dimanche 25 septembre 2016

Le soleil couchant tout. Tout.



Gilles avait fermé la porte de la camionnette. C'était le dernier aller-et-retour vers Berlin depuis Munich. Sur la route, il passera chez Michael poser les dernières affaires que la famille très restreinte de Hans avait voulu récupérer. Quelques photos de famille, un bol en aluminium, une petite statuette représentant un Mozart en porcelaine de Saxe. Pour le reste, Gilles avait pu disposer à sa guise des objets et de cet héritage sans difficulté. La Ford Escort avait été vendue rapidement. Il lui avait fallu tout de même deux mois pour se décider à vider l'appartement, triant, rangeant cette masse inerte d'objets et de vêtements. Il pleura un après-midi entier en ayant simplement aperçu la petite veste croisée que Hans avait achetée à New York en 84 et qu'il croyait bien ne jamais revoir. Il mit la veste de côté, dans le carton pour Alvar qui avait demandé à Gilles de lui donner quelques vêtements de son oncle. Mais que faire des dizaines de paires de chaussettes et des caleçons ? Que faire de ce ridicule sweat-shirt rose pailleté avec un arc-en-ciel brodé que Hans portait depuis le 28 juin 1980 à chaque Gay Pride à Munich ? Mathew le voudrait peut-être. Que faire des paires de baskets ou des Birkenstock dont les semelles en liège portaient pourtant l'empreinte exacte des pieds de Hans ?
Que faire de cette trace ? Alvar avait surtout réclamé la Lederhose de Hans. Gilles l'avait bien enveloppée dans des papiers de soie. Dans la poche, il avait retrouvé deux pfennig oxydés, un bouton à recoudre et un petit mot dans une écriture que Gilles ne reconnut pas de suite qui indiquait seulement Pierre Henry. Gilles remit délicatement le papier dans la poche.
Devant l'appartement maintenant vide, Michael embrassa Gilles. Ils se retrouveraient tard dans la soirée chez Michael. Ils feraient la route séparément. La camionnette passa devant le siège et le musée de BMW. Gilles n'y prêta aucune attention. Alors que son corps semblait conduire d'une manière autonome, sa pensée vagabondait sur les souvenirs de cette vie entière qui tenait dans quelques mètres cubes d'une camionnette. Gilles pensait aussi à son retour en France en septembre, comment il avait promis de venir voir Alvar et ses enfants, de lui apporter ces affaires. Et puis, il faudrait faire tenir tout cela dans l'appartement berlinois. Il faudrait à nouveau faire passer dans ses mains, toutes les affaires, décider de leur avenir, choix qui tenait entre cave ou appartement, oubli ou visibilité. Mathew était déjà à Berlin, il avait déjà fait en partie ce tri pour le premier aller-et-retour........................................................................................................................................

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 - Oui, quelques photos de plus, vous voyez. Vous savez notre politique éditoriale.
 - Oui oui, bien sûr. Il vous les faut pour quand ?
 - L'article paraîtra dans quinze jours. Disons 5 jours ? Ce n'est pas trop court ?
 - Qu'est-ce qui ne convient pas dans le premier envoi ?
 - Rien, merci Gilles, mais il nous manque des clichés depuis la rue pour cette nouvelle édition. On voudrait avoir plus de choix pour bien rendre compte du bâtiment.
 - Bon. Ok. Je ne promets rien, il faut que je voie si la météo me donne l'opportunité. J'essaie en tout cas. Je rappelle de suite l'agence de Schwanzer.
- Merci Gilles. Puis-je vous poser une question ?
 - Oui...
 - Comment va votre père ?
 - Ah euh... bien bien, il continue vous savez malgré sa retraite de travailler avec mon frère à l'agence.
 - Oui, l'agence tourne bien. Il nous faudra un jour évoquer votre père dans la revue. Son travail est essentiel et...
 - ... et il le mérite !
 - C'est notre avis ici aussi à la rédaction. Gilles, écoutez, on reste en contact, je parle de ce projet ici en réunion de rédaction ce mercredi. Je fais mon possible. On prépare un numéro sur les ingénieurs.
 - Merci. Je vous envoie tout ça. Merci de faire comme d'habitude pour le paiement.
 - Pas de souci, j'informe le secrétariat. À bientôt Gilles.
 - Oui, au revoir.
Le téléphone pourtant raccroché, Gilles laissa sa main quelques secondes sur le combiné. Hans lui demanda si tout allait bien. Gilles répondit que, comme d'habitude, il fallait reprendre tout dans l'urgence, qu'il devait retourner sur place mais que, oui, tout allait bien.
- Y a autre chose, je vois que tu es inquiet.
- Ils veulent faire un article sur Papa. Mais ils me l'ont déjà promis tellement de fois...
- C'est sans doute le bon moment non ? Ton père est au courant ?
- Non, non, je crois pas.
- Alors laisse venir.
- T'as raison. Bon, j'irai demain faire les photos du bâtiment BMW. J'ai encore les contacts avec Schwanzer pour les autorisations.
- Dis-donc, Gilles t'aurais pas vu mon t-shirt fétiche ?
- Lequel ? t'en as plein des comme ça.
Hans, debout sur un tabouret, tentait de fouiller les strates de vêtements enfouis au fond du placard. Gilles ne voyait de lui que ses hanches et ses jambes restées à l'extérieur de la grotte de textile. Puis, soudain, il entendit Hans jubiler et secouer du bout de son bras un t-shirt rose brillant des mille feux d'un arc-en-ciel pailleté.
Gilles comprit immédiatement ce qu'il devrait faire aujourd'hui.





 



par ordre d'apparition :
 - carte postale München, Monaco di Baviera, BMW Automuseum, Fotoverlag Huber.
- L'Architecture d'Aujourd'hui, 1972
- L'Architecture d'Aujourd'hui, 1970
On notera que la revue fait une faute d'orthographe sur le nom de l'architecte Schwanzer.
Merci à Thomas Dussaix pour cette donation.

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