dimanche 9 décembre 2018

Croâ Croâ Croâ Corbu

Je serai partial.
Je serai toujours de son côté.
Quand l'honneur est bafoué et qui plus est quand il l'est en public, il est difficile de croire et même d'envisager que l'on puisse faire de ce moment un travail, un ouvrage, de la beauté.
François Chaslin y arrive et de quelle manière !
Rococo ou drôles d'oiseaux (divertissement) est un ouvrage incroyable. L'auteur réussit à nous raconter cette histoire d'humiliation et de doute où la réception de son précédent ouvrage fut, à la fois, mal compris, mal lu (pas lu aussi), et généra sur sa personne, comme pour conclure l'affaire, une accusation de plagiat pour l'éloigner définitivement (croyait l'accusateur) du monde corbuséen. Si le cinquantième anniversaire de la mort de Corbu a vu sortir des ouvrages se croyant obligés d'appuyer sur quelques accointances (non excusables) de l'architecte avec certaines idées nauséabondes, les modes d'accusations de Le Corbusier n'avaient pas tous la même portée. Ce fut la première attaque contre François Chaslin que de le mettre dans ce même panier des yeux courts. Devant la déferlante vague médiatique accusatrice, devant le flot lâché, François Chaslin ne put pas faire grand chose car il est difficile de lutter contre l'emportement de la raison, aujourd'hui, quand les pensées mais surtout les analyses disparaissent au profit des opinions. Première leçon.
Deuxième leçon, celle du petit monde corbuséen, faisant cage d'écho, ne sachant pas comment lutter contre cette déferlante et ne trouvant par le biais d'un malfaisant oiseau qu'une branche pourrie pour croasser contre l'auteur ayant eu le malheur, non pas de réduire Le Corbusier à des faits avérés mais d'avoir voulu mettre cette réalité au milieu d'autres. François Chaslin, tentant lui de ne pas réduire Corbu en un bloc simpliste mais bien de dessiner une personnalité dans un temps, un mouvement, un moment, et bien évidemment une histoire. L'impossible réduction fut le malheur de François Chaslin.
Alors, il aurait pu, l'accusé, se battre de bien des manières et l'incroyable qualité de cet ouvrage est la plus belle réponse qu'il pouvait faire. Mais comment diable, Monsieur, en avez-vous eu l'énergie ?
S'amusant avec intelligence, précision et culture de son goût pour l'ornithologie, jouant aussi avec la genèse du nom même de Le Corbusier, voilà notre critique d'architecture qui fait un ouvrage réussissant à vous raconter son drame (qui en est un, vraiment), contextualisant les réalités historiques mais aussi l'emballement médiatique. On reste surpris par son ton d'un calme inouï, comme si la colère légitime avait su muer en une forme presque joviale, tranquille, digne, celle d'un Jedi.
Un Jedi.
Savoir ainsi reconquérir son honneur, point par point, cui-cui par cui-cui, sans gazouiller inutilement, tel un rapace, qui se jette sur les corps des ennemis, voilà qui est bien fort. Ajoutez que Monsieur Chaslin nous donne en plus un ensemble de dessins, beaux, miraculeusement clairs et limpides, analysant avec bonheur la rondeur d'un bec, la légèreté d'un plumage, ou la ligne d'une terrasse de Le Corbusier. Même plume, même verve, même plume.
Puis imprimer et éditer l'ensemble dans un ouvrage d'une qualité éditoriale sans faille dont la composition graphique, le choix des papiers, des typos, de la mise en page sont ébouriffants !
Bravo Élodie Boyer et Patrick Doan !
Même l'Achever d'Imprimer est drôle, surtout, bien entendu, le rappel sur le droit de la propriété intellectuelle qui prend un sens, ici, bien particulier.
C'est avec plaisir que l'on vous verse, Monsieur Chaslin, 2,65 euros de Droits d'Auteur.

Ce livre a une dernière qualité. Comme pour ceux de chez Corti, le lecteur, pour voir les dessins, doit couper les cahiers.
Même si un coupe-papier nous est proposé dans l'ouvrage, pour ma part, j'ai utilisé le canif que mon père avait à l'Usine Renault pour son casse-croûte.

C'est peut-être un détail pour vous
Mais pour moi ça veut dire beaucoup.

Et, incroyable coïncidence, lorsque la lame fend alors le papier prédécoupé, celui-ci émet, je vous l'assure, un petit croassement que l'on dirait venir d'un corbeau enroué.

Merci  Monsieur Chaslin.
Il vous faudra, maintenant que tout est couché et imprimé, penser à l'exposer. Les dessins, ça se regarde aussi sur le ciel des murs.
Et j'attends ma carte de membre...

Bien à vous.

Rococo ou drôles d'oiseaux (divertissement)
François Chaslin
éditions Non Standard
28 euros, achetez votre exemplaire chez un libraire indépendant.



















































vendredi 7 décembre 2018

Asseoir l'Humanité sur un siège brésilien

Me voilà bien déconcerté !
Comme souvent, avant d'écrire un article sur une construction, j'aime arpenter sur Google Earth sa présence. Or, il se trouve que la fonction qui me permet cette promenade d'habitude, est désactivée autour de l'ancien siège du journal L'Humanité. Doit-on y voir une demande gouvernementale, le bâtiment étant maintenant un siège pour la sous-préfecture... ?
Le journal a, en effet, vendu son siège.
Alors, pour une fois, il ne nous restera que les cartes postales pour aimer, regarder, profiter de ce bâtiment d'Oscar Niemeyer, bâtiment qui est classé pour ses façades. Ouf.
Je vous propose donc deux cartes postales de ce bâtiment, deux visions qui, malheureusement ne seront pas vraiment une occasion de bien le cerner. En effet, les deux visions du photographe (qui n'est d'ailleurs pas nommé) laissent surtout la place à des jeux plastiques, des constructions d'images abstraites, voire même des effets d'objectifs photographiques en lieu et place d'une image plus simple, plus descriptive, plus lisible.
Mais ce n'est pas grave. Non.
On se réjouit tout de même de pouvoir évoquer ainsi l'une des constructions françaises d'Oscar Niemeyer.


La première carte postale nous montre ce siège sous un effet de lumière venant frapper sa façade courbe et qui permet de coller la Basilique de Saint-Denis dans les panneaux de verre en miroir. L'alliance sans doute étonnante et désirée de la modernité contre le patrimoine, de la proximité irradiante de l'Église catholique et des rois de France contre le Parti Communiste... Les images... Les images...
On admire un béton brut devenu rose sous cette lumière.
J'avoue ne pas beaucoup aimer ce dessin de façade, un peu facile, se courbant ainsi. La série d'ouvertures en hublots, les pilotis du rez-de-chaussée bouchés par une vitrine courant en façade, le verre miroir, tout cela est loin de l'enchantement du Siège du Parti Communiste de Paris, c'est du Niemeyer un peu alourdi, pataud, de mauvais élève. Moi je dis ça... Je dis rien...
Il faudrait aller voir.


L'autre carte postale est étonnante, elle nous place dans la rue, à hauteur d'homme sous les arches du bâtiment (?). Une fois encore, la même dérive colorée de la lumière, le même désir de collage avec la Basilique Saint-Denis. Difficile là aussi de raconter le bâtiment, d'en déduire quelque qualité que ce soit depuis ce point de vue. Bien entendu pour une telle image, le photographe a usé d'un objectif photographique spécial du type fisheye qui courbe les droites et accentue sans doute de manière trop appuyée les courbes du Maître Brésilien...
De fait, l'image est coupée en deux par un immense contre-jour noir qui découpe des arches. C'est, sans doute artistique... Sans doute aussi un peu... inutile.
On notera que mes deux cartes postales sont éditées par le journal lui-même, que, donc, le photographe reste anonyme et que certainement, ces cartes postales devaient être disponibles seulement lors des visites de ce siège du journal L'Humanité.
Vous trouverez sur ce bâtiment une fiche Wkipédia qui répondra à toutes vos questions, j'espère :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Ancien_si%C3%A8ge_de_l%27Humanit%C3%A9
Pour notre part, nous préférerons encore et encore le somptueux Siège du Parti Communiste à Paris, ne pouvant plus aimer la Maison de la Culture du Havre, défigurée à jamais.

dimanche 2 décembre 2018

La manufacture du meurtre

Je viens de terminer La manufacture du meurtre d'Alexandra Midal, livre ayant pour sujet le tueur en série H.H. Holmes et pour objet sa maison construite pour tuer confortablement et sans risque ses victimes.
Alexandra Midal tente un rapprochement un rien osé en affirmant que finalement, le tueur en série et l'architecture de sa maison ne seraient en fait qu'un symptôme, une suite logique du fonctionnalisme, concluant même que ce tueur en série pourrait être après tout comme un prophète du design moderne appliquant à la lettre les désirs modernes appuyés essentiellement sur les principes de la mécanisation, sur l'application parfaite du fonctionnalisme. La maison est une machine, une machine à tuer.
Bon.
Oui...
Le souci c'est que, même si l'analyse est intelligente, si l'angle est d'ailleurs un rien ironique, on pourrait un peu vite en conclure que le phénomène du tueur en série serait lié de fait avec l'idée du fonctionnalisme faisant de l'environnement géographique et intellectuel du tueur, de sa proximité avec les abattoirs de Chicago et leur rationalisme, les coupables idéaux.

Alors, on aime suivre l'auteure dans ses raisonnements, on aime sa culture brillante et qui vient parfaitement étayer l'angle, on aime un peu moins, comment dire... la conclusion.
J'avoue que si je peux m'amuser du rapprochement et de son audace, il serait bien tout de même d'analyser aussi plus profondément comment un tel individu, dans son histoire personnelle, son éducation, son héritage relationnel et sociologique, a pu aussi être fabriqué.
Ne pas trop être saisi pas son idée originale pour mieux relativiser son sens.
Que les génies du mal soient également des génies opérationnels du crime sachant inventer situations, outils, opportunités pour tuer, je crois que, malheureusement, cela n'est pas seulement lié à un environnement intellectuel et industriel basé sur une théorie contemporaine de ce mal.
De ce point de vue, la stratégie militaire a su déjà réaliser des meurtres de masse en ayant en plus la magnifique excuse de l'ambition militaire. Napoléon aurait sans doute pu être un ami de Holmes, un conseiller, tuant par milliers au nom du progressisme politique et de l'ambition personnelle. Saisir les outils de son époque n'est pas les inventer ni même les interroger c'est, tout bonnement, les utiliser.
Les salauds de l'Histoire sont souvent, surtout, des opportunistes.
C'est dans cette capacité d'usage que se pose la vraie question de l'intelligence meurtrière de Holmes.

On regrette vivement aussi que l'analyse architecturale du lieu, appelé le Château, ne soit pas plus poussée et plus éclaircie. Difficile de suivre les espaces, d'en saisir les articulations, de comprendre comment les espaces les plus cachés étaient articulés aux espaces les plus publics. Mon imagination a eu bien du mal à se projeter dans l'intelligence de cette spatialisation, ne pouvant pas suivre correctement comment les circulations se faisaient. Un plan m'eût-il aidé ? Était-ce possible de le réaliser ?
Manquent aussi des liens avec la modernité de la ville de Chicago, l'image des façades, le jeu des structures et le sens de l'espace familial et privé dans l'Amérique urbaine de cette période. Comment on habite dans cette Amérique, comment on reçoit, comment un étage est noble, comment on y accède, comme on le quitte, bref ce que l'urbanité et la politesse des maisons (merci Bénédicte Chaljub) pouvaient avoir de particulier à l'époque et que Holmes aurait pu tout aussi bien saisir et donc construire.
Il y a donc une forme d'accusation du fonctionnalisme (bien entendu capitaliste) qui, s'il est aujourd'hui assez souvent décrié et mal aimé car mal compris, n'en demeure pas moins un moment important de l'histoire de l'architecture et du Design. L'art populaire des outils (du couteau parfaitement équilibré du boucher au marteau des forgerons, ce fonctionnalisme vernaculaire) a bien tué aussi. Et l'idée maintenant trop souvent répétée que les fours crématoires et l'organisation du crime nazi seraient la fin logique du fonctionnalisme a déjà été écrite, rebattue, usée. Alors si les uns se sont intéressés à la fin du fonctionnalisme en l'accusant des pires crimes de l'histoire, il fallait quelqu'un pour nous en évoquer son horrible genèse. Voilà c'est fait. Aveugles que nous étions ! Le crime en série sera donc maintenant associé à l'origine de ce mouvement. La boucle est bouclée.
Designers, faites attention à l'efficacité des mesures d'un meuble, à l'ergonomie d'un électro-ménager, vous pourriez rapidement être accusés de complicité de meurtre.
Allez ! Je rigole.

À force de tirer la corde de la similarité d'un champ avec un autre, on finit par croire en leur égalité.

Je vous conseille donc vivement de lire ce livre, objet éditorial curieux et bien construit.
Pour ma part, je retournerai bien volontiers visiter la maison ou les installations de Gregor Schneider ou mieux encore, la Maison des Feuilles de Danielewski. J'y retrouverai plus sûrement, dans ces maisons, mes doutes métaphysiques et mes craintes enfantines.

La manufacture du meurtre
Alexandra Midal
éditions Zones
12 euros, achetez vos livres chez un libraire indépendant.





Parce qu'il est question de Chicago, je vous donne deux cartes postales de cette ville. Bien entendu, vu la période concernée et l'objet du livre d'Alexandra Midal, je n'ai pas trouvé de carte postale représentant la maison de Holmes mais ce n'est pas impossible qu'au détour d'une vue de rue ou de quartier on puisse, un jour, la trouver.
Je vous propose donc d'abord cette carte postale représentant le parcage des animaux avant leur passage dans les abattoirs, abattoirs dont nous parle beaucoup Alexandra Midal dans son ouvrage. La représentation en carte postale d'un tel objet prouve bien l'importance de ce lieu pour Chicago et l'éditeur Cameo, nous indique bien que des centaines de visiteurs viennent là voir l'industrie gigantesque de la viande. Cette industrie est donc bien considérée comme un sujet touristique, digne de représenter la ville de Chicago. Il était donc possible, comme après la visite d'un monument ou d'une usine quelconque d'acheter une carte postale des abattoirs et de diffuser cette industrie de la mort par l'image d'une carte postale.


Je vous mets aussi cette autre carte postale de Chicago, plus joyeuse, plus fraîche mais aussi plus récente (circa 1955) nous montrant le Sheraton peint dans une somptueuse gouache qui me fait penser à un générique de film qui aurait bien pu être dessiné par Saul Bass. Comment ne pas aimer ça, comment ne pas aimer qu'un tel Hôtel aussi luxueux préfère pour faire sa promotion passer par une représentation aussi colorée, aussi fantaisiste, aussi pétillante ! Malheureusement pour nous, l'éditeur de Boston ne nous indique pas le nom du peintre ou dessinateur qui a créé cette superbe représentation de la ville de Chicago !









mardi 20 novembre 2018

Roland Poppensieker, Architekt par Ingo Taubhorn

Première partie :
Il y a bien longtemps, j'ai acheté ce livre aux Emmaüs :





































Menchen Mann de Ingo Taubhorn montre de nombreuses photographies, toutes en noir et blanc, d'hommes souvent nus. J'avais été touché par la simplicité des prises de vue, comme dégagées d'un érotisme homosexuel trop facile, montrant les sujets comme ils sont, sans pour autant ne pas oublier de leur donner la chance d'une beauté effective, simple, touchante.
Le livre n'ayant aucun texte en français, je ne peux que m'appuyer sur les photographies de Ingo Taubhorn pour comprendre l'objet du livre. Et parfois, ce n'est pas plus mal ainsi. J'y vois d'abord une grande familiarité avec ses sujets, une présence confiante.
Dans ce livre figure, photographié plusieurs fois, Roland Poppensieker dont, jusqu'à ce matin, je n'avais pas eu la curiosité de googliser son nom, pas plus pour lui d'ailleurs que pour les autres modèles des photographies.
Roland Poppensieker est pourtant architecte.
Deuxième Partie :


Il y a très peu de temps, pour quelques centimes, j'achète cette carte postale pliée de la mairie (Landeshaupt) de Mayence-sur-le-Rhin (Mainz am Rhein), hésitant d'ailleurs à la prendre car ce pli ne me plaisait pas.
La carte postale des éditions Metz ne donne pas beaucoup d'informations sur l'architecte de cette mairie qui pourtant porte bien joliment sa façade au-dessus des géraniums. Et j'aimais immédiatement la répétition de sa façade.


Entre la première partie et la seconde, il se trouve que le site de Roland Poppensieker va me permettre de faire une liaison puisque ce dernier a bien pensé à un projet venant se greffer sur cette mairie de Mayence,  réalisation de Arne Jabobsen et Otto Wietling. Je suis toujours surpris de me voir reconnaitre aussi vite une forme aperçue. Dans le foisonnement de mes images, j'aime imaginer des ponts, parcourir des chemins qui s'imposent gentiment. Comme si, modestement, je possédais aussi un Atlas Mnémosyne.
Ce chevauchement des documents pourtant loin les uns des autres et cette concordance soudaine me permettent de rencontrer à la fois Roland Poppensieker, Ingo Taubhorn, Arne Jacobsen et Otto Wietling. Je regarde ce jeune homme sérieux en noir et blanc dont l'évidente beauté me trouble et je saisis qu'il ne pouvait pas lui-même se douter qu'il réaliserait un tel projet sur une architecture aussi importante. Rien dans ce visage, dans ce corps ne peut bien entendu me dire que le jeune homme d'alors est architecte, aucun indice sur les photographies de Ingo Taubhorn ne me permet de le comprendre.
Bien entendu, il pose au moins une fois avec un porte-mine mais cela ne suffit pas à qualifier son métier, son désir. On trouve dans l'ouvrage deux clichés montrant Roland et Ingo se tenant la main. Ils sont tellement marqués par les années 80 que cela me transperce. Et je m'aperçois aussi que le livre est dédié à Roland. Car Roland est très beau.
Très.

On notera que Roland est l'un des plus photographiés par Ingo et que c'est l'un des rares à ne pas l'être nu. On notera que Roland fait la couverture du livre de Ingo.
Je ne peux rien déduire de tout cela, rien.
Rien sur l'architecture d'un architecte allemand né au milieu des années cinquante en tout cas. Rien déduire non plus de l'histoire de l'architecture allemande qu'il a traversée et de comment, aujourd'hui, il peut regarder ces photographies qui ont plus de trente ans. Comment juge-t-il ce jeune homme qu'il a été ? Comment juge-t-il aujourd'hui les photographies de Ingo ? Sur son site, aucune trace de ce moment.

Je me dis qu'après tout, rencontrer le travail d'un architecte peut bien aussi se faire ainsi. Par le croisement des histoires, des photographies, des désirs. Je n'ai rien d'autre à conclure que j'aime bien certains projets de Roland Poppensieker. 
Est-ce un hasard ?
Est-ce là aussi un pli ?

https://rolandpoppensieker.de/















































































mardi 13 novembre 2018

Amicalement vôtre, Le Corbusier

Dès que je vois un bar, des tabourets, un cocktail, mon éducation populaire fait immédiatement surgir le premier épisode de la série Amicalement Vôtre dans laquelle les deux personnages principaux se battent à cause du nombre d'olives que l'on doit disposer dans un Créole Crème.
"Deux olives, pour les entendre s'entrechoquer mollement ", " Mais vous allez tout de même pas séparer une paire..." restent des expressions que j'utilise encore aujourd'hui avec mes frères.
Le bonheur provenant bien évidemment de la futilité du sujet de la dispute, futilité heureuse et chic qui fondera bien plus tard l'amitié des deux personnages. J'ai gardé de Lord Brent Sinclair et de Dany Wilde l'image parfaite de la virilité, un rien misogyne (là je tousse un peu) mais surtout pleine d'humour sur soi tout en étant taquin aux autres.
Je n'ai jamais su choisir entre Brett Sinclair ou Dany Wilde, choix cornélien des discussions de cours de récré. Trop loin de l'aristocratie de Sinclair, j'en aimais la culture et les bonnes manières, je ne pouvais pas me reconnaitre dans Dany Wilde pourtant d'origine populaire car trop bagarreur et roublard. L'homme idéal doit se trouver entre les deux. (Je l'ai trouvé)
Même si... J'avais un faible pour la Ferrari de Wilde. En fait, mon modèle sera, (toujours en Ferrari), le beau Magnum surtout lorsqu'il remonte vers la plage, en maillot de bain, l'eau ruisselant sur son torse poilu.
(bref)
Pardon.
Je me ressaisis.
Donc :



Nous voici devant un bar, regardant le barman nous préparer un cocktail dont j'aurais bien de la peine à vous dire s'il s'agit d'un Créole Crème...
Personne d'autre que nous, spectateurs de l'image et photographe, n'est présent. On dirait bien que le verre sera pour nous. Mais si le titre de cet article vous aura mis sur la piste de la localisation de ce bar, il est pourtant bien trop peu original pour que nous puissions de suite l'identifier comme l'un des plus importants lieux du Vingtième Siècle. La composition du mobilier, le design du bar lui-même, les caissons de lumière au plafond, tout cela sent la modernité tranquille d'un bar de Province à la mode. Il n'a donc d'autre raison de nous être présenté que parce qu'il se situe dans la Cité Radieuse de Marseille. L'éditeur Ryner nous signale donc que l'Hôtel-Restaurant est au 280 Boulevard Michelet, dans la 3ème Rue (sic) et que le restaurant possède deux étoiles. C'est bien. Il me faudra vérifier dans le Guide Michelin. Bien entendu Monsieur Le Corbusier est nommé mais il semble évident qu'il n'est pour rien dans l'aménagement de ce bar... On sent à droite une cloison pliante étirée qui peut-être permettait de séparer la salle à manger de l'Hôtel aux heures d'ouvertures du bar. À gauche on devine des tables et des chaises avec nappes. Chaises qui semblent bien être des chaises Diamant dessinées par René-Jean Caillette.





On aimerait bien savoir comment s'appelle notre Barman qui a l'air tout jeune. On devine que la scène est construite, que tout cela est préparé mais on rêve à de multiples prises de vue et donc de multiples préparations de cocktails emmenant notre photographe et notre barman vers des dégustations répétées et... conséquentes.
Le photographe est-il alors allé se coucher ?


Tout dans ce cliché nous fait aussi signe. Comment ne pas se croire cette fois dans un James Bond ou un OSS 117 ? Placage de bois veiné sur les murs, micro-spots en liseuses, lit bas, tapis épais en poil de polyamide, chaises et fauteuil de Bertoïa et surtout rien d'autre comme pour donner de la chance à l'espace, maintenir l'unité d'une boite précieuse.
Boîte relativement petite si on regarde comment la porte du cabinet de toilette (appelée salle de bain ) vient toucher le banc de bois où poser nos valises. Je m'interroge sur le volume sombre traversant le plafond, volume peint, le révélant et construisant aussi une spatialité. Camoufle-t-il des gaines ce faux plafond ? La couleur nous manque pour en comprendre la judicieuse articulation. L'autre élément important de cette chambre de l'Hôtel de la Cité Radieuse c'est son très beau parquet. L'éditeur Ryner de cette carte postale nous informe qu'il s'agit d'une grande chambre. Ce qui est peu lisible. Le lit d'une grande beauté moderne dont la sobriété fait sens possède comme seul luxe ses matelas séparés.
La netteté de cette chambre, sa rigueur et j'oserai même son côté très strict répondent au désir de fonctionnalité et de propreté bien loin des standards encore en vogue dans les hôtels de famille de Province aux gros lits lourds, au mobilier disparate couvert de napperon, aux murs remplis de cadres et de tableautin de chasse.
Pourtant un détail... Il n'y a là pas de téléphone.
On notera (et cela fera plaisir à Laurence) que la carte postale du bar est datée par l'oblitération de la Poste de 1966 soit déjà loin de la livraison de la Cité Radieuse.
On hésite à analyser ces deux cartes postales comme exceptionnelles, comme particulières à la Cité Radieuse. Finalement à cette époque, les cartes postales d'hôtels sont fréquentes, communes et, ce qui devrait surtout nous troubler c'est que, comme pour n'importe quel hôtel de Province celui dessiné par Le Corbusier, situé entre ciel et terre au milieu de logements est photographié et diffusé par les cartes postales. Notre étonnement d'amateurs d'architecture vient bien de ce traitement anodin.
C'est une joie simple.
Mettez-moi deux olives, ici ou ailleurs.

Cliquez sur l'image pour voir  :

https://www.dailymotion.com/video/xf0rjb


lundi 5 novembre 2018

Famille, je vous hais

Est-ce que la proximité avec un lieu oblige à un regard particulier ? Est-ce que la plongée dans les images de ce lieu connu vous laisse forcément plus dubitatifs face à sa représentation ? Ou, au contraire, est-ce que cette reconnaissance est la preuve que l'on complète cette image ?






































Cette carte postale de la Tour du Puchot à Elbeuf qui se nomme vraiment Tour Anatole France j'en connais parfaitement la forme, la présence, et même en partie une certaine familiarité puisque je la fréquente depuis plus de 50 ans.
Elle représenta pour moi, comme pour de nombreux elbeuviens, l'expression de la modernité architecturale et la seule vision d'un Building de grande hauteur avant les voyages vers Paris. Construite sur l'éradication d'un très vieux quartier d'Elbeuf, tout en colombages crasseux et romantiques qui, aujourd'hui ferait frémir les amoureux du Patrimoine, elle s'y opposa de toutes ses forces de la Modernité : hauteur, matériaux (béton), hygiène, radicalité du plan d'urbanisme, image de la puissance publique.
Elle est le Hard French à elle toute seule et sans doute responsable dans la construction de mon imaginaire de ce que je peux défendre ici. La Tour du Puchot est belle de cette histoire, de sa familiarité. Elle est cette silhouette que je reconnais comme signe de mon retour à Elbeuf, toujours. Elle est pour moi, je crois, comme certains phares pour les marins, un objet architectural signifiant à lui seul l'indigène que je suis, elle est un déclencheur d'identité même si je n'ai jamais habité là, mais, finalement, habiter c'est aussi partager les ombres et les lumières des constructions dans le parcours des villes. C'est, en quelque sorte, Notre Monument.
Elle est orgueilleuse, volontairement hors norme et solitaire dans son échelle, ce qui devait alors pour Elbeuf et les politiques locales d'aménagement signifier ce dédain pour le vieux quartier, le désir absolu de faire passer l'Histoire, de basculer dans un nouveau monde.
Aujourd'hui, personne n'oserait ce choc. On ferait de la couture, de la broderie entre le vieux quartier du Puchot et le désir de Modernité : sociologues et urbanistes viendraient parler de mémoire, d'histoire, de capillarité...






































La Tour du Puchot est l'inverse. C'est un acte de puissance, de force dans la certitude de bien faire, de donner enfin un logement et un quartier digne... Dignity, always Dignity...
Cette carte postale de la Tour du Puchot des éditions Edicap nous donne bien le nom d'un architecte : Monsieur Caplain.
On ne retrouve ce nom que sur peu de sites.
C'est tout, c'est déjà bien. Je poursuis donc cette piste.
Ne trouvant pas dans ma bibliothèque l'exemplaire de l'Architecture d'Aujourd'hui de 1949, je demande à Jean-Jean Lestrade de fouiller dans le Fonds de l'Agence Lestrade.
Et voilà !*
L'article très complet sur le Laboratoire de Recherches de la Sidérurgie à Saint-Germain-en Laye nous permet de retrouver Monsieur Caplain qui apparaît comme collaborateur de René Coulon (autre grand nom de l'architecture) et aussi de découvrir que Jean Prouvé a réalisé là l'un de ses plus beaux chantiers ! Jean Prouvé y aura conçu les charpentes mais aussi certaines huisseries et cloisons intérieures. Un must.
Tirer les fils de l'Histoire me passionne...
La revue ayant été éditée avant la fin du chantier, elle ne comporte pas d'image de l'ensemble de ce centre de Recherches, immense d'ailleurs ! Je ne vous donne donc que ce qui concerne Jean Prouvé. Par contre, on y voit au début, une somptueuse publicité pour la Société Dindeleux (qui a les archives de cette société ?) nous montrant la charpente de Jean Prouvé et les réalisations de Dindeleux. Magnifique image !









































Je ne trouve pas grand chose sur Olivier Caplain, il reste assez invisible sur le net. C'est dommage. Si vous avez des infos, merci de partager que nous puissions suivre cet architecte un peu mieux car il semble avoir tout de même bien participé à ce Mouvement Moderne.
En cherchant des information sur cette Tour, je tombe sur cet article :
https://actu.fr/normandie/elbeuf_76231/la-tour-du-puchot-va-etre-detruite-elle-penche_10538690.html
Je vous conseille de bien le lire et de rire avec moi car...Voyez par vous-même !
Je vous propose une carte postale bien étonnante pour poursuivre sur cette Tour du Puchot.

























Étonnante carte postale car elle nous permet d'abord de voir la Tour inachevée, en plein chantier, la grue y est encore attachée. Mais c'est le verso qui laisse pantois puisqu'il s'agit d'une carte postale militante pour le retrait des troupes américaines du Vietnam. Regardez :



Difficile d'en connaître l'origine exacte et qui, à Elbeuf, pouvait croire qu'ainsi, ce type d'agit-prop pouvait réellement agir ? Comment cette carte postale d'une vue d'Elbeuf a-t-elle été distribuée et diffusée et combien furent envoyées au Président Johnson ? C'est en tout cas un document rare ramassant les préoccupations de l'actualité et celle de l'image. Je ne cesse d'être étonné par les cartes postales.
Je vais utiliser les cartes postales pour m'éloigner d'Elbeuf, mêlant un désir profond de le faire dans le réel et la nécessité de montrer cette Tour du Puchot dans son environnement. La première est une édition Combier, l'autre plus éloignée encore est une édition Artaud Frères.
La Seine alors se courbe contre les angles droits du quartier. La langueur de son écoulement me laisse nostalgique et un peu écœuré aussi. Car si Elbeuf est pour moi d'une grande familiarité, mon désir d'émancipation m'a toujours conduit à croire que je devais m'en éloigner. Comment disait André Gide déjà ?
Ah oui : "Famille, je vous hais."

*Merci à Jean-Jean Lestrade pour les scans de la revue et la recherche.