu d'informations qu'il avait, il s'était débrouillé. Tu devrais lui parler de cette photo la prochaine fois que tu le verras et il te le dira lui.
- Mais il put partir en vacances alors ?
- Oui, avec ta mère et tiens-toi bien, il eut même le droit d'y aller avec la DS !
Alvar éclata de rire en écoutant la conclusion de son oncle Gilles.
- Ils avaient quand même une drôle de relation ces deux-là non ? demanda Alvar.
- Ba faut avouer que ton père, il aimait bien faire des conneries et il était parfois ingérable !
- Il avait fait quoi cette fois-ci pour mériter cette punition ?
- Je sais plus... Découché sans doute sans avertir. Tu sais ça. Il partait comme ça des fois, ton père. Pas longtemps. Il partait. En fait, il ne rentrait pas. On le voyait le matin au petit déjeuner comme d'habitude puis, le soir, on attendait. Et rien. Il ne rentrait pas, ne prévenait pas, rien, silence radio. Cela inquiétait Mamie Jocelyne et bien entendu rendait folle Yasmina car elle voyait que cela peinait tout le monde. Mais c'était incontrôlable. On le retrouvait parfois errant. Il fut ramené à la maison comme ça par des copains, des gendarmes. Tu imagines...
- J'ai essayé d'en parler avec lui une fois et il m'a juste dit que c'était comme un vide.
- Ah oui...
- Oui. Et tu sais ce que c'est ce bâtiment avec ces cheminées de refroidissement ?
- Oui, enfin, une centrale thermique. C'est pas écrit ?
- Non. Et David veut savoir pour l'expo si le grand-père a travaillé dessus mais vu les costumes des ouvriers, j'y crois pas et David non plus.
- Ouais. C'est évident. Un truc dans le Nord. Je crois. Tu as demandé à ton père ? Momo est le plus apte à te répondre. Après tout, il a étudié cette photo avec attention !
- Il m'a dit que, franchement, il n'avait pas envie de se souvenir.........................................................
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Walid avait sorti des rayons tout ce qu'il avait pu trouver sur les centrales nucléaires. Il regardait avec attention tous les détails, avait lu en diagonale les dates et avait conclu rapidement que de telles cheminées de refroidissement pouvaient avoir été construites pour autre chose qu'un programme nucléaire même si, aujourd'hui, on a tendance à les assimiler. Il avait retiré ses chaussures et, quasiment seul dans la bibliothèque de l'école à cette heure tardive, il se promenait d'un rayon à l'autre, en chaussettes. Sur l'un des postes informatique, il tapa quelques mots sur un moteur de recherche : cheminées, histoire, refroidissement, béton. Il chercha, passa des pages, tomba sur des sites certes très techniques mais qui ne lui donnaient pas l'information qu'il cherchait, identifier le lieu de ces cheminées sur cette carte-photo. Il trouva d'abord que de telles cheminées pouvaient avoir été construites pour des centrales thermiques. La brique très présente dans l'image et le château d'eau lui permirent assez rapidement de penser qu'il pourrait bien s'agir d'une centrale thermique au charbon dans le Nord ou dans l'Est. Alors qu'il faisait défiler les images sur l'écran, pianotant sur le clavier, regardant avec attention les détails pour trouver un indice, il se vit partir dans des réflexions abstraites, son œil quoique mobilisé absolument par les images, en laissait d'autres, mentales, prendre le dessus. Il voyait Jean-Jean croisé pour la première fois, dans les escaliers de l'école, il y a six mois alors qu'il était accompagné de Denis. Il se rappela d'ailleurs que c'est Denis qui, le premier, lui parla. Walid essaya alors de trouver dans ce souvenir, dans cette projection mentale de Denis, le signe avant-coureur de son drame, comme si, visualiser le disparu à un moment perdu à jamais permettrait d'en saisir l'épaisseur, et même, de prévenir ce fantôme de son histoire tragique. Puis, Walid sur cet écran, celui-là même qui forme seul ces images, vit Jean-Jean, hier, tentant de retenir un carton avant sa chute dans l'agence Lestrade et comment avec ses bras tendus, il n'avait pas réussi à retenir la masse d'archives vers le sol, se retrouvant debout avec à ses pieds des monceaux de papiers à trier. Walid entendit alors pleinement le fou rire de Jean-Jean résonner dans l'agence. En fait, c'est la voix de la documentaliste qui le réveilla de sa disparition momentanée de la bibliothèque, lui indiquant que c'était maintenant l'heure de la fermeture.
Jetant vite un dernier regard sur la centrale thermique de Morcenx, il essaya de se rappeler ce nom. Il remit ses chaussures, quitta le lieu.
Son téléphone vibra dans sa poche. Il reconnut la sonnerie attribuée à Jean-Jean. Il ne décrocha pas. Il savait que ce signal ne le nécessitait pas........................
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Je regardais la ligne des ouvriers tous porteurs d'une casquette large et qui regardaient le photographe ayant reculé suffisamment pour que les immenses tours réfrigérantes rentrent dans le cadre. J'aimais immédiatement ce rendez-vous d'image, comment ceux qui travaillaient là, avaient formé une ligne de front devant le travail en cours, tentant ainsi d'en assimiler la responsabilité mais surtout la fierté. Dans le bas de l'image, à l'arrière des ouvriers, le bordel du chantier, les échafaudages, des constructions provisoires dont la fragilité de l'instant contrastait avec la solidité du béton coulé. Il est toujours émouvant de se rappeler cet éphémère et son esthétique de cabane. J'aime toujours me souvenir que le béton était coffré ainsi à cette époque, dans des lits de planches mal dégrossies comme celles des cercueils d'un western spaghetti.
Je regardais les visages autant qu'il est possible avec un agrandissement. Je voyais des sourires sur des bras croisés et une certaine jeunesse aussi. Les habits, pauvres, ravagés par les rapiècements, sont bien ceux du travail sauf pour des hommes en petit groupe détaché à la gauche de l'image où le canotier sur la tête semble même incongru dans ce moment.
Comme toujours, je me perdais dans les conjonctures de la mort. La présence figée, l'indéniable rapport que j'entretenais alors avec eux n'avait aucun sens. Aucun. L'histoire de l'architecture ne pourrait pas cette fois me tirer d'une langueur, de la forme désespérée de cette rencontre inutile. Je pourrais bien regarder ces visages, ces corps pendant des heures, rien ne fera rencontre, au mieux des  digressions sur le réel de leur vie.
Je ne saurai rien des rapports de chacun d'entre eux avec l'autre, je ne saurai rien de celui qui fit l'image, ce tombeau somptueux. Je ne saurai rien de ce que chacun aura pensé de son image ni même s'il eut l'occasion de la voir, de la partager. Le voyage d'une image jusqu'à mon pouce et mon index la pinçant reste aussi un trouble. Pourquoi est-tu venue à moi image ?
Je faisais mine de regarder l'architecture de ces tours réfrigérantes, d'avoir quelque chose à en dire, de tenir la conversation sur l'image avec Walid et Jean-Jean. J'écoutais à peine les conclusions de Walid sur son enquête menée en début de semaine. Mais je n'étais pas présent. Je n'étais pas là, avec eux à Sèvres. Comment aurais-je pu ?
Le tintement aigu d'une cuillère contre le bord d'une tasse de thé me réveilla. Je regardais Walid assis en face de moi, les coudes posés sur la table de l'agence. Son téléphone posé à sa droite. Il me dit simplement en me regardant revenir :
- Pareil.

mercredi 14 juin 2017

Nouveau scandale. Oui... Encore...

Si vous êtes de ceux qui aiment une forme subtile et joyeuse d'architecture, de ceux qui croient que ne rien céder de l'intelligence ne veut pas dire construire seulement pour une élite, de ceux qui savent que le verbe habiter est le plus beau, que l'urbanité est faite de voisinage, de partage, mais aussi de cachettes, que la végétalisation n'est pas un décor pour faire une démagogie écologique, qu'enfin vivre dans son architecture est toujours le signe chez une architecte d'une fidélité à ses utopies et à ses théories, alors vous allez signer la pétition ci-dessous pour sauver La Maladrerie, œuvre géniale car humaniste de Renée Gailhoustet.
Une fois encore, l'aveuglement est total. Le pragmatisme sert la bêtise. L'absence de pensée fait le jeu du faux-semblant. Toucher à la végétalisation de La Maladrerie ce n'est pas seulement croire résoudre un problème c'est éradiquer toute sa qualité, c'est ne rien avoir saisi de la leçon architecturale et surtout d'un Patrimoine architectural pourtant observé, copié, jalousé par les plus grands noms de l'Architecture Contemporaine. Je sais que Rem Koolhaas vient là.
Mais comment en France en est-on arrivé là ?
Comment a-t-on pu ainsi laisser dans des mains aussi peu éclairées le devoir de pérenniser des œuvres aussi importantes ? Après le scandale de la Cité des Poètes à Pierrefitte-sur-Seine, voilà qu'est attaquée l'une des plus belles réalisations du logement social en France. Il suffit d'avoir la chance de parcourir et de visiter les constructions de Madame Gailhoustet pour saisir l'incroyable chance de vivre là.
Signez, partagez, diffusez cette pétition. Rendez-vous dès que vous le pourrez dans les architectures de Madame Gailhoustet, racontez votre visite et votre espoir d'une France qui, enfin, se rappellera qu'elle a su, à une époque pas si lointaine, produire pour tous une architecture sociale de qualité.
Je vous donne quelques extraits du livre Éloge du Logement, Renée Gailhoustet, SODEDAT 93 et Riposati éditeurs, 1993.
Signez ICI  !



































































mardi 13 juin 2017

Donner forme à la torpeur

On sait comment Guimard suivi par une foule de petits Maîtres de l'Art Nouveau a su donner à son style une reconnaissance d'époque, quelque chose qui immédiatement fait penser à lui, sans pourtant être son œuvre.
Il en va sans doute ainsi de Jean Balladur.
Souvent, on voit ainsi des constructions affichant clairement dans leur jeu de formes des similitudes avec La Grande Motte, offrant des courbes dans tous les sens, aux façades découpées de percées arrondies ou des surfaces de béton pliées un peu baroques dont le fonctionnalisme laisse la place à des signes un peu grandiloquents.
Regardons :


Cette carte postale de Port-Camargue par Combier nous montre clairement l'Hôtel Le Chabian qui affiche trois étoiles tout de même... Comme Combier est un éditeur intelligent, il nomme l'architecte de cet Hôtel, M. Munné à Nîmes.
Il est assez clair que M. Munné a dû bien regarder La Grande Motte et surtout son quartier appelé La Motte du Couchant. On y retrouve le vocabulaire où tout se courbe pour offrir une modernité joyeuse, comme dansante sous le soleil, comme si l'espace des villégiatures permettait au béton des extravagances qu'il ne peut s'offrir dans le tertiaire. On aime l'élan un peu inutile des pointes triangulées sur le toit de l'accueil du Chabian ! Sans doute ce que l'architecte appellera un signal, reprenant les ailes de l'oiseau sur le logotype de l'Hôtel. Est-ce que Chabian est le nom local d'un oiseau marin ?
On les voit mieux ici :




Toujours chez Combier, cette fois la carte postale est limpide. Un grand aplat de ciel, un grand aplat de sable, une grande courbe percée en continu de la même alternance et l'édicule de l'accueil au loin. La fonction de la carte postale ici est de montrer l'Hôtel et de permettre sans doute d'y faire une croix ou un signe pour indiquer sur sa fenêtre la chambre dans laquelle on passe un bel été.
Il est certain que depuis cette chambre, il doit être heureux de voir le ciel découpé ainsi au travers d'une courbe comme si Matisse lui-même, d'un coup de ciseaux avait ouvert l'horizon.
Alors nous restera à découvrir davantage le travail de M. Munné, architecte. De définir mieux ses liens avec Balladur, avec la Mission Racine, comment il en fut l'un des acteurs. En tout cas, la carte postale permet de rendre visible cette diffusion d'un type, ce qu'il faudra bien appeler le style Balladur.
Le Chabian continue de lézarder au soleil. Tranquillement, ondulant de tout son long comme si le temps lui était passé par dessus sans faire rien bouger de sa torpeur.
Et c'est heureux.