mercredi 7 septembre 2016

L'homme caméra

 

J'étais assis depuis quelques minutes seulement dans l'appartement berlinois de Gilles et de Mathew. Je remarquais dans un petit cadre posé sur un guéridon moderniste une photographie d'un jeune homme brandissant une caméra et filmant je ne sais quoi. Je ne sais pas pourquoi mais je savais d'emblée qu'il s'agissait de Gilles. Sans doute, la 2cv fourgonnette à l'arrière-plan de la photographie ainsi que la posture générale du personnage devaient aider mon esprit pour une telle identification.



Mathew était très prévenant avec moi. Il m'apporta rapidement un thé que je dus choisir parmi une dizaine de variétés que, à ma grande honte, je ne connaissais pas. Je me permis juste de lui dire que j'aimais le thé avec du lait et, sans souci apparent, sans difficulté devant mon indécision, Mathew m'aida à choisir un thé anglais. Il disparut immédiatement dans la cuisine et, de loin, comme ça, nous entamâmes la conversation.
 - Je peux te tutoyer David ? Bon, oui ? Ok ! Dis-moi toi qui as vu Jean-Jean et Denis dernièrement comment tu les trouves ? Je suis un peu inquiet pour Jean-Jean à cause de son frère, tu comprends.
 - Euh, oui, enfin Mathew, je ne sais pas, je ne suis peut-être pas assez proche pour dire comment...
 -Tu rigoles ? Jean-Jean me parle de toi tout le temps et je sais qu'il est allé te voir avec Denis chez toi à... euh...
 - Rouen. Oui, ils sont venus. Ah ? Ils vous ont raconté ? Et j'ai fait ce que j'ai pu et...
 - Non non ! Mieux que ça ! Jean-Jean est bien inscrit à l'école pour l'année prochaine et il... nous te le devons.
 - Mon Dieu ! Quelle responsabilité vous me faites porter ! Non, je crois qu'il a surtout entendu ce qu'il avait envie d'entendre et que Denis a fait un gros travail aussi.
 - Oui, ça c'est certain.
 - Je trouve que ce Denis est génial. Enfin, je veux dire que...
 - Oui ! On trouve aussi avec Gilles que ce garçon est bien pour lui en ce moment.
 - Oui, tragique tout de même cet accident de Mitica. Heureusement il a l'air de bien s'en remettre et du coup Alvar et Émilie aussi.
En m'apportant la tasse de thé accompagnée de biscuits "homemade" comme aima me le préciser Mathew avec son accent américain, nous continuâmes notre conversation. Je racontais à Mathew comment j'avais rencontré par hasard Alvar et Jean-Jean à Royan et comment, petit à petit, nous avions décidé de mettre en lumière le travail de Jean-Michel Lestrade. Gilles entra alors. Il était descendu dans la cave de leur appartement pour retrouver les photographies et documents de l'agence ou de la famille qu'il conservait de son côté. Nous faisions des recherches iconographiques sur l'œuvre de Jean-Michel Lestrade et Alvar m'avait convaincu de partir voir son oncle Gilles en Allemagne. Gilles portait un grand carton qu'il posa sur la table au risque de faire tomber le petit cadre. Je me permis de lui poser la question.
 - Oui, c'est moi ! Tu m'as reconnu ! C'est Hans qui a pris la photo, on venait de me fournir la caméra pour un reportage sur La Grande Motte ! Tu vois, on retourne toujours sur les lieux de son crime !
Je ne compris pas l'allusion et cela se vit sur ma tête car Mathew enchaîna :
 - Ce que veut te dire Gilles c'est que c'est à la Grande Motte qu'il a rencontré Hans la première fois !
 - Oui... Au tout début de sa construction mais là, je devais faire un film pour le Ministère, un documentaire un rien orienté sur le "génie français de l'aménagement des côtes" ! On a même dû aller à Benidorm en Espagne pour filmer un contre-exemple. Tu vois, il y a si peu d'années entre ma rencontre avec Hans et ce tournage et pourtant une si grande différence de vie, c'est hallucinant comment on mûrit quand on est amoureux.
Le carton glissa et fit sa place sur la petite table en poussant le cadre.
 - Combien d'année de différence ? demandais-je en saisissant la photographie.
 - Quatre ou cinq, mais déjà j'avais quitté la France, j'étais installé avec Hans et abandonné mes études d'ingénieur et même déjà fondé ma propre agence de photographie ! Tu vois, Hans me piquait sans cesse mes appareils et...
 - Ça t'énervait ! reprit Mathew en riant.
 - Oui... Bon... On est là pour parler de mon père, pas de ma vie non ? Alors David, que cherchez-vous ? Alvar m'a dit qu'il vous manque des images moins officielles et techniques de mon père ?
Je reposais le cadre sur la table. Je vis Mathew s'en emparer immédiatement et le poser avec délicatesse sur ses genoux.
 - Oui, je sais que tu as photographié pour lui ou pour les architectes avec lesquels il travaillait. Des documents techniques on en a à l'agence mais il faudrait des photographies peut-être moins parfaites enfin, je veux dire moins...
 - Oui je comprends. Je ne suis pas certain d'avoir ça car justement mon travail c'est bien de faire un inventaire et de donner une vision du travail de l'agence de mon père. Mais bon. Je dois bien avoir quelques photos plus familiales. On va fouiller.
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Jean-Michel aimait toujours arriver à Royan par cette avenue de la Libération. Il aimait sentir la légère pente qui le faisait descendre vers la ville en reconstruction, vers son chantier là-bas, plus loin, à Notre-Dame de Royan. Maintenant, il le savait, c'était sans doute son dernier aller-et-retour vers cette ville avec laquelle il partageait pourtant tant de souvenirs. L'église de Gillet et Laffaille était presque terminée, il avait même déjà effectué les derniers contrôles avant l'inauguration sous le regard de Sarger. Rien de bien sérieux donc à faire ici, sinon une fois encore quelques mesures pour vérifier l'étanchéité et le raccord entre la structure en V Laffaille et la parabole hyperbolique du toit. On lui avait signalé aussi une fissure sur l'un des éléments du clocher mais il avait déjà rassuré tout le monde, elle n'était que de surface. Alors, étrangement, et ce n'était pas son habitude, mais Jean-Michel se sentait comme en vacances. Il se disait qu'il pourrait bien faire ses derniers contrôles immédiatement, en arrivant puis avoir les deux ou trois jours pour lui, égoïstement, pour se baigner, manger des fruits de mer et aussi aller voir les réalisations si nombreuses des collègues. Il pensait comment il n'avait pas emporté de maillot de bain pour ne pas rendre jaloux Jocelyne de pouvoir prendre du bon temps même s'il savait qu'il ne pourrait pas lui mentir à son retour et qu'elle finirait bien par trouver le nouveau maillot de bain qu'il aurait acheté sous les voûtes du Front de mer. Cela le fit sourire.
 - Et si je prenais par le Front de mer justement se dit-il à lui même.



Rapidement la Traction-Avant emmena Jean-Michel jusqu'au Casino de Ferret. Jean-Michel trouvait qu'il s'agissait là sans aucun doute de l'une des plus importantes constructions de Royan et même de la Reconstruction. Il se décida d'en faire le tour à pied et regretta de ne pas avoir pris son appareil photographique. Il pourra toujours acheter des cartes postales. Le Casino était dans sa blancheur immaculée seulement troublée par la polychromie intérieure visible depuis l'extérieur par les grandes baies. Personne sur la terrasse, l'arrière-saison laissait comme toujours à Jean-Michel ce sentiment que la ville de Royan lui appartenait.
Jean-Michel fut perturbé par une question stupide mais pourtant prégnante, n'arrivant pas à se décider sur le nom de ces fleurs plantées là devant le Casino. Il les avait d'abord identifiées comme des dahlias mais devant la forme et la couleur des feuilles il eut un doute. Il s'étonna alors d'avoir besoin d'une réponse. Sa main gauche se rappela à lui. Elle tenait un sac en toile contenant une serviette de bain aux couleurs trop criardes pour être honnêtes qui effraieraient Jocelyne à son retour et un maillot de bain bleu et rouge. Tout cela, tout neuf. Il était temps maintenant de faire la seule chose vraie ici. Plonger dans la mer.
Les contrôles attendraient demain finalement.


par ordre d'apparition :
- photographie, Fonds Lestrade.
- Royan, Avenue de la Libératon, édition Berjaud.
- Royan, le Casino, édition de l'Europe.
Merci de ne pas diffuser ou copier ces images sans mon autorisation ou celle de la famille Lestrade.

 



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