samedi 8 février 2020

Tu chauffes, tu chauffes, Dubrulle.

Comme il devait être content le photographe des éditions Raymon d'avoir pu ainsi cadrer la Place Denis Diderot au travers des très pittoresques jets d'eau.
Car même s'ils sont un rien maigrelets et ont bien du mal à nous faire croire aux grandes eaux de Versailles, il n'empêche qu'ils voudraient bien donner à ce quartier d'Argenteuil quelque chose d'un grand ordre, d'une beauté du jardin à la française.
Une composition urbaine comme on dit.


Regardez comment il se place au ras de l'eau du bassin. Veut-il aussi à la fois tenir le bruit de l'eau, le café et les immeubles tentant sans doute, tout comme les rêves des urbanistes, à la place du village, à quelque chose d'éternel ?
Les jets d'eau ainsi cadrés jouent le rôle de filtre, de trame posée devant la ville, devant l'architecture, lui donnant une légèreté. C'est beau le bleu du ciel qui tombe dans le bassin et ainsi la ville est prise  entre ces deux bleus.
Je ne peux m'empêcher d'entendre le gazouillis des jets d'eau. Comment s'appelle donc cette fonction d'un sens, la vue, qui conduit à penser à un autre, l'ouïe ?
Mais les plus fidèles d'entre vous, ceux aussi qui ont une mémoire d'éléphant, se rappelleront avoir peut-être déjà vu ce coin du Monde ici ou ici ou ici...
https://archipostcard.blogspot.com/2009/02/blow-up.html
https://archipostcard.blogspot.com/search?q=argenteuil
Avez-vous ces souvenirs ?
Moi, oui.
C'est la tour cylindrique qui me fit immédiatement penser que j'étais déjà venu ici dans ce quartier d'Argenteuil.
Dans un numéro spécial sur l'habitat collectif de Architecture d'Aujourd'hui, on trouve deux doubles pages sur ce quartier que l'on doit à Roland Dubrulle. Ce qui saute alors au yeux c'est comment l'ensemble est photographié par J.P. Cousin.
D'abord il s'agit de voir la ville de loin, de l'installer dans l'horizon, presque imperceptible dans son paysage. Viennent ensuite trois photographies en noir et blanc qui composent sèchement les perspectives, durcissant la volumétrie. En face, trois très étranges photographies (dont je n'arrive pas à saisir le sens) opposent la ville de Dubrulle à des friches ou la terre battue et les pneus se font concurrence. Difficile de dire si le photographe veut montrer contre quoi lutte le quartier ou au contraire, dénonce la proximité avec ces terrains vagues. On devine au loin encore quelques caravanes et même un cheval dans un champ ! Les enfants d'Argenteuil devaient avoir là de sacrés terrains d'aventures, de jeux et peut-être aussi d'interrogation. Genoux écorchés, bagarre pour un Carambar, première cigarette...
Ce qui frappe dans la page suivante ce sont ces photographies de la dalle complètement vide. Monsieur Cousin a-t-il eu des consignes pour mettre en avant ces espaces ou bien est-il passé un dimanche matin de bonne heure pour être tranquille ? Quoi qu'il en soit, là encore, l'impression de minéralité, de vide, mais aussi d'espace prend le dessus sur un lieu convivial ou chaleureux. Mais n'allons pas trop vite y voir une accusation facile sur ce type de construction et ses usages. Pour ma part, j'aime particulièrement cette sensation de solitude et de géométrie pour soi seul. Oui, je sais.
En face, quatre autres photographies à nouveau en noir et blanc nous montrent plus précisément la dalle. La qualité photographique est là, le noir et blanc est superbe. Le photographe prend bien soin de nous montrer les circulations, les articulations et sa composition urbaine. Il est tentant de penser que là, Roland Dubrulle ou l'équipe rédactionnelle de la revue ont expressément demandé au photographe de cadrer ce genre de détails. La belle surprise de ces dernières photographies c'est le surgissement de la vie. De petites silhouettes féminines et enfantines s'y promènent et jouent et puis, soudain, rieurs et effrontés, des enfants viennent sourire en premier plan dans le cadre du photographe. Monsieur Cousin a-t-il trouvé important ce surgissement ? A-t-il cédé aux demandes incessantes des enfants ?
Immédiatement, je me demande ce qu'ils sont devenus ces enfants d'Argenteuil. Ont-ils vu cette photographie ?
Reste donc un ensemble de photographies qui, publié dans un tel journal, ne peut pas être jugé à l'aune d'une neutralité. Mais je crains bien que le sens de leur époque, voulant mettre en avant le travail de Roland Dubrulle et servir l'importance de ce moment urbain donne aujourd'hui une sensation tout autre, voire contraire.
C'est étonnant. On pourrait presque utiliser aujourd'hui ces photographies pour dénoncer la froideur des grands ensembles, la solitude de ces espaces vides alors même que c'est bien pour en montrer leur fonction qu'ils furent ainsi figés.
Pour ma part, aimant la minéralité, les dalles au petit matin d'un dimanche de février, les perspectives sèches, le béton bien rangé, je me régale des clichés de Monsieur Cousin et du travail de Roland Dubrulle. Nicolas Moulin pourrait aussi beaucoup les aimer.
Peut-on tirer des conclusions sur les différences d'approches d'un photographe de cartes postales et d'un photographe d'architecture ? Peut-on affirmer que l'objet éditorial influence l'analyse de l'image ?
Qui pourra vraiment dire la part de ce qui est décidé en amont de la prise de vue, de ce qui est nécessaire et de quelle utilité documentaire aujourd'hui nous avons besoin pour comprendre la conquête de ces espaces urbains par les habitants ?
Difficile...
J'espère donc vivement pouvoir un jour les retrouver, les croiser à nouveau dans une carte postale ou une revue ces beaux travaux de l'architecte et de ses photographes.






























































































































































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