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dimanche 20 juillet 2014

L'inattendu géographique



....Certes Gilles s'ennuyait un peu mais il avait voulu suivre Hans jusqu'au match de hockey. Qu'importe finalement ce qu'il faisait avec Hans, ce qui comptait le plus était d'être avec lui. Gilles regardait les corps gaillards s'entrechoquer, il s'inquiétait surtout pour le numéro 3 qui était le petit frère de Hans. Il voyait ce corps engoncé dans un costume blindé s'entrechoquer contre d'autres, frapper les barrières puis soudain, majestueusement glisser à grande vitesse entre les autres corps. Jamais Gilles ne parvenait à suivre le palet et seule la position des joueurs lui indiquait où il se trouvait.



Gilles un peu las de ce manège, se tournait parfois vers sa droite et regardait le visage de Hans. Il en épiait tous les stigmates, en connaissait la moindre naissance des poils drus de sa jeune barbe. Il suivait le contour de son nez jusqu'à la base des lèvres et s'amusait à attendre, lorsque Hans encourageait son frère en vociférant, d'en voir l'émail des dents. Par dessus tout, Gilles aimait comment les deux lèvres se réunissaient pour maintenir la paille et aspirer le soda. Alors Gilles regardait aussi cette main qui tenait le gobelet et Gilles se serrait inconsciemment encore un peu plus contre Hans.
"Schöne... Ja Guute ! Marqué ! Toi tu as vu ? Gilles, Niklas a marqué."
"Oui. C'est bien. Il te fait signe regarde !"
Alors que Hans se déployait de toute sa hauteur pour répondre par des saluts à son frère sur la piste, Gilles suivit de ses yeux cette ligne du corps debout et s'égara dans le ciel de béton du palais de glace de Grenoble. Gilles regardait comment les coques de béton se réunissaient entre elles, comment elles étaient fendues d'incisions larges qui laissaient passer la lumière. Gilles se dit que cette fragilité de la coquille, cette solidité des tensions étaient comme Hans : puissant à la vue, ouvert à l'introspection, solide par l'organisation de sa fragilité.
Cet antagonisme le fit sourire. Il tendit son gobelet de soda à Hans, et, une nouvelle fois, sans rien dire, il le regarda aspirer frénétiquement le reste de son Pepsi....



......Hans accoudé à la barrière de sécurité criait, encourageait Niklas. Il fallait marquer ce point pour aller en finale. Hans sentait bien le froid léger lui monter sur le visage et en relevant la tête il essaya de voir Gilles perdu en face dans le public. Ce dernier n'avait pas eu l'autorisation exceptionnelle de suivre, comme Hans, Niklas sur les bancs de touche de la patinoire. Hans savait que Gilles allait sans doute s'ennuyer ainsi perdu au milieu de la foule des supporters. Il tenta de faire un grand mouvement de bras pour voir si Gilles lui répondrait. Mais la foule resta un immense champ de points colorés anonymes. Une pointe un peu dure, un peu fine, un peu profonde se fit sentir dans la poitrine de Hans qui comprit soudainement qu'il devait rejoindre Gilles.
Au moment de l'engagement du palet sur la glace, Hans se retourna et quitta son espace privilégié pour rejoindre les gradins et trouver Gilles. C'est à cet instant précis que Hans entendit son prénom lui arriver dans le dos. Le cri avait suivi mécaniquement les arcs de la charpente et était venu se poser dans son oreille. Cette trajectoire parfaite permit à Hans d'instinct de replacer Gilles dans la foule. Une ligne courbe solide, invisible pour les autres mais aussi juste qu'un coup de crosse propulsant un palet venait d'être tracée entre ces deux points : Gilles et Hans....



.......Depuis peu, Gilles commençait à aimer ce moment où, seul, il venait jeter un œil sur cet espace vide. Ils étaient arrivés à Innsbruck après la défaite de l'équipe de Niklas que Hans avait voulu suivre. Ils profiteraient du bus de l'équipe et s'amuseraient de ce voyage vers l'Autriche pour cette autre compétition.
D'abord, toujours, Gilles regardait la ligne des drapeaux accrochés sur le fond sous le chronomètre géant. Il essayait d'en comprendre leur localisation mais s'amusait surtout d'y voir des bannières de chevaliers pour des tournois moyenâgeux. Puis son regard montait vers le plafond et voyait comment celui-ci, par son milieu, formait une pointe tournée vers l'intérieur. Gilles suivait alors la leçon de Jean-Michel et tentait seul de saisir le principe constructif de l'ensemble du stade de glace. Mais bien vite, il regardait le très beau tableau abstrait que formaient les lignes dessinées sur la glace. Il n'en comprenait pas bien les règles qui en régissaient ainsi l'ordre mais en admettait la beauté immédiate comme pour le très beau Kandinsky qu'il avait en poster accroché au-dessus de son lit.



Il ne remarqua pas tout de suite la présence des deux messieurs assis sur les bancs de touche à sa gauche. Mais il saisit leur sérieux et quelque chose d'amusant aussi à leur présence distanciée. Gilles attendait ainsi maintenant comme un rituel Hans et son frère Niklas du retour de l'entraînement. Il avait trouvé dans le vide gigantesque de la patinoire un parfait écran pour que le Sloughi, Doniphan et les autres enfants de Deux ans de vacances de Jules Verne viennent se projeter.
Il sortait alors son exemplaire en livre de poche, écorné, plié sur sa couverture, avec même deux pages détachées qui lui servaient de marque-page et il partait avec les marins, Service, le chien Phann, et tout l'équipage dans la seule vraie aventure possible, celle de l'inattendu géographique formant un suspens à la vie.


Par ordre d'apparition :
- Grenoble, intérieur du palais de glace, éditions "La Cigogne", architectes R. Demartini, P. Junillon.
- Grenoble, jeux olympiques, la patinoire, éditions "André" d'après Ektachrome, le dessin du logo est de Roger Excoffon, l'architecte est Monsieur Guichard.
- Innsbruck, jeux olympiques, Eisstdion, palais de glace, éditions Monopol,





jeudi 17 juillet 2014

Par quelle couleur je commence ?



.....Gilles regardait maintenant le voilier faire sa manœuvre dans le port. Il posa sa main à plat sur son front pour se faire une visière puis naturellement il sentit sa main faire des gestes, des adieux. Il arrivait encore à voir Hans s'affairer sur le pont, tirant là une drisse pliant ici la toile mais Gilles savait aussi que ce départ était inéluctable et qu'il devrait attendre l'automne pour revoir Hans.
Il se rappela alors qu'il y avait seulement trois semaines, il ne le connaissait même pas et qu'aujourd'hui, il lui était impossible de voir tout cela, ce ciel, cette eau, le sillon troublé du bateau comme autre chose que des signes à leur rencontre. Gilles sentit la main de Jean-Michel se poser sur son épaule.
"Tu lui a promis de lui écrire. Je l'aime bien ce garçon. Tu devrais lui envoyer dès maintenant des lettres, des cartes postales."
"Oui. mais..."
Gilles ne finit pas sa phrase, il n'y avait vraiment rien à ajouter à la tristesse....



....Gilles tenait dans sa main une quantité incroyable de cartes postales, ce qui amusait Momo et Sidonie. Devant le tourniquet, tous les trois essayaient de choisir des cartes postales pour les envoyer à Hans. Momo et Sidonie avaient décidé d'aider Gilles dans le choix mais ce dernier semblait surtout se rassurer en sentant la masse de cartes postales dans sa main comme si la promesse de tous ces envois, la liasse même de ces cartes réifiait en quelque sorte sa liaison avec Hans, comme s'il lui tenait encore sa main.
"Regarde, Gilles, sur celle-ci il y a Sidonie !"



Et Momo tout en se marrant montrait la fille nue sur le détail de la carte postale. Cela n'amusa pas Sidonie qui chercha en vain un équivalent masculin mais ne trouva rien sur le tourniquet.
"Ah, c'est marrant vraiment ! Tu m'énerves quand t'es comme ça."
"Oh bah quoi... attends... non... mais..."
Sidonie se rapprocha de Gilles, voulait vraiment l'aider, essaya de choisir avec Gilles.
"Regarde Gilles, sur celle-ci on voit le port et des voiliers, cela lui rappellera votre rencontre."
"Oui."



Et Gilles glissa cette nouvelle carte sur la masse des cartes postales déjà choisies. Dans une nuit noire, un feu d'artifice explosait sur la plage et dans des petits cadres on voyait le port avec un voilier et les pyramides. Gilles comprit que c'était cette carte là, la seule qui racontait leur histoire et que Hans aurait besoin de moins de mots au dos de la carte pour saisir ce qu'elle racontait. Alors Gilles décida d'en acheter tout de suite une vingtaine identiques qu'il enverrait chaque jour pour multiplier l'éclat des fusées dans le ciel noir. Le buraliste s'étonna de ce choix et Gilles en profita pour lui demander s'il y aurait toujours cette carte postale en vente tout l'été.
Le buraliste en glissant le paquet de cartes postales dans deux pochettes en papier lui répondit que oui, dans doute, mais qu'il y avait bien d'autres modèles tout aussi beaux.
"Non, c'est celle-ci, c'est celle-ci nous deux, celle-ci."
Momo fit un sourire au buraliste comme pour lui faire comprendre qu'il n'y avait rien à comprendre. Gilles était déjà sorti. Momo vit alors Sidonie donner à Gilles un Bic quatre couleurs.
"Tiens, c'est pour toi. Un petit cadeau. Change de couleur chaque jour pour lui écrire."
C'était un petit geste qui toucha Gilles. Momo aurait voulu avoir ce geste et Gilles pour la première fois depuis ce matin esquissa un sourire.
Momo en rangeant les chaises :
"Là, elle est bien cette table. On va se mettre là pour boire un verre. Tu écriras ta première carte à Hans maintenant et c'est moi qui te donnerai le timbre."
Gilles en s'asseyant :
"Par quelle couleur je commence ?"




dimanche 25 septembre 2016

Le soleil couchant tout. Tout.



Gilles avait fermé la porte de la camionnette. C'était le dernier aller-et-retour vers Berlin depuis Munich. Sur la route, il passera chez Michael poser les dernières affaires que la famille très restreinte de Hans avait voulu récupérer. Quelques photos de famille, un bol en aluminium, une petite statuette représentant un Mozart en porcelaine de Saxe. Pour le reste, Gilles avait pu disposer à sa guise des objets et de cet héritage sans difficulté. La Ford Escort avait été vendue rapidement. Il lui avait fallu tout de même deux mois pour se décider à vider l'appartement, triant, rangeant cette masse inerte d'objets et de vêtements. Il pleura un après-midi entier en ayant simplement aperçu la petite veste croisée que Hans avait achetée à New York en 84 et qu'il croyait bien ne jamais revoir. Il mit la veste de côté, dans le carton pour Alvar qui avait demandé à Gilles de lui donner quelques vêtements de son oncle. Mais que faire des dizaines de paires de chaussettes et des caleçons ? Que faire de ce ridicule sweat-shirt rose pailleté avec un arc-en-ciel brodé que Hans portait depuis le 28 juin 1980 à chaque Gay Pride à Munich ? Mathew le voudrait peut-être. Que faire des paires de baskets ou des Birkenstock dont les semelles en liège portaient pourtant l'empreinte exacte des pieds de Hans ?
Que faire de cette trace ? Alvar avait surtout réclamé la Lederhose de Hans. Gilles l'avait bien enveloppée dans des papiers de soie. Dans la poche, il avait retrouvé deux pfennig oxydés, un bouton à recoudre et un petit mot dans une écriture que Gilles ne reconnut pas de suite qui indiquait seulement Pierre Henry. Gilles remit délicatement le papier dans la poche.
Devant l'appartement maintenant vide, Michael embrassa Gilles. Ils se retrouveraient tard dans la soirée chez Michael. Ils feraient la route séparément. La camionnette passa devant le siège et le musée de BMW. Gilles n'y prêta aucune attention. Alors que son corps semblait conduire d'une manière autonome, sa pensée vagabondait sur les souvenirs de cette vie entière qui tenait dans quelques mètres cubes d'une camionnette. Gilles pensait aussi à son retour en France en septembre, comment il avait promis de venir voir Alvar et ses enfants, de lui apporter ces affaires. Et puis, il faudrait faire tenir tout cela dans l'appartement berlinois. Il faudrait à nouveau faire passer dans ses mains, toutes les affaires, décider de leur avenir, choix qui tenait entre cave ou appartement, oubli ou visibilité. Mathew était déjà à Berlin, il avait déjà fait en partie ce tri pour le premier aller-et-retour........................................................................................................................................

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 - Oui, quelques photos de plus, vous voyez. Vous savez notre politique éditoriale.
 - Oui oui, bien sûr. Il vous les faut pour quand ?
 - L'article paraîtra dans quinze jours. Disons 5 jours ? Ce n'est pas trop court ?
 - Qu'est-ce qui ne convient pas dans le premier envoi ?
 - Rien, merci Gilles, mais il nous manque des clichés depuis la rue pour cette nouvelle édition. On voudrait avoir plus de choix pour bien rendre compte du bâtiment.
 - Bon. Ok. Je ne promets rien, il faut que je voie si la météo me donne l'opportunité. J'essaie en tout cas. Je rappelle de suite l'agence de Schwanzer.
- Merci Gilles. Puis-je vous poser une question ?
 - Oui...
 - Comment va votre père ?
 - Ah euh... bien bien, il continue vous savez malgré sa retraite de travailler avec mon frère à l'agence.
 - Oui, l'agence tourne bien. Il nous faudra un jour évoquer votre père dans la revue. Son travail est essentiel et...
 - ... et il le mérite !
 - C'est notre avis ici aussi à la rédaction. Gilles, écoutez, on reste en contact, je parle de ce projet ici en réunion de rédaction ce mercredi. Je fais mon possible. On prépare un numéro sur les ingénieurs.
 - Merci. Je vous envoie tout ça. Merci de faire comme d'habitude pour le paiement.
 - Pas de souci, j'informe le secrétariat. À bientôt Gilles.
 - Oui, au revoir.
Le téléphone pourtant raccroché, Gilles laissa sa main quelques secondes sur le combiné. Hans lui demanda si tout allait bien. Gilles répondit que, comme d'habitude, il fallait reprendre tout dans l'urgence, qu'il devait retourner sur place mais que, oui, tout allait bien.
- Y a autre chose, je vois que tu es inquiet.
- Ils veulent faire un article sur Papa. Mais ils me l'ont déjà promis tellement de fois...
- C'est sans doute le bon moment non ? Ton père est au courant ?
- Non, non, je crois pas.
- Alors laisse venir.
- T'as raison. Bon, j'irai demain faire les photos du bâtiment BMW. J'ai encore les contacts avec Schwanzer pour les autorisations.
- Dis-donc, Gilles t'aurais pas vu mon t-shirt fétiche ?
- Lequel ? t'en as plein des comme ça.
Hans, debout sur un tabouret, tentait de fouiller les strates de vêtements enfouis au fond du placard. Gilles ne voyait de lui que ses hanches et ses jambes restées à l'extérieur de la grotte de textile. Puis, soudain, il entendit Hans jubiler et secouer du bout de son bras un t-shirt rose brillant des mille feux d'un arc-en-ciel pailleté.
Gilles comprit immédiatement ce qu'il devrait faire aujourd'hui.





 



par ordre d'apparition :
 - carte postale München, Monaco di Baviera, BMW Automuseum, Fotoverlag Huber.
- L'Architecture d'Aujourd'hui, 1972
- L'Architecture d'Aujourd'hui, 1970
On notera que la revue fait une faute d'orthographe sur le nom de l'architecte Schwanzer.
Merci à Thomas Dussaix pour cette donation.

mardi 17 mai 2016

Ich will einen Liebhaber mit Lederhose gekleidet


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 - Millenouvesonsouéssante.
 - 1960 ? Mais Hans t'es sûr ?
 - Ja. ja, millenouvesonsouéssante. Écrit là.
 - Non ? On dirait une photo d'avant la guerre...
 - Ja, Ja, mais costume faire ça, en costume tous vieux, ah... costume floqueriqueux, fleuquerique ?
 - Oui ! Folkloriques !
Alvar discutait déjà depuis plus de deux heures avec son oncle Hans, compagnon de Gilles. Hans avait toujours littéralement adoré le petit Alvar, dès sa naissance. Il lui fit même toucher le plafond de la maternité en le soulevant dans ses bras le lendemain de sa naissance ce qui effraya un rien Sidonie la mère de Alvar. Du bout de ses bras, Hans porta ainsi en tournant autour du lit le nouveau né en criant des onomatopées de joies et des "wilkomen wilkomen" qui firent rire tout le monde.
Maintenant il devait être deux heures du matin et les deux complices regardaient les photos de la jeunesse de Hans et de Gilles. Alvar tentait de trouver le moment de leur rencontre dans les images. Ici, une photographie de la Grande Motte, là un des joueurs de Hockey avec Gilles un peu à part.



Mais cette photographie de Hans en costume folklorique portant la fameuse Lederhose, culotte de cuir tyrolienne, dans ce groupe de musiciens étonnait beaucoup Alvar car il n'aurait jamais pu croire que ce grand gaillard musculeux et sportif aurait pu ainsi participer à ce type d'activité un rien surannée.



Hans pointa son visage.
 - Là, moi.
Et éclata de rire.



 - Et là, mon petit ami avant Gilles. Tu vois... Pour ça que Gilles aime pas cette photographie. Tu comprends ?
 - Ah oui ! Je comprends ! Tu avais quel âge ?
 - 15 ans. Je compte bien. 15 ou 16. Lui, 18 ou 17... Beau non ?
 - Euh... bah... euh... tu sais moi les garçons affirma gentiment Alvar...
 - Ah oui ! Mais toi, toi tu aurais aimé la fille là, ma cousine !
Hans pointa alors la dernière fille à gauche sur l'image et tous deux éclatèrent de rire.
 - Et dis donc Tonton, les culottes de cuir comme ça c'est confortable ?
 - Lederhose ? Oh ja ja très ! Très à l'aise. Très sexy. Ja ! J'aime beaucoup encore... Tu veux voir ? J'ai toujours.
Alvar n'eut pas le temps de répondre que Hans alla dans le placard et ramena à Alvar sa culotte de peau et la ceinture brodée et damasquinée qui allait avec.
 -Toi, mets-la ! Si si, trop marrant.
Alvar hésita puis pris par le jeu alla enfiler la culotte de peau qui lui allait comme un gant. La vision d'Alvar avec cette culotte sous son t-shirt Metallica fit rire Hans.
 - Va bien, Ja ! Va bien ! Très mode !
Les éclats de rire réveillèrent Gilles qui trouva son neveu en culotte de peau debout dans le salon et Hans accroupi en train de rire à gorge déployée.
 - À toi aussi il a réussi à la faire essayer ! Hans... Remarque, faut dire que ça te va bien Alvar !
 - Ça gratte un peu mais c'est vrai c'est très souple, on est à l'aise ! Affirma de suite Alvar en faisant des grands mouvements de jambes pour prouver ses dires.
 - Il t'a montré Gottfried ? Son ancien ami ? demanda Gilles à Alvar
 - Ja oui, Ja, j'ai montré Gottfried ! répondit Hans.
 - Il est devenu quoi ce Gottfried, demanda Alvar...
 - Gottfried ? Il est propriétaire d'une chaîne de marchands de chaussures en Allemagne. Il est blindé ! Hans aurait mieux fait de rester avec lui !
 - Oui, oui, très riche affirma Hans mais porte pas aussi bien la Lederhose que Gilles ! Alors... je suis avec Gilles !................................................


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Il faisait une chaleur écrasante.
Un été de tôle.
Et le ciel sur Neviges tournait au turquoise.
 - Tu n'as pas trop chaud avec cette culotte de cuir ? demanda Gilles à Alvar.
 - Non, non, Tonton ça respire !
Le ça fit rire Gilles et Hans et soudain, Alvar comprit l'allusion.
 - Oui... Messieurs, ça respire.... Et Alvar entama devant l'église de Neviges les mêmes pas dégingandés qu'il avait fait la nuit de sa découverte de cette culotte ! Il avait une sacrée allure Alvar ! Une paire de Nike basse bleu nuit, pas de chaussettes, la culotte de peau aux revers retroussés, son T-shirt de hockey de l'équipe des Red Wings comme celui que portait Alan Ruck et que Hans lui avait ramené des U.S.A et une casquette de toile noire, ramenée elle-aussi des U.S.A mais offerte par Gilles.
Étrangement devant le béton brutaliste de l'architecte Böhm, il semblait parfaitement en accord, comme si, comme pour l'architecture, tout tenait dans le mélange des genres, le choc des contrastes. La culotte était comme le clocheton de la vieille bâtisse à l'arrière et le reste de son habillement comme l'église de béton. La joie aussi venait souligner les disparités.
Mais soudain, devant le rocher de béton, devant la masse puissante, Alvar comprit pourquoi Hans et Gilles l'avait amené ici. Tout lui tomba sur le crâne, l'architecture, la joie et une forme inédite de malaise. Celui d'une émotion gigantesque que le soleil écrasant venait accentuer. Gilles et Hans eurent peur. Alvar devint cramoisi, puis il dut s'asseoir.
 - Oh la, gamin ! Oh la ! Assieds-toi, assieds-toi mon gars !
Gilles soutint son neveu, et Hans lui vida doucement sa bouteille d'eau sur la tête.
Alvar assis sur les marches reprit des forces.
 - Sonnenstich ? demanda Hans.
 - Oui, insolation ou syndrome de Stendhal, reprit Gilles.
 - J'ai pas assez dormi, balbutia Alvar. La vache... J'ai pas assez dormi, ça m'est tombé dessus...
La gravité continua à jouer sur le rocher de béton. La petite flaque d'eau au pied d'Alvar sécha en quelques secondes. Un peu du cuir de la culotte resta accroché aux pavés de Neviges.

Par odre d'apparitions :
 - Carte photo, photographie de Robert Traunmüller, Hopfgarten, Tyrol.
 - Neviges-Velbert, Neue Wallfahrtskirche und Kloster, éditions Schoning, l'architecte Gottfried Böhm n'est pas nommé pas plus que le photographe.
Merci Cécile Desvignes pour ce très beau cadeau.






dimanche 30 août 2015

Foncillon réconciliation

Malgré une nuit difficile où les images de la journée d'hier revenaient en boucle, au matin, au petit déjeuner, Jean-Michel et Mohamed avaient fait tout deux bonne figure. Jean-Michel savait décrypter dans une politesse trop appuyée, dans des petits gestes attentifs de la part de Momo les excuses qu'il ne dirait pas. Ces deux-là fonctionnaient ainsi sur le mode du silence bavard.
Lorsque Gilles descendit à son tour pour prendre le petit déjeuner dans la salle de l'Hôtel Beau Rivage, il s'assit à côté de son frère, lui aussi, comme si de rien n'était. Il faudra maintenant toute la patience de Yasmina et de Jocelyne pour faire chauffer à nouveau, entre ce trio masculin, la complicité qui les reliait.
Momo taquina un peu Gilles, histoire de le faire rire et de briser ce silence. Gilles se laissa ainsi un rien moquer sur sa tenue, et Jean-Michel, dans une complicité soudaine avec Momo, ajouta une petite pique en levant les yeux de son journal. Gilles se laissa faire, tous et surtout lui, savaient bien qu'il s'agissait là d'une stratégie familiale et non d'une vraie attaque.
Il faisait beau.
Momo osa même exprimer une envie. Il voulait absolument aller se baigner dans la piscine de Foncillon. Il savait pourtant que Jean-Michel ne comprenait rien à ce désir de bain en piscine alors que la mer elle-même était au pied du bassin, gratuite, vivante, joyeuse.
Momo essaya d'argumenter sur la température, la propreté, les plongeoirs et la tranquillité d'un espace privilégié. C'est bien ce privilège qui exaspérait Jean-Michel.
Gilles regarda Momo dans les yeux et lui demanda pourquoi il n'évoquait pas tout de suite la seule et vraie raison du désir de Momo d'aller à cette piscine.
Momo resta bouche bée.
Jean-Michel demanda à Momo des précisions que celui-ci fit semblant de ne pas comprendre.
"Les filles." finit par dire Gilles.
"Et surtout une."Ajouta-t-il.
Jean-Michel comme soutenu par le rempart de son journal qui le cachait à moitié regarda fixement Momo qui détourna les yeux puis, comme à son habitude, Momo reprit la parole immédiatement pour prendre position, argumenter, occuper l'espace de ses mots et désavouer Gilles.
Mais la surprise vint de Jean-Michel qui lui coupa la parole.
"C'est une excellente raison. Pourquoi ne pas l'avoir dite de suite ?"
Jean-Michel savait parfaitement que Momo serait bien plus gêné en trouvant en son père un allié exigeant une parole vraie plutôt que des mensonges sous-entendus et complices.
Momo et Gilles restèrent stupéfaits.
"Je suis d'accord, vous allez à la piscine de Foncillon. Gilles tu decideras de la fin de la baignade qui ne devra pas excéder 18h30. Vous rentrez directement, vous ne quittez pas la piscine sans nous dire où vous allez. Je passerai vous voir dans l'après-midi par surprise. Momo tu fais exactement tout ce que te dit ton frère. C'est à prendre ou à laisser comme proposition."...........



.............Comme convenu, Jean-Michel laissa Yasmina et Jocelyne sous les voûtes du port pour aller jeter un coup d'œil à ses deux fils laissés à la piscine de Foncillon. Et comme à son habitude, Jean-Michel jeta d'abord un regard général sur les lieux,  admirant la belle tour de Foncillon et le Palais des Congrès. Il s'étonna aussi que depuis cette hauteur, légèrement en surplomb, on puisse voir Notre-Dame de Royan dépasser un rien de l'hôtel Beau-Rivage.







Il ne mit pas longtemps à trouver ses garçons qui occupaient symétriquement les plongeoirs. Ils avaient tous les deux des maillots de bain du même rouge vif achetés ensemble comme un signe de ralliement. Mais dans leur attitude, dans leur geste, Jean-Michel pouvait aussi reconnaître leurs différences de caractère. Gilles était seul sur le plongeoir, il regardait à sa droite son frère Momo juché sur le dos d'un autre adolescent, complice et camarade de jeu d'un après-midi comme savait en trouver Momo partout où il allait ce que ne faisait jamais Gilles dont semble-t-il la proximité avec son frère lui suffisait toujours. Gilles voulait là faire un beau plongeon, propre, bien dessiné, sportif. Momo, lui voulait faire un énorme splash, une bombe la plus bruyante et spectaculaire possible.






Jean-Michel les regarda sans intervenir assez fier de ses deux garçons. Il vit aussi que deux jeunes adolescentes étaient elles aussi au spectacle. Gilles s'élança le premier, parfaitement tendu et entra dans l'eau sans aucun frémissement de la surface. Momo et son copain tombèrent dans l'eau dans des hurlements stridents juste avant un silence puis l'énorme geyser attendu. Les trois nagèrent vers le bord et Jean-Michel décida d'aller les rejoindre. Jean-Michel comprit immédiatement à l'attitude de Momo que celui-ci avait peur que son père ne désapprouvât ce plongeon bruyant et viril.
"Tout va bien ?" demanda Jean-Michel aux deux têtes mouillées dépassant du bleu de la piscine.
"Oui, on va bientôt rentrer Papa, il est presque l'heure non ?"
"Vous avez encore une demi-heure, Gilles. Aucun retard, vous entendez. Aucun retard."
"Et si on rentrait maintenant puisque tu es là ?"
Cette proposition de Momo d'écourter ainsi la baignade était le dernier geste de réconciliation que celui-ci voulait offrir à son père. Gilles approuva, il était un peu lassé des jeux puérils de son frère dans cette piscine même s'il avait bien apprécié la compagnie de son camarade d'un après-midi.
"Parfait, je vous attends dehors."
Jean-Michel entendit alors l'une des filles, celle au maillot blanc, s'adresser à Momo.
"Oh dis donc il est pas marrant votre père, venir vous chercher comme ça !"
"Notre père il est génial et ce que t'en penses, on s'en bat l'œil." Lui rétorqua aussi sec Momo.



samedi 5 juillet 2014

Oui, yes, ja



Jocelyne avait loué ce parasol pour l'après-midi. Elle n'envisageait pas un achat car cela prendrait bien trop de place dans l'appartement et encore plus dans la Ds. Elle trouvait que c'était joli toutes ces couleurs et tous ces parasols identiques sur la plage.





Alors que toute la famille ou presque était sous l'ombre nécessaire de l'objet de toile, à quelques mètres de là, un membre de la famille faisait un peu bande à part depuis le début de la journée. C'était Momo et sa copine Sidonie.
Elle avait presque le même âge que lui, 17 ans, trois mois et deux jours alors que Momo avait juste 5 jours de plus. Ils avaient mis un temps fou tous les deux à calculer sur le calendrier des Postes à l'appartement en riant des années bissextiles et de cette proximité d'âge. Cela avait d'ailleurs un rien agacé Gilles, un peu jaloux de voir ainsi Momo capable en à peine quatre jours de vacances de trouver une jolie fille à accompagner.
Le jeune couple voulait faire bande à part et prendre le soleil en pleine tronche car Sidonie voulait rentrer à Paris "dorée comme une brioche" selon son expression.
Gilles regardait ainsi son frère faire le beau, faire le tendre et de loin il le charriait un peu mais toujours de manière amicale. Sidonie avait promis de présenter à Gilles sa cousine Céline dès son arrivée dans quelques jours alors, il fallait faire le sage.
Yasmina gardait sa robe et observait son fils avec tendresse faire ses premiers pas d'amoureux..........





........Sidonie avait trouvé un petit travail à l'hôtel Frantel et devait dans la matinée donner un coup de main pour refaire les chambres. C'est d'ailleurs à l'accueil de l'hôtel que Momo avait vu pour la première fois Sidonie qui avait fait tomber à ses pieds une liasse énorme de draps propres ce qui lui valut de se faire houspiller par Madame Yvette la directrice de l'hôtel. Momo ramassa les draps et son sourire enjoleur suffit à Sidonie pour oublier la dispute. Posant un à un les draps sur les bras de Sidonie, Momo profitait de son immobilité pour lui parler, lui donner son adresse, lui dire qu'il serait à la plage vers telle heure. Momo savait faire ça et ne savait pas où il avait bien pu apprendre à le faire......



.......Cette fois, c'était bien Gilles qui rentrerait tard, sans excuse, à l'appartement. C'est bien Gilles qui devrait pour une fois mentir malhabilement en sachant que Jean-Michel verrait ce mensonge aussi facilement que s'il était transparent. Mais il ne pouvait dire d'où il venait aussi tard ni avec qui il était, ni pour quelle raison il avait oublié le temps. Même Gilles finalement ne savait pas bien ce qui venait de se passer, là, sur les quais du port, le long des immeubles. Il avait pourtant simplement suffi qu'une corde se prit dans ses pieds pour que ses certitudes s'écroulent soudainement.
Hans.
Hans avait, sans le faire exprès, envoyé la drisse de son petit voilier dans les pieds nus de Gilles qui trébucha d'un coup. Alors même que Gilles se mit à engueuler le jeune homme, il comprit que toute sa fureur ne passerait pas car Hans ne comprenait que très mal le français. C'est finalement l'inutilité de ces insultes qui tombaient dans le port comme des petits cailloux qui firent rire les deux garçons.
Hans.
Assis tous les deux sur le quai, les pieds ballant dans le vide, touchant parfois le clapotis d'une eau tiède, Hans tenta de raconter qu'il devait livrer un voilier pour un touriste allemand et qu'il avait fait ainsi un grand tour de voile. Ses grandes mains faisaient des dessins dans l'air pour remplacer les mots de français et d'anglais qu'il ne connaissait pas et Gilles répondait lui semblait-il toujours bêtement par des "ah d'accord" en reprenant les arguments de Hans. Mais quelque chose se transformait, quelque chose mêlant l'admiration pour l'autonomie de Hans, son exploit physique, sa liberté, et une anatomie du sourire qui faisait soulever la lèvre supérieure toujours vers la gauche. Gilles oublia l'heure, oublia le port, oublia tout. La nuit tombait et Hans entra dans le voilier et apporta à Gilles un saladier avec deux fourchettes. Qu'est-ce donc que cette force qui fait que l'on reste là alors que tout vous dit de partir ? Gilles comprit qu'il était tard, trop tard, en se surprenant à entendre le bruit des rares voitures qui maintenant circulaient sur le quai. Le saladier sous leur menton, tenu ainsi très haut, les fourchettes s'entrechoquant, Hans lui répéta plusieurs fois "demain, voir demain toi, venir demain."
Et Gilles s'entendit dire " Ah d'accord... oui, yes, ja."





Juste avant d'entrer dans la pyramide, il regarda les fenêtres de l'appartement familial. Il regarda au loin l'enseigne du Frantel qui brillait. Il savait que sans doute Momo devait la regarder aussi mais qu'il aurait beaucoup moins de mal à dire la raison de son attachement à ces lettres de lumières. Gilles ne savait rien de la vie.....



.....Jean-Michel s'était levé le premier, avait tout bien organisé. La famille laisserait là Hortense, la mère de Jean-Michel et Yasmina, dans le nouvel appartement. Yasmina avait décidé de faire ici sa vie, et avait trouvé un travail à la Mairie. Elle s'occuperait également d'Hortense toute l'année. Elle aimait cette ville neuve, pleine de promesses et si calme hors saison. Elle aimait beaucoup le battement de la ville au rythme des étés et des hivers.
Jean-Michel regardait depuis ce quai ces beaux immeubles qui seraient maintenant le décor de la vie de sa mère et de Yasmina. Mais il n'était pas là pour ça. Il attendait un jeune homme.
Soudain le voilier remua un peu et une onde l'entoura. Un grand type brun en short bleu en sortit en levant les bras au ciel comme pour déplier tout son squelette.
"Hans ?" interpella Jean-Michel.
"Ja ?" répondit le jeune homme.
Jean-Michel commença à parler dans un allemand cristallin au jeune homme. Il posa toutes les questions et obtint toutes les réponses. C'était sérieux. Jean-Michel voulait savoir où ils iraient, quand ils arriveraient, avec qui ils seraient. Il voulait une liste de numéros de téléphone, il voulait en donner à son tour.
Hans n'avait presque pas le temps de répondre, pris à la fois par le flot des paroles de Jean-Michel et par l'émotion de ce qu'il comprenait.
Jean-Michel se retourna soudain, fit un signe large avec son bras et Hans eut la surprise de voir Gilles tirant avec difficulté un énorme baluchon.
Hans sauta du voilier et saisit avec fougue le baluchon comme s'il s'agissait du corps même de Gilles.
Jean-Michel serra lui son fils dans ses bras.
"Tu nous donnes des nouvelles, tu rentres pour le 20 août. Tu t'amuses. Tu ne fais pas ton Gilles. Tu demandes de l'argent si jamais il t'en manque. Pense aussi un peu à Momo."
Les deux garçons regardèrent le dos de Jean-Michel se diriger vers l'appartement.
Le voilier quitta le port.


Par ordre d'apparition à l'image :
carte postale Yvon, procédé Draeger 301, expédiée en 1973.
carte postale Mar.
carte postale Combier, expédiée en 1975.
carte postale Combier, expédiée en 1978.
Aucune ne nomme Jean Balladur comme architecte.


lundi 6 juillet 2015

Alvar 20 ans, 2000

Gilles avait donné rendez-vous à Hans devant le Centre Pompidou. Ils devaient tous les deux faire une surprise à Alvar qui fêtait ses 20 ans en cette année 1987.
Ils avaient décidé de l'emmener faire le tour de l'exposition du centenaire de Le Corbusier commencée depuis peu, puis, ensuite de le traîner chez Cassina pour lui acheter ce très beau fauteuil LC4 de Le Corbusier et Perriand dont il rêvait et usait le cuir chaque fois qu'il allait chez Jean-Michel son grand-père.
La famille presque de manière inconsciente avait prévu ce cadeau pour les vingt ans du garçon depuis longtemps. Combien de fois on dut en effet, sans le réveiller, prendre dans les bras le petit Alvar lové au creux du fauteuil encore un peu grand pour lui.
Une fois pourtant, lorsque vers ses huit ans, le petit garçon comprit que le cuir magnifiquement coloré du fauteuil était en fait la peau d'un jeune poulain, il avait eu un moment de désamour pour l'objet. Mais rapidement, les rêves, les désirs des histoires du grand-père racontées et écoutées dans ce fauteuil avaient eu raison des réticences du petit Alvar.
Mais pour l'instant ni Hans ni Alvar n'étaient en vue. Gilles s'impatientait un rien, là au pied de cette espèce de pendule curieuse qui égrenait les secondes jusqu'à l'an 2000. Il regardait les secondes défiler inlassablement, tombant dans un cliquetis métallique régulier et cela plongea Gilles dans une forme nostalgique inattendue de sa part.
Où seraient-ils tous les trois en l'An 2000 ? Que ferait Alvar quand il aura 33 ans ? Sera-t-il marié ? Sera-t-il toujours aussi passionné d'architecture ? Travaillera-t-il avec son père Momo dans l'agence familiale ?
L'image de Alvar sortant de la Mairie en costume au bras d'une belle mariée fit sourire Gilles. Alors que des images improbables se formaient dans sa tête, il vit arriver au loin, depuis la Piazza, Alvar, bras dessous bras-dessus avec Hans et juste à côté de lui une jeune femme que Gilles mit du temps à reconnaitre. C'était bien Émilie !
 - Salut Tonton !
 - Salut Alvar
Un silence.
 - Ah pardon ! C'est vrai... Tu reconnais Émilie ?
 - Bonjour Émilie !
 - Bonjour Monsieur Lestrade.
 - Mais non ! Pas Monsieur ! Émilie ! Appelle-le Gilles ! Tu le connais tout de même.
 - Oui, j'aime mieux que vous m'appeliez Gilles que Monsieur, Émilie !
 - Ah... Euh... pardon... enfin... euh...
 - Pas grave, pas grave...
Silence.
 - On pourrait faire visite non ? Moi j'ai envie commencer. Voir Corbusier.
 - Tu as raison Hans, allons nous cultiver ! Mais d'abord, puisque nous sommes sous cette espèce d'horloge, je propose pour commencer cette journée d'anniversaire, que nous fassions chacun un vœu pour l'An 2000 et que nous scellions ce vœu par un ticket de cette machine.
 - Tu crois Tonton que c'est une bonne idée, je veux dire, c'est un truc à touristes, non, ce machin...
 - Non non non, j'adore, oui faisons ça Alvar !
Devant l'enthousiasme d'Émilie, Alvar céda et au moment ou Gilles glissa la pièce pour commander la carte souvenir, chacun fit en silence son vœu.



Gilles demanda que lui et Hans adoptent enfin un enfant.
Hans demanda d'être encore pour trente ans au moins avec Gilles.
Alvar demanda qu'ils furent tous encore réunis pour s'amuser autant en l'An 2000.
Émilie demanda d'être encore pour trente ans au moins avec Alvar.
Jamais Émilie et Hans ne surent qu'ils avaient fait le même vœu.
Au mois de novembre de l'An 2000, devant le Centre Pompidou, il y a avait bien Gilles, Émilie et Alvar. Il manquait Hans, mort en 91. Pourtant ils étaient bien quatre. Émilie et Alvar venaient d'adopter Mitica, un sacré petit galopin venu de Roumanie.
Dans son portefeuille, Gilles sortit la carte du Genitron.
Ils se regardèrent tous les trois.
Ils coupèrent le papier en petits morceaux et Mitica se fit une joie de jeter les confettis au vent léger. Qui lui raconterait l'histoire ?
Mitica, lui, il voulait un chocolat chaud. On prit tous un chocolat chaud.







mercredi 17 décembre 2014

Machine à vertige



Par dessus la rambarde, Gilles braquait son Canon vers le bas de la tour d'observation de Rotterdam. Il avait eu la chance d'obtenir l'autorisation exceptionnelle de monter sur la flèche qui termine ainsi la tour et qui, d'habitude, n'est pas accessible.
Depuis maintenant 6 ans, il était devenu un photographe professionnel spécialisé dans l'architecture et l'industrie. Il avait trouvé là le compromis idéal entre l'atavisme familial et l'abandon de ses études d'architecte que, de toute manière, il n'arrivait plus à suivre en Allemagne.
Il avait fait deux petites expositions de ses clichés à Berlin puis à Dresde et c'est là qu'il avait été contacté suite à un article dans un journal local par une agence de photographie industrielle. Il avait rempli un premier contrat assez simple en couvrant la construction de logements sociaux puis, rapidement, des chantiers spectaculaires lui furent confiés. On aimait son audace, son cadrage, le respect des gens qui y évoluent et aussi son délicieux accent français.
Son corps plié vers le vide, l'appareil bien maintenu, il essayait tout de même en ce jour de faire son travail et s'amusait des tentatives de Hans resté en bas de lui faire des signes pour qu'il y réponde.
Ils formaient maintenant un couple solide que rien ne pourrait séparer. Hans avait stoppé ses activités de hockeyeur et travaillait comme moniteur de voile. Ils regardaient tout deux la vie s'écouler tranquillement, rythmée par les visites de Momo, Sidonie et du petit Alvar, leur fils que Hans et Gilles pourrissaient de cadeaux. Alvar aimait beaucoup son oncle Hans qui lui apprenait la voile et le patin à glace.
Gilles sentit soudain une vibration du côté du cœur, puis un flou devant ses yeux et un étourdissement puissant. Il ne put se retenir et vomit tout le repas du midi. En même temps qu'il sentait un soulagement réel après cet incident, il rit d'un coup en songeant au devenir de ce qui venait de quitter son corps et qui tombait de toute la hauteur de la tour, tranquillement vers le bas de celle-ci.
Pourrait-il raconter cela à Hans ? Oui ! Et à Alvar qui du haut de ses 6 ans rira certainement beaucoup.
Alors que le technicien s'inquiétait de lui et lui intimait l'ordre de redescendre, Gilles pris encore quelques clichés à la volée. La descente fut vraiment superbe et le vent froid venait réveiller Gilles et le remettre d'aplomb.
Il laissa le technicien sur la plate-forme publique envahie de touristes en short et de gamins hurlants et joyeux. Là, l'attendait Hans avec ses lunettes aveuglées de miroir et à la main quelques cartes postales achetées et même déjà écrites. Il ne restait à Gilles qu'à les signer comme à son habitude. Pour Alvar, Hans avait choisi une carte avec des bateaux et il avait fait une croix pour montrer à l'enfant jusqu'où était monté Gilles.





Et pour Jean-Michel et Jocelyne, Hans avait trouvé amusant d'envoyer une carte postale montrant la tour pas encore achevée ce qui étonna beaucoup Gilles qui se demanda comment il était encore possible d'en trouver ici.
Gilles alla se rincer la bouche et raconta son aventure à Hans qui rit de bon cœur et rassura Gilles sur le fait que personne n'avait, semble-t-il, reçu de pluie étrange ici...
La main libre de Hans se remplit de celle de Gilles. Ils partirent en souriant de cette altitude artificielle, machine à vertige.

Par ordre d'apparition :
Rotterdam, plate-forme 100m, Hauteur 185m, pas d'éditeur.

Merci à Laurent Patart pour cette incroyable carte postale !

Rotterdam, Euromast, space Tower, Euro Color Cards.
Rotterdam Euromast, Spanjersberg éditeur, photo : KLM Aerocarto.

samedi 13 décembre 2014

Pierre de touche



Gilles s'amusa d'abord de cette expression inscrite en français au dos de la carte postale : pierre de touche du Monde libre.
La carte postale qu'il avait tirée d'un carnet et choisie pour être envoyée à Momo faisait ainsi acte politique en affirmant que l'ouest était la liberté.
Il ne savait pas quoi penser de cela, il s'en moquait en fait, il était préoccupé par autre chose. Et si dans le Zoo Palast il avait pris plaisir à regarder un film avec Hans dont, enfin, il pouvait profiter seul, sans sa bande de copains du hockey sur glace, il s'était aperçu aussi, pendant cette projection qu'il lui arrivait de décrocher du film, d'oublier l'écran, pour regarder Hans et s'interroger sur leur présence là, dans ce pays, dans cette langue qui lui permettait maintenant de suivre un film sans sous-titre.
Gilles doutait.
En sortant, il avait bien repris la main de Hans. En sortant, il avait bien accepté de manger avec lui une glace qu'ils avaient goulûment partagé.
Mais dès que Hans lui rappelait qu'à la fin de la semaine ils devraient refaire leurs valises pour rejoindre à nouveau l'équipe de hockey dans un bus se dirigeant vers Duisburg, Gilles sentit une profonde fatigue qui tourna immédiatement en un ennui terrible.
Ne voulant rien laisser paraître à son frère Momo pour ne pas l'inquiéter, il n'écrivit au dos de la carte postale que des phrases anodines et donna l'adresse de l'hôtel à Duisburg pour le suivi du courrier.....



....Appuyé sur la rambarde, Gilles regardait le flot ininterrompu des automobiles passant sur l'autoroute de Duisburg. Il était seul.
Il avait laissé Hans dormir à l'hôtel. Il avait regardé longuement ce corps alangui, innocent à ce qui sourdait, enrubanné dans la blancheur des draps.
Cette présence, cette masse continuaient de fasciner Gilles. Il ne pouvait comprendre comment il pourrait ne plus en être amoureux. Il gardait même, devant les hématomes sportifs de Hans cette compassion et cette admiration virile.
Hans savait toujours être drôle, d'une naïveté franche sans jamais aucune méchanceté, attentif, prévenant. Sa beauté était l'évidence même, comme une pierre immense dressée sur un chemin, comme une tour de béton s'élevant dans le bleu.
Gilles avait quitté la chambre sans prévenir Hans. Il savait que cela l'inquiéterait, il s'en voulait déjà de cette inquiétude qu'il ferait porter à Hans.
Depuis maintenant trois jours, ils étaient là à Duisburg pour des entraînements, des matchs amicaux. Gilles regardait les corps se fracasser sur la glace, suer autour des stades. Il faisait depuis peu quelques photographies des sportifs avec son appareil reflex japonais qu'il avait acheté à Berlin car un peu moins cher qu'en France.
Il saisit le Canon, visa l'autoroute et régla le temps de pose sur B. Il déclencha, laissant le temps passer sur les grains d'argent de la pellicule en pensant fortement à Hans.
Soudain, dans le viseur, alors même que la surexposition était à l'œuvre, que le flou s'organisait sans doute sur la future image, Gilles vit le visage de Momo d'une manière si nette, si claire qu'il décida de rentrer.
Momo était bien la surface sensible qui manquait à Gilles.
Arrivant à l'hôtel, Gilles ne vit pas tout de suite ce sac de toile kaki tout recousu posé contre le comptoir du hall d'entrée. Il entendit juste son prénom jeté dans l'espace.
"Gilles !"
Là, sourire éclatant, heureux de sa surprise bien organisée, Hans tenait par l'épaule Momo qui venait d'arriver par le bus de nuit.

Par ordre d'apparition :
Berlin, west-Berlin, Am Bahnhof Zoo, éditeur inconnu.
Duisburg, City und Stadtautobahn, Holsten-Karte éditeur.