mardi 11 septembre 2018

Gai Soleil sur Pouillon



Tu as trouvé sur la plage des Sablettes une souche d'arbre. Tu es arrivé de bonne heure, tranquillement, sachant que tu avais du temps et que tu voulais le laisser s'étirer sans pression. Tu as d'abord retiré ce bonnet de marin au pompon rouge qui te qualifie à lui seul, qui est presque toi tout entier, le fameux bachi. Tu as ensuite retiré ta vareuse et ton pantalon blanc et tu as posé tes chaussures sur la souche, chaussures cirées ce matin, chaussures auxquelles tu fais extrêmement attention. Tu savais que tu devrais garder ce slip bleu réglementaire que je reconnais, celui qu'on nous donne lors de l'incorporation et qui peut ici passer pour un maillot de bain.


Comme tu es venu seul, tu n'iras pas te baigner car tu as un peu peur qu'on te vole une partie de ce costume de marin, ton bachi surtout, car c'est arrivé à l'un de tes copains qui a passé un sale quart d'heure au retour au port. Tu t'es couché sur le ventre la tête vers la mer. Tu as fermé les yeux, tu as pensé à la ferme, à ton père devant rentrer la moisson sans toi, sans ton aide. Tu penses à ton cousin venu te remplacer, tu lui as envoyé une carte postale la semaine dernière. Tu culpabilises, tu sais (et cela te blesse en même temps que cela te réjouit), tu sais que tu ne referas plus jamais les moissons avec ton père. Tu as décidé de rester dans la Marine, tu dois d'ailleurs signer tes papiers dans quelques jours. Tu sais aussi que tu retardes depuis trop longtemps le moment où tu devras l'avouer à ton père. C'est cette décision, cette hésitation qui t'a poussé à venir là, seul, sans Mickael qui voulait pourtant venir avec toi. Dans la nuit artificielle de tes yeux fermés, tu vois pourtant quelques couleurs vives, et tu entends bien les bruits de la plage, de la mer. Tu te vois, à la prochaine permission, tenir ce secret, même à l'arrivée en gare et jusqu'à l'arrivée dans la cuisine familiale. Tu attendras que tout le monde soit autour de la table de la ferme pour l'annoncer.
Tu as terriblement envie d'aller nager. Ton dos chauffe et tes orteils poussent doucement le sable comme par un réflexe enfantin, comme le seul jeu que tu t'autorises. Mickael t'a pourtant dit d'aller voir les nouvelles constructions des Sablettes.











































































































Il t'a dit que c'était un grand architecte français, Fernand Pouillon, qui en avait dessiné les plans et les constructions un peu hautes que tu avais vues en arrivant. Mickael, il est étudiant en architecture. Vous n'aviez que peu de choses en commun il y a encore 10 mois au moment de votre incorporation. Il est maintenant comme ce frère que tu n'as pas eu. Certainement, comme le dit Mickael : "un peu plus même". Tu aurais voulu qu'il signe lui aussi les papiers, qu'il reste comme toi dans la Marine. Mais vous vous êtes promis de vous revoir, de suivre vos vies. Tu as dû le jurer à Mickael. C'est toi qui part, après tout. Tu te demandes soudain ce qu'il a décidé de faire de sa permission. Tu l'imagines avec un groupe de marins, à Toulon, sur les quais, regardant le travail de de Mailly. Tu l'entends faire la leçon, raconter la belle architecture, essayant de les convaincre tous que c'est intéressant alors que, bien entendu, les marins s'en foutent. Tu aimes quand Mickael est comme ça, convaincu et un peu seul dans ses certitudes.




Soudain tu sens quelque chose de chaud couler dans ton dos. Tu te relèves vivement, tu te retournes. Dans le contre-jour, il y a là une immense silhouette dont tu ne vois pas le visage immédiatement mais dont tu reconnais le rire.
Il est là.
Le sable coule encore doucement de sa main.
- J'ai pas pu résister, j'suis venir voir Pouillon, affirme-t-il.
- Menteur !
Mickael court déjà vers la mer. Bientôt ne reste de lui, à tes côtés, que son uniforme et son calot posé dessus. Tu oses alors demander à une jeune mère de famille de jeter un coup d'œil à vos vêtements. Sa petite fille se met ton bachi sur la tête. Ça te fait rire et tu cours à ton tour vers la mer, sans te retourner.

Par ordre d'apparition :
Les sablettes ou le plaisir des vacances, éditions Gai-Soleil, Toulon.
La Seyne, Les Sablettes, éditions JANZ.
Lumière et beauté de la Côte d'Azur, Toulon, promenade sur les quais, éditions Aris.

Pour retrouver les œuvres de Fernand Pouillon :
https://archipostcard.blogspot.com/search?q=pouillon
https://archipostalecarte.blogspot.com/search?q=Pouillon
Pour en savoir plus sur ce beau morceau de Pouillon :
http://www.culture.gouv.fr/Regions/Drac-Provence-Alpes-Cote-d-Azur/Politique-et-actions-culturelles/Architecture-contemporaine-remarquable/Le-label/Les-edifices-labellises/Label-Architecture-contemporaine-remarquable-Var/La-Seyne-sur-Mer/La-Seyne-sur-Mer-Les-Sablettes



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